‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 199 sur 282 · SUB LA FERVEUR · texte numérisé non relu

SUB LA FERVEUR

céleste commence a s'allumer dans son cœur ; une voix s'élève au fond de son âme , qui l'appelle par plusieurs cris redoublés aux larmes, aux regrets, à la pénitence. Mlle est troublée et inquiète ; sa vie passée lui déplaît , mais elle a peine à changer si tôt : sa jeunesse vigoureuse lui demande encore quelques années ; ses ancicnsattachcmenls lui reviennent, et semblent se plaindre en secret d'une rupture si prompte; son entreprise l'étonne elle-même; enfin toute la nature conclut à remettre et à prendre un peu de temps pour se résoudre.

Tel est, messieurs, l'ctat du pécheur lorsque Dieu l'invite à se convertir : il trouve toujours de nouveaux prétextes , afin de retarder l'œuvre de la grâce. Que ferons-nous et que dirons-nous ? lui donnerons-nous le temps de délibérer sur une chose toute décidée , et que l'on perd si peu qu’on hésite? Ah ! ce serait outrager l'esprit de Jésus, qui ne veut pas qu'on doute un moment de ce qu’on lui doit. Mais s'il faut pousser ce pécheur encore incertain et irrésolu, et toutefois déju ébranlé, par quelle raison le pourrons-nous vaincre? II voit toutes les raisons, il en voit la force; son esprit est rendu , son cœur tient encore , et ne demeure invincible que par sa propre faiblesse. Chrétiens, parlons à ce cœur; mais certes la voix d'un homme ne perce pas si avant : faisons parler Jésus-Christ, et lâchons seulement d'ouvrir tous les cœurs à celte voix pénétrante. « Maison de Jacob , dit le saint prophète 1 , écoutez la voix du Seigneur; âmes rachetées du sang d'un Dieu, écoutez ce Dieu qui vous parle : ce n'est pas la voix de son tonnerre, ni le cri de sa justice irritée que je veux faire retentir a vos orrilles. Comme j'ai dessein de parler au cœur, je veux faire parler le divin amour : vous le verrez attendri, vous le verrez indigne; vous entendrez ses caresses, vous entendrez ses reproches; celles-là pour amollir votre dureté; celles-ci pour confondre votre ingratitude. Eu un mot, pour surmonter ces remises d'un cœur qui diffère toujours de se rendre à Dieu, j'ai dessein de vous faim entendre les douceurs de son amour attirant , et les menaces pressantes de son amour méprisé.

PREMIER POINT

Qui me donnera des paroles pour vous exprimer aujourd'hui la bonté immense de notre Sauveur, et les empressements infinis de sa charité pour les âmes? C’est lui-méme qui nous les explique dans la parabole du bon pasteur, où nous découvrons trois effets de l'amour d’un Dieu pour les âmes dévoyées : il les cherche , il les trouve, il les rapporte. • Le bon pasteur, dit le Fils de

1 Je rem. || , 4.

« Dieu , court après sa brebis perdue : ■ Vadit ad illam quœ perieral ‘. Vous voyez bien, messieurs, comme il la cherche ; c’est le premier effet de la grâce , chercher les pécheurs qui s’égarent. Mais il court • jusqu'à ce qu'il la trouve : » doncc inventât eam ’ ; c’est le second effet de l'amour, trouver les pécheurs qui fuient : et après qu’il l’a retrouvée, il la charge sur ses épaules; c'est le dernier trait de miséricorde , porter les pécheurs affaiblis qui tombent.

Ces trois degrés de miséricorde répondent ndmirnblcmcnt a trois degrés de misère où l'âme pécheresse est précipitée; clic s’écarte, elle fuit, clic perd ses forces. Voyez une âme engagée dans les voies du monde ; elle s'éloigne du bon pasteur, et en s’éloignant elle l’oublie, elle ne connaît plus son visage , clic perd tout le goût de scs vérités. il s'approche, il l'appelle, il touche son cœur. Retourne a moi, dit-il, pauvre abandonnée ; quitte tes ordures, quitte tes plaisirs , quitte tes attaches ; c’est moi qui suis le Seigneur ton Dieu, Jaloux de ton innocence, et passionné pour ton âme. Elle ne reconnaît plus la voix du pasteur qui la veut désabuser de ce qui la trompe, et elle le fuit comme un ennemi qui lui veut ôter ce qui lui plaît. Dans ccttc fuite précipitée, elle s'engage, elle s'embarrasse, elle s'épuise, et tombe dans une extrême impuissance. Que deviendraitelle, messieurs, et quelle serait la fin de cette aventure, sinon In perdition éternelle; si le pasteur charitable uc cherchait sa brebis égarée , ne trouvait sa brebis fuyante, ne rapportait sur scs épaulessa brebis lasse et fatiguée, qui n'est plus capable de se soutenir? parce que , comme dit Tertullicn, errant deçà et delà, clic s’est beaucoup travaillée dans ses malheureux égarements: llullum enim errando labomveral,1.

Voilà , chrétiens , en général , trois funestes dispositions que Jésus-Christ a dessein de vaincre par trois cfTcts de sa grâce. Mais imitons ce divin pasteur, cherchons avec lui les âmes perdues; et ce que nous avons dit en général des égarements du péché et des attraits pressants de In grâce, disons-lc tellement que chacun puisse trouver dans sa conscience les vérités que Je prêche. Viens donc, âme pécheresse, et que je te fasse voir d’un côté ces éloignements quand on te laisse, ces fuites quand on te poursuit, ces langueurs quand on te ramène ; et de l’autre côté , ces impatiences d'un Dieu qui te cherche, ces touches pressantes d'un Dieu qui te trouve, cessecours, ces miséricordes, ces condescendances, c«p soutiens tout-puissants d’un Dieu qui te porte.

1 Luc. *r, 4.

* Ibid.

* De Panit. n* s.

DK LA PENITENCE.

Premièrement, chrétiens , je dis que le pécheur s'éloigne de Dieu , et U n'y u page de son Écriture en laquelle il ne lui reproche cet éloignement. Mais, sans le lire dans l'Écriture, nous pouvons le lire dans nos consciences : c'est là que les pécheurs doivent reconnaître les deux funestes démarches pur lesquelles ils se sont séparés de Dieu. Ils l'ont éloigné de leurs cœurs , ils l'ont éloigné de leurs pensees : ils l'ont éloigné du cœur, en retirant de lui leur affection. Veux-tu savoir, chrétien , combien de pas tu as faits pour te séparer de Dieu? compte tes mauvais désirs, tes affections dépravées , tes attaches , tes engagements, tes complaisances pour la créature. Oh! que de pus il a faits, et qu'il s'est avancé malheureusement dans ee funeste voyage , dans cette terre étrangère! Dieu n'a plus de place en son cœur ; et pour l’amour de son coeur, la mémoire , trop fidèle amie et trop complaisante pour ee cœur ingrat, l’a aussi banni de son souvenir : il ne songe ni nu mal prèseat qu'il se fait lui-méme par son crime, ni anx terribles approches du jugement qui le menace. Parlez-lui de son péché : Eh bien ! « j'ai péché, dit-il hardiment; et que • m’est-ii arrivé de triste 1 ? ■ (jue si vous pensez lui parler du jugement a venir, cette menace est trop éloignée pour presser sa conscience à se rendre : In longvm di/feruntur i lies ... cl in tempora loti y a islc prophetat * : parce qu’il a oublié Dieu, il croit que Dieu l'oublie, et ne songe plus à punir ses crimes : Uixil enim in corde suo: Ublitus est Deus J; de sorte qu'il n'y a plus rien désormais qui rappelle Dieu en sa pensée , parce que le péché qui est le mal présent n'est pas sensible , et que le supplice qui est le mai sensible n'est pas présent.

Non content de se tenir éloigné de Dieu , il fuit les approches de sa grâce. Et quelles sont ses fuites, sinon ses délais, scs remises de jour en jour, ce demain qui ne vient jamais , cette occasion qui manque toujours , cette affaire qui ne finit point, et dont l’on attend toujours la conclusion , pour se donner tout à fait à Dieu? n'est-ce pas fuir ouvertement l'inspiration? Mais apres avoir fui longtemps , on fait enfin quelques pas, quelque demi-restitution, quelque effort pour se dégager, quelque résolution imparfaite : nouvelle espèce de fuite; car dans la voie du salut, si l’ou ne court, on retombe ; si on languit, ou meurt bientôt ; si l'on ne fait tout , on ne fait rien; enfin marcher lentement, c'est retourner en arrière.

Mais après avoir parlé des égarements , il est

> Eccl. T, 4.

1 JSïfrA. XI! , 23 , 27.

* Pt. IX , 31.

temps maintenant , mes frères , de vous faire voir un Dieu qui vous cherche. Pour cela, faites parler votre conscience ; qu'elle vous lacontecllemême combien de fois Dieu l’a troublée, afin quelle vous troublât dans vos joies pernicieuses ; combien de fois il a rappelé la terreur de ses jugements et les saintes vérités de sou Evangile, dont la pureté incorruptible fait honte à votre vie déshonnête. Vous ne voulez pas les voir, ces vérités saintes ; vous ne les voulez pas devaut vous , mais derrière vous; et cependant , dit saint Augustin , quand elles sont devant vous , elles vous guident ; quand elles sont derrière vous , elles vous chargent. Ah ! Jésus a pitié de vous ; il veut 6ter de dessus votre dos ce fardeau qui vous accablent mettre devant vos yeux cette vérité qui vous éclaire. La voilà, la voilà dans toute sa force , dans toute sa pureté , dans toute sa sévérité, cette vérité évangélique qui condamne toute perfidie, toute injustice, toute violence , tout attachement Impudique. Envisagez cette beauté , et ayez confusion de vous-même ; regardez-vous dans cette glace , et voyez si votre laideur est supportable.

Autant de fois , chrétiens , que cette vérité vous paraît, c'est Jésus-Christ qui vous cherche. Combien de fois vous a-t-il cherchés dans les saintes prédications? il n’y a sentier quil n'ait parcouru , il n’y a vérité qu’il n’ait rappelée : il vous a suivis dans toutes les voies dans lesquelles votre âme s'égare ; tantôt on a parlé des impiétés , tantôt des superstitions , tantôt de la médisance , tantôt de la flatterie , tantôt des attaches et tantôt des aversions criminelles. Un mauvais riche vous a paru , pour vous faire voir le tableau de i’impénitence ; un Lazare mendiant vous a paru , pour exciter votre cœur à la compassion, et votre main aux aumônes , dans ces nécessités désespérantes. Enfin on a couru par tous les détours par lesquels vous pouviez vous perdre ; on a battut outes les voies par lesquelles on peut entrer dans une âme: et l'espérance et la crainte, et la douceur et la force , et l'enfer et le paradis , et la mort certaine et la vie douteuse , tout a été employé.

Étapréseela vous n'entendriez pas de quelleardeur on court après vous ! Que si , en tournant de tous côtés par le saint empressement d’une charitable recherche, quelquefois il est arrivé qu’on ait mis la main sur votre plaie, qu'on soit entré dans le cœur par l'endroit ou il est sensible; si l'on a tiré de ce cœur quelques larmes, quelque regret , quelque crainte , quelque forte réflexion , quelque soupir après Dieu , après la vertu , apres l'Innocence ; c'est alors que vous pouvez dire que malgré vos égarements Jésus a trouvé votre

SLR LA FERVEUR

âme; il est descendu aux enfers encore une fois : car quel enfer plus horrible qu'une âme rebelle à Dieu, soumise à son ennemi, captivcdc scs passions? Ah! si Jésus y est descendu, si dans cette horreur et ces ténèbres il a fait luire ses saintes lumières, s'il a touché votre cœur par quelque retoursur ses vérités que vous aviez oubliées; rappelez ce sentiment précieux, cette sainte réflexion, cettedouleur salutaire; ahandonnez-y votre cœur, et dites avec le Psalmiste : Tribulalionem et dolorem inverti' : ■ J’ai trouve l’aflliction et la ■ douleur : » enfin je l'ai trouvée, cette aflliction fructueuse , cette douleur salutaire de la pénitence : mille douleurs , mille afflictions m’ont persécuté malgré moi , et les misères nous trouvent toujours fort facilement. Mais enfin j’ai trouvé une douleur qui méritait bien que je la cherchasse , cette affliction d’un cœur contrit et d’une éme attristée de ses péchés : je l’ai tronvée , cette douleur, * et j’ai invoqué le nom de * Dieu : » et nome n Domini invocavi'. Je me suis affligé de mes crimes , et je me suis converti à celui qui les efface; on m’a sauvé, parce qu’on m’a blessé ; on m’a donné la paix , parce qu’on m’a offensé; on m’a dit des vérités qui ont déplu premièrement a ma faiblesse , et ensuite qui l'ont guérie. S’il est ainsi , chrétiens , si la grâce de Jésus-Christ n fait en vous quelque effet semblable, courez vous-mêmes après le Sauveur; et quoique cette course soit laborieuse , ne craignez pas de manquer de force.

Il faudrait ici vous représenter la faiblesse d’une éme épuisée par l'attache à la créature; mais comme je veux être court , j’en dirai seulemeut ce mot, que j’ai appris de saint Augustin, qui l’a appris de l’apôtre. L’empire qui se divise, s'affaiblit; les forces qui se partagent, se dissipent : or il n’y a rien sur la terre de plus misérablement partagé (pie le cœur de l'homme; toujours, dit saint Augustin 3 , une partie qui marche, et une partie qui se traîne; toujours une ardeur qui presse , avec un poids qui accable ; toujours aimer et haïr, vouloir et ne vouloir pas, craindre et désirer la même chose. Pour se donner tout à fait à Dieu, il faut continuellement arracher son cœur de tout ce qu'il voudrait aimer : la volonté commande , et elle-même qui commande ne s’obéit pas ; éternel obstacle à ses désirs propres, elle est toujours aux mains avec scs propres désirs : ainsi, dit saint Augustin, elle se dissipe elle-même; et cette dissipation quoiqu'elle se fasse malgré nous , c’est nous néanmoins qui la faisons.

' Pi. CXIV, 4.

• Ibid.

* c«nj. I i in ni , cap. ix, x, 1. 1, col. iss , isi.

Dans une telle langueur de nos volontés dissipées, je le confesse, messieurs, notre impuissance est extrême : mais voyez le bon pasteur qui vous présente scs épaules. N’avez-vous pas ressenti souvent certaines volontés fortes, desquelles , si vous suiviez l’instinct généreux , rien ne vous serait impossible? C’est Jésus-Christ qui vous soutient, c’est Jésus-Christ qui vous porte.

Que reste-t-il donc , mes frères , sinon que Je vous exhorte <1 ne recevoir pas en vain une telle grâce : Ne in vacuum gratiam Dei recipiatis "? l’our vous presser de la recevoir, je voudrais bien , chrétiens , n’employer ni l'appréhension de la mort , ni la crainte de l’enfer et du jugement , mais le seul attrait de l’amour divin. Et certes, en commençant de respirer l’air, nous devions commencer aussi de respirer, pour ainsi dire , le divin amour : ou, parce que notre raison empêchée ne pouvait pas vous connaître encore , 6 Dieu vivant, nous devions du moins vous aimer sitôt que nous avons pu aimer quelque chose. O beauté par-dessus toutes les beautés , ô bien par-dessus tous les biens, pourquoi avons-nous été si longtemps sans vous dévouer nos affections? quand nous n’y aurions perdu qu’un moment , toujours aurions-nous commencé trop tard : et voilà que nos anâ se sont échappés , et encore languissonsnous dans l’amour des choses mortelles.

0 homme fait à l’image de Dieu , tu cours après les plaisirs mortels, tu soupires après les beautés mortelles ; les biens périssables ont gagné ton cœur : si tu ne connais rien qui soit au-dessus , rien de meilleur ni de plus aimable, repose-toi, à la bonne heure , en leur jouissance : mais si tu as uneâmeéclairéed'un rayon de l'intelligence divine ; si , en suivant ce petit rayon , tu peux remonter jusques an principe, jusques à la source du bien , jusques à Dieu même ; si tu peux connaître qu’il est, et qu'il est infiniment beau , infiniment bon, et qu’il est toute beauté et toute bonté ; comment peux-tu vivre et ne l’aimer pas ? Homme , puisque tu as un cœur, il faut que tu aimes ; et selon que tu aimeras , bien ou mal , tu seras heureux ou malheureux : dis-moi, qu’ulmeras-tu donc? L’amour est fait pour l’aimable, et le plus grand amour pour le plus aimable , et te souverain amour pour le souverain aimable : quel enfant ne le verrait pas? quel insensé le pourrait nier?

C’est donc une folie manifeste , et de toutes tes folies la plus folle, que de refuser son amour à Dieu qui nous cherche. Qu’attendons-nous, chrétiens? déjà nous devrions mourir de regret de l’avoir oublié durant tant d’années; mais quel sera notre aveuglement et notre fureur, si nous

1 K. Cor. n, I.

DE LA PÉNITENCE

ne voulons pas commencer encore! car voulonsnous ne l'aimer jamais , ou voulons-nous l'aimer quelque jour? Jamais; qui le pourrait dire? jamais ; le peut-on seulement penser ? en quoi donc différerions-nous d'avec les démons? Mais si nous le voulons aimer quelque jour, quand est-ce que viendra ce jour? pourquoi ne sera-ce pas celuici? quelle ftrâce, quel privilège a ce jour que nous attendons , que nous le voulions consacrer entre tous les autres , en le donnant à l'amour de Dieu? tous les Jours ne sont-ils pas à Dieu ? oui , tous les jours sont à Dieu ; mais jamais il n’y en a qu'un qui soit à nous, et c'est celui qui se passe. Eli quoi! voulons-nous toujours donner au monde ce que nous avons, et à Dieu ce que nous n'avons pas?

Mais je ne puis, direz-vous; je suis engagé. Malheureux , si vos liens sont si forts que l’amour de Dieu ne les puisse rompre ; malheureux , s'ils sont si faibles que vous ne vouliez pas les rompre pour l'amour de Dieu. Ah ! laissez démêler cette affaire : mais plutôt voyez , dans l’empressement que cette affaire vous donne , celui qui mérite l'affaire de Dieu; Jésus ne permet pas d'ensevelir son propre père. Mais laissez apaiser cette passion ; après , j'irai à Dieu d'un esprit plus calme. Voyez cet insensé sur le bord d’un fleuve, qui, voulant passer à l'autre rive, attend que le fleuve se soit écoulé; et il ne s'aperçoit pas qu'il coule sans cesse. Il faut passer par-dessus le fleuve, il faut marcher contre le torrent , résister au cours de nos passions , et non attendre de voir écoulé ce qui ne s'écoule jamais tout à fait.

Mais peut-être que je me trompe , et les passions en effet s'écoulent bientôt. Elles s'écoulent souvent, il est véritable; mais une autre succède en sa place. Chaque tige a sa passion dominante; le plaisir cède à l’ambition , et l'ambition cède a l'avarice : une jeunesse emportée ne songe qu'à la volupté; l'esprit étant mûri tout à fait, on veut pousser sa fortune, et on s'abandonne à l'ambition ; enfin , dans le déclin et sur le retour, la force commence à manquer ; pour avancer ses desseins, on s'applique à conserver ce qu'on a acquis, à le faire profiter, à bâtir dessus, et on tombe insensiblement dans le piège de l'avarice : c'est l’histoire de la vie humaine. L'amour du monde ne fait que changer de nom ; un vice cede la place à un autre vice , et au lieu de la remettre à Jésus le légitime Seigneur, il laisse un successeur de sa race, enfant comme lui de la même convoitise. Interrompons aujourd'hui le cours de ectte succession malheureuse : renversons la passion qui domine en nous ; et de peur qu'une autre n'en prenne la place , faisons promptement régner celui auquel le régne appartient. Il vous y presse

par ses saints attraits; et plut a Dieu que vous vous donnassiez tellement à lui , que vous m’épargnassiez le soin importun de vous faire ouïr ses menaces? Mais comme il faut peut-être ce dernier effort pour vaincre notre dureté, écoutous les justes reproches d'un cœur outragé par nos indignes refus : c'est ma seconde pat tie.

SECOND POIKT.

Encore qu'un Dieu irrité ne paraisse point aux hommes qu'avec un appareil étonnant, toutefois il n'est jamais plus terrible qu'en l'état ou je dois le représenter; non point, comme on pourrait croire, porte sur uu nuage enflammé d'ou sortent des éclairs et des foudres ; mais armé de ses bienfaits, et assis sur un trône de grâce.

C'est, messieurs, en cette sorte que Injustice de Dieu nous parait dans le Nouveau Testament : car il me semble qu'elle a deux faces , dont l'uue s’est montrée à l’ancien peuple, et l'autre se découvre au peuple nouveau. Durant In loi de Moïse, c'était sa coutume ordinaire de faire connaître ses rigueurs par ses rigueurs mêmes : c'est pourquoi elle est toujours l’épée à la main, toujours menaçante, toujours foudroyante, et faisant sortir de ses yeux un feu dévorant; et je confesse, chrétiens, qu'elle est iniiniment redoutable en cet état. Mais dans la nouvelle alliance elle prend une autre figure, et c'est ce qui la rend sans aucune comparaison plus insupportable et plus accablante; parce que ses rigueurs ne se forment que dans l’excès de ses miséricordes , et que c'est par des coups de gréée que sont fortifiés les coups de foudre, qui, perçant aussi avant dans le cœur que l'amour avait résolu d'y entrer, y causantune extrême désolation, y font un ravage inexplicable.

Vous le comprendrez aisément , quand je vous aurai dit en un mot ce que tout le monde sait, qu'il n'est rien de si furieux qu'un amour méprisé et outragé. Mais comme je n’ai pas dessein dans cette chaire, ni d’arrêter longtemps vos esprits sur les emportements de l'amour profane, ni de vous faire juger de Dieu comme vous feriez d'une créature, J’établirai ce que j'ai à dire sur des principes plus hauts, tirés de la nature divine, selon qu'elle nous est montrée dans les saintes Lettres.

Il faut donc savoir, chrétiens, que l'objet de la justice de Dieu, c'est la contrariété qu’elle trouve en nous; et j’en remarque de deux sortes : ou nous pouvons être opposés à Dieu considéré en lui-même , ou nous pouvons étte opposés à Dieu ngissant en nous; et celte dernière façon est sans comparaison la plus outragense. Nous sommes opposés à Dieu considéré en lui-même ,

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