SUR LES VAINES EXCUSES
voyant qu’on veut réduire a néant ce qui occupe en son cœur une place si spacieuse , ces grands palais , ces chères idées, ces attachements trop aimables ; il ne peut souffrir sans impatience de voir tout d'un coup s’évanouir en fumée ce qui lui est le plus cher : car encore que vous lui laissiez ses richesses, sa puissance, ses maisons superbes, ses jardins délicieux ; néanmoins il croit qu'il perd tout, quand vous voulez lui en donner un autre usage : comme un homme qui est assis devant une table délicate , quoique vous lui laissiez toutes les viandes , il croit néanmoins perdre le festin, s’il perd tout à coup le go6t qu'il y trouve et l'appétit qu'il y a.
Ainsi les pécheurs , accoutumés à se servir de leurs biens pour contenter leurs passions , se persuadent qu’ils n'ont plus rien quand vous leur défendez cet usage. Quoi! vous me dites, 6 prédicateur, qu'il ne la faut plus voir qu'avec crainte, ni lui parler qu’avec réserve, ni l'aimer autrement qu’en Notre-Selgneur ! et que deviendront toutes ees douceurs , toutes ces aimables familiarités? li s'imaginerait avoir tout perdu , et qu’il ne saurait plus que foire en ce monde : c'est pourquoi il s’irrite contre ces conseils , et il ne les peut endurer.
Mais il y a encore une autre raison de l’impatience qu'il nous témoigne, c’est qu'il goûte une paix profonde clans la jouissance de scs plaisirs. Au commencement , à la vérité , sa conscience incommode venait l'importuner malà propos ; elle l'effrayait quelquefois par ta terreur des jugements de Dieu ; maintenant U l'a enchaînée , et il ne lui permet plus de se remuer : il a ôté toutes les pointes par lesquelles elle piquait son cœur si vivement ;ou elle ne parle plus, ou il ne lui reste plus qu’un faible murmure, qui n’est pas capable de l’interrompre : parce qu’il a oublié Dieu, il croit que Dieu l'a oublié et ne se souvient pins de le puuir : Dixit enim in cordc suo : Oblitus est Dcus > ; c'est pourquoi il dort à son aise, sous l’ombre des prospérités qui le flattent. Et vous venez l'éveiller; vous venez, 6 prédicateurs, avec vos exhortations et vos Invectives, animer cette conscience qu’il croyait avoir désarmée : ne vous étoDuez pas s'il se ftlche. Comme un homme qu’on éveille en sursaut dans son premier somme ou il est assoupi profondément , il se lève en murmurant : O homme fâcheux, quel importun vous êtes ! qui êtes-vous, et pourquoi venez-vous troubler mon repos? Pourquoi; le demandez-vous? c’est parce que votre sommeil est une léthargie, parce que votre repos est une mort ; parce que je ne puis vous voir courir à votre perte éternelle
■ Pt. IX, 3«.
en riant, en jouant, en battant des mains, romme si vous alliez au triomphe. Je viens ici pour vous troubler dans cette paix pernicieuse. Svrge, qui dormis, etexurge a mortvis ■ : « Levez-vous,
• vous qui dormez ; sortez d’entre les morts : » Je viens rendre la force et la liberté a cette conscience malheureuse, dont vous avez si longtemps étouffé la voix.
Parle, parle, ô conscience captiv» : parle, parle , il est temps de rompre ce siienm vk xml que l’on t'impose. Nous ne sommes point dans les bals , dans les assemblées , dans les divertissements , dans les jeux du monde ; c’est la prédication que tu entends, c’est l’Église de Dieu où tu es. 11 t'est permis de parler devant ses autels; je suis ici de sa part , pour te soutenir dans tes justes reproches. Raconte à cette impudique tontes ses infamies, à ce voleur public toutes ses rapines ; à cet hypocrite, qui trompe le monde , la honte de son ambition cachée; à ce vieux pécheur, qui avale l'iniquité comme l’eau , la longue suite de ses crimes : dis-lui que Dirai, qui l’a souffert, ne ie souffrira pas toujours : Tacui semper, situi, sicut parturiens luquar \ . Si je u.e
• suis tu, dit le Seigneur, je me ferai entendre " comme une femme qui est daus les douleurs de « l’enfantement. » Dis-lui que sa justice ne permettra pas qu'il se moque toujours âe sa bonté ; ni qu'il brave insolemment sa miséricorde par scs ingratitudes continuelles : dis-lui que la foi si souvent violée, les sacrements si souvent profanés, la grâce si souvent foulée aux pieds, ce long oubli de Dieu, cette résistance opiniâtre à scs volontés , ce mépris si ontrageux de son Saint- Esprit, lui amasse un trésor de haine, dont le poids est déjà si grand , qu’il ne peut plus différer longtemps à tomber sur sa tête et à l'écraser; et que si Dieu patient et bon ne précipite passa vengeance, c’est à cause qu’il saura bien nous faire payer au centuple uu mépris si outrngeux de sa clémence.
Ah I que ce discours est importun ! que plut à Dieu , mon frère, qu’il te le fût encore davan tage ! Plût â Dieu que tu ne pusses te souffrir toimême ! peut-être que ton cœur ulcéré se tournerait au médecin; peut-être que le sentiment de ta misère te ferait gémir eu ton cœur, et regretter les désordres de ta vie passée : an lieu de t’irriter contre celui qui t'exhorte, tu t’irriterais contre toi-même ; et ayant fait naitre une douleur qui sera la cause de ta guérison, tu dirais un jour à ton Dieu , dans l’épanchement de ton cœur : TriOulaiionem et dolorem investi 3. Enfin je
■ Rphtt. T, 14,
• II. Xl.ll, 14.
1 Pt . cil», 4.
DES PÉCHEURS
l'ai trouvée , cette affliction fructueuse , cette douleur salutaire de la pénitence. - J'ai trouvé l'af- • diction et la douleur : • plusieurs afflictions m'ont trouvé, que je ne cherchais pas ; mais enfin j'ai trouvé une affliction qui méritait bien que je ja cherchasse; c'est l’affliction d'un cœur contrit et attristé de ses péchés : je l'ai trouvée , cette douleur, « et j’ai invoqué le nom de Dieu : • je me suis affligé de mes crimes , et je me suis converti à celui qui les efface : Tribulalionem et dolorem inveni, et nomen Domini invocavi On m’a sauvé, parce qu'on m’a blessé; on m'a donné la paix, parce qu’on m’a ofTensé; on m'a dit des vérités qui ont déplu premièrement à ma faiblesse , et ensuite qui l'ont guérie. Si ce sont ces vérités que nous vous prêchons, pourquoi refusez-vous de les entendreTet pourquoi une petite amertume que votre goût malade y trouve d'abord , vous empêche-t-elle de recevoir une médecine si salutaire? Si veritatem dico vobis, quare non creditis mihi? c’est ce que j'avais à vous dire dons ma secoude partie.
TROISIEME POINT
Les pécheurs superbes et opiniâtres, convaincus par tous les endroits qu'il n'y a aucune raison qui puisse autoriser leur résistance contre les prédicateurs de l’Évangile , s’imaginent faire quelque chose bien considérable pour appuyer leur rébellion, en alléguant de mauvais exemples , et surtout quand ils les rencontrent dans ceux qui sont destinés pour les instruire : c’est alors, messieurs, qu'ils triomphent, et qu'ils croient que désormais il n'y a plus rien par où l’on puisse combattre leur impénitence. C’est pourquoi le sauveur Jésus, prévoyant qu'ils auraient encore ce méchant prétexte pour ne se rendre point à la vérité , a été au-devant dans son Évangile, lorsqu'il a dit ces paroles ; Quacumque dixerint vobis, se mate et facile' : O hommes curieux et diligents à rechercher les vicesdes autres, lâches et paresseux à corriger vos propres défauts , pourquoi examinez-vous avec tant de soin les mœurs de ceux qui vous prêchent ? considérez plutôt que ce qu’ils vous disent, c’est la vérité , et que leur mauvais exemple ne ruine pas en vos esprits leur bonne doctrine. Quœcumque dixerint vobis, servale et facile.
Ce n’est pas mon intention, chrétiens, de vous alléguer ces paroles, pour autoriser les désordres ou la mauvaise vie des prédicateurs qui disent bien et font mal. Je sais qu’ils ne doivent pas se persuader que le bien qu’ils ont dit serve d'excuse au mal qu’ils ont fait ; au contraire dit saint
* Pt. CXIV, «.
* Matth. xxxil , ».
Augustin1, il leur sera reproché avec Justice, que « puisqu’ils voulaient qu’on les écoutât , ils
• devaient auparavant s’écouter eux -mêmes;
• qu’ils devaient dire avec le prophète : • Audiam quid loquatur in me Dominus Drus, quoniam loquetur pacem in plebem suant' : • J’é-
• coûterai ce que dira en moi le Seigneur, parce
• qu’il mettra en ma bouche des paroles de paix
• pour son peuple : • ee qu’il me donne autorité de parler, je le dirai aux autres , parce que c’est ma vocation et mon ministère : Loquebatur pacem in plebem suam; mais je serai le premier des écoutants : Audiam quid loquatur in me Dominus Deus et si nous manquons de le faire, je le dirai hautement, quand je me devrais ici condamner moi-même , nous trahissons lâchement notre ministère , le plus saint et le plus auguste qui soit dans l’Église; nous détruisons notre propre ouvrage, et nous donnons sujet aux Infirmes de croire que ce que nous enseignons est impossible, puisque nous-mêmes, qui le prêchons, néanmoins ne le faisons pas.
Après que nous nous sommes ainsi condamnés nous-mêmes , si nous manquons A notre devoir; nous parlons maintenant , messieurs , en faveur de la vérité qui vous est annoncée par notre entremise; et encore que nous puissions dire qu'il y a beaucoup de prédicateurs qui édifient l’Église de Dieu par leurs œuvres et par leurs paroles, néanmoins, sans nous servir de cette défense , nous nous contentons de vous avertir, en la charité de Notre-Seigneur, que vous ne soyez point curieux de rechercher la vlede ceux qui vous prêchent; mais que vous receviez humblement la nourriture des enfants de Dieu, quelle que soit la main qui vous ta présente ; et que vous respectiez la voix du pasteur, même dans la bouche du mercenaire. Saint Augustin, messieurs, voulant nous faire entendre cette vérité , s’objecte d’abord à lui-même ce passage de l’Écriture : Numquid colliffunt de spinisuvas, crut de tribulis ficus J : • Des épines peuvent-elles produire des ■ raisins? » Des prédicateurs corrompus peuventils porter la parole de vie éternelle? peuvent-ils engendrer un fruit qui n’est pas de leur espèce? Et II éclaircit cette difficulté par une excellente comparaison. Il est vrai, dit ce docteur incomparable, qu’un buisson ne produit point de raisins; mais il les soutient quelquefois ; on plante une haie anprés d’une vigne ; la vigne étendant scs branches , en pousse quelques-unes A travers la haie ; et quand le temps de la vendange approche, vous voyez une grappe suspendue au
' Bnarrat. ii ■ Pi. xux, n* '23 , 1. IV, col. 4t7.
* Pt. L111IV, S.
3 MauS. TU, 16.