‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 194 sur 282 · SUR L'EFFICACITE · texte numérisé non relu

SUR L'EFFICACITE

délais ; l'intégrité de la pénitence qui doit anéantir tous les crimes , et n'en laisser aucun reste. Je commencerai aujourd'hui à établir l'espérance des pécheurs par la possibilité de leur conversion, apres avoir imploré le secours d'en haut. Ave, Maria.

Les pécheurs aveugles et malavisés arrivent enfin par leurs désordres à l’extrémité de misère qui leur a été souvent prédite : ils ont été assez avertis qu'ils travaillaient à leurs chaînes par l'usage licencieux de leur liberté ; qu'ils rendaient leurs passions invincibles en les flattant, et qu'ils gémiraient quelque jour de s’étre engagés si avant dans la voie de perdition, qu'il ne leur serait presque plus possible de retourner sur leurs pas : ils ont méprisé cet avis. Ce que nous faisons librement , et où notre seule volonté nous porte , nous nous imaginons facilement que nous le pourrons aussi défaire sans peine. Ainsi une âme craintive , qui , commençant à s'éloigner de la loi de Dieu, n'a pas encore perdu la vue de ses jugements, se laisse emporter aux première péchés, espérant de s’eu retirer quand elle voudra ; et trèsnssuréc, à ce quelle pense, d'avoir toujours en sa main sa conversion, elle croit en attendant qu'elle peut donner quelque chose à son humeur : cette espérance l’engage , et bientôt le désespoir lui succède; car l’inclination nu bien sensible, déjà si puissante par elle-même, étant fortifiée et enracinée par une longue habitude , cette âme ne fait plus que de vains efforts pour se relever ; et retombant toujours sor ses plaies , elle se sent si exténuée , que ce changement de ses mœurs et ce retour à la droite voie qu'elle trouvait si facile, commence à lui paraître impossible.

Cette impossibilité prétendue , c'est , mes frères , le plus grand obstacle de sa conversion ; car quelle apparence d'accomplir jamais ce que l’impuissance et le désespoir ne permet plus même de tenter? au contraire, c’est alors, dit le saint apôtre , que les pécheurs se laissent aller, et que , . désespérant de leurs forces, Ils se laissent em- • porter sans retenue U tous leurs désirs : ■ Derperanlett semetipxos , tradiderunt impudiciliœ in operalionem immundiliœ omnis ’. Telle est , messieurs, leur histoire : l’espérance leur fait faire les premiers pas , le désespoir les retient , et les précipite nu fond de l'ablmc.

Encore qu'ils y soient tombés par leur faute, il ne faut [«s toutefois les laisser périr : ayons pitié d’eux , tcndons-leur la main ; et comme il faut qu’ils s'aident eux-mêmes par un grand effort, s'ils veulent se relever de leur chute, pour leur en donner le courage, ôtons- leur avant toutes

1 Ephes. IV, 19

choses cette fausse Impression, qu’on ne peut vaincre scs inclinations ni ses habitudes vicieuses, montrons-lcur clairement parce discours que leur conversion est possible.

J'ai appris de saint Augustin ' , qu'afln qu’une entreprise soit possible à l'homme, deux choses lui sont nécessaires : il faut premièrement qu'il ait en lui-même une puissance, une faculté, une vertu proportionnée à l'exécution ; et il faut secondement que l'objet lui plaise , à cause que le cœur de l'homme ne pouvant agir sans quelque attrait, on peut dire, en un certain sens, que ce qui ne lui plaît pas lui est impossible.

C'est aussi pour ces deux raisons que la plupart des pécheurs endurcis désespèrent de leur conversion ; parce que leurs mauvaises habitudes, si souvent victorieuses de leurs bons desseins, leur font croire qu’ils n’ont point de force contre elles : et d'ailleurs quand même ils les pourraient vaincre, cette vie sage et co uposée, qu’on leur propose, leur parait sans goût, sans attrait et sans aucune douceur ; de sorte qu’ils ne se sentent pas assez de courage pour la pouvoir embrasser.

Ils ne considèrent pas , messieurs , la naturede la grâce chrétienne qui opère dans la pénitence. Elle est forte, dit saint Augustin’ , et capable de surmonter toutes nos faiblesses ; mais sa force , dit le même Père, est dans sa douceur, et dans une suavité céleste qui surpasse tous les plaisirs que le monde vante. Madeleine, abattue aux pieds de Jésus, fait bien voir que cette grâce est assez puissante pour vaincre les inclinations les plus engageantes; et les larmes qu'elle répand, pour l'avoir perdue, suffisent pour nous faire entendre la douceur qu'elle trouve à la posséder. Ainsi nous pouvons montrera tousles pécheurs, parl'excmple de cette sainte, que , s'ils embrassent avec foi et soumission la grâce de la pénitence, ils y trouveront sans aucun doute , et assez de force pour les soutenir, et assez de suavité pour les attirer; et c'est le sujet de ce discours.

rBEitien point.

Il n’est que trop vrai, messieurs, qu’il n’y a point de coupnble qui n'ait ses raisons. Les pccheursn’ont pas assez faits'ilsncjoigncntl’audace d'excuser leur faute à celle de la commettre; et comme si c'était peu à l'iniquité de nous engager à la suivre, elle nous engage encore à la défendre. Toujours ou quelqu'un nous a entraînés , ou quelque rencontre imprévue nous a engagés contre notre gré ; tout autre que nous aurait fuit de même : que si nous ne trouvons pas hors de nous sur quoi rejeter notre faute, nous cherchons quelque chose

' Dr Spmt et Lillrr. cap. ni , n* 6, t. x , col. «7.

* Ibid, aux n” SI, t. x, cet. Ht.

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?Ie

DE LA PENITENCE

en nous qui ne vienne pas de nous-mêmes , notre humeur, notre inclination, notre naturel. C’est le langage ordinaire de tous les pécheurs , que le prophète Isaïe nous a exprimé bien naïvement dans ces paroles qu’il leur fait dire : « Noussom-

■ mes tombés comme des feuilles, mais c'est que - nosiniqultés nous ont emportés comme un vent : • Cccidimus quasi folium univers», et iniquitates nuit ne quasi ventus abslulcrunt nos *. Ce n’est jamais notre choix, ni notre dépravation volontaire; c’est un vent impétueux qui est survenu, c’est une force majeure, c’cst une passion violente à laquelle, quand nous nous sommes laissé dominer longtemps, nous sommes bien aises de croire quelle est invincible. Ainsi nous n’avons plus besoin de chercher d’excuse ; notre propre crime s’en sert à lui-méme, et nous ne trouvons point de moyen plus fort pour notre justification , que l’excès de notre malice.

Si , pour détruire cette vaine excuse, nous reprochons aux pécheurs qu’en donnant un tel ascendant sur nos volontés à nos passions et à nos humeurs, ils ruinent la übertéde l'esprit humain, ils détruisenMoute la morale, et que par un étrange renversement ils justifient tous les crimes et condamnent toutes les lois; cette preuve, quoique forte, n’uura pas l’effet que nous prétendons; parce que c’est peut-être ce qu’ils demandent, que la doctrine des mœurs soit anéantie, et que chacun n’ait de lois que ses désirs. Il faut donc les convaincre par d’autres raisons , et voici celle de saint Jean-Chrysostêmc dans l’une de ses Homélies sur la première Épitre aux Corinthiens*.

• Ce qui est absolument impossible à l’homme,

■ nul péril, nulle appréhension, nulle nécessité « ne le rend possible. » Qu'un ennemi vous poursuive avec un avantage si considérable que vous soyez contraint de prendre la fuite, la crainte qui vous emporte peut bien vous rendre léger, et précipiter votre course; mais quelque extrémité qui vous presse, elle ne peut jpmais vous donner des ailes, dans lesquelles vous trouveriez un secours présent pour vous dérober toutd’uu coup & une poursuite si violente ; parce que la nécessité peut bien aider nos puissances et nos facultés naturelles, mais non pas en ajouter d’autres. Or est-il que , dans l’ardeur la plus insensée de nos passions, non-seulement une crainte extrême, mais une circonspection modérée, mais la rencontre d’un homme sage, mais une pensée survenue, ou quelque autre dessein nous arrête, et nous fait vaincre notre inclination. Nous savons bien nous contraindre devant les personnes de respect : et certes, sans recourir à la crainte , celui-là est

1 Ji. lxit, fl.

Nom. il, 1. 1, p. 13.

bien malheureux, qui ne connaît pas par expérience qu’il peut du moins modérer par la raison l'instinct aveugle de son humeur : mais ce qui se peut modérer avec un effort médiocre, sans doute se pourrait dompter si on ramassait toutes ses forces. Il y a donc en nos âmes une faculté supérieure qui , étant mise en usage, pourrait réprimer nos inclinations, toutes-puissantes quand on se néglige; et si elles sont invincibles, c'est parce qu’on ne se remue pas pour leur résister.

Mais sans chercher bien loin des raisons , je ne veux que la vie de la cour pour fnire voir aux hommes qu'ils se peuvent vaincre. Qu’est-ce que la vie de la cour? faire céder toutes ses passions au désir d’avancer sa fortune. Qu’est-cequc la vie de la cour? dissimuler tout ce qui déplaît , et souffrir tout ce qui offense , pour agréer à qui nous voulons. Qu'est-ce encore que la vie de la cour? étudier sans cesse la volonté d’autrui, et renoncer pour cela , s’il est nécessaire , à nos plus chères inclinations. Qui ne le fait pas, ne sait point la cour : qui ne se façonne point à cette souplesse , c'est un esprit rude et maladroit, qui n’est propre ni pour la fortune ni pour le grand monde. Chrétiens , après cette expérience , saint Paul va vous proposer de la part de Dieu une condition bien équitable : Sicut exhibuistis membra vestra | servireimmunditiceetiniquitatiadiniquitatem, ila nunc exhibete membra veslraservire justitim in sanctiftcationem 1 : « Comme vous vous êtes

• rendus les esclaves de l'iniquité et des désirs

• séculiers , en la même sorte rendez-vous escla-

• vesde la sainteté et de Injustice. ■

Reconnaissez , chrétiens , combien on est éloigné d’exiger de vous l’impossible, puisque vous voyez au contraire qu’on ne vous demande que ce que vous faites. Faites , dit-il , pour la justice ce que vous fuites pour la vanité; vous vous contraignez pour la vanité, contraignez -vous pour la justice : vous vous êtes tant de fois surmontés vous-mêmes pour servir à l’ambition et à la fortune , surmontez- vous quelquefois pour servir à Dieu et à la raison. C’est beaucoup se relâcher pour un Dieu , de ne demander que l’égalité ; toutefois il ne refuse pas ce tempérament, tout prêt à se relâcher beaucoup au-dessous. Car quoique vousentreprenlezpourson service, quand aurez-vous égalé les peines de ceux que le besoin engage au travail , l'intérêt aux intrigues de la cour, l’honneur aux emplois de la guerre, l’amour à de longs mépris , le commerce à des voyages immenses et à un exil perpétuel de leur patrie ; et pour passer à des choses de nulle importance , le divertissement et le jeu à des veilles, â des fatigues, à des inquiétudes incroyables? Quoi

1 Rom. *t, I».

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