‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 35 sur 282 · PRÉCUÊ DEVANT IX ROI · texte numérisé non relu

PRÉCUÊ DEVANT IX ROI

Conditions nécr&satrcs pour être heureux :n'Élrt- point trou»* pfa, ne rien souffrir, ne rk*n craindre. Elles ne m- trouvent réunies que dans le ciel. Noux n'y serons plus Mjjrts a l'erreur, a la douleur, a l'inquiétude : parce que nous y serrons Dieu , que mki» y Joui ruus de Dieu, que nous noos irjHmnjiu. à Jamais en Dieu.

Il bit I>eu.s outilla mi omnibus Uieu sera foui en tous. I. Cor. xv, 28.

Sise,

Ce que l’oeil n’a pas aperçu, ce que l’oreille n’a pas ouï , ce qui jamais n’est entré dans le cœur de l'homme, c’est ce qui doit faire aujourd’hui le sujet de notre entretien. Cette solennité est instituée pour nous faire considérer les biens infinis que Uieu a préparés à ses serviteurs, pour les rendre éternellement heureux ; et un seul mot de l’Apôtre nous doit expliquer toutes res merveilles.

Uieu , dit-il , sera tout en tous. Que peut-on entendre de plus court? Que peut-on imaginer de plus vaste ou de plus immense? Uieu est un, et en même temps il est tout ; et étant tout û luimême , parce que sa propre grandeur lui sufllt , il est tout encore à tous les élus, pnree qu’il remplit par sa plénitude leur capacité tout entière et tous leurs désirs. S’il leur faut un triomphe pour honorer leur victoire , Uieu est tout; s'ils ont besoin de rrpos pour se délasser de leurs longs travaux, Dieu est tout ; s’ils demandent la consolation, après avoirsaintementgémi parmi les amertumes de la pénitence, Uieu est tout. Uieu est la lumière qui les éclaire ; Dieu est la gloire qui les environne ; Uieu est le plaisir qui les transporte ; Uieu est la vie qui les anime; Dieu est l'éternité qui les établit dans un glorieux repos.

O largeur ! ô profondeur! ô longueur sans Iwrnes , et inaccessible hauteur ! pourrai-je vous renfermer dans un seul discours? Allons ensemble , mes frères ; entrons en eet abîme de gloire et de majesté. Jetons-nous avec confiance sur cet océan : mais implorons l’assistance dn Saint-Esprit , et ayons notre guide et notre étoile, je veux dire In sainte Vierge, que nous allons saluer par les paroles de l’ange. Air.

DE TOUS LES SAINTS

Si b k , on peut mettre en question si l'homme pour être heureux n'a besoin de posséder qu'une seule ehose , ou si sa félicité est un composé de plusieurs parties, et le concours de plusieurs biens ramassés ensemble. Et premièrement il paraît qu’un cœur qui se partage à divers objets , confesse, en se partageant, que l'attrait qui le gagne est faible, et que celui qui est ainsi divisé cherche plutôt sa félicité qu’il ne l'a trouvée. Que s'il parait d’un côte qu'un seul objet nous doit contenter, parce que nous n’avons qu’un cœur; il semble aussi d’autre part que plusieurs biens nous sont nécessaires , parce que nous avons plusieurs désirs. F.n effet , nous désirons la santé, la vie, le plaisir, le repos, la gloire, l'abondance , la liberté, la science, la vertu : et que ne désirons-nous pas? Comment donc peut-on espérer de satisfaire par un seul objet une si grande multiplicité de désirs et d’inclinations que nous nourrissons en nous-mêmes?

L’Apôtre a concilié ces contrariétés apparentes dans le texte que j'ai choisi ; puisqu'il nous y fait trouver dans un même objet , premièrement la simplicité, parce qu’il est un; et tout ensemble la variété , parce qu'il est infini . Dieu , dit-il, sera tout en tous. Il est un, et il est tout. Il est tout, non-seulement en lui- même par l'immensité deson essence, de sa nature ; mais encore il est tout en tous , par l'incompréhensible fécondité avec laquelle il se communique à ses créatures. Erit Dr as omnia in omnibus : • Dieu sera

• tout en tous. •

Mais ce que l’apôtre saint Paul nous a proposé dans une idée générale, le docte saint Augustin nous l’explique en particulier, lorsque interprétant ce passage de l’Épitre aux Corinthiens , il fuit ce beau commentaire : « Dieu , dit-il , sera toutes

• choses A tous les esprits bienheureux , parce

• qu’il sera leur commun spectacle, Il sera leur

• commune joie, il sera leur commune paix : » Commune s/Kclaculum crilomnibus Drus; commune gmtdium erit omnibus Drus; communie pnx erit omnibus Drus '.

Et certes pour être heureux, selon les maximes de ce même saint , il faut n’être point trompé , ne rien souffrir, ne rien craindre. Car, comme la vérité est si précieuse, quelque bien que l’homme possède d’ailleurs, il n’est pas assez riche s'il est trompé , et il manque d'un grand trésor : encore qu’il connaisse la vérité, sans doute il n'est point content pour cela s’il souffre; et quoiqu'il ne souffre pas, il n’est point tranquille s’il craint. Là donc, dans le royaume des cicux , daus la céleste Jérusalem , il n'y aura point d'erreur, parce qu'on y verra Dieu ; il n'y aura point

1 S. I‘‘J la l'sai lxsxiv, a" lu, t ir, col. su7.

de douleur, parce qu'on y jouira de Dieu; il n'y aura point de crainte ni d'inquiétude , parce qu'on s’v reposera à jamais en Dieu : si bien que nous y serons éternellement bienheureux, parce que nous aurons dans cette vue le véritable et le plus noble exercice de nos esprits; nous goûterons dans cette jouissance le parfait contentement de nos cœurs; nous posséderons dans celte paix l’immuable affermissement de notre repos. Voila . trois sublimes vérités que saint Augustin nous propose , et que je tâcherai de rendre sensibles , si vous me donnez vos attentions ; afin que vous soyez convaincus que comme il n’y a rien de plus libéral que Dieu qui nous offre de si grands dons , il n’y a rien aussi de plus ingrat , ni de plus aveugle que l'homme qui ne sait pas prollter d'une telle munificence.

PUKM1ER rOlIXT.

Si l'apôtre saint Paul a dit que les lldeles sont un spectacle au monde, aux anges et aux hommes', nous pouvons encore ajouter qu'ils sont un spectacle à Dieu même. Nous apprenons de Moïse que ce grand et sage architecte , diligent contemplateur de son propre ouvrage , à mesure qu’il bâtissait ce bel édifice du monde, en admirait toutes les parties : Vidit Dais lueem quod esset bona ■ : « Dieu vit que la lumière était lionne; ■ qu'en ayant composé le tout , parce qu'en effet la beauté de l’architecture paraît dans le tout, et dans i'asscmblage plus encore que dans les parties détachées, il avait encore enchéri et l’avait trouvé parfaitement beau : Et crant va/de bona1; et enfin qu'il setait contenté lui-même en considérant dans ses créatures les traits de sa sagesse et l'effusion de sa bonté. Mais comme le juste et l'homme de bien est le miracle de sa grâce et le chef-d’œuvre de sa main puissante, il est aussi le spectacle le plus agréable à scs yeux : Oculi Domini super justos * : ■ Les yeux de Dieu,

« dit le saint Psalmiste , sont attachés sur les jus- « tes; - non-seulement parce qu’il veille sur eux pour les protéger, mais encore parce qu'il aime à les regarder du plus haut des deux , comme le plus cher objet de ses complaisances. - N’avez-vous « point vu, dit-il, mon serviteur Job, comme il « est droit et juste , et craignant Dieu ; comme il « évite le mal avec soin , et n’a point son sem- - blalile sur la terre 5?*

Que le soldat est heureux qui comhat ainsi sous les yeux de son capitaine et de son roi , à qui sa valeur invincible prépare un si beau spectacle I Que si les justes sont le spectacle de Dieu , il veut aussi à son tour être leur spectacle; comme il se

1 I. r or. IV, î».

3 Gru. 1,4

* Ibid. I, )l. — ■ • Pmi. xvxm. lb. — ‘ Job. i, ».

lit

POUR I

plaît à les voir, il veut aussi qu'ils le voient : il les ravit par la claire vue de son éternelle beauté , et leur montre à découvert sa vérité même , dans une lumière si pure qu'elle dissipe toutes les ténèbres et tous les nuages.

Mais qu'est-ce, direz-vous, que la vérité? quel le image nous en donnez-vous? sous quelle forme parait-elle aux hommes? Mortels grossiers et charnels, nous entendons tout corporellemeut; nous voulons toujours des images et des formes matérielles. Ne pourrai-je aujourd’hui éveiller ces yeux spirituels et intérieurs , qui sont cachés bieu avant au fond de votre âme ; les détourner un moment de ees images vagues et changeantes que les sens impriment , et les accoutumer à porter la vue de In vérité toute pure? Tentons, essayons, voyons. Je vous demande pour cela , messieurs, que vous soyez seulement attentifs à ce que vous faites, et que vous pensiez à l’action qui nous rassemble dans ce lieu sacré. Je vous prêche la vérité, et vous l’écoutez; et celle que je vous propose en particulier, c'est que celui-là est heureux qui n’est point sujet à l'erreur et qui ne se trompe jamais. Cette vérité est sûre et incontestable : elle n’a pas besoin de démonstration , et vous en voyez l'évidence. Mais, messieurs, ou la voyez-vous? Ce peut être dans mes paroles : nullement, ne le croyez pas. Car où la vois-je moi même? Sans doute dans une lumière intérieure qui me la découvre, et c'est là aussi que vous la voyez. Je vous prie, suivez-moi, messieurs, et soyez un peu attentifs à l'état présent où vous êtes. Car, comme si je vous montre du doigt quelque tableau ou quelque ornement de cette chapelle royale , j'adresse votre vue ; mais je ne vous donne pas la clarté , ni je ne puis vous inspirer le sentiment : je fais à peu près le même dans cette chaire. Je vous parle , je vous avertis , j'excite votre attention ; mais il y a une voix secrète de la vérité qui me parle intérieurement, et la même vous parle aussi : sans quoi toutes mes paroles ne feraient que battre l'air vainement et étourdir les oreilles. Selon la sage dispensation du ministère ecclésiastique , les uns sont prédicateurs et les autres sont auditeurs; selon l'ordre de cette occulte inspiration de la vérité , tous sont auditeurs , tous sont disciples : si bien qu’à ne regarder que l'extérieur, je parle , et vous écoutez ; mais au dedans , dans le fond du errur, et vous et moi écoutons la vérité qui nous parle et qui nous enseigne. Je la vois , et vous la voyez ; et tous ensemble nous voyons la même , puisque la vérité est une ; et la même se découvre encore par toute la terre à tous ceux qui out les yeux ouverts à ses lumières.

Ou ne peut donc déterminer où elle est , quoiqu'elle ne manque nulle part. Elle se présente à

A FÊTE

tous les esprits ; mais elle est en même temps audessus de tous. Que les hommes tombent dans l'erreur, la vérité subsiste toujours; qu'ils profitent ou qu'ils oublient , que leurs connaissances croissent ou décroissent, la vérité n'augmente ni ne diminue. Toujours une , toujours égale , toujours immuable , elle juge de tout et ne dépend du jugement de personne. • Chaste et fidèle , propre - à chacun , quoiqu'elle soit commune à tous : • Et omnibus commuais est, et singulis castu est, dit saint .Augustin 1 . On est heureux quand on la possède; on ne nuit qu'à soi-même quand on la rejette. Elle fait donc également la béatitude et le supplice de tous les hommes ; parce que * ceux

• qui se tournent vers elle sont rendus heureux

• par ses lumières , et que ceux qui refùsent de la

• regarder sont punis par leur propre aveugle-

• ment et par leurs ténèbres : • cüm integra et incorrupta, et con versos lœtificet lumine, et aversos puniat eœeitate ■ .

Voilà ce que c'est que la vérité ; et , mes frères , cette vérité, si nous l'entendons, c’ést Dieu même. O vérité ! ft lumière ! ô vie 1 quand vous verrai-je? quand vous connaitrai-je? Connaissons-nous la vérité parmi les ténèbres qui nous environnent? Hélas I durant ces jours de ténèbres , nous en voyons luire de temps en temps quelque rayon imparfait. Aussi notre raison incertaine ne sait à quoi s'attacher, ni à quoi se prendre parmi ces ombres. Si elle se contente de suivre ses sens , elle n'aperçoit que l'écorce; si elle s’engage plus avant, sa propre subtilité la confond. U-s plus doctes à chaque pas ne sont-ils pas contraints de demeurer court? Ou ils évitent les difficultés, ou ils dissimulent et font bonne mine, ou ils hasardent ce qui leur vient sans le bien entendre , ou ils se trompent visiblement et succombent sous le faix.

Dans les affaires même du monde , à peine la vérité est-elle connue. Les particuliers ne la savent pas , quoique toutefois ils se mêlent déjuger de tout, parce qu'ils n'ont pas retendue et les relations nécessaires. Ceux qui sont dans les grandes charges , étant élevés plus haut , découvrent sans doute de plus loin les choses; mais aussi sont-ils exposes à des déguisements plus artificieux. «Que « vous êtes heureux , disait un ancien à son ami { « tombé en disgrâce ! oui, que vous êtes heureux « maintenant de n'avoir plus rien en votre fortune « qui oblige à vous mentir et à vous tromper ! - Ecliccm te, gui nihii habcs propter quori tibi m colml u r ! I Que ferai-je, ou me tournerai-je, assiégé de toutes parts par l'opinion ou par l'er-

1 De Ub. Jrbit. Iil>. Il , Q* 37 , 1. 1 , col. 001-

1 ibid. n* 34 , col. ooo.

3 S* ncc, ad Lucil. EpUl. xlti.

uigiiizeo Dy

DE TOUS UES SAINTS

rcur? Je me délie des autres et Je «ose croire moimême mes propres lumières. A peine crois-je voir ce que je vois et tenir ce que je tiens, tant j’ai trouvé souvent ma raison fautive !

Ab ! j'ai trouvé un remède pour me garantir de l’erreur. Je suspendrai mon esprit , et , retenant en arrêt sa mobilité indiscrète et précipitée , je douterai du moins , s’il ne m'est pas permis de connaître au vrai les choses. Mais , A Dieu ! quelle faiblesse et quelle misère : de crainte de tomber, je n’ose sortir de ma place, ni me remuer ! Triste et misérable refuge contre l’erreur, d'être contraint de se plonger dans l’incertitude et de désespérer de la vérité ! O félicité de la vie future I Car écoutez ce que promet Isaïe à ces bienheureux citoyens de la Jérusalem céleste : Non occidet ultra sol tuas, et luna tua non min uetur 1 : • Votre soleil n’aurajamaisdc couchant,

■ et votre lune nedécroitra pas ; • c’est-à-dire , nonseulement que la vérité vous luira toujours , mais encore que votre esprit sera toujours uniformément et également éclairé. O quelle félicité de n’êtrejamaisdéçu Jamais surpris Jamais tourné, jamais détourné , jamais ébloui par les apparences , jamais prévenu ni préoccupé !

Je ne m'étonne pas, ebrétieus, si saint Grégoire de Nozianze les appelle dieux ', puisque ce titre leur est bien mieux dû qu'aux princes et aux rois du monde à qui David l'attribue. > Je

• l’ai dit , vous êtes des dieux , et vous êtes tous

■ enfants du Très-Haut : ■ Egodixi, dii cslis, et filii Excclsi umnes *. Mois remarquez ce qu’il dit ensuite. Toutefois , ajoute-t-il , A dieux de chair et de sang, A dieux de terre et dépoussière, ne vous laissez pas éblouir par cette divinité passagère et empruntée; « car cnlin vous mourrez

• comme des hommes, et vous descendrez du

■ trAneau tombeau : -verumtamen sicut bomincs moricmini, et sicut unus de principibus endetis. i.a mnjesté , je l’avoue , n’est jamais dissipée ni anéantie, et on la voit tout entière aller revêtir leurs successeurs. Ue roi, disons-nous, ne meurt jamais : l'image de Dieu est immortelle; mais cependant l'homme tombe , meurt , et la gloire ne le suit pas dans le sépulcre. Il n'en est pas de la sorte des citoyens immortels de notre céleste patrie ; non-seulement ils sont des dieux , parce qu'ils ne sont plus sujets à In mort ; mais ils sont des dieux d’une autre manière , parce qu’ils ne sont plus sujets au mensonge, et ne pourront plus tromper ni être trompés.

David a dit en son excès : Tout homme est

■ menteur '; ■ tout homme peut être trompeur et

1 Orat. XI.

* Pmi. LXXU, 0,7.

• Ibid. CXV, 'i.

trompé ; il est capable de mentir aux autres et de mentir à soi-même. Vous donc, A bienheureux esprits , qui régnez avec Jésus-Christ , vous n'êtes plus simplement des hommes , puisque vous êtes tellement unis à In vérité , qu’il n’v aura plus désormais ni aucune ambiguité, aucune ignorance qui vous l’enveloppe , ni aucun nuage qui vous la couvre, ni aucun faux jour, aucune fausse lumière qui vous la déguise, ni aucune erreur qui la combatte , ni même nucun doute qui l’affaiblisse. Aussi dans cet état bienheureux ne faudra-t-il point la chercher par de grands efforts, ni la tirer de loin comme par machines et par artifice, par une longue suite de conséquences, et par un grand circuit de raisonnements. Elle s’offrira d’elle-même et, toute pure, toute manifeste, sans confusion, sans mélange, • nous

• rendra , dit saint Jean, semblables à Dieu, parce

■ que nous le verrons tel qu’il est : ■ Cùm apparuerit, similesei erimus; quia videbimus eum si cuti est '.

Mais écoutez la suite de ce beau passage : ■ Ce-

• lui qui a en Dieu cette espérance , se conserve

■ pur, ainsi que Dieu même est pur ■ : » Omnis qui habet banc spem in eo, sanctijicat se, sicut et ille sanctus est J. Rien de souillé n’entrera dans le royaume de Dieu. Il faudra passer par l’épreuve d'un examen rigoureux, afin qu’une si pure beauté ne soit vue , ni approchée que des esprits purs ; et c'est ce qui fait dire nu Sauveur des âmes dans l'évangile de ce Jour : • Bienheureux

■ ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu * ! « Écoutez , esprits téméraires et follement curieux , qui dites : Nous voudrions voir, nous voudrions entendre toutes les vérités de la foi. C’est ici le temps de se purifier, et non encore celui de voir. Laissez traiter vos yeux malades , souffrez qu’on les nettoie , qu'on les fortifie : après , si vous ne pouvez pas encore porter le grand jour, vous jouirez du moins agréablement de la douceur accommodante d'une clarté tempérée. Que si toutes les lumières du christianisme sont des ténèbres pour vous, faites- vous justice à vous-mêmes. De quoi vous ocenpcz-vous? Quel est le sujet ordinaire de vos rêveries et de vos discours? Quelle corruption! quelle immodestie! Oserai-Je le dire dans cette chaire , retenu par le saint ApAtre? « Que ces choses ne soient pas même nom- « mées parmi vous s. ■ Quoi ! pendant que vous ne méditez que chair et que sang , comme parle

' I. Joan. lll , 2.

* Bossuet suit Ici le truie grec dans m version française, comme il pnralt par le» deux mois grec» qu'il a écrits en Marge àyviCa» «Tv^î» qui signifient purtjicat, punu; pour lesquel» In Valcntr a lanctijtcat , sanr/us. (Edit, de Débris.)

1 I. Joau. ni, 3.

* Matth. v, H.

* Ephrt. 3.

TOUR LA FÊTE

l'Ecriture sainte, les discours spirituels prendront-ils en vous? Par où s’insinueront les lumières pures et les chastes vérités du christianisme? La sagesse, que vous ne cherchez pas, descendra-t-elle de son Irène pour vous enseigner ! Allez , hommes corrompus et corrupteurs , purifiez vos yeux et vos cœurs, et peu a peu vos esprits s'accoutumeront aux lumières de l'Évangile.

Vivons donc chrétiennement , et la vérité nous sera un jour découverte. Jamais vous n'aurez respiré uu air plus doux : jamais votre faim n'aura été rassasiée par une manne plus délicieuse , ni votre soif étanchée par un plus salutaire rafraîchissement. Rien de plus harmonieux que la vérité ; nulle mélodie plus douce , nul concert mieux entendu : nulle beauté plus parfaite et plus ravissante. Quoi! me vanterez-vous toujours l’éclat de ce teint? Vous vous dites chrétienne , et vous étalez avec pompe cette fragile beauté , piège pour les autres , poison pour vousméme , qui se vante de tralncraprès soi les dînes captives , et qui vous fuit porter & vous-méme un joug plus honteux. Jetez , jetez un peu les yeux , chrétiens, sur eette immortelle beauté que le chrétien doit servir. Cette beauté divine ne montre à vos yeux ni une grâce artificielle , ni des ornements empruntés , ni une jeunesse fugitive , ni un éclat, une vivacité toujours défaillante. Là se trouve la grâce avec la durée : là se trouve la majesté avec la douceur : la se trouve le sérieux avec l’agréable : là se trouve l'honnéteté avec le plaisir et avec la joie. C’est ce que nous avons à considérer dans ia seconde partie.

DEUXIÈME POINT

De toutes les passions, la plus pleine d'illusion c'est la joie ; et le Sage n'a jamais parlé avec plus de sens, que quand il a dit dans l'Ecclésiaste , qu'il « estimait le ris une erreur, et la joie une « tromperie : » Risum reputavi erroirm , cl gaudio dixi : Quid frustra deciperis ■ ? Depuis notre ancienne désobéissance , Dieu a voulu retirer à soi tout ce qu’il avait répandu de solide contentement sur la terre ; et cette petite goutte de joie qui nous est restée pour rendre la vie supportable , et tempérer par quelque douceur ses amertumes infinies , n'est pas capable de satisfaire un esprit solide. Et certes il ne faut pas croire que ce lieu de confusion , où les bons sont mélés avec les mauvais , puisse être le séjour des joies véritables. « Autres sont les biens que Dieu abandonne * pour ia consolation des captifs ; autres ceux « qu’il a réservés pour faire la félicité de scs cn-

1 Med ii,2

« fants : » Aliud solalium captivorum , aliud gaudium liberorum '.

Mais pour vous donner une forte idée de ces plaisirs véritables qui enivrent les bienheureux , philosophons un peu avant toutes choses sur la nature des joies du monde. Car, mes frères , c'est une erreur de croire qu’il faille indifféremment recevoir la joie , de quelque côté qu'elle naisse , quelque main qui nous la présente. Que m’importe, dit l’épicurien, de quoi je me réjouisse, pourvu que je sois content? soit erreur, soit vérité, c’est toujours être trop chagrin que de refuser la joie, de quelque part qu'elle vienne. Ceux qui le pensent ainsi , ennemis du progrès de leur raison , qui leur fait voir tous les jours la vanité de leurs joies , estiment leur âme trop peu de chose, puisqu'ils croient qu’elle peut être heureuse sans posséder aucun bien solide, et qu’ils mettent son bonheur, et par conséquent sa perfection , dans un songe ( remarquez qu’il ne faut pas distinguer le bonheur de l'âme d'avec sa perfection : grand principe ). Mais le Saint-Esprit prononce au contraire que celui-là est insensé, qui sc réjouit dans les choses vaines ; que celui-là est abandonné , maudit de Dieu , qui se réjouit dans les mauvaises ; et qu’cnfln on est malheureux , quand on n'aime que les plaisirs que la raison condamne ou qu’elle méprise.

I II faut donc avant toutes choses considérer d'ou nous vient la joie, et quel en est le sujet. Et premièrement , chrétiens , toutes les joies que vous donnent les biens de la terre sont pleines d'illusion et de vanité. C'est pourquoi , dans les affaires du monde , le plus sage est toujours celui que la joie emporte le moins. Écoutez la belle sentence que prononce l'Eclésiostique : - Le fou ,

• dit-il, indiscret, inconsidéré, fait sans cesse « éclater son ris ; et le sage à peine rit-il doucc-

• ment : « Faluus in risu exaltai vocem suam ; vir autem sapiens vix lacité ridebit *. En effet , quand on voit un homme emporté , qui , ébloui de sa dignité ou de sa fortune , s’abandonne à la joie sans se retenir, c'est une marque certaine d'une âme qui n’a point de poids , et que sa légèreté rendra le jouet éternel de toutes les illusions du monde. Le sage au contraire , toujours attentif aux misères et aux vanités de la vie humaine, ne se persuade jamais qu’il puisse avoir trouvé sur la terre , en ce lieu de maux , aucun véritable sujet de se réjouir. C’est pourquoi il rit èn tremblant, comme disait l’Ecclésiastique; c'est-à-dire , qu'il supprime lui-même sa joie indiscrète par une certaine hauteur d'une âme qui désavoue sa faiblesse , et qui , sentant qu'elle est

1 S. Aug. in Csat. cxxxvi, a" s , t. iv, col. isifl.

• Sccl. xxi. U.

DE TOUS LES SAINTS

fîS

née polir ilcs biens célestes , a honte de se voir si fort transportée par des choses si méprisables.

Après avoir regardé d'ou nous vient la joie , il faut encore considérer où elle nous mène. Car,

A plaisirs , ou nous menez-vous? à quel oubli de Dieu et de nous-mêmes ! A quels malheurs et à quels désordres ! Ne sont-ce pas les plaisirs déréglés qui ont conseillé tous les crimes? car quel en est le principe universel , sinon qu'on se plait un il ne faut pas? Donc In raison nous oblige à nous défier des plaisirs : flatteurs pernicieux , conseillers infidèles , qui ruinent tous les jours en nous l’âme , le corps , la gloire , la fortune , la religion et la conscience.

Enfin il faut méditer combien la joie est durable : car Dieu , qui est la vérité même , ne permet pas à l’illusion de régner longtemps. C'est lui , dit le roi prophète , qui se plait , pour punir l’erreur volontaire de ceux qui ont pris plaisir à être trompes , « d'anéantir dans sa cité sainte toutes • les félicités imaginaires , comme un songe s'n- > néantit quand on se réveille, et qui fait succéder - des maux trop réels à la courte imposture d'irue » agréable rêverie : • VeltU somnium surgentium, Domine, in civilalc tua imagine m ipsorum ad nihitum rédigés ' .

Concluons donc , chrétiens , que si la félicité est une joie , c’est une joie fondée sur la vérité : gaudium de veritate , comme lndéiinit saint Augustin ’. Telle est la joie des bienheureux, non une joie seulement , mais une joie solide et réelle , dont la vérité est le fond , dont la sainteté est l’effet, dont l’étemité est la durée.

Telle est la joie des bienheureux , dont la plénitude est influie , dont les transports sont inconcevables et les excès tout divins. Loin de notre idee les joies sensuelles qui troublent la raison, et ne permettent pas à l'âme de se posséder; en sorte qu'on n’ose pas dire qu’elle jouisse d’aucun bien, puisque sortie d’ellc-mème elle semble n’être plus a soi pour en jouir. Ici elle est vivement touchée dans son fond le plus intime, dans la partie la plus délicate et la plus sensible; toute hors d'elle, toute à elle-même ; possédant celui qui la possédé ; la raison toujours attentive et toujours contente.

Mais , mes frères , ce n’est pas à moi de publier ces merveilles , pendant que le Saint-Esprit nous représente si vivement la joie triomphante de la céleste Jérusalem, par lu bouche du prophète isaïe. ■ Je créerai , dit le Seigneur, un nouveau - ciel et une nouvelle terre, et toutes les angoisses • seront oubliées et ne reviendront jamais : > Oblivioni traditee sunt angustiie prions el non

1 Pmi. Lxvn, 50.

* Gutfna. lilj X. r.vp \ Vllt , t. t , col. 185

ascendant super eor • Mais vous vous réjouirez,

« et votre âme nagera dans la joie durant toute IV-

■ ternité dans les choses que je crée pour votre

• bonheur : » tiaudebitis et exultabitis risque in sempiternum in his qure ego creo. « Car je ferai

• que Jérusalem sera toute transportée d’allé-

• gresse , et que son peuple sera dans le ravissement : » Quia ecce ego creo Jérusalem exuttationem , et populum ejus gaudium. « Et moi-même

■ je me réjouirai en Jérusalem , et je triompherai « dejoiedansla félicité de mon peuple; » Elcxultabo in Jérusalem , et gaudebo in populo meo.

Voilà de quelle manière le Saint-Esprit nous représente les joies de scs enfants bienheureux. Puis se tournant à ceux qui sont sur la terre , à l’Église militante , il les invite en ces termes à prendre part aux transports de la sainte et triomphante Jérusalem ; - Réjouissez-vous , dit-il , avec - elle, ô vous qui l’aimez; réjouissez -vous avec « elled’une grande joie , et sucez avec elle par une « foi vive la mamelle de ses consolations divines,

• afin que vous abondiez en délices spirituelles,

• parce que le Seigneur a dit ; Je ferai couler sur « elle un fleuve de paix , et ce torrent se débor-

■ dera avec abondance ; toutes les nations de la « terre y auront part : et avec la même tendresse « qu’une mère caresse son enfant , ainsi je vous « consolerai , dit le Seigneur : - Lœtamini cum Jérusalem, et exullate. in cà, omnes qui ditigitis eam : gaudete cum eâ gaudio... utsugatis et repteamini ab ubere consolationis ejus : ut mulgeatis et deliciis afjhiatis ab omnimoda gloria ejus. Quia haie dieil Dominas: Ecce ego dcclinabo super eam quasi fluvium paets, el quasi torrenleminundanlemgloriamgentium...

Quomodo si cui mater blandiatur, ita ego consolabor vos \ Quel cœur serait insensible â ces divines tendresses? Aspirons à ces joies célestes, qui seront d'autant plus touchantes qu’elles seront accompagnées d’un parfait repos ; parce que nous ne les pourrons jamais perdre. Quittons , mes frères , tous nos vains plaisirs; c’est la maladie qui les désire. « Hélas ! que cet artisan de tromperies » nousjoue d'une manière bien puérile , pour nous

i « empêcher, malgrétoutcnotreaviditépourlajoie,

| ■ de discerner d'où nous vient la véritable joie I lieu! quàm puérilité r nos ille decipiendi artifex i fallit... ut non discernamus, gaudendi avidi, unde cerius gaudeamus 1 1 Que de désirs différents sentent les malades! La santé revient, et tous ces appétit s déréglés s’évanouissent. Ne mettons point notre bonheur à contenter ces appétits

1 It. t.vv, lectveq.

1 Ibid, un, 18 «*t src|.

1 Julian. Pomcr. dr fit. Couitmpt. lit», il, cap. &iti, lûtcr Oprr. s. ProMp.

POl'R I.A FÊTE

irréguliers que la maladie a fait naître. Qu’a le monde de comparable [ à ccs ineffables douceurs]? Mais s’il sc vante de donner des joies, il n’ose pas même promettre de vous y donner du repos : c’est l'héritage des saints, c’est le partage des bienheureux ; et c’est par où je m’en vais conclure.

TROIS! RUE POINT

Le repos éternel des bienheureux nous a été figuré dés l’origine du monde, lorsque Dieu ayant tiré du néant ses créatures , et les ayant arrangées dans une si belle ordonnance durant six jours, établit et sanctifia le jour du repos, dans lequel , comme dit la sainte Écriture , « il se reposa de tout « son ouvrage '. » Vous savez assez, chrétiens, que Dieu , qui fait tout sans peine par sa volonté , n’a pas besoin de se délasser de son travail ; et vous n’ignorez pas non plus , qu’en consacrant ce jour de repos , il n’a pas laissé depuis d’agir sans cesse. * Mon Père, dit le Fils de Dieu , agit sans « relâche*. » Et s’il cessait un moment de soutenir l’univers par la force de sa puissance, le soleil s’égarerait de sa route , la mer forcerait toutes scs bornes , la terre branlerait sur son axe ; en un mot toute la nature serait en un moment replongée, je ne dis pas dans l’ancien chaos , mais dans une perte totale et dans le non être. Quand donc il a plu à Dieu de sanctifier le septième jour, et d’y établir son repos, il a voulu nous faire comprendre , qu'npres la continuelle action par laquelle il développe tout l’ordre des siècles , il a désigné un dernier jour, qui est le jour immuable de l'éternité, dans lequel il se reposera avec ses élus : disons mieux , que ses élus sc reposeront éternellement en lui -même. Tel est le sabbat mystérieux, tel est le « jour de repos qui est réservé au peuple de • Dieu , *• selon la doctrine de l’Apôtre : flaque relinquitur sabbatismus populo f)ci, dit la savante Épltrc aux Hébreux J.

Le fondement de ce repos des prédestinés , c’est que l’éternité leur est assurée. Car, mes frères, rÉtemcl médite des choses éternelles ; et tout l’ordre de ses conseils, par diverses révolutions et par divers changements, se doit enfin terminer à un état immuable. C’est pourquoi après ces jours de fatigue , après ces jours de l’ancien Adam Jours pénibles , jours laborieux , jours de gémissement et de pénitence, où nous devons subsister et gagner le pain de vie par nos sueurs , nous serons conduits à la « cité sainte que Dieu , dit le même « apôtre , nous a préparée 4 , et où le Saint-Esprit « nous assure que nous nous reposerons à jamais •« de toutes nos peines \ »

* Ce* h, a.

* JtutU. Il , 2.

* Hchr. IV, 9. — 1 Ibid, xi , IA. — * .4p. xiv, 13.

C'est en vue de l'éternité de cette qjté triomphante, que salut Paul l'appelle une ■ cité ferme . et qui a un fondement : . fumlamentn habentem civitalem ". iSul fondement sur la terre. Nous pensons nous reposer ; et cependant le temps nous enlève , et nous sommes la proie de notre propre durée. Fixes un peu vos yeux , et vous verrez tout en mouvement autour de vous. Est-ce donc que tout tourne, ou bien si nons-mèmes nous tournons ? Tout tourne , et nous tournons tout ensemble , parce que la figure de ce monde passe. Et si nous ne sentons pas toujours cette violente agitation , c'est que nous sommes emportés avec tout le reste par une même rapidité. Où est doue la solidité et la consistance? En vous, d sainte Sion , cité éternelle - dont Dieu est l'architecte et - le fondateur : ■ citjus artifex et conititor Iléus'. En vous est la consistance ; parce que sa main souveraine est votre soutien immuable , et sa puissance invincible votre inébranlable fondement.

• Efforçons-nous donc, dit le saint apdtre,

• d'entrer dans ce repos éternel J. - Qui de nous ne désire pas le repos? Et celui qui agit dans sa maison, et celui qui travaille à la campagne, et celui qui navigue sur les mers, et celui qui négocie sur la terre , et celui qui sert dans les armées , et celui qui s'intrigue et s'empresse dans les cours ; tous aspirent de loin à quelque repos : mais nous le voulons honnête , mais surtout nous le voulons assuré.

S’il est ainsi, chrétiens, ne In cherchez pas sur la terre. - Levez-vous , marchez sans relitchc, « dit le prophète Miehée , parce qu'il n’v a point

• Ici de repos pour vous : • Surqile et ite, quia non habetis hic requiem Entrezunpeuaveemoi en raisonnement sur cette matière importante : ou plut.it entrez-y avec vous-mêmes ; et pendant que je parlerai , consultez votre expérience. Je laisse les grandes paroles, j'abandonne les grands mouvements de l’art oratoire , pour peser avec vous les choses froidement et de sens rassis.

Dans cette inconstance des choses humaines , et parmi tant de violentes agitations qui nous troublent ou qui nous menacent , celui-là me semble heureux qui peut avoir un refuge; et sans cela, chrétiens , nous sommes trop exposés aux attaques de la fortune pour pouvoir trouver du repos. Par exemple , vous vivez Ici dans In cour ; et sans entrer plus avant dans l'état de vos affaires , je veux croire que la vie vous y semble douce ; mais certes vous n'avez pas si fort oublié les tempêtes dout cette mer est si souvent agitée, que vous osiez vous lier tout ù fait À cette bonncc. Et c’est

• Iftbr. Xl, 10.

• Ibid.

' Ibid. IV. II.

• Mich. h , io.

DE TOUS LES SAINTS

pourquoi je ue vois point d'homme sensé qui ne se destine un lieu de retraite, qu'il regarde de loin comme un port dans lequel il se jettera , quand il sera poussé par les vents contraires. Mais cet asile que vous vous préparez contre la fortune, est encore de son ressort, et si loin que vous étendiez votre pré voyance, jamais vous n’égalerez ses bizarreries. Vous penserez vous être muni d'un côté, la ruine viendra de l’autre. Vous aurez tout assuré aux environs , l'édifice fondra tout à coup par le fondement. Si le fondement est solide, un coup de foudre viendra d'en haut qui renversera tout de fond en comble. Je veux dire simplement et sans figure , que les malheurs nous assaillent et nous pénètrent par trop d’endroits, pour pouvoir être prévus et arrêtés de toutes parts. Il n'y a rien sur la terre où nous mettions notre appui , enfants , omis , dignités , emplois , qui non-seulement ne puisse manquer, mais encore ne puisse nous tourner en une amertume infinie; et nous serions trop novices dans l'histoire de la vie humaine, si nous avions encore besoin qu’on nous prouvât cette vérité. Posons donc que ce qui peut arriver, ce que vous avez vu mille fols arriver aux autres , vous arrive aussi à vous-mêmes. Car sans doute, mes frères, vous n’avez point parmi vos titresde sauvegarde contre la fortune : vous n’avez ni de privilèges , ni d’exemptions contre les communes fuibles3cs. Faisons donc qu’il arrive que l’espérance de votre fortune, que votre bonheur, vos établissements soient troublés, renversés par quelque disgrâce imprévue , votre famille désolée par quelque mort désastreuse , votre santé ruinée par quelque cruelle maladie ; si vous n’avez quelque lieu d’abri où vous vous mettiez à couvert, vous essuierez tout du long la fureur des vents et de la tempête. Mais où trouverez-vous cet abri? Jetez les yeux de tous côtés ; le déluge a inondé toute la terre; les maux en couvrent toute la surface ; et vous ne trouverez pas même où mettre le pied. Il faut chercher donc le moyen de sortir de toute l’enceinte du monde.

Il est vrai qu'il y a une partie de nous-mêmes sur laquelle la fortune n’avait aucun droit ; notre esprit, notre raison, notre intelligence. Et c'est la faute que nous avons faite : ce qui était libre et indépendant , nous l’avons été engager daus les biens du monde; et par là nous l’avons soumis, comme tout le reste, aux prises de la fortune. Imprudents ! In nature même a enseigné aux animaux poursuivis, quand le corps est découvert, de cacher la tête : nous dont la partie principale était naturellement à couvert de toutes les insultes, nous In produisons toute au dehors , et nous exposons aux coups ce qui était inaccessible et invulnérable. Que reste-t-il donc maintenant, sinon

[ que démêlant du milieu du monde cette partie I immortelle, nous l'allions établir dans la cité sainte que Dieu nous a préparée?

l’eut-éirc que vous penserez que vous ne pouvez vous établir ou vous n'étes pas, et que je vous parle en vain de la terre et de la sûreté du port , pendant que s ous voguez au milieu des ondes. Eh quoi ! ne voyez-vous pas ce navire qui éloigné de son port , battu par les vents et par les Ilots, vogue dans une mer inconnue ? Si les tempêtes l'agitent, si les nuages couvrent le soleil; alors le sage pilote, craignant d'être emporté contre des écueils, commande qu'on jette l'ancre : et cette ancre fait trouver a son vaisseau In consistance parmi les flots , la terre au milieu des ondes, et une espèce de port assuré dans l'immensité et dans le tumulte de l'océan. Ainsi, dit le saint apôtre : « Je- . tez nu ciel votre espérance, laquelle sert A vo- . tre âme comme d'une ancre ferme et assurée : . Quant sicut anchoram habemus animtr tutam ac firmam '. Jetez cette ancre sacrée, dont les cordages ne rompent jamais , dans la bienheureuse terre des rivants ; et croyez qu'ayant trouvé un foud si solide elle servira de fondement assuré à votre vaisseau , jusqu'à ce qu’il arrive ou port.

Mais, messieurs, pour espérer il faut croire. Et c’est ce qu'on nous dit tous les jours. Donnezmoi la foi , et je quitte tout ; persuadez-moi de la vie future, et j'abandonne tout ce que j’aime pour une si belle espérance. Eli quoi ! homme , pouvezvous penser que tout soit corps et matière en vous? Quoi ! tout meurt , tout est enterré? Le cercueil vous égale aux bêtes , et il n’y a rien en vous qui soit au-dessus ? Je le vois bien , votre esprit est infatué de tant de belles sentences , écrites si éloquemment en prose et en vers, qu'un Montaigne, i je le nomme , vous a débitées ; qui préfèrent les animaux à l'homme , leur instinct à notre raison , leur nature simple , innocente et sans fard , c'est ainsi qu’on parle, à nos raffinements et à nos malices. Mais, dites-mni, subtil philosophe, qui vous riez si finement de l'homme qui s'imagine être quelque chose , compterez-vous encore pour rien de connaître Dieu? Connaître une première nature, adorer son éternllé, admirer sa toutepuissance , louer sa sagesse , s'abandonner à sa providence, obéir à sa volonté, n’est-ce rien qui nous distingue des bêtes? Tous les saints, dont nous honorons aujourd’hui la glorieuse mémoire, ont-ils vainement espéré en Dieu , et n'y a-t-il que les épicuriens brutaux et les sensuels qui aient connu droitement les devoirs de l'homme? Plutôt ne voyez-vous pas que si une partie de nousmêmes lient à la nature sensible, celle qui connaît et qui aime Dieu , qui conséquemment est

1 Hrbr. VI , 10

POUR LA FÊTE

semblable a lui , puisque lui-même se commit et [ s'aime, dépend nécessaircmmcnt des plus hauts j principes? Et doncl que les éléments nous rede- ' mandent tout ce qu'ils nous prêtent, pourvu que Dieu puisse aussi nous redemander cette <1 me qu'il a fnitc à sa ressemblance. Périssent toutes les pensées que nous avons données aux choses mortelles ; mais que ce qui était né capable de Dieu soit immortel comme lui. Par conséquent, homme sensuel , qui ne renoncez à la vie future que parce que vous craignez les justes supplices , n'espérez plus au néant ; non , non , n'y espérez plus : voulez-le, ne le voulez pas, votre éternité vous est assurée. Et certes il ne tient qu’à vous de la rendre heureuse : mais si vous refusez ce présent divin , une autre éternité vous attend ; et vous vous rendrez digne d'un mal éternel , pour avoir perdu volontairement un bien qui le pouvait être.

Entendez-vous ces vérités? Qu'nvez-vous à leur opposer? Les croyez-vous à l'épreuve de vos frivoles raisonnements et de vos fausses railleries? Murmurez et raillez tant qu’il vous plaira; le Tout-Puissant a ses règles qui ne. changeront ni pour vos murmures ni pour vos bons mots ; et il saura bien vous faire sentir, quand il lui plaira, ce que vous refusez maintenant de croire. Allez , courez-en les risques , montrez-vous brave et intrépide, en hasardant tous les jours votre éternité. Ah ! plutôt, chrétiens, craignez de tomber en ses mains terribles. Remédiez aux désordres de cette conscience gangrenée. Pécheurs , il y a déjà trop longtemps que • l'enflure de vos plaies est sans li- « gatures, que vos blessures invétérées n’ont été • frottées d’aucun baume : » Vulnus et livor, et plaça tumens , non est circumliyata , ncc c«rata medieamine , neque fota oteo'. Cherchez un médecin qui vous traite ; cherchez un confesseur qui vous lie par une discipline salutaire : que scs conseils soient votre huile : que la grâce du sacrement soit un baume bénin sur vos plaies. Ou si vous vous êtes approchés de Dieu , si vous avez fait penitence dans une si grande solennité ; allez donc désormais et ne péchez plus. Quoi I ne voulez-vous rien espérer que dans cette vie ? Ah 1 ce n’est point la raison , c’est le dépit et le désespoir qui inspirent de telles pensées. S’il était ainsi, chrétiens , si toutes nos espérances étaient renfermées dans ce siècle, on aurait quelque raison de penser que les animaux l'emportent sur nous. iNos maladies, nos inimitiés, nos chagrins, nos ambitieuses folies, nos tristes et malheureuses prévoyances qui avancent les maux, bien loin d’en empêcher le cours , mettraient nos misères dans le comble. Éveillez-vous donc, ô enfants d’Adam;

mais plutôt éveillez-vous, ô enfants de Dieu, et songez au lieu de votre origine.

Sine, celui-là serait haï de Dieu et des hommes, qui ne souhaiterait pas votre gloire même en cette vie, et qui refuserait d’y concourir de toutes scs forces par ses iideles services. Mais certes je trahirais Votre Majesté, et je lui serais infidèle, si je bornais mes souhaits pour elle dans celte vie périssable. Vivez doue toujours heureux , toujours fortuné, victorieux de vos ennemis, pere de vos peuples : mais vivez toujours bon , toujours juste, toujours humble et toujours pieux , toujours attaché à la religion , et protecteur de l'Eglise. Ainsi nous vous verrons toujours ni) , toujours auguste, toujours couronné, et en ce monde, et eu l'autre. Et c’est la félicité que je vous souliaite, avec le I’ére, le Fils, et le Saint- Esprit.

QUATRIÈME SERMON

POUR LA FKTK

DE TOUS LES SAINTS1

L» désirs dp* natures Intelligentes pour la félicité. I^rur* erreurs à cet egard. Ou s* trouve In véritable félicité; en quoi «•Ile- consiste, quel* sont Ica iwm-ns pour y parvenir; quelle est In voie qui y conduit.

, Ut !»it iJeus oninia in omnibus.

Dieu sera tout eu tous. I. Cor. xx, 28.

Le Roi-prophète fait une demande dans le psaume trente-troisième , à laquelle vous jugerez avec moi qu’il est aisé de répondre. ■ Qui est . l’homme qui désire la vie et souhaite de voir des « jours heureux? ■ Quis est homo qui rult vilain, ( lilijit dies videre bonos ■ ? A cela toute la nature, si elle était animée, répondrait d'une même voix, que toutes les créatures voudraient être heureuses. Mais surtout les natures intelligentes n’ont de volonté ni de désir que pour leur félicité ; et si je vous demande aujourd’hui si vous voulez être heureux , quoique vos bouches sc taisent j'entendrai le cri secret de vos cœurs qui me diront, d’un commun accord , que sans doute vous le désirez, et ne désirez autre chose. 1 1 est vrai que les hommes sc représentent la félicité sous des formes différentes : les uns la recherchent et la poursuivent sous le nom de plaisir, d'autres sous celui d'abondance et de richesses, d’autres sous celui de repos, ou de liberté, ou de gloire; d'autres sous celui de vertu. Mais enfin tous la rechcr-

1 O sermon est imparfait, il manque plusieurs feuilleta dam Pori^inal ; nous mettons des point* , qui avertissent des lacunes qui s*v trouvent. ( Êêil. de ite/oris. j

1 Pt. \ XVIII , 12.

DE TOUS LES SAINTS

chcnt , et le Barbare et le Grec , et le» nations sauvages et les nations polies et civilisées, et celui qui se repose dans sa maison , et celui qui travaille à la campagne , et celui qui traverse les mers, et eclul qui demeure sur la terre. Nous voulons tous être heureux , et II n'y a rien en nous ni de plus intime ni de plus fort, ni de plus naturel que ce désir.

Ajoutons-y, s’il vous plaît, messieurs, qu’il n'y a rien aussi de plus raisonnable. Car qu’y a-t-il de meilleur que de souhaiter le bien, c'est-à-dire la félicité? Vous donc, 6 mortels qui la recherches , vous recherche* une bonne chose ; prenez garde seulement que vous ue la recherchiez où elle n'est pas. Vous la cherchez sur la terre , et ce n'est pas là qu'elle est établie , ni que l'on trouve ces jours heureux dont nous a parlé le divin Psalmistc. En effet , ces beaux jours , ces jours heureux, ou les hommes toujours inquiets les imaginent du temps de leurs pères , ou ils les espèrent pour leurs descendants ; jamais ils ne pensent les avoir trouvés, ou les goûter pour euxmêmes. Vnoité, erreur et inquiétude de l'esprit humuiu ! Mais peut-être que nos neveux regretteront la félicité de nos jours avec In même erreur qui nous fait regretter le temps de nos devanciers : et je veux dire en un mot, messieurs que nous pouvons ou imaginer des jours heureux, ou les espérer, ou les feindre ; mais que nous ne pouvons jamais les posséder sur la terre.

Songez , ô enfants d'Adam , au paradis de délices , d’où vous avez été bannis par votre désobéissance : là se passaient les jours heureux. Mais songez, A enfants de Jésus-Christ, à ce nouveau paradis dont son sang nous n ouvert le passage : c'est là que vous verrez les beaux jours. Ce sont ici les jours de misères, les jours de sueurs et de travaux, les Jours de gémissements et de pénitence, auxquels nous pouvons appliquer ces paroles du prophète Isaïe : Popule meus, qui te beatum dicunt, ipsi te decipiunt * : « Mon peu- . « pie, ceux qui te disent heureux, t'abusent et ■ renversent toute ta conduite. - Et encore :

« Ceux qui font croire à ce peuple qu'il est heu- « reux , sont des trompeurs ; et ceux dont on vous « vante la félicité sont précipités dans l'erreur : ■ Et erunt qui bcatificant populum istum seiluccntes et qui beatificantur, pnecipituti \

Donc, mes frères, où se trouve la félicité et la véritable vie, sinon dans la terre des vivants? Qui sont les hommes heureux , sinon ceux qui sont avec Dieu, dont nous célébrons aujourd'hui la fête? Ceux-là voient de beaux jours, parce que Dieu est la lumière qui les éclaire. Ceux-là vivent dans l'abondance , parce que Dieu est le

trésor qui les enrichit. Ceux-là enfin sont heureux, parce que Dieu est le bien qui le contente, et que lui seul est tout à tous selon les paroles de mon texte, omnin in omnibus.

Saint Augustin explique ces mots de l'Apûtre par une excellente paraphrase : Commune spccf acutum erit omnibus Deus, corn m une gnudium erit omnibus Deus , eommunis pax erit omnibus Deus ' : • Dieu , dit-il , tiendra lieu de tout

• aux bienheureux ; il sera leur commun specta-

• cle , ils le verront ; il sera leur commune joie ,

• Ils en jouiront; il sera leur paix, ils le possé- » deront à jamais sans inquiétude et sans trou-

• ble. * De sorte qu'ils seront véritablement heureux, parce qu’ils auront dans cette vision le plus noble exercice de leur esprit , dans cette jouissance la joie parfaite de leur coeur, dans cette paix l'affermissement immuable de leur repos. C’est cc que nous a dit saint Augustin.... Écoutez l'apôtre saint Jean : Ditectissimi , mine filii Dei sumus, et nondum npparuit quid cri mus ’ : " Mes bien-aimés, nous sommes enfants de Dieu, ■ et ce que nous devons être un jour ne parait « pas encore » Ainsi cc n'est pas le temps d'en discourir. « Tout ce que nous savons, c'est que

• quand notre gloire paraîtra, rions lui serons « semblables , parce que nous le verrons tel qu'il « est : » Scimus quonium cùm appartient, similes ei criions, quoniam viilebimus cum sicuti est. Comme un nuage que le soleil perce de ses rayons devient tout lumineux, tout éclatant, vous y voyez un or, un brillant ; ainsi notre àme exposée à Dieu , à mesure qu'elle le pénètre, elle en est aussi pénétrée, et nous devenons dieux en regardant attentivement la Divinité : Deus diis unitus, dit saint Grégoire de Nazianzc 3; un Dieu uni à des dieux. Yidebitur Deus dcorum in Sion 4 : • Le Dieu des dieux sera vu en Sion. > Dieu , mais Dieu des dieux , parce qu'il les fera des dieux par la claire vue do sa face. - 5 Lors-

* En.tr. IM Pull. LXXX1V, n- 10, I. IV, Col. 81)7.

* I. Joan. lu, s.

1 Oral. XII, I. I, p. 374. Epist. LXUI, I. 1, p. 63b.

4 Pial. LXXXU1, 7.

1 Fort!» tels menlia et vrarta, cùm milita vrm cl ineommulabiüa errta railone eodipexertl . ilirlicit ae tu ipsarn veritalrm qua euneta mouslrantur, eique liihierrna lanquam otilivbdtiir criera, e< lu llla alinul omnibus frullur *.... Ile loto mundo ad se ma venta, qui diligimt ram, ouinibu- proxlma est , umnibuv eempitenui : npllo loai ral , nusqunm dvrsl : loris edmooi't, tntus doccl; cernentra se commutât omnes in meliiu, li nullo In drlrriua rommuUlur : iiullue de Ilia Judlrat, nullus Rlne il).1* Judicnl beue **.... Mentes noetne aiiquando ram plus vuU-nl, aliquandn minus, et ex hoc talentur se esse niutahllvs, cum ilia in se uianeua nrc proüciat cum plus a nobii vldelur, nrc dciieial cum minus, acd iub*gra ri incorrupta , et conimos lfl'1 i iief! luminr , et aversos punlal cadiale.

1 h. ni, 13.

1 Ibid. IX , IS.

JUntsCKT. — T. II.

* S. lue. lit Mb Arh. Ilb. u.n- sa. 1. 1, col um. •• Ibtd. IV* w.

••• Ibid, n" ai. fol. «eâ

no

POUR r,A FtTK

' 'R'® l vif et pénétrant de Mme n déeouvert

• d une manière certaine plusieurs choses vraies

* et invariables , alors elle se porte de tout son » iwiils sur la vérité même, par laquelle tout lui “ cs* m°ntré; et s’y fixant, elle laisse tout le reste

* nomme dans l’oubli, pour jouir dans la vérité

• seule de toutes choses a la fois. La vérité est pro-

■ che de tous ceux qui du monde entier se conver- " tissent à elle par un amour sincère ; elle est éter- " nelle pour tous ; sans être dans aucun lieu , elle “ n’est jamais absente. Elle avertit au dehors, elle

* enseigne au dedans. Elle change en mieux tous " c<tux qui la voient, et ne peut être changée en mal " par ceux qui l’upprochent. Personne ne la juge, » personne ne juge bien sans elle. Nos esprits la « voient tantôt plus, tantôt moins ; et de là même " s’avouent muables , puisque la vérité dcmrnrant « en soi-méme toujours immuable, ne gagne rien

* quand nous la voyons davantage , et ne perd ” rien quand nous l'apercevons moins. Mais ton*

■ jours entière et inaltérable, elle réjouit par sa

■ lumière ceux qui se tournent vers elle, et punit

■ par l'aveuglement ceux qui lui tournent le

• dos. »

Rien de plus harmonieux que la vérité : nulle mélodie plus douce , nul parfum plus ngréable , non [pour] ceux qui voient la superficie....

Qui ne désire pas? qui ne gémit pas?qui ne soupire pas dans cette vie? Toute la nature est dans l'indigence? Gloire, puissance, richesses, abondance, noms superbes et magnifiques, choses vaincs et stériles. Les biens que le monde donne accroissent certains désirs et en poussent d’autres , semblables à ces viandes creuses et légères qui, pour n’avoir que du vent et non du suc nt de la substance , enflent et ne nourrissent pas, et amusent la faim plutôt quelles ne la contentent. Les grandes fortunes ont des besoins que les médiocres ne connaissent pas. Cette avidité de nouveaux plaisirs, de nouvelles Inventions, marque de la pauvreté intérieure de l'âme. L'ambition compte pour rien tout ce qu'elle tient. Ne vous laissez pas ébouir à ces apparences : ce qul est richement couvert par le dehors n’est pas toujours rempli au dedans, et souvent ce qui semble regorger est vide.

Voulez-vous entendre la plénitude de la joie ('es saints? Alléluia, Amen, Louange à Dieu. Ils ne prient plus, ils ne gémissent plus : In palrid nultux orandi locus, sedtantùm laudandi ; quia ni/iil dccsl : quod hic creditur, ibi videtur; quod hic petitur, ibi uccipitur ‘ : » Dans la patrie il n’y

• plus lieu à la prière, mais seulement à la - louange , parce qu'on n'y manque de rien : ce « qu'on croit ici, là on le voit; ce qu'ou demande

• 5. Aug. Serra, eux, p° •

I «loi, IA on le reçoit. * La erratum ne soupire j plus et n’est plus dans les douleurs de l’enfante* ment. Elle ne dit plus : « Malheureux homme que i " Jc su*s * Qui me délivrera de ce corps de mort • ? « | Elle loue, elle triomphe, elle rend grâces. Amen, ( Est verum : fota actionostra, Amen et Alléluia ; erit* : * Amen, Cela est vrai : toute notre ac- « tion sera un Amen, un Alléluia.

« 5 Mais n’allez pas vous attrister en considé- « rant ces choses d’une manière toute chamelle, « et ne dites pas ici que si quelqu’un entreprenait, « étant debout, de répéter toujours Amen, Aile - « luia, il serait bientôt consumé d’ennui , et

* s’endormirait enfin tout en répétant ces paro-

* les. Cet Amen, cet Alléluia ne seront point " exprimés par des sons qui passent, mais par les « sentiments de l’âme embrasée d’amour. Car que

* signifie cet Amen? que veut dire cet Alléluia? IX Amen, Il est vrai; Alléluia, Louez Dieu. Dieu

* est vérité, immuable, qui ne connaît ni dé-

* ni progrès, ni déchet, ni accroissement, « ni le moindre attrait pour la fausseté : éter- « nelle et stable, elle demeure toujours incorrup- « Ühle. Ainsi nous dirons effectivement Amen, « mais avec une satiété insatiable : avec satiété, « parce que nous serons dans une parfaite abon- « dance; maisavec une satiété toujours insatiable « si l’on peut parler ainsi , parce que ce bien , tou-

j * jours satisfaisant , produira en nous un plaisir

* toujours nouveau. Autant doue que vous serez « insatiablement rassasié de la vérité, autant di- « rez-vous par cette insatiable vérité : Amen, Il

* est vrai. Reposez-vous et voyez : ce sera un sab- « bat continuel. Et telle sera la vie des saints,

* telle l’action de leur paisible inaction. Là il y « aurauue grande stabilité, et l'immortalité même « de notre corps sera attachée à la contemplation

1 Rom. VU , 24.

* 5. Aug. Serra, ccclxii, n* 2b, t. v, col. l«3b et I«M.

1 Sed noble ilrrum c.iruali cogitât lotie contristari, quia si forte aliquis vestrùm ateieril ot dit erit quolkll* Amen et Alléluia, fcrdio marccscetel in Ipsis vocibusdormiUbiL... Non bonis Iranscuntlbus (lier raus Amen , Alléluia , sed affectu animl. Quld est enim Amen ? quid Alléluia? Amen , Est verum ; Alléluia, Laudate Deum.... Deus veritas est, incommulabiUs, sine defectu, sine provectu, sine detriraenta, sine augmenta, sine alicujint faUitalb Inclination»*, perpétua et stobllis , et semper iucorruptibilis manen».... Amen u tique dlremus, sed Insallabili saUetale. Quia mi m non décrit aliquid, ideo salifias : quia vero illud quod non décrit semper delectabit , ideo qurvdarn , si dki potest , insaUabilis satii’tas erit Qu. un ergo insaliabiliter satiaberis vrritate, tain insatiabill vo ri ta te diccs": Amen •.... Vacateet vldete.... sabbat uin perpetuum **.... Ht turc erit % lia sanctorurn , turc actlo quielorum ***.... StabillUs ibi magna erit, et ipsa immortaU* tas corporis nostri jam suspéndelur In oonteraplatione Del.... r»oli titnrre ne non possls semper laudare quem semper potcrls amarc

• S. Aug. Serra, ccclxii, n. *», ubi tuprà.

•• Ibiil. n. n.

Ihirt. n. 10. rot. IIST.

'•*' In Ptol lxxxih.d. i, t rv. col. mi.

DE TOUS LES SAINTS

• de notre Dieu. Ne craignez donc pas de ne pou-

• voir toujours louer celui que vous pourrez tou-

• jours aimer. » .

* ■ Quand on dit que tout le reste nous sera - désormais soustrait , et que Dieu fera le sujet

• continuel de notre délectation , l'Ame, accou-

• tumée à se délecter dans la multiplicité des

• objets , se trouve comme angoissée. Cette Ame

• chamelle, attachée à la chair, dont les ailes en- > gluées par ses mauvaises cupidités l'empêchent « de voler vers Dieu, se dit : De quoi jouirai-je . quand je ne mangerai , ne boirai , ni ne vivrai

• plus avec ma femme? quel plaisir me restera-t- « il alors? C’est la maladie et non la santé qui vous i fait goàter ce plaisir imaginaire. Les malades « sont sujets A certaines envies : Ils brûlent d'ar-

• deur pour une telle eau, ou pour un fruit de telle

• espèce, et les souhaitent si passionnément qu’ils ■ s’imaginent devoir jouir de l'objet de leur désir.

• La santé revient et ces appétits s'évanouissent.

• I.o malade commence d'avoir du dégoût pour

• les choses qui lui causaient un appétit si immo-

• déré , parce que ce n’était pas lui , mais la fiè-

• vro , mais la maladie qui cherchait ces choses.

• Or, comme il y a beaucoup de désirs de malades « que la santé dissipe, ainsi l'immortalité enlève « toutes les cupidités , parce que notre santé con- « sistc dans l'Immortalité. L’espérance nous al-

• laite , nous nourrit , nous fortifie. *

Les esprits inquiets n'entendent pas cette joie : « Ce peuple inquietqui veut toujours être en mou- « vement et ne sait point se reposer ne plait point « au Seigneur : » Hœc dicit Dominus populo qui dilexit movere pedet suos , et non quievit , et Domino non placuil ' : ■ Goûtez et voyez. Restez - en repos et voyez : > Gustate et videte. Vocale et videte s. Ils ne connaissent point d'action sans

1 Qoando dlcltur quod ratera subtrahuntur et solu* Doua erlt quo delectrmur, quasi angustAtur anima quas coosuevlt multts ddectarl, ai dicit sibi anima caroalts, carnl ad die b , vlsco mal arum cupidilatum involutas promu h abêti* ne volet ad Deutn , dtcil tibi : Quld mihi erit ubf non manducaho , ubi non blbam, ubt mm uxorr non dormiam? quale gaudium rolhi tune erit? Hoc gaudium tuum de irgrüodine est, non de MnltaU*..... Sunt quirdara «grotanHum drsiderta * ardent desiderk) aut alicuju* fond» aut allcujus pomi, et aie ardent ut exialiment quia.... firul debeant deaideriis «lia. Venit sanita* , et périt cuptditas : quod desiderahat , faMtdit ; quia boe io illo febria quæ rebat.... Cùm raulta tint jEgrotanliuindesklerU qua* i«ta aanitas toilit licomnia lollit ImmorUlitaâ , quia&anitaa nos Ira Lmmorlalitaa est*.

Spes lactat nos, nulril nos , confirmai nos.

Bossuet avait placé dans son manuscrit ces textes latins , dan* Tordre où nous les rangeons ici. Celait autant de matériaux qui devaient servir à compléter son discours : ils nous ont paru mériter d’étre ici donnés de suile, pour mieux faire sentir le dessein de l'auteur, qui en avait lut-même mis eu français quelques phrases , que nous avons eu soin de conserver flans notre traduction. (Edit, de Défori» )

* Jcrrm. xrr, io.

* Ptal. XXXllI'Bl XLV, 10.

* y Âug. Senn CRUI. n. T, col. nui et nui.

agitation , et ne croient pas s’exercer s'ils no sc tourmentent : Vocale et videte : - Restez en repos « et voyez. ■ Action paisible et tranquille. Voulezvous , mes frères , que je vous en donne quelque idée ? Souffrez que je vous fasse réfléchir encore une fois sur l’action qui vous occupe dans cette église.

Vous m’écoutez , ou plutôt vous écoutez Dieu qui vous parle par ma bouche. Car je ne pnis parler qu'aux oreilles ; et c’est dans le cœur que vous êtes attentifs , où ma parole n'est pas capable de pénétrer. Je ne sais si cette parole a eu la grAce de réveiller an dedansde vous cette attention secrète à la vérité qui vous parle au cœur ? je l’espère , je le conjecture. J'ai vu , ce me semble , vos yeux et vos regards attentifs ; je vous al vus arrêtés et suspendus , avides de la vérité et de la parole de vie. Vous a-t-elle délectés? vous a-t-elle fait oublier pour un temps les embarras des affaires, les soins empressés de votre maison, la recherche trop ardente des vains divertissements? Il me le semble, mes frères, vous étiez doucement occupés de la suavité de la parole. Qu'avez-voas vu? qu'avez-vous goûté? quel plaisir secret a touché vos cœurs? Ce n'est point le son de ma voix qui a été capable de vous délecter. Faible instrument de l'esprit de Dieu ; discours fade et insipide, éloquence sans force et sans agrément ; c'est ce qu'on peut par soi-même. Ce qui vous a nourris , ce qui vous a plu , ce qui vous a délectés , c'est la vue de la vérité.

Ainsi Marie , sœur de Marthe , était attentive aux pieds de Jésus et écoutait sa parole. Ne vous étonnez pas de cette comparaison. Car encore que noos ne soyons que des hommes mortels et pécheurs , c’est cette même parole que nous vous prêchons. Ainsi elle s'occupait du seul nécessaire, et prenait pour soi la meilleure part qui ne pouvait lui être ôtée. Qu'est-ce A dire qui ne peut lui être ûtée? Les troubles passent , les affaires passent , les plaisirs passent , la vérité demeure toujours et n’est jamais ôtée A l'Ame qui s'y attache ; elle la croit en cette vie , elle la voit en l’autre ; en cette vie et en l'autre elle la goûte , elle en fait son plaisir et sa vie. Mais si cette vérité nous délecte quand elle nous est exprimée par des sons qui passent, combien nous ravira-t-elle quand elle nous parlera de sa propre voix éternellement permanente ! Ombres , énigmes , imperfection [ici bas]. Quelle sera notre vie lorsque nous la verrons à découvert I Ici nous proférons plusieurs paroles , et nous ne pouvons égaler même la simplicité de nos idées : nous parlons beaucoup et disons peu. Combien donc sommes-nous éloignés de la grandeur de l’objet que nos idées représentent d'une manière si basse et si ravalée! Et toutefois cctle

POl) K LA FÊTE

expression telle quelle de la vérité [nous plaît). Iji une seule parole déeoux rira tout : Semel lucutus est Deux ■ : « Dieu a parlé uue. fois , » et il a tout dit. Il a parlé une fois , et en parlant il a engendré son Verbe , sa parole , son Fils en un mot. C'est en ce Verbe que nous verrons tout ; c'est en cette parole que toute vérité sera ramassée. Et nous ne concevons pas une telle joie ? Yacate et videte : ■ Reste/, en repos et voyez ; » sortez de l'empressement et du trouble , quittez les soins turbulents. Ecoutez la vérité et la parole: Gustale et videte : Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux , et vous concevrez ce ravissement, ce triomphe , cette joie infinie , intime , de la Jérusalem céleste.

Mats , mes frères , pour parvenir A ce repos il ne nous faut donner aucun repos. .Nul travail quand nous serons au lieu de repos ; nul repos tant que nous serons nu lieu de travail. Pour être chrétien , il faut sentir qu’on est voyageur ; et celuilà ne le connaît pas qui ne court point sans relâche a sa bienheureuse patrie. Écoutez un beau mot de saint Augustin : Qui non gémit peregrinus, non gaudr bit civis ' : * Celui qui ne gémit pas

• comme voyageur ne se réjouira pas comme ci- « toyen. - Il ne sera jamais habitant du ciel, parce qu’il séjourne trop vulontiers sur la terre : et s'arrêtant où il faut marcher, il n'arrivera pas ou il faut parvenir.

Mes frères, nous ne sommes pas encore parvenus , comme dit le saint apôtre 5 ; notre consolation , c'est que nous sommes sur la voie, Jcsus- Clirist est « la voie , la vérité et la vie *. • Ccsl à lui qu'il faut tendre ctc’cst par lui qu'il faut avancer. Mais, mes frères, dit suint Augustin , ■ cette » voie veut des hommes qui marchent : » 17a ista ambulantes qua nt ; c'est-a-dire, des hommes qui ne sc reposent jamais , qui ne cessent jamais d’avancer ; en un mot , des hommes généreux et infatigables : Via ista ambulantes quirrit. Tria sunt généra hominum gute oiht, rémanente m , rétro redeuntem , aberruntem i : Écoutez : « Elle - ne peut soufTrir trois sortes d'hommes : ceux qui ■ s'égarent, ceux qui retournent, ceux qui s’ar-

• rétent : * ceux qui sc détournent , ceux qui s'égarent , ceux qui sortent entièrement de lu voie ; ceux qui suis ent leurs passions insensées , et qui sc précipitent aux péchés damnables.

Je n'entreprends pas de vous dire tous les égarements et tous les détours; mais je vous veux donner une marque pour reconnaître la voie, la marque de l'Évangile , celle que le Sauveur nous

' Pial. vu. II.

» In Psat. CM.VIII , n* 4, t. IY, col. ï«76.

4 Philip. III, 12.

* Joan. *IV, «.

• Strnt dt Cantic. Nova, 11* 4,1- VI > col. 693.

a enseignée. Marchez-vous dans une voie large, dans une vole spacieuse ; y mnrehe-t-on bien aise, y ninrche-t-on avec la troupe et la multitude, avec le grand monde , etc. : ce n'est pas la voie de votre patrie. Vous n'êtcs pas sur la voie , c’est la voie de perdition ; le chemin de votre patrie est nn sentier étroit et serré. Le train et l'équipage embarrassent dans cette voie, Je veux dire l’abondance, la commodité. Les vastes désirs du monde ne trouvent pas de quoi s’y étendre. les épines qui l'env ironnent se prennent à nos habits et nons arrêtent. Tous les jours il nous en coûte quelque chose , tantôt un désir, tantôt un autre ; comme dans un chemin difficile le train diminue toujours ; et tous les jours dans un sentier si serré , il faut laisser quelque partie de notre suite , c'està-dire quelqu’un de nos vices , quelqu'une de nos passions, tant qu'enfin nous demeurions seuls, nus et dépouillés, non-seulement de nos biens, mais de nous-mêmes. C’est Jésus-Christ , c’est l'Évangile [qui nous le disent]. Qui de nous [refusera de le croire]? Tous les jours plus à l’étroit...

Ceux qui retournent en arrière , ils sont sur la voie , mais ils reculent plutôt que d'avancer. Entendons et pénétrons : vous avez embrassé la perfection, vous avez choisi la retraite, vous vous êtes consacré à Dieu d'une façon particulière, vous avez banni les pompes du monde , vous avez appréhendé de plaire trop. Vous avez recherché les véritables ornements d une femme chrétienne, c’est-à-dire la retenue et la modestie, retranchant les vunités et le superflu. La prière, la prédication, les saintes lectures ont fait votre exercice le plus ordinaire. Vous vous lassez dans cette vie : vous ne sortez pas de la voie , vous ne vous précipitez pas aux péchés damnables , mais vous faites néanmoins un pas en arrière. Vous prêtez de nouveaux l'oreille aux dangereuses flatteries du monde ; vous rentrez dans scs joies , dans scs jeux , et dans son commerce ; vous prodiguez le temps que vous ménagiez ; vous ôtez à la piété ses meilleures heures. SI vous ne quittez pas votre modestie , vous voulez du moins qu'elle plaise , et vous ajoutez quelque chose à cette simplicité qui vous parait trop sauvage. Ah I cette voix intérieure du Saint-Esprit qui vous poussait dans le désert avec Jésus-Christ, c’est-à-dire, à la solitude et è la vie retirée, vous la laissez étourdir par le bruit du monde , par son tumulte , par scs embarras : vous n’êtcs pas propre au royaume de Dieu. ■ Celui-la n'y est pas propre , dit le Fils . de Dieu , qui ayant mis la main à la charrue ■ regarde derrière'. « Il ne dit pas qui retourne, mais qui regarde en arrière. Ce ne sont pas seule-

> lue. iv, m.

DE TOUS LES SAINTS

tst

ment les pas , mais les regards mêmes qu’il veut retenir : tant il demande d'attention, d'exactitude , de persévérance. Songez à la femme de Lot et au châtiment terrible que Dieu exerça sur elle', pour avoir seulement retourné les yeux du côté de la corruption quelle avait quittée. Vous faites injure au Saint-Esprit et à la vocation divine , à cet esprit généreux qui ne soit point se relâcher ni se ralentir : vous ramollissez sa force , vous retardez sa divine et impétueuse ardeur ; et par une juste punition il vous abandonnera à votre faiblesse. Vous aviez si bien commencé! Vous vous repeutez d'avoir bien fait : vous faites pénitence de vos bonnes oeuvres , pénitence qui réjouit non l'Église, mais le monde ; non les anges, mais les dénions.

Mois il y en a encore d'autres : clic ne souffre pas même ceux qui s'arrêtent, ceux qui disent : J’en ai assez fait, Je n’al qu’a m'entretenir dans ma manière de vie : je ne veux pas aspirer à une plus haute perfection , je la laisse aux religieux : pour moi , je me contente de ce qui est absolument nécessaire pour le salut éternel. Nouvelle espèce de fuite et de retraite : car pour arriver à cette montagne, â cette sainte Sion, dont le chemin est si roide et si droit , si l’on ne s'efforce pour monter toujours , la pente nous emporte et notre propre poids nous précipite. Tellement que , dans la voie du salut, si l’on ne court, on retombe; si on languit , on meurt bientôt ; si on ne fait tout , on ne fait rien : cnlln marcher lentement, c'est rendre la chute Infaillible.

Ne menez pas une vie moitié sainte et moitié profane, moitié chrétienne et moitié mondaine, ou plutôt toute mondaine et toute profane; parce qu'elle n’est qu’à demi chrétienne et â demi sainte. Que vois-je dans ce monde de ces vies mêlées 1 On fait profession de piété , et on aime encore les pompes du monde. On est des œuvres de charité , et on abandonne son cœur à l’ambition. « La * loi est déchirée , et le jugement ne vient pas à sa perfection : » Lncerata est lex, et no n penvnil ad Jinem judicium *. La loi est déchirée , l’Évangile, le christianisme n'est en nos mœurs qu'à demi ; et nous cousons à cette pourpre royale un vieux lambeau de mondanité. Nous réformons quelque chose dans notre vie ; nous condamnons le monde dans une partie de sa cause ; et il devait la perdre en tout point , parce qu'il n'y en a jamais eu de plus déplorée. Ce peu que nous lui laissons marque la pente du cœur.

Écoutez donc l'Évangile : Contcndite ’. « Ef- ■ forcez-vous. • En quelque état[quevoussoyczj,

* fin. xi. se.

’ Unb. 1, 1.

1 Lue. ml, Si

" faites effort, » contcndite. Si pour avancer à la perfection, combien plus pour sortir du crime? Marchez par la voie des saiuts : ils ne sont pas tous au même degré ; mais tous l ont pratiqué ] le même Évangile. « Il y a plusieurs demeures dans

■ la maison de mon Père ' , * mais il n’y a qu’une même voie pour y parvenir, qui est la voie de la croix, c’est-à-dire la voie de la pénitence. Si cependant Dieu vous frappe, etc., ne vous laissez pas abattre. ■ Ne craignez pas, petit trou- • peau : » fliotite timcrc, pusillus grex'. Il vous corrige, il vous châtie; cc n'est pas là ce qu’il faut craindre : flic timeas Jtagellnri, sed exhaeredari 3: « Neeraignczpasque votre Père vouschâ-

■ tic : craignez qu'il ne vous déshérite. » En perdant votre héritage, vous perdrez tout; car vous le perdrez lui-même. Et ne vous plaignez pas qu'il vous refuse tant de biens qu'il accorde aux autres. Si vous voulez qu'il vous exauce toujours , ne lui demandez rien de médiocre, rien moins que lui-même , « rien de petit au grand : » A magno parva * : son trône , sa gloire , sa vérité , etc.

FRAGMENT

D'US DISCOURS SUR LE Utile SUJET,

Où, à l'occasion île la solennité des bienheureux , il est parlé des fidèles qui achèvent de se purifier dans le purgatoire. Comment leur sainteté est-elle continuée!

Puisque l'Église unit de si près la solennité des bienheureux qui jouissent de Dieu dans le ciel , et la mémoire des fidèles qui , étant morts en Notre-Seigneur sans avoir encore obtenu la parfaite rémission de leurs fautes, en achèvent le payement dans le purgatoire ; je ne les séparerai pas par ce discours , et je vous représenterai en peu de paroles quel est l'état où ils so trouvent. Je l’ai déjà dit en deux mots , lorsque je vous ai prêché que leur sainteté était confirmée , quoique non consommée encore. Mais encore que ces deux paroles vous décrivent parfaitement l'état des âmes dans le purgatoire , peut-être ne le comprendriez-vous pas assez , si je vous en proposais uuc plus ample explication.

Disons donc, messieurs , avant toutes choses , ce que veut dire cette sainteté que nous appelons confirmée : et afin de l’entendre sans peine , posez pour fondement cette vérité, qu'il y a uue différence notable entre la mort considérée selon la nature, et la mort considérée et envisagée selon les connaissances que la foi nous donne. La mort considérée selon la nature , c’est la destruc-

1 Joan. xiv, J.

1 Luc. XH , 3-2.

* S Jtttj. in Ptul. LXXXTHf. Srrm. n , n* 2, I. iv, col 918.

• S. G/Vÿ. JV *Z. F.ft. CVI, (. I, p M9, Mil. !8W.

SUR LA RESURRECTION DERNIÈRE

(ion totale et dernière de tout ce qui s'est passé dans la vie : In ilia die peribunt omncs cogitationes eorurn • , • En ce jour-là toutes leurs « pensées périrent. * [Le Psalmlste] regardait la mort selon la nRure ; mais si nous la considérons d'une autre manière , c'est-à-dire selon les lumières dont la foi éclaire nos entendements, nous trouverons , chrétiens , que la mort , au lieu d'être la destruction de ce qui s'est passé dans la vie, en est plutôt la confirmation et la ratification dernière. C’est pourquoi le Sauveur' a dit : libi cccidcrU arbor, ibi erit 3 : * Où l'arbre sera tombé,

. il y demeura pour toujours. » C’est-à-dire , tant que l'homme est en cette vie, la malice la plus obstinée peut être changée par la pénitence, la sainteté la plus pure peut être abattue par la convoitise. Gémisses , fidèles serviteurs de Dieu , de vous voir en ce lieu de tentations , où votre persévérance est toujours douteuse , à cause des combats continuels où elle est exposée à tous moments.

Mais quand est-ce que vous serez fermes et éternellement Immuables dans le bien que vous aurez choisi? Ce sera lorsque la mort sera venue confirmer et ratifier pour jamais le choix que vous avez fait sur la terre decette meilleure part qui ne vous sera plus ôtée : grand privilège de la mort qui nous affermit dans le bien , et qui nous y rend immuables. Que si vous voulez savoir, chrétiens, d’où lui vient cette belle prérogative, je vous le dirai en un mot par une excellente doctrine de la divine Épitre aux Hébreux. Saint Paul nous y enseigne, mes frères, que la nouvelle alliance que Jésus-Christ a contractée avec nous, n'a été confirmée et ratifiée que par sa mort à la croix4. Et cela pour quelle raison? C'est à cause , dit ce grand apôtre, que cette mort est un testament : fiovum testamcnlum \ Or, nous savons par expérience que le testament n'a de force qu'après la mort du testateur : mais quand il a rendu l'esprit, aussi le testament est invariable : on n’y peut ni ôter ni diminuer : Piano delrahil6 aut supeçpnlinat L Et c’est pour cela , chrétiens , que notre Sauveur nous apprend luimême qu’il scelle son testament par son sang : Novum testamcnlum in mco sanguine’. Jésus- Christ fait son testament ; il nous laisse le ciel pour notre héritage, il nous laisse la grâce et la rémission des péchés ; bien plus , il se donne lui-même.

' Piaf. CXLV, 3.

» Cc*t l'Ertiéslnsle qui dit ce que Bossuet attribue au Sauveur. (Edit. de Déforie.)

‘ Ecel. XI, 3.

* Hcbr. n, 15, 16, 17.

» I. Cor. XI , 25.

* Bossuet suit tel ta loqun du grec . ttdil.ie Dfjorit

’ Calai, m, 15-

' Lue. xxil , 20.

Voilà un présent merveilleux. Mais il meurt sans le révoquer : au contraire 11 le confirme encore en mourant. Cette donation est invariable, et éternellement ratifiée par la mort de ce divin testateur. Reconnaissez donc , chrétiens , que la mort de Notre-Scigneur est une bienheureuse ratification de ce qu'il lui a plu de faire pour nous : mais il veut aussi en échange que notre mort ratifie et confirme ce que nous avons fait pour lui. Il a confirmé par sa mort le testament par lequel il se donne à nous ; Il ne s’y peut plus rien changer ; et il demande aussi, chrétiens, que nous confirmions par la nôtre le testament par lequel nous nous sommes donnés à lui. Ce qui se pouvait changer avant notre mort , devient étemel et irrévocable aussitôt que nous avons expiré dans les sentiments de la foi et de la charité chrétienne. C'est pourquoi , ô morts bienheureux , qui êtes morts en Notre-Selgncur, dans la participation de ses sacrements , dans sa grâce , dans sa paix et dans son amour, j’ai dit que votre sainteté était confirmée. Votre mort a tout confirmé; et en vous tirant du lieu de tentations , elle vous a affermis en Dieu pour l’éternité tout entière. Mais pourquoi donc disons-nous que leur sainteté si bien confirmée , n'est pas encore consommée? Cela dépend d'une autre doctrine qu'il faut encore que je vous explique , pour vous renvoyer bien instruits de la foi de la sainte Église touchant le purgatoire.

SERMON

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