‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 174 sur 282 · P*. XXXVIII · texte numérisé non relu

P*. XXXVIII

* Advrrt. Cent, lik II, «ufr- mil

* I. Cor. vil, SI.

* P*, xxxviii , 6-

5 Ibtd.

soyons relégués dans cette dernière partie de l'uni vers , qui est le théâtre des changements et l'empire de ta mort; bien plus, quoiqu'elle nous soit inhérente , et que nous la portions dans notre sein ; toutefois , au milieu de cette matière , et à travers l'obscurité de nos connaissances qui vient des préjugés de nos sens , si nous savons rentrer en nous-mêmes, nous y trouverons quelque chose qui montre bien par une certaine vigueur son origine céleste , et qui n'appréhende pas la corniption. -r .

Je ne suis pas de ceux qui font grand état des connaissances humaines ; et je confesse néanmoins que je ne puis contempler, sans admiration , ces merveilleuscsdécouverlesqu'a fait la science pour pénétrer la nature, ni tant de belles inventions que l'art a trouvées pour l'accommoder à notre usage. L'homme a presque changé la face du mond^ : il a su dompter par l'esprit les animaux qui le surmontaient par la force ; il asu discipliner leur humeur brutale, et contraindra leur liberté indocile, lia même fiéchi par aiirêsSè M créatures inanimées : la terre n'a-t-elle pas été forcée par son industrie à lui donuer des aliments pius convenables, les plantes à corriger en sa faveur leur aigreur sauvage , les venins même à se tourner en remèdes pour l’amour de lui ? Il serait superflu de 1 vous raconter comme il sait ménager les éléments, après tant de sortesde miracles qu’il fait faire tous les jours aux plus intraitables, je veux dire au feu et à l'eau , ces deux grands ennemis , qui s’accordent néanmoins à nous servir dans des opérations si utiles et si nécessaires. Quoi plus? il est monté jusqu'aux cicux : pour marcher plus sûrement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages : pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre compte, pour ainsi dire , de tous ses pas. Mais laissons à la rhétorique cette longue et scrupuleuse énumération , et contentons-uous de marquer, en théologiens, que Dieu ayant forme l'homme , dit To racle de l'Écriture, pour être le chef de l'univers; d une si noble institution, quoique changée par son crime, il lui a laissé un certain instinct de chercher ce qui lui manque , dans toute l'étendue de la pâture. C’est pourquoi , si je l’ose dire, il Joinllc partout hardiment, comme dans son bien, et il n’y a aucune partie de l'univers où il n’ait Bignalé sou industrie.

Pensez maintenant, messieurs, comment aurait pu prendre un tel ascendant une créature si faible et si exposée , selon le corps , aux insultes de toutes les autres, si elle n'avait en son esprit une force supérieure à toute la nature visible , un souffle immortel de l'Esprit de Dieu , un rayon de sa face,untraildcsa ressemblance : non, non, il

SUR LA MORT

ne se peutautrement . Si un excellent ouv ricr a fait quelque rare machine, aucun ne peut s'en servir que par les lumières qu'il donne. Dieu a fabriqué le monde comme une grande machine que sa seule sagesse pouvait inventer, que sa seule puissance pouvait construire. O homme! il t'a établi pour t'en servir ; il a mis , pour ainsi dire , en tes mains toute la nature, pour l'appliquer à tes usages ; il t'a même permis de l'orner et de l'embellir par ton art : car qu'est-ce autre chose que l'art, sinon l’embcllissemeut de la nature? Tu peux ajouter quelques couleurs pour orner cet admirable tableau ; mais comment pourrais-tu faire remuer oj , tant soit peu une machine si forte et si délicate;

, o ou de quelle sorte pourrais-tu faire seulement un trait convenable dans une peinture si riche, s'il n’y avait en toi-méme, et dans quelque partie de ton être , quelque art dérivé de ce premier art , quelques fécondes idées tirées de ces idees originales , en un mot quelque ressemblance , quelque . “alla, écoulement , quelque portiou de cet esprit ouvrier Jl/fiQ qui a fait le monde? Que s’il est ainsi, chrétiens, qui ne voit que toute la nature conjurée ensemble n’est pas capable d'éteindre un si beau rayon , cette partie de nous mêmes, de notre être qui porte un caractère si noble de la puissance divine qui la soutient ; et qu’ainsi notre âme , supérieure au monde et à toutes les vertus qui le composent, n'a rien à craindre que de son auteur?

Mais continuons, chrétiens, une méditation si utile de l'image de Dieu en nous ; et voyons de quelle manière cette créature chérie, destinée à se servir de toutes les autres, se prescrit à ellemême ce qu'elle doit faire. Dans la corruption où nous sommes , je confesse que c'est ici notre faible; et toutefois je ne puis considérer sans admiration ces régies immuables des mœurs, que la raison a posées. Quoi I cette éme plongée dans le corps, qui en épouse toutes les passions avec tant d'attache , qui languit , qui se désespère , qui n'est plus ù elle-même quand il souffre, dans quelle lumière a-t-elle vu qu'elle eût néanmoins sa félicité ù part ? qu'elle dût dire quelquefois hardiment , tous les sens , toutes les passions , et presque toute la fj , nature criant à l’encontre : - Ce m'est un gain de ' ' . , j « mourir 1 ; ■ et quelquefois : « Je me réjouis dans • les afflictions * ? * Ne faut-il pas, chrétiens, qu’elle ait découvert intérieurement une beauté bien exquise dans ce qui s'appelle devoir, pour oser assurer positivement qu'elle doit s'exposer sans crainte , qu'il faut s'exposer même avec joie à des fatigues Immenses , ù des douleurs incroyables , et ù une mort assurée pour les amis , pour la patrie , pour le prince, pour les autels? et n'est-ce pas

une espèce de miracle que ces maximes constantes de courage, de probité, de justice, ne pouvant jamais être abolies, je ne dis pas par le temps, mais par un usage contraire , il y ait , pour le bonheur du genre humain, beaucoup moins de personnes qui les déçrient tout (i fuit, qu i! n’y en a qui les pratiquent parfaitement?-- >j.

Sans doute il y a au dedans de nous une divine clarté : « Un rayon de votre face, û Seigneur,

« s'est imprimé en nos âmes : - Signalum est super nos lumen inttus lui, Domine '. C'est laque nous découvrons, comme dans un globe de lumière, un agrément immortel dans l'honnêteté et la vertu : c’est la première raison qui se montre à nous par son image ; c'cst la vérité elle-même qui nous parie , et qui doit bien nous faire entendre qu’il y a quelque chose en nous qui ne meurt pas, puisque Dieu nous a faits capables de trouver du bonheur, même dans la mort.

Tout cela n'est rien , chrétiens ; et voiei le trait le plus admirable de cette divine ressemblance.

Dieu se connaît et se contemple ; sa vie , c'est de se connaître ; et parce que l'homme est son image, il veut aussi qu'il le connaisse, Être éternel, immense, infini, exempt de toute matière, libre de toutes limites , dégagé de toute imperfection ; chrétiens, quel est ce miracle? Nous qui ne sentons rien que de borné, qui ne voyons rien que de muable, ou avons-nous pu comprendre cette éternité? où avons-nous songé cette in- Unité? O éternité 1 6 infinité 1 dit saint Augustin , que nos sens ne soupçonnent seulement pas , par où donc es-tu entrée dans nos âmes? Mais si nous sommes tout corps et toute matière , comment pouvons-nous concevoir un esprit pur? et comment avons-nous pu seulement inventer ce nom?

Je sais ce que l’on peut dire en ce lieu , et avec raison , que , lorsque nous parlons de ces esprits , nous n'entendons pas trop ce que nous disons : notre faible imagination, ne pouvant soutenir une idée si pure , lui présente toujours quelque petit corps pour la revêtir. Mais après qu'elle a fait son dernier effort pour les rendre bien subtiles et bien déliés, ne sentez-vous pas en même J ' 1 /, temps qu’il sort du fond de notre éme une lumière céleste qui dissipe tous ces fantômes , si minces et si délicats que nous oyons pu les figurer? Si vous la pressez davantage, et que vous lui de- v mandiez ce que c'est, une voix s'élèvera du centre de l’ô me : Je ne sais pas ce que c’est , mais néanmoins ce n’est pas cela. Quelle force , quelle énergie, quelle secrète vertu sent en elle-même cette âme, pour se corriger, se démentir elle-même, et pour oser rejeter tout ce qu'elle pense? qui ne

1 Phitipp. 1 , SI.

* Colon, i , w.

sosAt rr. — t. a.

' Pt. IV, 7.

* Cap/rtt. Ub. xi, t. i, p. las.

SCR LA MORT

wit qo’ll y a en elle nn ressort rnché qui n’apit pas encore de toute sa force , et lequel , quoiqu'il ■oit contraint , quoiqu’il n'ait pas son mouvement libre, fait bien voir par une certaine vigueur qu'il ne tient pas tout entier à la matière , et qu'il est comme attaché par sa pointe à quelque principe plus haut?

Il est vrai, chrétiens, je le confesse, nous ne soutenons pas longtemps cette noble ardeur; ces belles idées s’épaississent bientôt, et l'âme se replonge bientôt dans sa matière. Elle a ses faiblesses, elle a ses langueurs , et permettez-moi de le dire, car je ne sais plus comment m'exprimer, elle a des grossièretés incompréhensibles, qui, si elle n'est éclairée d’ailleurs, la forcent presque elle-même de douter de ce qu'elle est. C'est pourquoi les sages du monde voyant l'homme, d'un d'un côté si grand, de l’autre si méprisable, n'ont su ni que penser ni que dire d'une si étrange composition. Demandez aux philosophes profanes ce que c'est que l'homme : les uns en feront un Dieu , les autres en feront un rien ; les uns diront que la nature le chérit comme une mère, et qu'elle en fait scs délices; les autres, quelle l'expose gomme une marâtre, et qu'elle en fait son reçut. : et un troisième parti , ne sachant plus que deviner touchant la cause de ce grand mélange, répondra qu'elle s'est jouée en unissant deux pièces qui n’ont nul rapport, et i ainsi que par une espèce de caprice elle a formé ce prodige qu’on appelle l’homme.

Vous jugez bien , messieurs , que ni les uns ni les autres n’ont donné au but , et qu’il n'y a plus que la foi qui puisse expliquer une si grande énigme. Vous vous trompez , ô sages du siècle : l'homme n’est pas les délices de la nature , puisqu'elle l'outrage en tant de manières : l'homme ne peut non plus être son rebut, puisqu’il a quelque chose en lut qui vaut mieux que la nature elle-même; je pnrle de la nature sensible. D'où vient donc une si étrange disproportion? faut-il, chrétiens, que je vous le dise? et ces masures mal assorties, avec ces fondements si magnifiques, ne crient-elles pas assez haut que l'ouvrage n'est pas en son entier? Contemplez cet édifice, vous y verrez des marques d’une main divine; mais l'inégalité de l'ouvrage vous fera bientôt remarquer ce que le péché a mêlé du sien. O Dieu I quel est ce mélange? J'ai peine à me reconnaître ; peu s’eu faut que je ne m’écrie nvec le prophète : Hœccine est urbs peifecti dccoris, gaudium universœ terne 1 ? Est-ce là cette Jérusalem? • Est-ce là cette ville, est-ee là ce temple,

< l'honneur et la joie de toute la terre ? » Et mol je dis : Est-ce là cet homme fait à l'image de

' Thrm. Il, IS.

Dira , le miracle de sa sagesse, et le chef-d'œuvre de ses mains?

C'est lui-même, n’en douiez pas. D'où vient donc cette discordance? et pourquoi vois-jc ces parties si mal rapportées? C'est que l'homme a voulu bâtir à sa mode sur l’ouvrage de son Créateur, et il s est éloigné du plan : ainsi, contre la régularité du premier dessin , l'immortel et le corruptible, le spirituel et le charnel, l'ange et la bote , en un mot, se sont trouvés tout à coup unis. Voila le mot de l'énigme, voilà le dégagement de tout l’embarras : la fol nous a rendus à nous-mêmes, et nos faiblesses honteuses ne peuvent plus nous cacher notre dignité naturelle.

Mais, helas! que nous profite cette diguité? Quoique nos ruines respirent encore quelque air de grandeur, nous n’en sommes pas moins accables dessous; notre ancienne immortalité ne sert qu à nous rendre plus insupportable la tyrannie de in mort ; et quoique nos âmes lui échappent , si cependant le péché les rend misérables, elles n ont pas de quoi se vauter d’une éternité si onéreuse. Que dirons-nous , chrétiens? que repondrons-nous à une plainte si pressante? Jésus-Christ y répondra daos notre évangile. Il vient voir le Lazare décédé, il vient visiter In nature humaine qui gémit sous l’empire de la mort : ah ! cette visite n'est pas sans cause : c’est I ouvrier même qui vient eu personne pour reconnaître ce qui manque à son édifice ; c'est qu'il n dessein de le réformer suivant son premier modèle : secundum imaginent ejus gui creavit ilium ' : « selon l’image de celui qui l'a créé. •

O âme remplie de crimes, tu crains avec raison l'immortalité qui rendrait ta mort étemelle I Mais voici en la personne de Jésus-Christ la résurrection et la vie * : qui croit en lui , ne meurt pas; qui croit en lui, est déjà vivant d'uuc vie spirituelle et intérieure, vivant par la vie de la grâce qui attire après elle la vie de la gloire : mais le corps est cependant toujours sujet à la mort. O âme , consolc-tol : si ce divin architecte , qui a entrepris de te réparer, laisse tomber pièce à pièce ce vieux bâtiment de ton corps , c’est qu'il veut te le rendre eu meilleur état, c'est qu’il veut le rebâtir dans un meilleur ordre ; il entrera pour un peu de temps dans l'empire de la mort , mais il ne laissera rien entre ses mains , si ce n’est In mortalité.

Ne vous persuadez pas que nous devions regarder la corruption , scion les raisonnements de la médecine, comme une suite naturelle de la composition et du mélange. Il faut élever plus haut nos esprits, et croire, selou les principes

' roiu$s. ni , 10.

* Joau. XI, S6, ac.

SllR LA BRIEVETE DE LA VIE.

du christianisme , que ce qui engage la chair A la nécessité d’Atre corrompue, c’est qu'elle est un attrait au mal , une source de mauvais désirs, enfin une * chair de péché ■ comme parlo le saint apôtre, line telle chair doit être détruite, ,'t V, je dis même dans les élus ; parce qu'en cet état de chair de péché, elle ne mérite pas d'être réunie à une Ame bienheureuse , ni d’entrer dans le royaume de Dieu : « La chair et le sang ne

• peuvent posséder le royaume de Dieu ; » Caro d sanguis regnum Dei potsidere nmpossunt *. Il tout donc qu’elle change sa première forme afin d'étre renouvelée , et qu’elle perde tout son premier être, pour en recevoir un second de la main de Dieu. Comme un vieux bâtiment Irrégulier qu'on néglige de réparer, afin de le dresser de nouveau dans un plus bel ordre d’architecture ;

’ / ainsi pdte chair toute déréglée par le péchéet la ' convoilisè, Dlktlà laisse tomber en ruine, afin de la refaire à sa mode, et selon le premier plan de sa création : elle doit être réduite en poudre, parce qu’elle a servi au péché.

Ne vois-tu lias le divin Jésus qui fait ouvrir le tombeau î e’est le prince qui fait ouvrir la prison aux misérables captifs. Les corps morts qui sont enfermés dedans , entendront un jour sa parole , et ils ressusciteront comme le Lazare : ils ressusciteront mieux que le Lazare, parce qu’ils ressusciteront pour ne mourir plus, et que la mort , dit le Saint-Esprit , sera noyée dans l'abtme, pour ne paraître jamais : Et mort ultra non erit J.

Que crains-tu donc , âme chrétienne , dans les approches de la mort? peut-être qu’eu voyant tomber ta maison tu appréhendes d’être sans rç; t , lé traite? mais écoute le divin apôtre. • Nous sa-

• vons, ■ nous savons, dit-il , nous ne sommes pas induits à le croire par des conjectures douteuses, mais nous le savons très-assurément et avec une entière certitude, ■ que si cette maison « de terre et de boue , dans laquelle nous habi- « tons , est détruite , nous avons une autre mai- « son qui nous est préparée au eiel A » O conduite

^ . miséricordieuse de celui qui pourvoit à nos besoins! Il a dessein , dit excellemment saint Jean ’*■' Chrysostôme 5 , de réparer la maison qu’il nous a donnée : pendant qu’il la détruit et qu’il la renverse pour la refaire toute neuve , il est nécessaire que nous délogions; car que ferions-nous dans cette poudre , dans ce tumulte , dans cet embarras ? Et lui-méme nous offre son palais ; ii nous donne un appartement, pour nous faire attendre

1 Ram. vin. 3.

* I. Cor. \y, mi.

* Àpoc. xxit 4.

* II. Cor. v, I.

* Mot H. û i >kct. À post.de doruutntibus , etc. 1. 1, p. 7M.

en repos l’entière réparation de notre ancien édifice.

FRAGMENT

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