‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 208 sur 282 · SCR LA COMPASSION DE LA SAINTE TIERCE · texte numérisé non relu

SCR LA COMPASSION DE LA SAINTE TIERCE

Douleur inexprimable de Marie au pied de la croix de son fils : quel en est le principe. Effet que U croix de Jéscis doit produire en nous. Grande construire de Marie au milieu de *e» souffrances : trois manière» dont elle surmonte ses affliction». Pourquoi Jésus estai tranquille sur ie Calvaire : combien Marie entre admirablement dans tous ses sentiments. Immense charité du Père, qui nous adopte pour scs enfants : ce qu'il en cuûle à Marie pour être notre mère. Excès de la douleur que loi causent nos crimes et notre impénilence.

Stnbat auteoi juxta cnicem Jesu mater cjus.

Marie mère de Jésus, était debout au pied de sa croix.

Jean, xix,25.

Il n’est point de spectacle plus touchant que celui d'une vertu affligée, lorsque dans une extrême douleur elle sait retenir toute sa force, et qu'elle se soutient par son propre poids contre tout l’effort de la tempête ; sa constance lui donne un nouvel éclat, qui, augmentant la vénération que l’on a pour elle, fait qu'on s’intéresse plus dans ses maux : on secroitplusobligédc la plaindre, en cela même qu'elle se plaint moins; et on compatit à ses peines avec une pitié d'autant plus tendre, que In fermeté qu'elle montre In fait juger digue d'une condition plus tranquille. Mais si ecs deux choses concourant ensemble ont jamais dû émouvoir les hommes , je ne crains point de 1 vous assurer que c'est dans le mystère que nous honorons. Quand je vois l’âme de la sainte Vierge blessée si vivement au pied de ia croix des soufj franees de son l'iis unique , je sens déjà à lu vérité que la nôtre doit être attendrie. Mais quand je j considère d'une même vue et 'a blessure du cœur

HJ

sua LA COMPASSION

«t la aérêoile du visage, il me semble que ce respect mêlé de tendresse , qu'inspire une tristesse si majestueuse , doit produire des émotions beaucoup plus sensibles , et qu'il n’y a qu'une extrême dureté qui puisse s'empêcher de donner des larmes. Approches donc, mes frères, avec pleurs et gémissements, de cette Mère également ferme et affligée : et ne vous persuadez pas que sa constance diminue le sentiment qu’elle a de sou mal. Il faut quelle soit semblable a son Fils : comme lui elle surmonte toutes les douleurs; mais comme lui elle les sent dans toute leur force et dans toute leur étendue; et JésusAlhrist , qui veut faire en sa sainte Mère une vive image de sa passion , ne manque pas d'en imprimer tous les traits sur elle. C'est à ce spectacle que Je vous Invite : vous verrez bientôt Jésus en la croix ; en attendant ce grand Jour, l'Église vous invite aujourd'hui à enavoirla peinture en In sainte Vierge. Peut-être, messieurs, arrivera-t-il que de même que les rayons du soleil redoublent leur ardeur étant réfléchis, ainsi les douleursdu Fils réfléchies sur le cœur de la Mère auront plus de force pour toucher les nôtres. C’est la grâce que je vous demande, 6 Esprit divin, par l'intercession de lu sainte Vierge.

Ne croyez pas , mes frères , que la sainte Mère ' de notre Sauveur soit appelée au pied de sa croix ! pour y assister seulement nu supplice de son Fils unique , et pour y avoir le cœur déchiré par cet horrible spectacle. Il y a des desseins plus hauts de la Providence divine sur cette mère affligée; et il nous faut entendre aujourd'hui qu'elle est conduite auprès de son fils , dans cet état d'abandonnement , parce que c'est la volonté du Père éternel qu'elle soit non-seulement immolée avec cette victime Innocente , et attachée à la croix du Sauveur par les mêmes clous qui le percent , mais encore associée à tout le mystère qui s'y accomplit par sa mort. Mais comme cette vérité importante doit faire le sujet de cet entretien , donnez-moi vos attentions pendant que je poserai les principes sur lesquels clic est établie.

Pour y procéder avec ordre , remarquez , s'il vous plaît , messieurs , que trois choses concourent ensemble au sacrifice de notre Sauveur, et en font la perfection. Il y a premièrement les souffrances par lesquelles son humanité est toute brisée : il y a secondement la résignation par laquelle il se soumet humblement à la volonté de son Père : Il y a troisièmement la fécondité par laquelle il nous engendre à la grâce , et nous donne la vie en mourant. Il souffre comme la victime qui doit être détruite et froissée de coups: il se soumet comme le prêtre qui doit sacrifier

[ volontairement : V alun tarie tacrificabo tiOi • : ; enfin il nous engendre en souffrant, comme le père d'un peuple nouveau qu'il enfante par ses blessures : et voilà les trois grandes choses que , I* Fils de Dieu achève en la croix. Les souffrances regardent son humanité; elle a voulu se charger des crimes, elle s'est donc exposée à la vengeance. La soumission regarde son Père • la désobéissance l’a irrité, il faut qne l’obéissance l'apaise. La fécondité nous regarde; un malheureux plaisir, que notre père criminel a voula goûter, nous a donné le coup de la mort : ah ! les choses vont être changées, et les douleurs d’un innocent nous rendront la vie.

Paraissez maintenant , Vierge incomparable venez prendre part au mystère : joignez-vous à votre Fils, et à votre Dieu; et approchez-vous de sa croix , pour y recevoir de plus près les impressions de ces trois sacrés caractères par lesquels le Saint-Esprit veut fornser en vous une image vive et naturelle de Jésus- Christ crucifié. C’est ce que nous verrons bientôt accompli sans sortir de notre évangile : car, mes frères, ne voyez-vous pas comme elle se met auprès de la croix , et de quels yeux' elle y regarde sou Fils tout sanglant , tout couvert de plaies , et qui n'a plus de figure d'homme? Cette vue lui donne la mort : si elle s'approche de cet autel , c'est qu elle y veut être immolée; et c'est là en effet qu elle sent le coup du glaive tranchant, qui, selon la prophétie du bon Simeon , devait déchirer ses entrailles, et ouvrir son cœur maternel par de si cruelles blessures. Elle est donc auprès de son Fils; non tant par le voisinage du corps, que par la société des douleurs : Slabatjuxta crucem; et c'est le premier trait de la ressemblance : Elle « se tient vraiment auprès de la croix , parce que " la Mère porte la croix de son Fils avec une

■ douleur plus grande que celle dont tous les au-

■ très sont pénétrés * : Verejuxta crucem stabat, quia crucem Filii prit cœteris Mater majoré cum dolorc ferebat \

Mais suivons i histoire de notre évangile , et voyons en quelle posture elle se présente à son Fils. La douleur l'a-t-elle abattue, l’a-t-elle jetée à terre par la défaillance? Au contraire , ne voyez- vous pas qu'elle est droite , qu'elle est assurée? Stabat juxta crucem : . Elle est debout " auprès de la croix. .Non, le glaive quia percé son cœur n'a pu diminuer ses forces : la constance et l'affliction vont d'un pas égal; et elle témoigne par sa contenance, qu'ello n’est [ms moins soumise qu'elle est affligée. Que reste-t-il

’ P» lui, *.

* Tract . de Pau. Dont. cap. fol. O per. S. Bernard, t u col. 4»2- '

DE LA SAINTE VIERGE

donc , chrétiens , sinon que son Fils blen-oimé , qui lui voit sentir ses souffrances et imiter sa résituation, lui communique encore sa fécondité? C'est aussi dans cette pensée qu’il lui donne saint Jean pour son fils : Mnlirr, ecce Jllius tuui ' : ■ Femme, dit-il , voilà votre fils. • O femme qui souffres avec mol, soyet aussi féconde avec moi ; soyez la mère de mes enfants , que je vous donne tous sans réserve en la personne de ce seul disciple : je les enfante par mes douleurs ; comme vous en goûtez l'amertume, vous en aurez aussi l'efficace, et votre affliction vous rendra féconde. Voilà, mes frères, en peu de mots tout le mystère de cette journée ; et je vous ai dit en peu de paroles ce que j’expliquerai par tout ce discours avec le secours de la grâce. Marie est auprès de la croix, et elle en ressent les douleurs ; elle s’y tient debout, et elle en supporte constamment le poids; elle y devient féconde, et elle en reçoit la vertu. Écoutez attentivement; et surtout ne résistez pas si vous sentez attendrir vos coeurs.

PBKM1EB POINT.

Il faut donc vous entretenir des afflictions de Marie ; il faut que j’expose à vos yeux cette sanglante blessure qui perce son cœur, et que vous voyiez , s’il se peut , encore saigner cette plaie. Je sais bien qu’il est difficile d’exprimer la douleur d’une mère : on ne trouve pas aisément des traits qui nous représentent au vif des émotions si violentes ; et si la peinture y a de la peine , l’éloquence ne s’y trouve pas moins empêchée. Aussi , mes frères , ne prétends-je pas que mes paroles fassent cet effet : c’est à vous de méditer en vous-mêmes quel était l’excès de son déplaisir. Ah ! si vous y voulez seulement penser avec une attention sérieuse , votre cœur parlera pour moi , et vos propres conceptions vous en diront plus que tous mes discours. Mais afin de vous occuper en cette pensée , rappelez en votre mémoire ce qu’on vous a prêché tant de fois ; que comme toute la joie de la sainte Vierge, c’est d’être mère de Jésus-Christ , c’est aussi de là que vient son martyre , et que son amour a fait son supplice.

Non il ne faut point allumer de feux ; il ne faut point armer les mains des bourreaux, ni animer la rage des persécuteurs , pour associer cette mère aux souffrances de Jésus-Christ. Il est vrai que les saints martyrs avaient besoin de cet attirail : il leur fallait des roues et des chevalets ; il leur fallaltdes ongles de fer pour marquer leurs corps de ces traits sanglants qui les rendaient semblables à Jésus-Christ crucifie. Mais si cet horrible appareil était necessaire pour les autres

' Juan, m, ».

aii

saints , Il n’en est pas ainsi de Marie ; et c’est peu connaître quel est son amour, que de croire qu’il ne suffit pas pour son martyre : il ne faut qu’une même croix pour son bien-aimé et pour elle. Voulez-vous, ô Père éternel , qu’elle soit couverte de plaies ; faites qu’elle voie celles de son Fils , conduisez-la seulement au pied de sa croix, et laissez ensuite agir son amour.

Pour bien entendre cette vérité, il importe que nousfassions tous ensemble quelque réflexion sur l’amour des mères ; et ce fondement étant supposé, comme celui de la sainte Vierge passe de bien loin toute la nature, nous porterons aussi plus haut nos pensées. Mais voyons auparavant quelque ébauche de ce que la grâce a fait dans son cœur, en remarquant les traits merveilleux que la nature a formés dans les autres mères. On ne peut assez admirer les moyens dont elle se sert pour unir les mères avec leurs enfants : car c’est le but auquel elle vise , et elle tâche de n’en faire qu’une même chose; il est aisé de lu remarquer dans tout l’ordre de ses ouvrages. Et n’est-ce pas pour cette raison que le premier soin de la nature, c’est d’attacher les enfants au sein de leurs mères? elle veut que leur nourriture et leur vie passe par les mêmes canaux ; ils courent ensemble les mêmes périls ; ce n’est qu’une même personne. Voilàune liaison bien étroite ; mais peutêtre pourrait-on se persuader que les enfants en venant au monde rompent le nœud de cette union. Non , messieurs ; ne le croyez pas ; nulle force ne peut diviser ce que la nature a si bien lié ; sa conduite sage et prévoyante y a pourvu par d'autres moyens. Quand cette première union fluit , elle en fait naître une autre en sa place ; elle forme d'autres liens qui sont ceux de l’amour et de la tendresse : la mère porte ses enfants d’une autre f8çon; et ils ne sont pas plutôt sortis des entrailles, qu’ils commencent à tenir beaucoup plus nu cœur. Telle est la conduite de la nature , ou plutôt de celui qui la gouverne; voilà l’adresse dont elle se sert pour unir les mères avec leurs enfants, et empêcher qu’elles s’en détachent : l’âme les reprend par l’affection en même temps que le corps les quitte; rien ne les leur peut arracher du cœur : la liaison est toujours si ferme , qu’auxsitôt que les enfants sont agités, les entrailles des mères sont encore émues , et elles sentent tous leurs mouvements d’une manière si vive et si pénétrante , qu’à peine leur permet-elle de s’apercevoir que leurs entrailles en soient déchargées.

En effet considérez, chrétiens , car un exemple vous en dira plus que tous les discours, considérez Ica empressements d’une mère que l’Évangile nous représente. J’entends parler de la Chananée, dont la fille est tourmentée du démon : regardez-

SUR LA COMPASSION

la aux pied du Sauveur ; voyez ses pleurs , entendez ses cris , et voyez si vous pourrez distinguer qui souffre le plus de sa fille ou d'elle : « Ayez - pitié de moi, 6 (ils de David; ma fille est tra- « v aillée du déinon ■ Remarquez qu'elle ne dit pas : Seigneur, ayez pillé de ma fille. Ayez , ditelle , pitié de mol. Mais si elle veut qu'on ait pitié d'elle, qu'elle parle donc de ses maux. Non, Je parle, dit-elle, de ceux de ma fille. Pourquoi exagérer mes douleurs? n’est-ec pris assez des maux de ma fille pour me rendre digne de pitié? il me semble que je In porte toujours en mon sein; puIsqu’aussiWt qu’elle est agitée , toutes mes entrailles sont encore émues : !n itla vim patior; c’est ainsi que la fait parler saint Basile de Séleucie’ : ■ Je suis tourmentée en sa personne ; ;! . elle pâtit, j'en sens la douleur, » ejus estpassio, meus vero do/or: • le démon la frap|>e, et la « nature me frappe rooi-méme : < hune daimon , me nutum vexai : ■ tous les coups tombent sur

• mon coeur; et les traits de la fureur de Satan

• passent par elle jusque sur mon Ame : • liane diemon, me natum vexât; et ictus r/uos infligit, per Hlam ad me usr/ue pereadunt. Vous voy ez dans ce bel exemple une peinture bien vive de l'amour des mères ; vous voyez la merveilleuse communication par laquelle il les lie avec leurs enfants, et c'est assez pour vous faire entendre que les douleurs de Marie sont inexplicables.

Mais, mes frères, je vous ai promis d'élever plus bout vos pensées; il est temps de tenir parole, et de vous montrer des choses bien plus admirables. Tout ce que vous avez vu dans la Chnnanée n’est qu’une ombre très-imparfaite de ce qu’il faut croire en la sainte Vierge. Son amour plus fort sans comparaison fait une correspondance beaucoup plus parfaite : et encore qu'il soit impossible d'en comprendre toute l’étendue; toutefois vous en prendrez quelque Idée, si vous en cherchez le principe en suivant ce raisonnement : que l'amour de la sainte Vierge , par lequel elle aime son Fils , est né en elle de la même source d'où lui est venue sa fécondité. La raison en est évidente : tout ce qui produit aime son ouvrage; il n’est rien de plus naturel : le même principe qui nous fait agir, nousfait aimer ceque nous faisons; tellementque lamêmecause qui rend les mères fécondes pour produire, les rend aussi tendres (tour aimer. Voulons -nous savoir, chrétiens, quelle cause a formé l'amour maternel qui unit Marie avec Jésus-Christ, voyons d’où lui vient sa fécondité.

Dites-le-nous, t> divine Vierge , ditrs-nous par quelle vertu vous êtes féconde : est-ce par votre

• Villth. XV . 2'J-

* Oral. XX, in Chaïutn.

vertu naturelle? Non, mes frères, il est impossible. Au contraire, ne voyez-vous pas qu’elle se condamneelle-mêmc Aune stérilité bienheureuse, par cette ferme résolution de garder sa pureté virginale? Quomodo fiel istud 1 ? • Comment ecln « se pourra-t-il faire? » puis-je bien concevoir un fils, moi qui ai résolu de demeurer vierge? S! elle confesse sa stérilité, de quelle sorte devient-elle mère? Écoutez ce que lui dit l'ange : Yirtus A Hissimi obnmbrabit tibi * : ■ La vertu du « Très-Haut vous couvrira toute. » Il parait donc manifestement que sa fécondité vient d’en haut , et c'est de là par constquent que vient son amour.

En effet , il est aisé de comprendre que la nature ne peut rien en cette rencontre. Car figurezvous , chrétiens , qu'elle entreprenne de former en la sainte Vierge l'amour qu’elle doit avoir pour son Fils; dites-moi , quels sentiments inspirera-t-elle? Pour aimer dignement un Dieu , il faut un principe surnaturel : sera-ce du respect ou de la tendresse , des caresses ou des adorations; des soumissions d'une créature, ou des embrassements d'une mère? Marie aimera-t-elle Jésus-Christ comme homme, ou bien l'aimcrat-elle comme un llommc-Dicu? de quelle sorte embrassera-t-elle en la personne de Jésus-Christ la divinité et la chair que le Saint-Esprit a si bien liées? La nature ne les peut unir, et la fol ne permet pas de les séparer : que peut donc ici la nature? Elle presse Marie à aimer : parmi tant de mouvements qu’elle cause, elle ne peut pas en trouver un seul qui convienne au Fils de Marie.

Que reste-t-il donc , 6 Père éternel , sinon que votre grâce s'en mêle , et qu'elle vienne prêter la main à la nature impuissante? C'est vous qui , communiquant à Marie votre divine fécondité, la rendez mère de votre Fils : il faut que vous acheviez votre ouvrage; et que, l'ayant associée en quelque façon à la chaste génération éternelle par laquelle vous produisez votre Verbe, vous fassiez couler dans son sein quelque étincelle de eet amour infini que vous avez pour ce Bien- Aimé qui est la splendeur de votre gloire et la vive image de votre substance. Voilà d'où vient l’amour de Marie : amour qui passe toute la uaturc; amour tendre, amour unissant, parce qu'il naît du principe de l'unité même ; amour qui fait une entière communication entre Jésus- Christ et la sainte Vierge , comme il y en a une très-parfaite entre Jésus-Christ et son Père.

Vous étonnez-vous , chrétiens, si je dis que son affliction n'a point d'exemple , et qu'il opère

1 Lue. i , 34.

• Ibid. 35.

DE LA SAINTE VIERGE

(les effets en clic que l'on ne peut voir nulle part ailleurs; il n'est rien qui puisse produire des effets semblables? Le père et le fils partagent dans l'éternité une même gloire, laMcrcet le Fils partagent dans le temps les mêmes souffrances; le Père et le Fils une même source déplaisirs, la Mère et le Fils un même torrent d'amertume ; le l’ere et le Fils un même trône , la Mère et le Filsune même croix. Si on perce sa tète d'épines , Marie est déchirée de tuutcs leurs pointes ; si on lui présente du (Ici et du vinaigre , Marie eu boit toute l’amertume ; si on étend son corps sur une croix , Marie en souffre toute la violence. Qui fait cela, sinon son amour? et ne peut-elle pas dire dans ce triste état, eu un autre sens que saint Augustin : Pondus meum , amur meus ' : « Mon amour • est mon poids? • car, ô amour, que vous lui pesez ! 6 amour, que vous pressez son cœur maternel ! Cet amour fait uu poids de fer sur sa poitrine, qui la serre et l'oppresse si violemment, qu’il y étouffe jusqu'aux sanglots : il amasse sur sa tète une pesanteur en cela plus insupportable, que la tristesse ne lui permet pas de s'eu décharger par des larmes : il pèse incroyableineut sur tout son corps par une langueur qui l'accable , et dont tous ses membres sont presque rompus. Mais surtout cet amour est uu poids , parce qu'il pèse sur Jésus-Christ même : car Jésus n'est pas le seul , en cette rencontre, qui fasse sentir scs douleurs. Marie est contrainte malheureusement de le faire souffrir à son tour : ils se percent tous deux de coupe mutuels : il est de ce Fils et de cette Mère comme de deux miroirs opposés, qui , se renvoyant réciproquement tout ce qu'ils reçoivent par une espèce d'émulation, multiplient les objets jusqu'il l'inllni. Ainsi leur douleur s'accroît sans mesure, pendant que les flots qu’elle éleve se repoussent les uns sur les antres par un flux et reflux continuel : si bien que l'amour de lu sainte Vierge est en cela plus infortuné , qu'il compatit avec Jésus-Christ et ne le console pas , qu'il partage avec lui ses douleurs et ne les diminue pas : nu contraire il se voit forcé de redoubler les peines du Fils , en les communiquant à la Mère.

Mais arrêtons ici nos pensées ; n'entreprenons pas de représenter quelles sont les douleurs de Marie, ni de comprendre une chose incompréhensible. Méditons l’excès de son déplaisir, mais tâchons de l imiter plutôt que de l'entendre ; et à l'exemple de cette Vierge, remplissons-nous tellement le cœur de la passion de son Fils , pendant le cours de cette semaine où nous en célébrons le mystère , que l'abondance de ccttc douleur ferme à jamais la porte à la joie du monde.

1 CenJ. Iib alu, ca|t l.\ , t. r, eut. sis.

Alt ! Marie ne peut plus supporter la vie; depuis la mortdcsonbien-nimé, rien n'est plus capable de plaire a ses yeux. Ce n'est pas pour elle , ô Pcre éternel , qu'il faut faire éclipser votre soleil , ni éteindre tous les feux du ciel ; ils n'ont déjà plus de lumière pour cette Vierge : il n'est pas nécessaire que vous ébranliez les fondements de la te re , ni que vous coût riez d'horreur toute la nature , ni que vous menaciez tous les cléments de les envelopper dans leur premier chaos; après la mort de son Fils, tout lui parait déjà couvert de ténèbres ; la figure de ce monde est passée pour elle; et de quelque côté qu'elle tourne les yeux , elle ne découvre partout qu’une ombre de mort : Quidquid aspiciebam , mors erat > .

Ccst ce que doit faire eu nous la croix de Jésus. Si nous ressentons ses douleurs , le monde ue peut plus avoir de douceurs pour nous : les épines du Fils de Dieu doivent avoir arraché ses fleurs; et l'amertume qu'il nous donne à boire doit avoir rendu fade le goût des plaisirs. Heureux mille fois,ô divin Sauveur, heureux ceux que vous abreuvez de votre iiel; heureux ceux à qui votre ignominie a rendu les vanités ridicules , et que vos clous ont tellement attaches à votre croix, qu’ils ne peuvent plus élever leurs mains ni étendre leurs bras qu’au ciel ! Ce sont, mus frères, les sentiments qu'il nous faut concevoir durant ces saints jours à la vue de In croix de Jésus. Ccst là qu'il nous faut puiser dans ses plaies une salutaire tristesse; tristesse vraiment sainte, vraiment fructueuse, quidetruise en nous tout l’amour du monde , qui en fasse évanouir tout leclnt, qui nous fasse porter un deuil éternel de nos vanités passées , dans les regrets amers de la pénitence. Mais peut-être que cette tristesse vous parait trop sombre, cet état vous semble trop dur; vous ne pouvez vous accoutumer aux souffrances. Jetez donc les yeux sur Marie; sa constance vous inspirera de la fermeté ; et sa résignation vous va faire voir que ses déplaisirs ne sont pas sans joie : c'est ma deuxième partie.

DEUXIÈME rOIXT.

Pour entendre solidement jusqu’où va la résignation de la bienheureuse Marie , il importe que vous remarquiez attentivement qu’on peut surmonter les nfllictions en trois manières très-considérables, et que vous devez peser attentivement. On surmonte premièrement les afflictions , lorsqu'on dissipe toute sa tristesse et qu'on en perd tout le sentiment; la douleur est tout apaisée , et l'on est parfaitement consolé. On les surmonte secondement, lorsque l'êmc , cncoreagitée et troublée du mal qu'elle sent , ne laisse i>as de

‘ 5. Auy. Cunf. lil». I V . fjji. Iv, cot- 1U0.

SUR LA COMPASSION

le supporter avec patience; elle se résout, mais elle est troublée. On les surmonte en troisième lieu, lorsqu'on ressent toute la douleur, et qu'on n’en ressent aucun trouble : c’est ce qu'il faut mettre dans un plus grand jour.

Au premier de ces trois états , toute la douleur est passée , et l'on jouit d'un parfait repos. « Je suis rempli de consolation, je nage dans la

• joie , » dit saint Paul ’ ; au milieu des afflictions , une joie divjne et surabondante semble m’en avoir ôté tout le sentiment. Au second, l’on combat la douteur avec patience ; mais dans un combat si opiniâtre , quoique l’âme soit victorieuse , elle ne peut pas être sans agitation. • Au

• contraire, dit Tertuiiien *, elle s’agite elle-même

• par ie grand effort qu'elle fait pour ne se pas

• agiter, • in hoc tante n muta ne tnoverelur; « et quoique la faiblesse ne l’abatte pas , elle s’a- « gitc par sa résistance, et sa fermeté même l'é-

• branle par sa propre contention, • ipsa Constantin concussa est advenus inconslantiœ concussionem . Mais il y a encore un troisième état , où l'on n’arrive point saus un grand miracle ; où Dieu donne une telle force contre la douleur, qu'on en souffre la violence sans que la tranquillité soit troublée. Si bien que dans le premier de ces trois états il y a tranquillité , qui bannit toute la douleur ; dans le second , douleur qui empêche la tranquillité; mais le troisième les unit tousdeux , et joint une extrême douleur avec une tranquillité souveraine.

Mais tout ceci peut-être est conftas, et il faut le proposer si distinctement, que tout le monde puisse le comprendre. Cette comparaison vous l'éclaircira , et je l'ai prise dans les Écritures. C’est avec beaucoup de raison qu’elles comparent ordinairement la douleur à une mer agitée. En effet, la douleurs ses eaux amères, qu'elle fait entrer jusqu'au fond de l'âme : Quoniam intraverunt aqua usque ad an imam mea m ’ ; elle a ses vagues impétueuses qu’elle pousse avec violence: Cnlamitates oppresserunt quasi fluclibus * ; elle s’élève par ondes , ainsi que la mer; et lorsqu’on la croit apaisée, elle s’irrite souvent avec une nouvelle furie. Comme donc elle ressemble è In mer, je remarque aussi, chrétiens, que Dieu réprime la douleur par les trois manières dont je vois dans l’histoire sainte que Jésus-Christ a dompté les eaux.

Tantôt il commande aux eaux et aux vents, il leur ordonne de s’apaiser ; et de là s'ensuit , dit l’évangéliste , une grande tranquillité : Facta

• If. Cor. vil, 4.

» Tertutt. de .dnima, D" 10

1 P*. LXVlll , I.

4 Job. lu , «a.

est tranquillitas magna < . Ainsi , répandant son Esprit sur une âme agitée par l'affliction, il calme , quand il lui plaît , tous les flots ; et apaisant toutes les tempêtes , il ramène la sérénité. Nullam requiem habuit earo nostra * : . Nous

• n’avons eu aucune relâche selon la chair, • dit saint Paul : vous voyez les flots qui l’agitent ; sed qui consotatur humiles, consolatus est nos Peut 1 ; « mais Dieu qui console les humbles et les affligés, nous a consolés : > voilà Dieu qui, calmant les flots , lui rend la tranquillité qu'il n’avait pas. Tantôt il laisse murmurer les eaux , il permet que les vagues s'élèvent avec nnc furieuse impétuosité ; le vaisseau , poussé avec violence , est menacé d’un prochain naufrage. Pierre qui est porté sur les eaux appréhende d'être enseveli dans leurs abîmes; cependant Jésus-Christ conduit le vaisseau et donne la main à Pierre tremblant de frayeur, pour le soutenir. Ainsi , dans its douleurs violentes, l'âme parait tellement troublée, qu’il semble qu’elle va être bientôt engloutie : Gmvati sumus supra virtutem * : • La

• pesanteur des maux dont nous nous sommes ■ trouvés accablés a été excessive, et au-dessus de nos forces. • Néanmoins Jésus-Christ la soutient si bien , que les vents ni les tempêtes ne l’emportent pas : c’est la seconde manière. Enfin la dernière façon dont Jésus-Christ a dompté la mer, la plus noble , la plus glorieuse , c’est qu’il lâche la bride aux tempêtes , il permet aux vents d’agiter les ondes, et de pousser leurs flots jusques au ciel , cependant il n’est pas ému de cet orage; au contraire il marche dessus avec une merveilleuse assurance , et foulant aux pieds les flots irrités , il semble qu’il se glorifie de braver cet élément indomptable , même dans sa plus grande furie. Ainsi il lâche ta bride à la douleur, il In laisse agir dons toute sa force ; ■ afin que

• nous ne mettions point notre confiance en nous-

• mêmes , mais en Dieu qui ressuscite les morts : » u/ «oit si mus Jidentes in nobis, sed in Dca qui suscitât mortuos \ Cependant la constance , toujours assurée au milieu de ce bruit et de ce tumulte , marche d’un pas égal et tranquille sur ces flots vainement émus , qui la touchent sans l’ébranler et sont contraints , contre leur nature , de lui servir de soutien : et c’est la troisième manière dont Jésus-Christ surmonte les afflictions.

Représentez-vous, chrétiens, que vous avez vu une image de ce qui se passe en la sainte Vierge, quand elle regarde Jésus-Christ mourant. Il est vrai que la tristesse élève avec une

» Matth.rm.sa

* II. Cor. vil , 6.

1 Ibid. 0.

* Ibid. 1,8.

* Ibid. 0.

by C

DE LA SAINTE VIERGE

effroyable impétuosité ses flots , qui semblent tantôt menacer le ciel en attaquant la constance de cette vierge-mcre par tout ce que la douleur a de plus terrible : elle creuse tantôt des abîmes , lorsqu’elle ne découvre ù ses yeux que les horreurs de la mort ; mais ne croyez pas qu’elle en soit troublée. Marie ne veut point voir cesser ses douleurs, parce qu'elles la rendent semblable & son Fils : elle ne donne point de bornes à son affliction , parce qu’elle ne peut contraindre son amour : elle ne veut point être consolée , parce que son Fils ne trouve point de consolateur ; elle ne vous demande pas , 6 père éternel , que vous modériez sa tristesse ; elle n’a garde de demander ce secours dans le moment qu’elle volt votre colère si fort déclarée contre votre Fils, qu'elle le contraint de se plaindre que vous-même le délaissez. Non, elle ne prétend pas d'être mieux traitée : il fant qu’elle dise avec Jésus-Christ, que tous vos flots ont passé sur elle 1 * : elle n’en veut pas perdre une goutte , et elle serait fâchée de ne sentir pas tous les maux de son bien-aimé. Donc , mes frères , que ses douleurs s’élèvent , s’il se peut , jusqu'à l’inflni ; il est juste de les laisser croître : le Saint-Esprit ne permettra pas ni que son temple soit ébranlé ; • il en a posé les fonde- • ments sur le haut des saintes montagnes : • Fundamenta ejus in montibus tandis', les flots n’arriveront pas Jusque-là ; ni que cette fontaine si pure , qu’il a conservée avec tant de soin des ordures de la convoitise, devienne trouble et mêlée par le torrent des afflictions. Cette haute partie de l'âme, en laquelle il a mis son siège, gardera toujours sa sérénité, malgré les tempêtes qui grondent au-dessous.

Que si vous en voulez savoir la raison, permettez que Je vous découvre eh peu de paroles un mystère que vous pourrez méditer à loisir durant cessaints jours. Ledocteet l’éloquent saint Jean Chrysostôme considérant le Filsde Dieu prêt àrendre l’âme, ne se lasse point d'admirer comme il se possède dans son agonie; et méditant profondément cette vérité , il fait cette belle observation. La veille de sa mort, dit ce saint évêque3 , il sue , il tremble , Il frémit , tant l’image de son supplice lui paraît terrible ; et dans le fort des douleurs il parait changé tout à coup , et les tourments ne lui sont plus rien. Il s’entretient avec ce bienheureux larron d’un sens rassis, et sans l'émouvoir; il considère et reconnaît distinctement ceux des siens qui sont auprès de sacroix, il leur parle et U les console ; après il lit dans les prophètes qu'on lui prépare encore un breu-

1 Pi. »u, s.

■ Itlid, Lxxxn, i.

• In/oan. Hum. UIIV, t. VUf, p. SOS, SM.

vage amer, Il élève la voix pour le demander, Il le goûte sans s'émouvoir ; et enfin , ayant remarqué que tout ce qu'il avait à faire était accompli , il rend aussitôt son âme à son Père ; et le fait avec une action si libre , si paisible , si préméditée , qu'il est bien aisé à juger que - personne ne

• la lui ravit , mais qu’il la donne lui-même de

• son plein gré : » ISemo lollit eam a me, sed ego pono eam a me ipso a

Qu’est-ce à dire ceci , chrétiens? Gomment est-ce que l'appréhension du mal l’afflige si fort , puisqu’il semble que le mal même ne le touche pas? Je sais bien qu’on pourrait répondre que l’économie de notre salut est un ouvrage de force et d'infirmité. Ainsi il voulait montrer, par sa crainte, qu’il était comme nous sensible aux douleurs, et faire voir par sa constance qu'il savait bien modérer tous ses mouvements, et les faire céder comme il lui plaisait à la volonté de son Père. Cette raison sans doute est solide; mais si nous savons pénétrer au fond du mystère , nous verrons quelque chose de plus relevé dans cette conduite de notre Sauveur. Je dis donc que la cause la plus apparente de ce que le Calvaire le voit si paisible , lui que le mont des Olives a vu si troublé, c’est qu'à la croix et sur le Calvaire il est dans l’action même de son sacrifice , et aucune action ne doit être faite avec un esprit plus tranquille. Toi, qui assistant au saint sacrifice , laisses inconsidérément errer ton esprit , suivant que le poussent deçà et delà la curiosité ou la passion , arrête le cours de ces mouvements. Ah! tu n’as pas encore assez entendu ce que c'est que le sacrifice.

Le sacrifice est une action par laquelle tu rends à Dieu tes hommages : or qui ne sait , par expérience, que toutes les actions de respect demandent une contenance remise et posée? c'est te caractère du respect. Dieu donc , qui pénètre jusqu’au fond des coeurs, croitqu'on manque de respect pour sa majesté, si l'âme ne se compose elle-même, en réglant tous ses mouvements. Par conséquent, Il n’est donc rien déplus véritable que le pontife doit sacriflerd’un esprit tranquille : et cette huile , dont on le sacre, dans le Lévitique ■ , ce symbole sacré de la paix qu’on répand abondamment sur sa tête, l’avertit qu’il doit avoir la paix dans l'esprit , en éloignant toutes les pensées qui en détournent l’application, et qu'il la doit aussi avoir dans le coeur, en calmant tous les mouvements qui en troublent la sérénité. O Jésus, mon divin pontife, c'est sans doute pour cette raison que vous vous montrez si tranquille dans votre agonie. Il est vrai qu’il parait

1 Joan. x, 18. %

* l*v. VIH, l*.

SU H LA COMPASSION

troublé au mont des Olives ; miüs ■ c'est un trouble volontaire, » dit soiat Augustin qu'il lui plaisait d'exciter lui-mème. Pour quelle raison , chrétiens? c'est qu’il se considérait comme la victime; il voulait agircommc victime ; il prenait, si l'on peut parler de la sorte , l'action et la posture d’une victime , et il la laissait trainer à l’autel avec frayeur et tremblement. Mais aussitôt qu’il est h l'nutcl , et qu’il commence a faire la fonction de prêtre ; aussitôt qu’il a eu élevé scs mains innocentes pour présenter la victime au ciel irrité, il ne veut plus sentir aucuu trouble , il ne fait plus paraître de crainte; parce qu’elle semble marquer quelque répugnance : et encore que ses mouvements dépendent tellement de sa volonté, que la paix de son Ame n’en est point troublée, line veut plus souffrir la moindre apparence de trouble; afin, mes freres, que vous entendiez que c’est un pontife miséricordieux, qui , sans force et sans violenee , d’un esprit tranquille et d’un sens rassis, s'immole lul-méme volontairement, poussé par l'amour de uotre salut. De là cette action remise et paisible qui fait qu'au milieu de tant de douleurs « il meurt plus

- doucement , dit saint Augustin’ , que nous n'sr-

- vous accoutumé de nous endormir. •

Voila, chrétiens, ce grand mystère que j'avais promis de vous découvrir ; mais ne croyez pas qu'il soit achevé en la personne de Jésus- Christ : il inspire ce sentiment a sa sainte Mère, parce qu’elle doit avoir part à ce sacrifice ; elle doit aussi immoler ce Fils : c’est pourquoi elle se compose aussi bien que lui , elle se tient droite au pied de la croix , pour marquer une action plus délibérée; et malgré toute sa douleur, elle l'offre de tout son cœur au l’ère éternel , pour être la victime de sa vengeance. Mes frères, réveillez vos attentions, venez apprendre de cette Vierge à sacrifier à Dieu constamment tout ce que vous avez de plus cher. Voilà Marie au pied de la croix , qui s’arrache le cœur, pour livrer son Fils unique à la mort : elle l’offre, non pas une fols; elle n'a cessé de l’offrir depuis que le bon Simeon lui eut prédit , par l'ordre de Dieu , les étranges contradictions qu'il devait souffrir. Depuis ce temps-la, chrétiens, elle l’offre tous les moments de sa vie ; elle en achève l'oblation à la croix. Avec quelle résignation? c’est ce qu'il n'est pas possible que je vous explique : jugezen vous-mêmes par l'Évangile, et par la suite de scs actions.

Ahl « Votre Fils, lui dit Simeon 3, sera mis • en butte aux contradictions; et votre Ame , ô

* Tract, mc, i« Joan. I. ni , part, n.ool. col. or, 5.

* Ibid. «six. »i» Joan. n* o, 1. 11 , part. 11, col. m*3.

• mère, sera percée d’un glaive! • Parole effroyable pour une mère. Il est vrai que ce bon vieillard ne lui dit rieu en parlicutierdes persécutions de son iris ; mais ne croyez pas , chrétiens, qu’il veuille épargnrr sa douleur: non, non, chrétiens, ue le croyez pas; c’est ce qui l’afflige le plus, en ce que, ne lui disant rien en particulier, il lui laisse à appréhender toutes choses. Car est-il rien de plus rude et de plus affreux que celte cruelle suspension d’une Ame menacée de quelque grand mal , et qui ne peut savoir ce que e'est? Ab ! celte pauvre Ame , confuse , ctonnce , qui se voit menacée de toutes parts , qui ne voit de toutes parts que des glaives pendants sur sa tète , qui ne sait de quel côté elle se doit mettre en garde, meurt en un moment de mille morts. C’est là que sa crainte toujours ingénieuse pour la tourmenter, ne pouvant savoir son destin , ni le mal qu'on lui prépare, va parcourant tous les maux les uns après les autres, pour faire son supplice de tous; si bien qu’elle souffre toute la douleur que donne une prévoyance assurée, avec toute cette inquiétude importune, toute l'angoisse , et l'anxiété qu'apporte uue crainte douteuse. Dans cette cruelle incertitude , c’est une espece de repos que de savoir de quel coup il faudra mourir; et saint Augustin a raison dédire

• qu’il est moins dur sans comparaison de souf- « frir une seule mort, que de les appréhender « toutes : - Longe satius est unam perpeti muriendo, quam omnrs timere vivendo'.

C’est ainsi qu’on traite la divine Vierge. O Dieu ! qu’on ménage peu sa douleur I Pourquoi la frappez-vous de tant de côtés? qu’elle sache du moins à quoi se résoudre : ou ne lui dites rieu de son mal , pour ne la point tourmenter par la prévoyance; ou dites-lui tout son mal , pour lui en ôter du moins la surprise. Chrétiens, il n'en sera pas de la sorte , on la veut éprouver : on le lui prédira, afin quelle le sente longtemps; on ne lui dira pas ce que c'est, pour ne pas ôter à la douleur la secousse que la surprise y ajoute. O prévoyance ! ô surprise ! ô ciel ! ô terre ! ô mortels ! étonnez-vous de cette constance I Obshipescite ■ ! Ce qu'on lui prédit lui fait tout craindre , ce qu’on exécute lui fait tout sentir. Voyez cependant sa tranquilitc : là elle ne demande point : Qu’arrivera-t-il? quoi qu’il arrive (ici elle ne murmure pas de ce qui est arrivé : Dieu l’a voulu, il faut le vouloir. La crainte n'est pas curieuse ; la douleur n'est pas impatiente : la première ne s'informe pas de l’avenir ) ; quoi qu’il arrive , il faut s’y soumettre : In seconde ne se plaint pas du présent : Dieu l’a voulu , il faut sc résoudre.

' De Cirit. Dci% lit». 1, cap. XI, t. VU, col. 12.

DK LA SAINTE VIERGE

Voilà les deux actes de résignation; se préparer | à tout ce qu’il veut , se résoudre à tout ce qu'il ! fait.

Marie , alarmée dans sa prévoyance , regarde déjà son Fils comme une victime ; elle le volt déjà tout couvert de plaies ; elle le voit dans ses langes comme enseveli ; il lui est, dit-elle, • un « faisceau de myrrhe qui repose entre ses ma-

• mellcs : » fasciculus m’jrrhœ dilectus meus mihi’. C'est , dit-elle, un faisceau de myrrhe, à cause de sa mort , qui est toujours présente à ses yeux. Spectacle horrible pour une mèrel O Dieu, il est à vous ; je consens à tout , faites-en votre volonté : elle lui voit donner le coup à la croix, j Achevez, ô Père éternel! ne faut-il plus que mon consentement pour li\ rer mon Fils à la mort ? je lui donne, puisqu’il vous plaît; je suis ici pour souscrire à tout; mon action vous fait voir que je suis prête : déchargez sur lui toute votre colère : ne vous contentez pas de frapper sur lui ; prenez votre glaive pour percer mon Ame, déchirez toutes mes entrailles nrraehez-moi le cœur, en in'ôtant ce Fils bien-aimé.

Ah! mes frères, je n’en puis plus. Je voulais ' vous exhorter; c’est Marie qui vons parlera; c'est elle qui vous dira que vons ne sortiez point de ee lieu , sans donner à Dieu tout ce que vous , avez de plus cher. Estree un mari , est-ce un fils ? ah ! vous ne le perdrez pas pour le déposer en ses mains; il rendra le tout nu centuple. Marie reçoit plus qu'elle ne lui donne. Dieu lui rendra bientôt ce Fils bien-aimé ; et en attendant, chrétiens, en le lui ôtant pour trois jours, il lui donne pour la consoler tous les chrétiens pour enfants : c’est par où je m'en vais conclure.

TSOISIÈME FOIKT.

C'est au disciple bien-aimé de notre Sauveur, c’est au cher Fils de la sainte Vierge , et au premier-né des enfants que Jésus-Christ son (ils lui donne à la croix , de vous représenter le mystère de cette fécondité merveilleuse : et 11 le fait aussi dans l'Apoealypse par une excellente figure. . Il <• parut, dit-il, un grand signe au ciel ; une femme « environnée du soleil, qui avait la lune A ses

• pieds et la tête couronnée d'étoiles, et elle fai-

• sait de grands cris dans le travail de l'enfante-

• ment*. » Salut Augustin nous assure que cette femme, c’est la sainte Vierge’, et Userait aisé de le faire voir par plusieurs raisons convaincantes. Mais de quelle sorte expliquerons-npus eet enfantement douloureux? ne savons-nous pas,

' CVinl. i, n.

1 Apoc. lit, I.

* Serm. nr, de Sintp. ad Catec. cap. i, l. Tl, col. ü76-

chrétiens, puisque c’est la foi de l’Église, que Marie a été exempte de cette commune malédiction de toutes les mères, et qu’elle a enfanté sans douleur, comme elle a conçu sans corruption ? Comment donc démélerons-nous ces contrariétés apparentes?

C'est ici qu'il nous faut entendre deux enfantemeuts de Marie : elle a enfanté Jésus-Christ, elle a enfanté les fidèles; c'est-à-dire, elle a enfanté l inuoeent, elle a enfanté les pécheurs : elle enfante l’innocent sans peine; mais il fallait qu’elle enfantât les pécheurs parmi les douleurs et les cris : et vous en serez convaincus, si vous considérez attentivement à quel prix elle les achète. Il faut qu'il lui en coûte son Fils unique; elle ne peut être mère des chrétiens , quelle ne doune son bien-aimé A la mort : ô fécondité douloureuse! Mais il faut, messieurs , vous la faire entendre , en rappelant A votre mémoire cette vérité importante que c'était la volonté du Père éternel de faire naitre les enfants adoptifs par la mort du fils véritable. Ah! qui pourrait ne s’attendrir pas A la vue d’un si beau spectacle?

Il est vrai qu'on ne peut assez admirer cette immense charité de Dieu, par laquelle il nous a choisis pour enfants. Il a engendré dans l'éternité un Fils qui est égal A lui-même, qui fait les délices de son cœur, qui contente entièrement son amour, comme il épuise sa fécondité-jet néanmoins , ô bonté I ô miséricorde I ce Père , ayant un Fils si parfait, ne laisse pas d'en adopter d’autres : cette charité qu'il a pour les hommes, cet amour inépuisable et surabondant fait qu'il donne des frères à ce premier-né , des compagnons à cet unique, et enfln des cohéritiers à ce bien-aimé de son cœur : il fait quelque chose de plus , et vous le verrez bientôt nu Calvaire. Non-seulement il joint à son propre Fils des enfants qu’il adopte par miséricorde, mais, ce qui passe toute créance , il livre son propre Fils à lu mort, pour faire naître les adoptifs. Qui voudrait adopter A ce prix, et donner un (ils pour des étrangers? c’est néanmoins ce que fait le Père éternel.

Et ce n’est pas moi qui le dis , c’est Jésus qui nous l'enseigne dans son Évangile. ■ Dieu n tant « aimé le monde ; ■ écoutez , hommes mortels , voilà l'amour de Dieu qui parait sur nous, c'est le principe de notre adoption ; « qu'il a donné ■ son Fils unique ■ : . ah! voilà le Fils unique livré A In mort; paraissez maintenant, enfants adoptifs; « afin que ceux qui croient ne périssent - pas, mais qu'ils aient la vie éternelle. » Ne voyez-vous pas manifestement qu’il donne son

' Joan. In, 10-

sco

SUR LA COMPASSION

propre Fils à la mort , pour faire naître les enfants d'adoption ; et que cette même charité du Père qui le livre, qui l'abandonne, qui le sacrifie , nous adopte , nous vivifie et nous régénère comme si le Père éternel ayant vu que l'on n'adopte des enfants que lorsqu'on n'en a point de véritables, son amour et inventif et ingénieux lui avait heureusement inspiré pour nous ce dessein de miséricorde, de perdre en quelque sorte son Fils pour donner lieu à l'adoption , et de faire mourir l'unique héritier pour nous faire entrer en ses droits. Par conséquent, enfant d'adoption , que vous coûtes donc au Père éternel I

Mais ne vous persuades pas que Marie en soit quitte à meilleur marché : elle est l'Ève de la nouvelle alliance , et la mère commune de tous les fidèles; mais il faut qu’il lui en coûte la mort de son premier-né , il faut qu'elle se joigne au Père éternel , et qu'ils livrent leur commun Fils d'un commun accord au supplice. C'est pour cela que la Providence l'a appelée au pied de la croix; elle y vient immoler son Fils véritable : qu'il meure , afin que les hommes vivent. Elle y vient recevoir de nouveaux enfants : ■ Femme, « dit Jésus, voilà votre Fils". ■ O enfantement vraiment douloureux I ô fécondité qui lui est à chnrge! Car quels furent scs aentimeuts, lorsqu'elle entendit cette voie mourante du dernier adieu de son Fils? Non , je ne crains point de vous assurer que de tous les traits qui percent son âme , celui-ci est sans doute le plus douloureux.

Je me souviens ici , chrétiens , que saint Paulin, évéque de Noie, parlant de sa parente, sainte Mêlante , à qui d'une nombreuse famille il ne restait plus qu'un petit enfant, nous peint sa doulenr parées mots: « Elle était, dit-il, avec

• cet enfànt, reste malheureux d'une grande

* ruine , qui , bien loin de la consoler, ne faisait

* qu'aigrir ses douleurs , et semblait lui être laissé > pour la faire ressouvenir de son deuil , plutôt

• que pour réparer son dommage : » Unico tantum sibi parvulo, inventons potiusquam consolatore lacrymarum, ad memoriam potiusquam ad compensationem affectuum derelicto *. Ne vous semble-t-il pas, mes frères, que ces paroles ont été faites pour représenter les douleurs de la divine Marie : - Femme, dit Jésus, voilà « votre Fils : • Ecce filius tous ? Ah ! c’est ici, ditelle , le dernier adieu ; mon Fils , c'est à ce coup que vous me quittez : mais , hélas ! quel fils me donnez-vous en votre place? et faut-il que Jean me coûte si cher? quoi, un homme mortel pour

« Joq N. XIX, M.

» B put. XXIX, ad Stvtr. p. 180.

un Homme- Dieu Ah! croel et funeste échange! triste et malheureuse consolation !

Je le vois bien , ô divin Sauveur, vous n'avez pas tant dessein de la consoler, que de rendre ses regrets immortels. Son amour accoutumé à un Dieu , ne rencontrant en sa place qu'un homme mortel , en sentira beaucoup mieux ce qui lui manque; et ce fils que vous lui donnez semble paraître toujours à ses yeux , plutôt pour lui reprocher son malheur que pour réparer son dommage. Ainsi cette parole la tue , et cette parole la rend féconde telle devient mère des chrétiens, parmi l’effort d'une affliction sans mesure. On tire de ses entrailles ces nouveaux enfants avec le glaive et le fer, et on entrouvre son cœur avec une violence incroyable , pour y entrer cet amour de mère qu'elle doit avoir pour tous les fidèles.

Chrétiens, enfants de Marie, mais enfants de ses déplaisirs , enfants de sang et de douleurs ; pouvez-vous écouter sans larmes les maux que vous avez faitsa votre Mère? pouvez-vous oublier ses cris, parmi lesquels elle vous enfante? L’Ecclésiastique disait autrefois : Cemitus mains luœ ne obliviscaris > : • N’oublie pas les gé- • mlssements de ta mère. » Chrétien , enfant de la croix , c’est à toi que ces paroles s'adressent : quand le monde t'attire par ses voluptés; pour détourner l'Imagination de scs délices pernicieuses, souviens-toi des pleurs de Marie, et n'oubiic jamais les gémissements de cette Mère si charitable : Oemitus matris tuas ne obliviscaris. Dans les tentations violentes, lorsque tes forces sont presque abattues, que tes pieds chancellent dans la droite vole , que l'occasion , le mauvais exemple, ou l’ardeur de la jeunesse te presse, n’oublie par les gémissements de ta Mère : Ne obliviscaris. Souviens-toi des pleurs de Marie , souviens-toi des douleurs cruelles dont tu as déchiré son cœur au Calvaire , laisse-toi émouvoir an cri d'une Mère. Misérable, quelle est ta pensée? veux-tu élever une autre croix pour y attacher Jésus-Christ? veux-tu faire voir à Marie son Fils crucifié encore une fois? veux-tu couronner sa tête d'épines, fouler aux pieds à ses yeux le sang du Nouveau Testament, et par un si horrible spectacle rouvrir encore toutes les blessures de son amour maternel ? A Dieu ne plaise , mes frères , que nous soyons si dénaturés I laissons-nous émouvoir aux cris d'une Mère.

Mes enfants , dit-elle , jusques ici je n’ai rien souffert , je compte pour rien toutes les douleurs qui m'ont affligée à la croix ; le coup que vous

' tcct. va , ss.

DE LA SAINTE VIERGE

me donnez par vos crimes, c'est là véritablement celui qui nie blesse. J'ai vu mourir mon Fils bien-aimé ; mais comme il souffrait pour votre salut, j'ai bien voulu l'immoler moi -même; j’ai bu cette amertume avec joie. Mes enfants, croyez-en mon amour : il me semble n'avoir pas senti cette plaie, quand je la compare aux douleurs que me donne votre impénitencc. Mais quand je vous vols sacrifier vos Ames A la fureur de Satan ; quand je vous vois perdre le sang de ■non Fils en rendant sa grAce inutile, faire un jouet de sa croix par la profanation de scs sacrements, outrager sa miséricorde en abusant si longtemps de sa patience ; quand je vois que vous ajoutez l'insolence au crime , qu'au milieu de tant de. péchés vous méprisez le remède de la pénitence , ou que vous le tournez en poison par vos rechutes continuelles, amassant sur vous des trésors de haine et de fureur éternelle par vos cœurs endurcis et impénitents; c'est alors, c’est alors que jeme sensfrappée jusqu’ au vif; c’est là, mes enfants , ce qui me perce le cœur, c'est ce qui m’arrache les entrailles.

Voilà, mes frères, si vous l'entendez, ce que vous dit Marie au Calvaire. C'est de ces cris, c'est de ces paroles que vous entendrez retentir tous les coins de cette montagne , si vous y allez durant ces saints jours. C'est en ce lieu que je vous invite , durant ce temps sacré de la passion : c’est là que le sang et les larmes , les douleurs cruelles du Fils , la compassion de la Mère, la rage des ennemis, la consternation des disciples, les cris des femmes pieuses, la voix des blasphèmes que vomissent les Juifs , celle du larron qui demande pardon, celle du sang [qui sollicite miséricorde , celle de vos péchés qui provoque la justice , feront sur vos cœurs des impressions propres à vous faire entrer dans tous les sentiments qu'exigent de vous les grands mystères qui s’opèrent pour votre rédemption ; et après en avoir recueilli le fruit et les avoir accomplis en vous, vous en recevrez la consommation dans la gloire, que Je vous souhaite.]

teamtr. — r. u.

DEUXIÈME SERMON

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DE LA SEMAINE DE LA PASSION

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