‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 261 sur 282 · DES PLAISIRS DES SENS · texte numérisé non relu

DES PLAISIRS DES SENS

votupiatis quam vitx , a voce t ab hnc secta i On craignait les rigueurs des empereurs contre | l’Eglise , mais on craignait bien plus la sévérité ' de sa discipline contre elle-même; et ils se fus- \ sent plus facilement exposés à perdre la vie, qu’à se voir arracher les plaisirs sans lesquels la vie semble être à charge.

Cette persécution dure encore. Les chrétiens se doivent déclarer la guerre et à toutes les joies sensuelles : parce quelles sont ruineuses à l’innocence, et le chrétien ne doit rien aimer que de saint; parce quelles sont vaincs et imaginaires, et le chrétien ne doit rien aimer que de véritn- | ble ; parce que ce n'en est pas le temps , et que le chrétien doit s’accommoder aux ordres de la di- i vine Providence.

PREMIER POINT

Quand on parle contre les plaisirs, les libertins s’élèvent; et peu s’en faut qu’ils n’appellent Dieu cruel : car, disent-ils , qu’y a-t-il de si criminel dans les plaisirs? C’est pourquoi , pour leur fermer la bouche , le discours grave et sérieux que fait Cicéron. Je l’ai pris dans saint Augustin : il cesse d'être profane apres avoir passé par ce sacré canal.

« Les voluptés corporelles peuvent-elles sem-

- hier désirables, ellesque Platon a nommées l’ap- ■ pât et l’hameçon de tous les maux? En effet « quelles maladies et de l’esprit et du corps, quel « épuisement et des forces et de la beauté de l’un « et de l’autre ; quelle honte , quelle infamie , quel « opprobre n’est pas causé par les voluptés des- •• quelles plus le transport est violent , plus il est « ennemi de toute sagesse : ciçus motus ut guis- «« que est maximus , ita est mimicissimus phi - « losophix » ! Car qui ne sait que les grandes

- émotions des sens ne laissent aucun lieu à la ré- » flexion ni à aucune pensée sérieuse? Et qui sc-

- rait l’homme assez brutal qui voulût passer toute « sa vie parmi ces emportements de ses sens

- émus, parmi cet enivrement des plaisirs? Mais « qui serait l’homme de sens rassis qui ne désire- « rait pas plutôt que la nature ne nous eût donné *• aucun de ces plaisirs corporels, qui dégradent « l'Ame de sa dignité et de sa grandeur natu- « relie? »

« Voilà, dit saint Augustin, ce qu’a dit celui « qui n’a rien su de la première institution ni de

• la dépravation de notre nature , ni de la félicité « du paradis, ni des joies éternelles qui nous sont « promises; qui n’a point appris que la chair

- convoite contre l’esprit. Rougissons, conclut

• saint Augustin , en entendant les dicours des

1 De Si>eci. n" 3.

* Cicer. in Horlens.

* impies, si conformes à la vérité , nous qui avons « appris , dans la véritable et sainte philosophie « de la vraie piété , que la chair convoite contre i l’esprit , et l’esprit contre la chair : * Erubcsca mus intérim veris disputalionibus impiorum , qui didicitnus in ver a verœ pietatis sa ne ta que phitosophin , et contra spiritum carnem, et contra carnem concupiscerc spiritum'. « Je nous conjure, mes frères, que la philosophie chré- « tienne , qui est la seule véritable philosophie ,

« ne soit ni moins grave, ni moins honnête , ni moins chaste, ni moins sérieuse, ni moins tem- « pérée que la philosophie des païens : « Obsecro te : non sit honestior phitosophin gentium , quam nostra christiana quœ una est vera phitosophin ; quand» quidc m studium vel amor sapienlite si- (jnificatur hoc nominc.

L’amour des plaisirs affaiblit le cœur et énerve le principe de droiture qui est en nous, pour résister à tous les crimes. Les joies des sens amollissent l’Ame, la rendent légère, ôtent la réflexion, le poids de l’esprit et du jugement, dissipent au dehors et ne laissent ni force ni courage pour Dieu, pour qui nous les devons uniquement réserver : Fortitudincm meam ad te custodiam *. f De là ] une espèce d’ivresse qui offusque les lumières de l’esprit et fait naître une ardeur violente qui pousse à tout crime. Cette ivresse ne se passe pas ; parce quelle ne prend pas le cerveau par des fumées grossières, mais le cœur par une attache trèsintime et très-délicate, l^e cœur ne résiste plus à rien; et il suffît de ne pas user avec une sage modération de ce qui peut être permis, pour réduire l'homme insensiblement dans cet état funeste : Id quod non expediebat admisi, du /a non tevnpero quod licebat 3.

[Combien faut-il donc] éviter les douceurs qui nous séduisent, les violences qui nous entraînent! Celles-là à craindre par la duree, celles-ci par la promptitude de leurs mouvements : celles-là nous flattent, celles-ci nous poussent par force. On n’uttend pas que l’enfant sc soit blessé pour lui ôter une épée. Otez le regard avant que le cœur soit percé : ôtez la fréquentation si familière avant qu’elle de\ ienne un engagement ; et la douceur de la grâce , qui vous sera inspirée vous fefa trouver plus de plaisirs dans ce qui vous est commandé , quo vous n’en auriez dans les objets qui mettraient obstacle à votre obéissance : LH inspirata qratiœ suavitatc per Spiritum sanction, facial plus delecfarc quod prœcipit, quam délectai quod impedit 4. [Que la] difficulté de re-

» lib. ir, eent. JhU n“ 72, t. x , col. 619.

* Pi. LVlll, 10.

» 5. Paulin, ad Scver F.pisl. X\\ , n® 3.

‘ S. A ut], rf*- Spirit. <•( Miter, n* fti , t. x, col. lit.

sut LK DANGER

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venir f sur ses pas, quand une fois on s'est laissé prendre aux attraits de la volupté , vous retienne ; et pensez que si vous vous livrez à ses impressions,] elle vous conduira où vous ne voudriez pas aller : Quoniam volent quo nollem perveneram‘.

[Mais, dira le voluptueux , ] qu'on ne m'envie pas nies plaisirs qui ne font tort à personne, ni mes divertissements qui ne me font faire aucune injustice. * Vous ne savez, dit saint Augus-

• tin’, où vous pousseront ces flatteurs. Voyez,

- poursuit ce grand bomme, les buissons héris- « ses d'épines qui font horreur à la vue : la racine

• n'en est pas piquante; mais c'est elle qui pousse ces pointes perçantes qui déchirent et cusan-

- glantent les mains. > Ainsi l’attache aux plaisirs semble d'abord être douce, mais elle s'effarouche et devient cruelle quand elle trouve de la résistance; niais elle se porte aisément à se remplir par des pilleries, lorsqu'elle s'est épuisée par ses excessives dépenses.

Quand j'entends parler les voluptueux dans le livre de la Sapience, je ne vois rien de plus agréable ni de plus riant. Ils ne parlent que de festins, que de danses, que de fleurs, que de passetemps. Coroncmus nos rosis anfequam marcescant : nullum pralumsilquod non pcrlranseal luxuria noslra ‘ : « Couronnons, disent-ils, nos « têtes de flcursavantqu'ellessoientflétries : qu'il , n’y ait point de pré ou notre intempérance ne

• se signale. » Ils invitent tout le monde à leur bonne chère , et ils veulent leur faire part de leurs plaisirs. IS'emo nostrum exors sil luxuria noslrœ: ubique relinquamus signa lœtiliœ1. Que leurs parolcssont douces! que leur humeur est enjouée ! que leur compagnie est désirable I Mais si vous laissez pousser cette malheureuse racine, les épines sortiront bientôt : car écoutez la suite de leurs discours , et vous les verrez résolus b opprimer le juste qui les contredit, à réparer par des pilleries ce qu'ils ont dissipé par leurs débauchés.

• Opprimons, ajoutent-ils, le juste et le pau- » vre; ne pardonnons point a la veuve ni à l'or- « phelin : » Opprimamus paui>ercm justum 5. Quel est ce soudain changement? et qui aurait jamais attendu d'une douceur si plaisante une cruauté si impitoyable?

C'est en effet , chrétiens , que l'âme s'étant une fois éloignée de Dieu, fait de terribles progrès dans ce malheureux voyage. Le principe de toute droi-

' 5. Jug. Confru. lit). VIII. cap. v, t- 1 , eol. 140.

3 In Pi. un, n" a, l. I», col. *tw. In Pi. cxxxlx , n* 4, col.

ISM.

J Sop. Il , S.

• mu. ».

• Ibid, le-

ture , c'est-à-dire la crainte de Dieu , étant affaibli, elle n'a plus de force ni de résistance : elle s'abandonne peu a peu , et tombe d'excès en excès et de désordre en désordre. • De même « qu'un espion , dit saint Grégoire de IN’ysse ' ,

. s'il est rejeté d’abord , s'en retourne honteux « et confus; mais s'il est reçu dans la place , il

• gagne peu à peu les uns par les autres avec un « air innocent, et enfin lo parti des traîtres de-

• vient le plus fort : ainsi un vicieux amour des « plaisirs ayant une fois entré dans le cœur par

• une secrète Intelligence, il sollicite l’un après ■ l’autre tout ce qu’il y a en nous de mauvaisdé-

• sirs : il se fait , dit ce saint évêque , une grande

• défection ; tout se range de ce côté. La raison in- > considérée qui s’était trop facilement confiée « aux sens, est trahie par ces infidèles : > tout est perdu, tout [est renversé].

C’est donc avec raison que l'Église nous détache des plaisirs du monde, même des licites. Le carême [a été institué] pour cet exercice : nous nous en servons pour une occasion de scandale. Mais quand les joies sensuelles ne seraient pas dangereuses , c'est assez qu'elles soient vaines [ pour nous porter à les rejeter. ]

DEUXIÈME FOIST.

le vous ai fait parler un philosophe comme un auteur non suspect , pour vous faire voir les périls où la volupté mettait la vertu : je vous produirai maintenant un roi. Si un philosophe , qui a passé sa vie dans un coin de son cabinet [était le seul qui s'élevât contre les plaisirs], on dirait qu’il parlerait en spéculatif ; mais un roi à qui la fortune n'avait rien refusé, et qui ne s'était rien refusé lui même ; [qui avait] promené ses sens par tonte sorte d'expérience , [est bien propre à vous convaincre de la vanité de tous les plaisirs des sens.] Salomon [vous l’atteste hautement]. Deux obtucles [nous empêchent d’en jouir] : ou ou ne peut pas par impuissance; il nous décrit son abondance : ou on ne veut pas par retenue; il nous fait entendre qu'il avait abandonné ses sens : Qua desideraverunt oculi mei, non negavi eis, nec prohibui cor meum 3 : • Je n'ai rien « refusé a mes yeux de tout ce qu'ils ont désiré, •> et j'ai permis à mon coeur de jouir de tous les « plaisirs. * Ne se contenter pas de quelques plaisirs, vouloir que tous ses sens et tous scs désirs soient satisfaits par quelque chose d'exquis ; [c'est ce que Salomon avait fait. ] Après cela que dit-il ? Il s'éveille, il se reconnaît, et « il a trouvé, dit- - il, que tout cela était vanité et affliction d'es-

1 fn EccUtittxt. Hum. vit), (. 1, p. 401.

* Errt. II. |H.

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