‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 195 sur 282 · SUR L’EFFICACITÉ · texte numérisé non relu

SUR L’EFFICACITÉ

dons , n’y aura-t-il que le nom de Dieu qui apporte des obstacles Invincibles à toutes les entreprises généreuses? faut-il que tout devienue impossible, quand il s'agit de cet Être qui mérite tout , dont la recherche au contraire devait être d’autant plus facile qu'il est toujours prompt à secourir ceux qui le désirent , toujours prêt à se donner à ceux qui l’aiment?

Je n'ignore pas , chrétiens , ce que les pécheurs nous répondent, ils avouent qu’on se peut contraindre et même qu’on se peut vaincre dans l’ordre des choses sensibles , et que l’âme peut faire un effort pour détacher ses sens d'un objet , lorsqu'elle les rejette aussitôt sur quelque autre bien qui les touche aussi et qui soit capable de les soutenir ; mais que de laisser comme suspendu cet amour né avec nous pour les biens sensibles , sans lui donner aucun appui , et de détourner le coeur tout à coup à une beauté, quoique ravissante, mais néanmoins invincible ; c’est ce qui n’est pas possible à notre faiblesse.

Chrétiens, que vous répondrai-je? Il n’y a rien de plus faible , mais II n’y a rien de plus fort que cette raison : rien de plus aisé à réfuter, mais rieu de plus malaisé à vaincre. Je confesse qu'il est étrange que ce que peut une passion sur une autre, la raison ne le puisse pas. Je dis rien de plus aisé à réfuter ; car comme il est ridicule dans une maison de voir un serviteur insolent qui a plus de pouvoir sur ses compagnons que le maître n’en a sur lui et sur eux ; aiusi c’est une chose indigne que dons l'homme , où les passions doivent être esclaves, une d'elles plus impérieuse exerce plus d’autorité sur lesautres que la raison , qui est la maltresse , n'est capable d'en exercer sur toutes ensemble : cela est Indigne, mais cela est. Cette raison est devenue toute sensuelle; et s’il se réveitlequelqucfoiscn elle quelque affection du bien éternel pour lequel elle était née, le moindre souffle des passions éteint cette flamme errante et volage , et la replonge tout entière dans la corps dont elle est esclave. Que ne dirait ici la philosophie, de la force, de la puissance, de l'empire de la raison qui est la reine de la vie humaine, de la supériorité naturelle de cette fille du ciel sur ces passions tumultueuses , téméraires enfants de la terre , qui combattent contre Dieu et contre ses lois?. Mais que sert de représenter à cette reine dépouillée les droits et les privilèges de sa couronne qu’elle a perdus, de son sceptre qu’elle a laissé tomber de ses mains? Elle doit régner ; qui ne le sait pas? Mais no perdez pas le temps, A philosophes , à l'entretenir de ce qui doit être ; il faut lui donner le moyen de remonter sur son trône, et de dompter ses sujets rebelles.

Chrétiens, suivons Madeleine , allons auxpieds

de Jésus ; c'est de la qu'il déooule sur nos cœurs infirmes une vertu toute-puissante qui nous rend et la force et la liberté : là se brise le cœur ancien, là se forme le cœur nouveau. La source étant détournée, il faut bien que le ruisseau prenne un autre cours : le cœur étant changé, il faut bien que les désirs s'appliquent ailleurs.

Que si la grâce peut vaincre l'inclination , ne doutez pas, clirétieus , qu’elle ne surmonte aussi l'habitude : car qu’cst-ce que l’habitude, sinon une inclination forlifiée? Mais nulle force ne peut égaler celle de l’esprit qui noos pousse. S'il faut fondre de la glace , il fera souffler son esprit , lequel, comme le vent du midi, relâchera la rigueur du froid , et du cœur le plus endurci sortiront les larmes de la pénitence : Habit Spiritus rjus et Jluent aguœ • : que s'il faut faire encore un plus grand effort , il enverra son esprit de tourbillon, qui pousse violemment les murailles: Quasi turbo impettens paneton ■; son esprit qui renverse les montagnes et qui déracine les cèdres du Liban : Spiritus grandis et furtis suitretiens montes s. Madeleine abattue aux pieds de Jésus, par la force de cet esprit , n’ose plus lever cette tête qu'elle portait autrefois si haute pour attirer les regards; elle renonce â ses funestes victoires qui la mettaient dans les fers : vaincue et captivée elle-même, elle pose toutes ses armes aux pieds de celui qui l’a conquise ; et ces parfums précieux , et ces cheveux tant vantés, et même ces yeux qu'elle rendait trop touchants , dont elle éteint tout le feu dans un déluge de larmes. Jésus-Christ l’a vaincue, cette malheureuse conquérante; et parce qu'il l'a vaincue, il la rend victorieuse d’elle-mêmc et de toutes ses passions.

Ceux qui entendront cette vérité, nu lieu d’accuser leur tempérament, auront recours â Jésus qui tourne les cœurs où il lui plaît : ils n'imputeront point leur naufrage à la violence de la tempête; mais ils tpndront les mains à celui dont le Psalmiste a chanté • qu'il bride la fureur de « la mer, et qu'il calme quand il veut ses flots

• agités : » Tu dominons patestati maris, motum autem Jtuctuum rjtis tu miligas 4.

Il se plaît d’assister les hommes ; et autant que sa grâce leur est nécessaire, autant coule-t-elle volontiers sur eux. «Iln soif, dit saint Grégoire « de Nazianze mais il a soif qu'on ait soif de « lui. Recevoir de. sa bonté, c’est lui bien faire; « exiger de lui, c'est l'obliger; et il aime si fort

• à donner, que la demande même à son égard

1 Pi. ciLtm , 7.

* l<. ht, <.

* III. Heg. m, II.

1 P». uunn, 10.

* O rut IL, p. 657.

oogle

DE LA PÉNITENCE

■ tient lieu d'un présent. . Le moyen le plus assure pour obtenir son secours, est de croire qu'il ne nous manque pas; et j'ai appris de saint Cyprlen, « qu'il donne toujours à scs serviteurs au-

■ tant qu'ils croient recevoir; • tant il est bon et magnifique : Dans crcdentibus tantum quantum se crédit capere qui sumit '.

Ne doutes donc pas , chrétiens , si votre conversion est possible : Dieu vous promet sou secours; est-il rien, je ne dis pas d'impossible, mais de difficile avec ce soutien? que si l'ouvrage de votre salut , par la grâce de Dieu , est entre vos mains, « pourquoi voulez-vous périr, « maison d'Israël? Je ne veux point la mort de « celui qui meurt : Et quare moriemini, domus • Israël? nota mnrtcm morientis. Convcrtisscz- < vous , et vivez *. • Ne dites pas toujours : Je ne puis. Il est vrai, tant que vous ne ferez pas le premier pas , le second sera toujours impossible ; quand vous donnerez tout à votre humeur et à votre pente naturelle , vous ne pourrez vous soutenir contre le torrent, etc. Mais que cela soit possible , trouverai-je quelque douceur dans cette nouvelle vie dont vous me parlez? c'est ce qui nous reste à considérer.

DEUXIÈME POINT

Je n’ai pas de peine à comprendre que les pécheurs en souffrent beaucoup quand il faut tout à fait se donner à Dieu, s'attacher à un nouveau maître et commencer une vie nouvelle. Ce sont des choses , messieurs , que l'homme ne fait jamais sans quelque crainte ; et si tous les changements nous étonnent , à plus forte raison le plus grand de tous, qui est celui de la conversion. Laban pleure amèrement , et ne peut se consoler de ce qu'on lui a enlevé ses idoles : Curfuralus es deos incos ’? Le peuple insensé s'est fait des dieux qui le précèdent, des dieux qui touchent ses sens ; et il danse , et il les admire , et il court , après, et il ne peut souffrir qu'on les lui ôte. Ainsi l'homme sensuel, voyant qu’on veut abattre par un coup de foudre ces idoles pompeuses qu'il a élevées, rompre scs attachements trop aimables , dissiper toutes ces pensées qui tiennent une si grande place en son cœur malade; il se désole saus mesure : dans un si grand changement, il croit que rien ne demeure en son entier, et qu'on lui ôte même tout ce qu'on lui laisse : car encore qu'on ne touche ni à ses richesses, ni a sa puissance , ni & ses maisons superbes , ni A scs jardins délicieux , néanmoins il croit perdre tout ce qu'il possède, quand on lui en prescrit un autre usage

1 e fa il vu, , ad Vart. ri Conf. p. 17.

1 Bitch. xviii , 31 , 37.

1 ClMtt. XXVI , 30.

Page 1