‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 40 sur 282 · DE TRAVAILLER A SON SALI T · texte numérisé non relu

DE TRAVAILLER A SON SALI T

vous éveille pour écouter votre sentence. Ne tardez pas davantage : cette heure où je vous parle doit être, si vous êtes sages, l’heure de votre réveil. C'est ma seconde pnrtie.

SECOND roi NT.

JèsuS-Christ commande à scs ministres de dénoncer ù tous ceux qui diffèrent de jour en jour leur conversion, qu'ils seront surpris Infailliblement dans les pièges de lu mort et de l'enfer; et qu'à moins de veiller à toutes les heures, il viendra une heure imprévue qui ne leur laissera aucune ressource. Écoutez , non la parole des hommes , mais la parole de Jésus-Christ même , en saint Matthieu et en saint Luc 1 * : » Veillez parce « que vous ne savez pas à quelle heure viendra « votre Seigneur. Car sachez que si le père de

• famille était averti de l'heure à laquelle le voleur

■ doit venir, sans doute il veillerait et ne laisse-

• rait pas percer sa maison. Vous donc aussi

• soyez toujours prêts , parce que le Fils de « l'Homme viendra à l hcuré que vous ne pensez « pas. Qui est le serviteur fidèle et prudent que « son maître a établi sur tous ses serviteurs , afin

• qu’il leur distribue dans le temps leur nourri- « turc? Heureux est ce serviteur, si son maître à « son arrivée le trouve agissant de la sorte ! Je . vousdisen vérité qu'ill’établirnsurtousscsbiens.

• Mais si ee serviteur est méchant, et qu'il dise

■ en son eamr : Mon maître n'est pas prêt à venir;

• et qu'il commence à maltraiter ses compagnons,

• et à manger, et à boire , et à s'enivrer, et à me- « ner une vie dissolue : le maître de ce serviteur « viendra au jour auquel il ne s'attend pas , et à

• l’heure qu’il ne sait pas, et il le séparera et lui - donnera le partage des infidèles et des hypocri-

• tes. C'est là qu'il y aura des pleurs et des grince-

• ments de dents. »

Cette parabole de l’Évangile nous découvre en termes formels deux vérités importantes. La première, que Jésus-Christ a dessein de nous surprendre; la seconde, que le seul moyen qu’il nous donne pour éviter la surprise, c’est de veiller sans relâche. Tel est le conseil de Dieu , et’la sage économie que ce grand Père de famille a établie dans sa maison. Ils a voulu avoir des serviteurs vigilants et perpétuellement attentifs. C'est pourquoi il a disposé de [telle] sorte le cours imperceptible du temps , que nous ne sentons ni sa fuite ni les larcins qu'il nous fait ; en sorte que la dernière heure nous surprend toujours. Il faut ici nous représenter cette illusion trompeuse du temps, et la manière dont il se joue de notre faible imagination. Le temps, dit saint Augustin ’,

i Motth. tx , 12 et swj. Lue. XII , 30 rl «*q.

1 lu Pt. ix, n. 7, 1. 1?, col. 12.

est une faible imitation de» l’etcrnilé. Celle-ci est toujours la même : ce que le temps ne peut égaler par sa consistance, il tsîchc de l’imiter par ia succession* S’il nous dérobe un jour, il en rend subtilement un autre semblable, qui nous empêche de regretter celui que nous venons de perdre. C’est ainsi que le temps nous joue et nous cache sa rapidité. C'est aussi peut-être en cela que consiste eette malice du temps dont l’Apôtre nous avertit par ces mots : « Hachetez le temps, dit-il , « parce que les jours sont mauvais' ; «• c'est-a-dire, trompeurs et malicieux. En effet le temps nous trompe toujours; parce qu’encore qu’il varie sans cesse, H montre presque toujours un même visage, et que l’année qui est écoulée semble ressusciter dans la suivante. Toutefois une longue suite nous découvre toute l’imposture. Les rides sur notre front, les cheveux gris, les infirmités ne nous font que trop remarquer quelle grande partie de. notre être est déjà abîmée et engloutie. Mais dans de si grands changements le temps affecte toujours quelque imitation de l'éternité : car, comme c'est le propre de l'éternité de conserver les choses dans le même état, le temps , pour en approcher, ne nous dépouille que peu à peu , et nous, mène aux extrémités opposées par une pente si douce et tellement insensible, que nous nous trouvons engagés au milieu des ombres de la mort, avant que d'avoir songé comme il faut à notre conversion. K/échias ne sent point écouler son âge, et dans la quarantième de ses années, il croit qu’il ne fait que de naître : Dam adhuc onlirer , succidit inc* : « Il a coupc la trame de mes jours que n je ne faisais que commencer. »• Ainsi la malignité trompeuse du temps fait que nous tombons tout à coup, et sans y penser, entre les mains de la mort. Pour nous garantir de cetle surprise, Jésus-Christ ne nous a laissé qu'un seul moyen dan:; la parabole de l’Évangile, c'est celui dïtrc toujours atteutifs et vigilants : « Veillez , dit-il , sans

* cesse , parce que vous ne savez à quelle heure « viendra le Seigneur. ».

Ici l'on ne peut s1 étonner assez de l'aveuglement des hommes, qui ne sont pas moins audacieux que le fut autrefois l'apôtre saint Pierre, lorsqu'il démentit la vérité même. On ne lit point, sans étonnement la témérité de ce disciple qui , lorsque Jésus-Christ lui dit nettement qu'il le reniera trois fois, ose lui répondre en face : * Non, je

* ne vous renierai pas 3. - Mais cessons de nous étonner de son audace, qu’il a expiée par tant de larmes : étonnons-nous de nous-mêmes et de notre témérité insensée. Jésus-Christ nous n dit à tous

' Eph. v , 16.

1 la. XXXYllf, 12.

* kfntlk. XXVI, 33,36-

SUR LA NÉCESSITÉ

en paroles claires : Si vous ne veillez sans cesse je vous suprendrai. lit nous osons lui répondre : Non, Seigneur, nous dormirons à notre aise ; cependant nous vous préviendrons de quelques moments, et une prompte confession nous sauvera de votre colère. Quoi ! le Fils de Dieu aura dit que la science des temps est l’un des secrets que son Père a réservés eu sa puissance et nous voudrons percer ce secret impénétrable , et fonder nos espérances sur un mystère si caché, et qui passe de si loin notre connaissance! Quand Jésus -Christ viendra en sa majesté pour juger le monde, mille événements terribles précéderont : toute la nature se remuera devant sa face; et cependant Puni vers , menacé de sa ruine totale par un si grand ébranlement, ne laissera pas d’ètrc surpris. Il est écrit que ce dernier jour viendra comme un voleur; et qu’il arrivera sur tous les hommes, comme un lacet où ils seront pris inopinément î tant la sagesse de Dieu est profonde à nous cacher ses conseils I Et nous croirons pouvoir sentir et apercevoir la dissolution de ce corps fragile qui porte sa corruption en son propre sein î Nous nous trompons, nous nous abusons, nous nous lîattons nous-mêmes trop grossièrement. La mort ne viendra pas de loin avec grand bruit pour nous assaillir. Elle s’insinue avec la nourriture que nous prenons , avec Pair que nous respirons, avec les remèdes mêmes par lesquels nous tâchons de nous en défendre. Elle est dans notre sang et dans nos veines; c’est là qu’elle a mis scs sécrétés et inévitables embûches, dans la source même de la vie. C’est de là quelle sortira, tantôt soudaine , tantôt à la suite d'une maladie déclarée; mais toujours surprenante, et trop peu prévue. L’expérience le fait assez voir; et Jésus* Christ nous a dit dans son Evangile que Dieu l’a voulu de la sorte. C'est par un dessein prémédité qu'il n ou- a caché notre dernier jour; ali n, dit snint • Augustin, que nous prenions garde à tous les -jours : *• La! et v if i mus i lies , ul oùscrcentur ohincs (lies *. Puisqu'il a entrepris de nous surprendre si nous ne veillons , serons-nous pins industrieux a prévenir la main de Dieu, qu’il ne sera prompt à frapper son coup? Ou crovons-nous avoir contre lui d’autres précautions et d’autres moyens que celui qu’il nous a donné, de veiller toujours? Quelle folie! quel aveuglement! quel étourdissement d’esprit ! et quel nom donneronsnous a une si haute extravagance?

Permettons néanmoins aux hommes , si vous le voulez, de goûter paisiblement le plaisir de vivre; accordons que la jeunesse puisse se promettre de longs jours, et ne lui envions pas la

• Jet. 1 , 7.

1 S*rin. l'.Mt, n' I, l. V, col. 19».

triste espérance de vieillir. Pensez-vous quon doive fonder sa future conversion sur cette attente? Détrompez- vous, chrétiens, et apprenez à vous mieux connaître. Telle est la nature de votre âme et de votre volonté, qu’elle ne peut, étant libre, être forcée par ces objets, mais elle s'engage elle-même. Elle se fait comme des liens de fer et une espèce de nécessité par ses actes : c’est ce qui s’appelle l'habitude, dont je ne m’étendrai pas à vous décrire la > iolcnce trop connue et trop expérimentée. Je veux donc bien vous confesser qu’il y a une certaine ardeur des passions et une force trop violente de la nature , que l’âge peut tempérer. Mais cette seconde nature qui se forme par l’habitude , mais ccttc nouvelie ardeur encore plus tyrannique qui naît de l'accoutumance ; le temps ne fait que l'accroître et l’affermir davantage. Quelle folie, de laisser fortifier un ennemi qu’on veut vaincre! Ainsi nous nous trompons déplorablcment , lorsque nous attendons du temps le remède h nos passions , que la raison nous présente en vain. Si nous n’acquérons par vertu et par un effort généreux In facilité de les vaincre, c’est une folie mifliifeste de croire que l’âge nous la donne. Et comme dit sagement l’ Ecclésiastique, « la vieillesse ne trouvera pas ce « que la jeunesse n’a pas amassé : •» (htœ in jntrn • (ule tua non congrcgasti , quomodo in srnrctute tua inverties '? Et il n’est pas nécessaire de rappeler ici de bien loin, ni les doux vieillards de Babvlone, impudents calomniateurs de la pudique Susanne , ni la déplorable vieillesse de Salomon, autrefois sage. L’expérience du présent nous*sauve la peine de rechercher avec soin les exemples des siècles passés. Jetez vous-mêmes les yeux sur vos proches, sur vos amis, sur tous ceux qui vous environnent; vous ne verrezquetrop tous les jours que les vices ne s’affaiblissent pas avec la nature , et que les inclinations ne se changent pas avec la couleur des cheveux. Au contraire, si nous laissons dominer la colère, la vieillesse, bien loin de la modérer, la tournera en aigreur par son chagrin. Et quand on donne tout au plaisir, on ne voit, dit saint Basile , dans l'âge plus avancé , que des idées trop présentes, des désirs trop jeunes; et pour ne rien dire de plus , des regrets qui renouvellent tous les crimes. Par conséquent ne différez pas , et éveillez-vous tout a l’heure, vous qui, refusant à présent de vous convertir, dites que vous vous convertirez quelque jour ; désabusez-vous : Ilora est jam. Car quelle autre heure voulez-vous prendre? En découvrez-vous quelqu’une qui soi*, pins commode ou plus favorable? Connaissez le secret de votre cirur, et entendez le ressort qui fait mouvoir une machine si délicate.

• Eeet. *XV,Û-

Page 1