GRAND-MAÎTRE DU COLLEGE DB NAVARRE
Si mile est regmtm ctthrrum ihesauro abscondito.
ht royaume de» deux «R semblable Jk un trésor cache. MaUh .
Mil , 44.
Ceux qui ont vécu dans les dignités et dans les places relevées , ne sont pas les seuls d'entre les mortels dont la mémoire doit être honorée par des éloges publics. Avoir mérité les dignités et les avoir refusées , c'est une nouvelle espèce de dignité qui mérite d’étre célébrée par toutes sortes d’honneurs ; et comme l'univers n'a rien de plus
1 Nicolas Corset naquit à Amiens en 1592. Après son cours tTétudrs, il entra au noviciat des Jésuites ; mais sa mauvais* santé l’empécha de rester dans cet ordre, qu'il aima et estima toujours, il reçut eu 1826 le bonnet de docteur dans U faculté de théologie de Paris, et fut nommé, quelque temps après, syndic de la même faculté. O fut eu cette qualité qu’il dénonça aux docteurs assembles sept propositions contenant une mauvaise doctrine, dont le venin commençait à se répandre parmi les Jeunes théologiens. Cinq de ces proposition» tarent depuis condamnées a Rome, comme hérétiques. Elles sont connues sou» le nom de Propositions de Jansénius, parce qu’elle» expriment la doctrine du fameux livre de ce prélat, intitulé Augustin**, M. Cornet mourut en 1883, grand maître du collège de Navarre. ik»suet, qui avait fait ses cours de philosophie et de théologie dans celle maison , et qui n’avalt pas moins de vénération que de reconnaissance pour le grand maître, prononça son oraison funèbre , en présence de plusieurs personnes distinguée*. On ne peut regarder ce qui nous reste A* cette oraison funèbre , que comme une copte tr»- Imparfaite du véritable discours de Bossuet
DE NICOLAS CORNET
grand que les grands hommes modestes, c'est princi paiement en leur faveur, et pour conserver leurs vertus, qu'il faut épuiser toutes sortes de louanges. Ainsi l'on no doit pas s'étonner si cette maison royale ordonne un panégyrique à M. Nicolas Cornet , son grand maître , qu’elle aurait vu élevé aux premiers rangs de l'Église , si , Juste en toutes autres choses , Il ne s’était opposé en cette seule rencontre A la justice de nos rois. Elle doit ce témoignage A sa vertu , cette reconnaissance A ses soins , cette gloire publique A sa modestie ; et étant si fort affligée par la perte d’un si grand homme , elle ne peut pas négliger le seul avantage qui lui revient de sa mort , qui est la liberté de le louer. Car comme, tant qu'il a vécu sur la terre, la seule autorité de sa modestie supprimait les marques d’estime , qu’elle eût voulu rendre aussi solennelles que son mérite était extraordinaire ; maintenant cpTil lui est permis d’annoncer hautement ce qu'elle a connu de si près, elle ne peut manquer A ses devoirs particuliers ,*ni envier nu public l'exemple d’une vie si réglée. Et moi , si toutefois vous me permettez de dire un mot de mol-méme ; moi , dis-je , qui ai trouvé en ce personnage , avec tant d’autres rares qualités , un trésor inépuisable de sages conseils, de bonne foi , de sincérité , d’amitié constante et Inviolable , puis-je lui refuser quelques fruits d'un esprit qu’il a cultivé avec une bonté paternelle dès sa première jeunesse; ou lui dénier quelque port dans mes discours, après qu’il en a été si souvent et le censeur et l’arbitre? Il est donejuste, messieurs, puisqu'on a bien voulu employer ma voix, que Je rende , comme je. pourrai à ce collège royal , son grand maître , aux maisons religieuses leur père et leur protecteur, A la faculté de théologie l’une de ses plus vives lumières, et celui de tous scs enfants qui peut-être a autant soutenu [qu'aucun] cette ancienne réputation de doctrine et d'intégrité qu’elle s’est acquise par toute la terre ; enfin à toute l'Eglise et A notre siècle l’un de ses plus grands ornements.
Sortez , grand homme , de ce tombeau ; aussi bien y êtes-vous descendu trop tût pour nous : sortez, dis-je, de ce tombeau que vous avez choisi inutilement dans la place la plus obscure et la plus négligée decette nef. Votre modestie vousa trompé aussi bien que tant de saiuts hommes , qui ont cru qu'ils se cacheraient éternellement en se jetant dans les places les plus inconnues. Nous ne voulons pas vous laisser jouir de cette noble obscurité que vous avez tant aimée ; nous allons produire nu grand jour, maigre votre humilité, tout ce trésor de vos grAccs , d’autant plus riche qu’il est plus caché. Car, messieurs, vous n'ignorez pas que l'artifice le plus ordinaire de la sagesse
céleste , est de cacher ses ouvrages ; et que le dessein de couvrir ce qu’elle a de pins précieux , est ce qui lui fait déployer une si grande variété de conseils profonds. Ainsi toute la gloire de cet homme Illustre, dont Je dois aujourd'hui prononcer l'éloge, c'est d'avoir été un trésor caché; et je ne le louerai pas selon ses mérites , si non content de vous faire part de tant de lumières , de tant de grandeurs , de tant de grâces du divin Esprit , dont nous découvrons en lui un si bel amas , je ne vous montre encore un si bel artifice , par lequel il s'est efforcé de cacher au monde toutes ses richesses.
Vous verrez donc Nicolas Cornet, trésor public, et trésor caché; plein de lumières célestes, et couvert, autant qu'il a pu, de nuages épais; illuminant l'Église par sa doctrine , et ne voulant lui foire savoir que sa seule soumission ; plus illustre , sans comparaison , par le désir de cacher toutes ses vertus , que par le soin de les acquérir et la gloire de les posséder. Enfin , pour réduire ce discours A quelque méthode , et vous déduire par ordre les mystères qui sont compris dans ce mot évangélique de - trésor caché , • vous verrez , messieurs , dans le premier point de ce discours , les richesses immenses et inestimables qui sont renfermées dans ce trésor ; et vous admirerez dans le second l'enveloppe mystérieuse , et plus riche que le trésor même , dans laquelle il nous l’a caché. VoilA l'exemple que je vous propose; voilà le témoignage saint et véritable que je rendrai aujourd'hui, devant les autels, an mérite d'un si grand homme. J'en prends A témoin ce grand prélat, sous la conduite duquel cette grande maison portera sa réputation. Il a voulu paraître A l'autel; il a voulu offrir à Dieu son sacrifice pour lui. C'est ce grand prélat que je prends A témoin de ce que je vais dire ; et je m'assure , messieurs , que vous ne me refuserez pas vos attentions.
Ce que Jésus-Christ Notre-Scigneur a été naturellement et par excellence, il veut bien que ses serviteurs le soient par écoulement de lui-méme, et par cffiision de sa grâce. S’il est docteur du monde , ses ministres en font la fonction : et comme en qualité de docteur du monde , « en lui , ■ dit l’Apôtre ’, ont été cachés lestrésorsde science > et de sagesse, » ainsi II a établi des docteurs, qu’il a remplis de grâce et de vérité, pour en enrichir scs fidèles; et ces docteurs, illuminés par son Saint-Esprit , sont les véritables trésors de l'Église universelle.
Én effet , chrétiens , lorsque la faculté de théologie est et a été si souvent consultée en corps, et que ses docteurs particuliers le sont tous les jours,
< Col OS. Il , 3.
ORAISON rii.NKISHK
touchant le devoir de la conscience ; n’est -ce pas un témoignage authentique , qu' autant qu’elle a de docteurs, autant devrait-elle avoir de trésors publics, d’où l’on puisse tirer, selon les besoins et les occurrences différentes , de quoi relever les faibles , confirmer les forts , instruire les simples et les ignorants, confondre et réprimer les opiniâtres? Personne ne peut ignorer que ce saint homme , dont nous parions , ne se soit tres-dignement acquitté d’un si divin ministère . Ses conseils étaient droits , ses sentiments purs , scs réflexions efficaces, sa fermeté invincible. C’était un docteur de l’ancienne marque , de l’ancienne simplicité , de l’ancienne probité ; également élevé au-dessus de la flatterie et de la crainte , Incapable de céder aux vaincs excuses des pécheurs , d'être surpris des détours des intérêts humains , [ de se prêter] aux Inventions de la chair et du sang : et comme c’est en ceci que consiste principalement l’exercice des docteurs, permet tcz- moi , chrétiens, de reprendre ici d'un plus haut principe la règle de cette conduite.
Deux maladies dangereuses ont affligé en nos jours le corps de l’Église : il n pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance, une pitié meurtrière, qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs , chercher des couvertures à leurs passions, pour condescendre à leur vanité , et flatter leur ignorance affectée. Quelques autres , non moins extrêmes, ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très-injustes : ils ne peuvent supporter aucune faiblesse, ilstralncnt toujours l’enfer après eux , et ne fulminent que des anathèmes. L'ennemi de notre salut se sert également des uns et des autres , employant la facilité de ceux-là |K>ur rendre le vice aimable , et la sévérité de ceux-ci pour rendre la vertu odieuse. Quels excès terribles , et quelles armes opposées ! Aveugles enfants d’Adam , que le désir de savoir a précipités dans un abîme d’ignorance , ne trouverez-vous jamais la médiocrité , ou Injustice , où la vérité , où la droite raison a posé son trône?
Certes je ne vois rien dans le monde qui soit plus à charge à l'Église que ces esprits vainement subtils, qui réduisent tout l’Évangile en problèmes, qui forment des incidents sur l’exécution de ses préceptes , qui fatiguent les casuistes par des consultations infinies : ceux-là ne travaillent, en vérité, qu’à nous envelopper la règledes mœurs. > Ce sont des hommes , dit saint Augustin * , qui - se tourmentent beaucoup pour ne pas trouver • ce qu’ils cherchent , » NihÜ laborant, nisi non invenin! rjuod r/uacrunt, - et, comme dit le même « saint, qui tournant s’enveloppent eux-mêmes
1 De Ctn. eont. Manicti. lib. Il, cap. Il, 1. 1, col. 005.
■ dans les ombres de leurs propres ténèbres, • c'est-à-dire , dans leur ignorance et dans leurs erreurs, et s’en font une couverture. Mais plus malheureux encore les docteurs, indignes de ce nom, qui adhèrent a leurs sentiments , et donnent poids à leur folie. * Ce sont des astres errants, » comme parle l’apôtre saint Jude ‘ , qui , pour n'étre pas assez attachés à la route immuable de la vérité, gauchissent et se détournent au gré des vanités , des intérêts et des passions humaines. Ils confondent le ciel et la terre; ils mêlent Jésus-Christ avec Béiinl; ils cousent l’étoffe vieille avec In neuve, contre l’ordonnance expresse de l'Évangile’, des lambeaux de mondanité avec la pourpre royale : mélange indigne de la piété chrétienne; union monstrueuse, qui déshonore la vérité, la simplicité, la pureté incorruptible du christianisme.
Mais que dirai-jc de ceux qui détruisent , par un autre excès, l’esprit de la piété ; qui trouvent partout descrimes nouveaux , et accablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu nous impose ? Qui ne voit que cette rigueur enfle la présomption , nourrit le dédain , entretient un cliagrin superbe, et un esprit de fastueuse singularité ; fait paraître la vertu trop pesante , l'Évangile excessif, le christianisme impossible? O faiblesse et légèreté de l'esprit humain , sans point, sans consistance , seras-tu toujours le jouet des extrémités opposées? Ceux qui sont doux deviennent trop lâches ; ceux qui sont fermes deviennent trop durs. Accordez-vous, ô docteurs; et il vous sera bien aisé, pourvu que vous écoutiez le docteur céleste. « Son joug est doux, nous » dit-il5 , et son fardeau est léger. • « Voyez , dit " saint Chrysostôme * , le tempérament ; il ne dit
- pas simplement que son Évangile soit ou pesant
- ou léger; mais il joint l’un et l’autre ensemble , « afin que nous entendions que ce lion mailre ni « ne nous décharge ni ne nous accable , et que , si « son autorité veut assujettir nos esprits , sa bonté « veut en même temps ménager nos forces. »
Vous donc, docteurs relâchés; puisque l'Évangllc est un joug, ne le rendez pas si facile : de peur que si vous êtes chargés de son poids , vos passions indomptées ne le secouent trop facilement ; et qu’ayant rejeté le joug , nous ne marchions indociles , superbes , indisciplinés , au gré de nos désirs impétueux. Vous aussi , docteurs trop austères; puisque l’Évangile doit être léger, n’entreprenez pas d’necroltrc son poids : n’y ajoutez rien de vous-mêmes ou par faste , ou par caprice , ou par ignorance. Lorsque ce Maître
1 jut. is.