‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 82 sur 282 · POUR LA CIRCONCISION DE NOTRE- SEIGNEUR · texte numérisé non relu

POUR LA CIRCONCISION DE NOTRE- SEIGNEUR

vanité : il n'y trouve pas ce faste affecté, cet air superbe et dédaigneux ; mais s’il reste quelque trace de la justice et de l'innocence, c'est là ce qu’il cherche, [c'est parmi eux quelle se conserve]. N'importe qu’ils soient occupés & garder les bétca : il y a plus d'innocence dans ces emplois bas, que dans ceux que le monde admire; plus de dépravation dans les affaires humaines, plus de malignité à conduire et à gouverner les hommes. Les animaux marchent d'une voie droite, les hommes se sont dévoyés. [On entrevoit] je ne sais quoi de plus innocent dans les créatures qui sont demeurées dans la pureté de leur être , sons avoir en rien altéré l'ouvrage du Créateur. Ce sont des esprits grossiers, mais ils ne se dissipent pas dans de vaines subtilités ; mais ils ne s'égarent pas dans des présomptions extravagantes. Mais Dieu ne cherche pas dans l'esprit des hommes , la vivacité, la pénétration , la subtilité; mais la seule docilité et humilité pour se laisser enseigner de lui. Qu'il ne soit pas capable d'entendre, c'est assez qu’il le soit de croire. Rien n’est pies insupportable au cœur de Dieu, que des hommes qui s'imaginent, ou pénétrer ses mystères par leur subtilité, ou mesurer ses grandeurs par leurs pensées, ou attirer ses bienfaits par leurs seuls mérites , ou avancer ses ouvrages par leur industrie, ou lui être nécessaires par leur puissance. C'est pourquoi ■ Dieu a choisi peu de sages se- • lou la chair, peu de puissants et peu de nobles : > Non muni sapientes secundùm carnem, non mu/ U polentes, non mulli nobiles'. 11 en vient néanmoins de ces sages , les Mages ; mois après l’étoile , mais toujours prêts à retourner par une autre voie : de ces riches et de ces puissants; l'opinion publique les a couronnés. Trois conditions : offrir son or à Jésus , ses richesses à scs membres : son encens, lui rendre hommage de sa grandeur : sa myrrhe, lui présenter au milieu des pompes du monde le souvenir de sa mort, la mémoire de sa sépulture : grand et agréable sacrifice de la main des grands !

Que nous sacriDons volontiers à Dieu des plaisirs médiocres ! que nous mettons volontiers au pied de la croix des contradictions légères et des injures de néant I que nous sommes patients et humbles, lorsqu'il ne faut que donner à Dieu des choses qui ne coûtent rien à la nature ! Choisissezmoi toute autre croix : je veux bien souffrir ; mais non pas cela : mais toujours celle qui arrive , c’est celle que nous refusons. Nous voulons bien des croix, pourvu qu’elles ne soient pas croix, des peines qui ne soient pas peines , et des contradictions, pourvu que notre humeur n’en soit pas

choquée. N’est-ce pas au médecin à nous mêler la médecine , à mesurer la dose?

PREMIER SERMON

POUR LA FÊTE

DE LA CIRCONCISION

DE NOTRE-SEIGNEUR

PBKCHK X METZ.

Royauté de Jésus-Christ : rn quoi elle consiste : eommnrt Il r* acquise : de quelle manière II t'exerce : Infidélité el Ingratitude de sea sujets. Excellence de sou sacerdoce.

Vocnhis nomon cjus Jesum , ipse court salvum focict |x>

pulum.

Vousappeltrrrz son mm Jésus ; cor t’est lui gui sautera

le peuple. Mattll. I, 2t.

Aujourd'hui le Dieu d’Israël, qui est veuu visiter son peuple, revêtu d'une choir humaine, fait sa première entrée en son temple : aqjourd hui le grand prêtre du Nouveau Testament, le souverain sacrificateur selon l'ordre de Melchisédcch , se met entre les mains des pontifes successeurs d'Aaron, qui portait In ligure de son sacerdoce : aujourd'hui le Dieu de Moïse se soumet volontairement à toute la loi de Moïse : aujourd'hui l’ineffable, dont le nom est incompréhensible , daigne recevoir un nom humain , qui lui est donné par la bouche des hommes , mais par l'instigation de l'esprit de Dieu. Que dirai-je? où me tournerai-je, environné de tant de mystères? parlerai-jc de la rircoucision du Sauveur, ou bien de l'imposition du nom de Jésus; de cet aimable nom , les délices du ciel et de la terre , notre unique consolation durant le pèlerinage de cetto vie? Et la solennité de cette église , et je ne sais quel mouvement de mon coeur m'incite à parler du nom de Jésus , et à vous en faire voir l'excellence , autant qu'il plaira à Dieu de me l'inspirer par sa grâce.

Jésus, c'est-à-dire, Sauveur, A nom dedoucéur et de charité I - Mon âme , bénissez le Seigneur, « et que tout ce qui est en moi-même rende les « louanges à son saint nom : » henedic, anima mea, Domino ' . Parions du nom de Jésus, décottvrons-en le mystère , faisons voir l'excellence de la qualité de Sauveur, et combien II est glorieux à notre grand Dieu et Rédempteur Jésus-Christ, d'avoirexercé sur nous une si grande miséricorde, et de nous avoir sauvés par son saug. Que tout ce temple retentisse du nom et des louanges du Sauveur Jésus. Ah ! si nous avions les yeux assez

1 1. l'or. I 26.

' Pi. ch . I.

rs-2

POUR LA CIRCONCISION

purs, nous verrions toute cette église remplie d'anges de toutes ports pour y honorer la présence du Fils de Dieu ; nous les verrions s'abaisser profondément nu nom de Jésus, toutes les fois que nous le prononcerons dans la suite de ce discours. Abaissons- nous aussi en esprit ; et adorant en nos cœurs notre aimable Sauveur Jésus, prions aussi la sainte Vierge, sa mère, de nous le rendre propice par ses pieuses intercessions. Ave, etc.

Comme nous avons quelques inclinations qui nous sont communes avec les animaux , et qui ressentent tout a fait la bassesse de cette demeure terrestre dans laquelle nous sommes captifs ; aussi certes en avons-nous d’autres d'une nature plus relevée , par lesquelles nous touchons de bien prés aux intelligences célestes qui sont devant le trône de Dieu , clrantant nuit et jour scs louanges. Les bienheureux esprits ont deux merveilleux mouvements : car ils n'ont pas plutôt jeté les premiers regards sur eux-mêmes , que , reconnaissant aussitôt que leurs lumières sont déroulées d'uneautre lumière infinie, ils retournent à leur principe d'une promptitude incroyable, et cherchent leur perfection où ils trouvent leur origine. C'est le premier de leurs mouvements. Puis chaque ange considérant que Dieu lui donne des compagnons , qui dans une même vie et dans une même immortalité conspirent nu même dessein de louer leur commun Seigneur, il se sent pressé d'un certain désir d'entrer en société avec eux. Tous sont touchés les uns pour les autres d’une puissante inclination ; et c'est cette inclination qui met l'ordre dans leurs hiérarchies, et établit entre leurs légions une sainte et éternelle alliance.

Or, encore qu'il soit vrai que notre âme , éloignée de son air natal , contrainte et presque accablée par la pesanteur de ce corps mortel , ne fasse paraître qu’à demi cette noble et immortelle vigueur dont elle devrait être toujours agitée : si est-ce néanmoins que nous sommes d'une race divine , ainsi que l'apôtre saint Paul l'a prêché avec une merveilleuse énergie en plein conseil de l'Aréopage : Ipsius enim et genus sumus'. Il a plu à notre grand Dieu, qui nous a formés à sa ressemblance , de laisser tomber sur nos âmes une étincelle de ce feu céleste qui brille dans les esprits angéliques ; et si peu que nous puissions faire de réflexion sur nous-mêmes , nous y remarquerons aisément ces deux belles inclinations que nous admirions tout à l'heure dans la nature ries anges.

En effet , ne voyons-nous pas que sitôt que nous sommes parvenus à l'usage de la raison , je ne sais quelle inspiration , dont nous ne connaissons

’ 4ct. xvii, ».

pas l'origine , nous apprend à réclamer Dieu dans toutes les nécessités de la vie ï Dans toutes nos afflictions, dans tous nos besoins, un secret instinct élève nos yeux au ciel , comme si nous sentions en nous-mêmes que c'est lâ que réside l'arbitre des choses humaines. Et ce sentiment sc remarque dans tous les peuples du monde , dans lesquels il est resté quelques traces d'humanité, à cause qu’il n'est pas tant étudié qu'il est naturel , et qu'il naît en nos âmes , non tant par doctrine que par instinct. C est une adoration que les païens mêmes rendent , sans y penser, nu vrai Dieu ; c'est le christianisme de la nature , ou , comme l'appelle Tertullien," le témoignage de l'âme naturellement " chrétienne : ■ tcslimonium animie naturaliter christianœ '. Voilà déjà le premier mouvement que notre nature a de commun avec la nature angélique.

D'ailleurs il parait manifestement que le plaisir de l'homme , c'est l'homme. De là cette douceur sensible que nous trouvons dans une honnête conversation. De là cette familière communication des esprits par le commerce de la parole. De là la correspondance des lettres ; de là , pour passer plus avant, les États et les républiques. Telles sont les deux premières inclinations de tout ce qui est capable d'entendre et de raisonner. L'une nous élève à Dieu , l'autre nous lie d'amitié avec nos semblables. l)e l'une est née la religion , et do l'autre la société. Mais d'autant que les choses humaines vont naturellement au désordre , si elles ne sont retenues par la discipline , il a été nécessaire d'établir une forme de gouvernement dans les choses saintes et dans les profanes ; sans quoi la reTgion tomberait bientôt en ruine, et la société dégénérerait en confusion. Et c’est ce qui a introduit dans le mondelcsdeux seules autorités légitimes, celle des princes et des magistrats, celle des prêtres et des pontifes. De là la puissance royale, de là l’ordre sacerdotal.

Ce n'est pas ici le lieu de vous expliquer, ni laquelle de ces deux puissances a l’n\ anlage sur l'autre , ni comme elles sc prêtent entre elles une mutuelle assistance. Seulement je vous prie de considérer qu'étant dérivées l'une et l'autre des deux inclinations qui ont pris dans le cœur de l’homme de plus profondes racines , elles ont acquis justement une grande vénération parmi tous les peuples , elle sont toutes deux sacrées et inviolables. C'est pourquoi les empereurs romains, les maîtres de la terre et des mers , ont cru qu'ils apporteraient un grand accroissement à leur dignité , s'ils ajoutaient la qualité de souverain pontife à ces noms magnifiques d'Auguste , de César, de triomphateur; ne doutant pas que les peuples

' Jpotoj. n' 17.

DK NOTRE-SEIGNEUR.

ÎSS

ne soumissent plus volontiers a leurs ordonnan- | O belles et adorables vérités ! pourrai-je bien nu-

ées , quand ils considéreraient les princes comme . jounThui vous faire entendre à ce peuple? ministres des choses sacrées. Sur quoi , quand je I Vous qui vous êtes scandalisés autrefois de voir regarde ce titre de religion attaché à ces noms [ couler le sang de mon maître, vous qui avez cru odieux de Néron , de Caligula , ces monstres du que sa mort violente était une marque de son im-

genre humain , l'horreur et l'exécration de tous les siècles , je ne puis m’empêcher de faire cette réflexion, que les dieux de pierre et de bronze, les dieux adultères et parricides que l’aveugle antiquité adorait , étaient dignes certainement d’être servis par de tels pontifes.

Élevez-vous donc, ô Roi du vrai peuple, 6 Pontife du vrai Dieu. La royauté de ces empereurs n’était autre chose qu'une tyrannie , et leur sacerdoce profane un continuel sacrilège. Venez exercer votre royauté par In profusion de vos grâces, et votre sacerdoce par l'expiation de nos crimes. Je pense que vous entendez bien que c’est du Sauveur que je parle. C'est lui , c'est lui seul , chrétiens, c’est lui qui étant le vrai Christ, c'est-à-dire, l'oint du Seigneur, unclits, assemble en sa personne la royauté et le sacerdoce par l'excellence de son onction , qui enferme l’une et l'autre puissance. Et c'est pour cette raison que l'admirable Melchisédech est tout ensemble et roi et pontife ; mais « roi de justice et de paix, » rex justitiœ, rcxpacis', comme l'interprète l'Apêtre dans la divine épltre aux Hébreux ; mais le « pon- « tife du Dieu très-haut , *sitcerdos üei excelsi ’, comme porte le texte de la Genèse. Et d'où vient cela , chrétiens ? n'était-ce pas pour représenter celui qui , dans la plénitude des temps , devait être le vrai roi de paix et le grand sacrificateur du Dieu tout-puissant, c'est-ii-dlre, le Sauveur Jésus, dont Melchisédech était la figure ?

C’est de ce glorieux assemblage de la royauté et du sacerdoce en la personne du Fils de Dieu , qne j'espère vousentrctcnirnnjourd’hui. Caravnnt considéré attentivement la signification du nom de Jésus que l’on donne en ce jour à mon maître, je trouve dans ce nom auguste sa royauté et son sacerdoce : Jésus , c’est -à-dirc , Sauveur ; et je dis que le Fils de Dieu est roi, parce qu'il est Sauveur ; je dis qu'il est pontife, parce qu'il est Sauveur. Je vois déjà , ce me semble , que ces deux vérités excellentes m'ouvrent une belle carrière. Mais je méditequelquc chose de plus. 1 1 est le roi Sauveur, il est le pontife Sauveur. Comment est-il Sauveur ? par son sang. C’est pourquoi en cette bienheureuse journée , où il reçoit le nom de Jésus et la qualité de Sauveur, il commence à répandre son sang par sa mystérieuse circoncision , pour témoigner que c'est par son saug qu'il est le Saureurde nos âmes.

* Hdtr. VII, *2.

3 Ibid. XIV, I*.

puissance t ah ! que vous entendez peu ses mystères? Lacroix de mon roi , c’est son trône; In croix de mon pontife, c*est son autel. Cette chair déchirée , c’est la force et la vertu de mon roi ; cette même chair déchirée, c’est la victime de mon pontife. Le sang de mon roi , c’est sa pourpre ; le sang de mon pontife, c’est sa consécration. Mon roi est installé, mon pontife est consacré par son sang; et c'est par ce moyen qu'il est le véritable Jésus, l’unique Sauveur des hommes. O roi et Sauveur, et souverain pasteur de nos âmes, versez une goutte de ce sang précieux sur mon coeur, afin de l’embraser de vos flammes; une goutte sur mes lèvres, afln qu’elles soient pures et saintes, ces lèvres qui doivent aujourd’hui prononcer si souvent votre nom adorable : ainsi soit-il , mes frères. Je commence à parler de la royauté de mon maître : disons avec courage , écoutons avec attention. Il s’agit de glorifier Jésus qui est lulmême toute notre gloire : ô Dieu , soyez avec nous.

Je dis donc, avant toutes choses, que, scion les prophéties anciennes , le Messie attendu par les juifs, reconnu et adoré par les chrétiens, devait venir au monde avec une puissance royale. C’est pourquoi l’ange , annonçant sa venue à la sainte Vierge sa mère, parle de lui en ces termes : « Dieu lui donnera , dit-il , le trône de David « son Père, et il régnera éternellement dans la « maison de Jacob. * Et c’est la même chose qu’avait prédite l’évangéliste de la loi , je veux dire le prophète Isaïe, lorsqu’il dit de Notre-Seigneur, qu’il s’asseoira sur le trône de David , afin de l’affermir en justice et en vérité , jusques aux siècles dessiècles : Super solium David , et super regnum ejusy sr débit, vl confirmât illud et corroborct in judicio et justifia, atnodo et usque in se Jupiter nu m '. Ce que je suis bien aise de vous faire considérer, afin que vous voyiez en ces deux passages la conformité de l'ancienne et de la nouvelle alliance. Car il serait impossible de vous rapporter en ce lieu tous les textes des Écritures qui promettent la royauté au Sauveur.

Et c’est en quoi les Juifs se sont malheureusement abusés, parce qu’étant possédés en leur âme d'une aveugle admiration de la royauté et des prospérités temporelles, ils donnaient à leur Messie de belles et triomphantes armées , de grands et de superbes nalais, une cour plus leste et plus

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le

POUR LA CIRCONCISION

polie , une maison plus riche et mieux ordonnée que celle de leur Salomon , et enfin tout cc pompeux appareil dont la majesté royale est environnée. Aussi quand ils virent le Sauveur Jésus, qui, dans une si basse fortune, prenait la qualité de Messie , je ne saurais vous dire combien ils en furent surpris. Cent fois il leur avait dit qu’il était le Christ; cent fois il l'avait attesté par des miracles irréprochables , et ils ne cessent de l'importuner : Mais, enfin, dites-nous donc qui vous êtes ; « jusques à quand nous laisserez-vous en

• suspens ? Si vous êtes le Christ , dites-le-nous

• franchement , > et nous en donnez quelque signe : Quousque anima m noatram tollia ; ai tu ea Chriatua, die nobia palam '. Ils eussent bien voulu qu'il leur eût dit autre chose. Us lui eussent volontiers accordé tout l'honneur qui était dû aux plus grands prophètes ; mais ils eussent été bien aises de lui persuader, ou bien de sc faire roi ou bien de se déporter volontairement de la qualité de Messie. Et nous lisons en saint Jean, qu'après cette miraculeuse multiplication des cinq pains , quelques peuples étant convaincus qu'un miracle si extraordinaire ne pouvait être fait que par le Messie , s'assemblèrent entre eux , et conspirèrent de le faire roi Et ils eussent exécuté leur dessein , s'il ne se fût échappé de leur vue.

Étrange illusion des hommes , parmi lesquels ordinairement toutes sortes d'opinions sont reçues, excepté, la bonne et la véritable I Les uns disaient que Jésus était un séducteur; les autres, ne pouvant nier qu'il n'y eût en sa personne quelque chose de surnaturel , se partageaient entre eux en mille sentiments ridicules. - Quel-

• qües-uns assuraient que c'était Élie ; d'autres « aimaient mieux croire que c’était Jean-Baptiste « ou bien quelqu’un des prophètes ressuscité : » Alii Eliam, alii Joannem Baptistam, aut unum ex prophétie \ Et û quelles extravagances ne se laissaient-ils point emporter, plutAt que d’avouer qu'il fût le Messie I D'où vient cette obstination, chrétiens? c'est qu'ils avaient l'imagination remplie de cette magnificence royale et de cette majesté composée , de laquelle ils avaient fait leur idole. Et cette fausse créance avait telle vogue parmi les Juifs , que cc vieux et infortuné politique , qui avait toujours son âme troublée d'un furieux désir de régner, qui ne craignait pas moins , qui n’épargnait pas plus ses enfants que ses ennemis , c'est Hérode dont je veux parler, conçut de la jalousie de cette royauté prétendue. Delà ce cruel massacre des Innocents, duquel nous célébrions la mémoire ces jours passés.

' Jram i , l«.

> me. *i,is

Je ne sais si je me trompe , fidèles , mais il me semble que ccs observations sur l’histoire de Notre-Seigneur ne doivent pas vous déplaire. Ainsi je ne craindrai pas d'en ajouter encore une , qui vous fera voir manifestement combien cette opinion de la royauté du Sauveur était enracinée dans l'esprit des peuples. C'est que les apôtres mêmes, eux que le Fils de Dieu honorait de sa plus intime confidence, bien qu’en particulier et en public il ne leur promit que tourments et ignominie en ce monde, 'ils n'avaient pu encore se déprendre de ce premier sentiment, dont on avait préoccupé leur enfance. * Eh ! maître, lui disoient- ■ ils, quand est-ce qu'arrivera votre règne ! sera-ce

• bientôt que vous rétablirez le royaume abattu

• d'Israël '?» Ils ne pouvaient goûter ce qu'il leur prédisait de sa mort. Comme ils voyaient son crédit s'augmenter , ils croyaient qu’à la fin II viendrait à bout de l’envie, et qu'il attirerait tout à lui par sa vertu et par ses miracles. Ils se flattaient l'esprit de mille espérances grossières. Déjà ils commençaient à se débattre entre eux de l'honneur de la préséance. Et ne fUt-ce pas une belle proposition que les deux frères Inconsidérés firent faire à NotrerSeigneur par leur mère trop erédule et trop simple? Ils s’imaginaient déjà le Sauveur dans un trône éclatant de pierreries, au milieu d'une grosse cour. Et, Seigneur, lui disent-ils, quand vous commencerez votre règne, nous serions bien aises que l’un de nous fût assis à votre droite et l'autre à la gauche *. Tant ils abusaient de la patience et de la faveur de leurmattre , repaissant leur âme d'une vainc et puérile («tentation ! Si bien que Notre-Seigneur ayant pitié de leur ignorance , commence à les désabuser par ces mémorables paroles : O disciples trop grossiers, qui vous imaginez dans ma royauté un fasto et une pompe mondaine , « vous ne savez cc que

• vous me demandez : * la chose n'ira pas de la sorte : Nescitia quid petatis ’. • Pourrez-vous « bien boire le calice que je boirai? * ce calice c'est sa passion dont il leur a parlé tant de fois sans qu'ils aient voulu le comprendre. Puis après quelques avis excellents, voici comme il conclut son discours : « Sachez , dit-II , que le Fils de

* l’Homme n'est pas venu pour être servi , mais

* afin de servir lui-même et afin de donner sa vie

* pour la rédemption de plusieurs *. »

Ah ! disciples encore ignorants , et vous mère malavisée , ce n’est pas là ce que vous prétendiez : vous demandiez de vaines grandeurs , on ne vous parie que de bassesse. Mais mon Sauveur l'a fait

• Jri. i , «.

: Van h sx, ai

• Ibid. K.

• Ibid 2»

DE NOTRE-SEIGNEUR

de la sorte , afln de nous Insinuer doucement , par le souvenir de sa passion , que notre rot était un roi pauvre; qu'il descendait sur la terre, non pour se revêtir des grandeurs humaines, mais pour nous apprendre par son exemple à les mépriser ’ ; et que comme c'était par sa passion qu'il devait monter sur son trône , aussi est -ce par les souffrances que nous pouvons aspirer aux honneurs de son royaume céleste. C'est ici , c'est ici , chrétiens, où , après vous avoir exposé les divers sentiments des hommes touchant la royauté de Jésus , j'aurais à demander à Dieu la langue d’un séraphin , pour vous exprimer dignement les sentiments de Jésus lui-même !

Certes , je ne puis voir sans étonnement , dans les Écritures divines, que le débonnaire Jésus, qui, durant tout le cours de sa vie mortelle, faisait, pour ainsi dire , parade de sa bassesse ; quand il scnt-approcher son heure dernière, ne parle plus que de gloire, n’entretienne plus ses disciples que de ses grandeurs. Il était à la veille de son infâme supplice. Déjà il avait célébré cette pàque mystérieuse, qui devait être le lendemain achevée par l’effusion de son sang. Son traître disciple venait de sortir de sa chambre, pour aller exécuter le détestable traité qu’il avait fait avec les pontifes. Sitôt qu’il se fût retiré de sa compagnie , mon maître, qui n’ignorait pas son perfide et exécrable dessein , comme s’il eût été saisi tout à coup d'une ardeur divine, parle de cette sorte aux npôtres : «Maintenant, maintenant, dit- il, le Fils de • l’homme va être glorifié : • Nune clarifieatus est Filins hominis *. Eh ! mes frères , que va-t-il faire? Que veut dire ce Maintenant , demande fort à propos en ce lieu l'admirable saint Augustin 3? Va-t-il point peut-être s'élever dessus une nuée, pour foudroyer tous scs ennemis) ou bien est-ce qu'il fera descendre des légions d’anges , pour se faire adorer par tous les peuples du monde? Non , non , ne le croyez pas. Il va à la mort , au supplice ,

* Je ne m'étonne plus , chrétiens, si le Fils de Dieu s'écarte bien loin , longue les peuples le cherchent pour le faire roi : Cmm cognox'ittet , quia ventnri c tient ut raperenl eum , et Jaetrtnl eum regem, fngil ilerum in montent ipte toi us * :

■ Sachant qu'il* devaient venir l’enlever pour le faire roi , Il

■ s’enfuit encore sur la montagne lui seul. «■ La royauté qu’on lui veut donner n’est pas k sa mode. Ce peuple ébloui des grandeurs du monde, a honte de voir dans l'abjection celui qu’il reconnaît pour son Messie; et li le veut placer dans un trône avec une magniticence royale. Une telle royauté n'est pas à son goût; et c’est pourquoi Tertulllen a raison de dire : Regem denique Jteri, conteius mi regni, refngit •• : « Sachant, m dit-il , quel est son royaume , Il refuse celui que l'on lui « présente. » Un roi pauvre, un roi de douleurs, qui s'est luiniéme destiné un trône où il ne peuts’établir que par le mépris, n’a garde d'accepter une royauté qui lire son éclat des pompes mondaines. Donnez-lui plutôt une étable, une croix ; donne i* loi un roseau fragile ; donnez-lui une couronne d'épines.

* Joan. mi, 3t.

* Tract. Lxm , in Joan. n*l, 1. 1 , part, tt , col. &70

* Joan. vi, i*. — •• De Idolot. n* is.

au plus cruel de tous les tourments , à la dernière des infamies; et c'est ce qu'il appelle sa gloire, c'est son règne , c'est son triomphe.

Regardez, je vous prie, mon Sauveur dans cette triomphante journée en laquelle il fait son entrée dans la ville de Jérusalem, peu de jours devant qu'il mourût. Il était monté sur un àne : ahl fidèles, n'en rougissons pas. Je sais bien que les grands de la terre se moqueraient d'un si triste et si malheureux équipage; mais Jésus n’est pas venu pour leur plaire : et quoi que puisse penser la folle arrogance des hommes , cet équipage d 'humilité est certes bien digne d'un roi qui est venu au monde pour fouler aux pieds ses grandeurs. Ce n'est pas là toutefois ce que je vous veux faire considérer.

Jetez, jetez tes yeux sur ce concours de peuple de toutes les conditions et de tous les âges , qui accourent au-devant de lui , des palmes et des rameaux à la main, en signe de réjouissance, et qui , pour faire paraître leur zèle à ee nouveau prince , dans une si sainte cérémonie , font retentir l’air de leurs cris de joie : « Béni soit , disaient-ils ,

« le Fils de David ; vive le roi d'Israël : » Hosanna Filio David; benedicias qui venit in nomine Domini , rex Israël'. Et parmi ces bienheureuse* acclamations il entre dans Jérusalem. Quel est ee nouveau procédé , si éloigné de sa conduite ordinaire? et depuis quand , je vous prie , aime-t-il les applaudissements ; lui qui étant cherché autrefois par une grande multitude de gens qui setaient ramassés des villes et des bourgades voisines , en résolution de le faire roi , comme je vous le rapportais tout à l'heure, s'était retiré tout seul au sommet d'une haute montagne , pour éviter leur rencontre? Il entend aujourd'hui tout ce peuple qui l’appelle hautement son roi ; les pharisiens jaloux l’avertissent d'imposer silence à cette populace échauffée : ■ Non , non , répond mon Sauveur ; « les pierres le crieront , si ceux-ci ne le disent « pas assez haut : • Si hi tacuerint, lapides ciamabunl

Que dirons-nous , je vous prie , d'un changement si inopiné? Il approuve ce qu'il rejetait ; U accepte aujourd’hui une royauté qu'il avait autrefois refusée. Ah 1 n'en cherchez point d'autre cause ; c'est qu’à cette dernière fois qu’il entre dans Jérusalem , il y entre pour y mourir ; et mourir à mon Sauveur, c’est régner. En effet , quand est-ce qu’on l’a vu paraître avec une contenance plus ferme et avec un maintien plus auguste , que dans le temps de sa passion? Que je me plais de le voir devant le tribunal de Pilate , bravant , pour ainsi dire, la majesté des faisceaux romains par

1 Matth. xxi, 9. Joan. XK, 13.

’ Luc. XIX, H?.

POUR LA CIRCONCISION

la générosité de tou silence 1 Que Pilate rentre : tant qu'il lui plaira an prétoire, pour interroger I le Sauveur, il ne satisfera qu'à une seule de ses I questions. Et quelle est cette question, mes frères! Admirez les secrets de Dieu. Le président romain lui demande s'il est véritable qu'il soit roi ; et le Fils de Dieu aussitôt, ayant ouï parler de sa royauté, lui qui n’avait pas encore daigné satisfaire à aucune des questions qui lui étaient faites parce juge trop complaisant, ni même lhonorer d'un seul mot : » Oui certes, je suis roi, • lui dit-il d'un ton grav e et majestueux : Tu dicis, quia rex sum ego' : parole qui jusqu’alors ne lui était pas encore sortie de la bouche.

Considérez , s'il vous plait , son dessein. Ce qu'il n'a jamais avoué parmi les applaudissements des peuples qui étaient étonnés et du grand nombre de ses miracles, et de la sainteté de sa vie, et de sa doctrine céleste , il commence à le publier hautement, lorsque le peuple demande sa mort par des acclamations furieuses. Il ues'en est jamais découvert que par figures et par paraboles aux apôtres, qui recevaient scs discours comme paroles de vie étemelle : il le confesse nument au juge corrompu qui , par une injuste sentence , le va attacher à la croix. Il n’a jamais dit qu'il fût roi , quand il faisait des actions d'une puissance divine ; et il lui plait de le déclarer, quand il est prêt de succomber volontairement à la dernière des inflrmités humaines. N’est-ce pas foire les choses fort à eontretemps?et néanmoins c'est la sagesse éternelle qui a disposé tous les temps. Mais, ô merveilleux contre-temps! ô secret admirable de la Providence!

Je vous entends , ô mon roi Sauveur ! C’est que vous mettez votre gloire à souffrir pour l'amour de vos peuples ; et vous ne voulez pas que l'on vous parle de royauté que dans le même moment auquel par une mort glorieuse vous allez délivrer vos misérables sujets d’une servitude éternelle. C’est alors , c’est alors que vous confessez que vous êtes roi. Bonté incroyable de notre roi! que le ciel et la terre chantent à jamais ses miséricordes ! Et vous , ô iidèles de Jésus-Christ ! bienheureux sujets de mon roi Sauveur, ô peuple de conquête que mon prince victorieux a acquis au ! prix de son sang, par quel amour et par quels respects pourrez-vous dignement reconnaître les : libéralités Infinies d'un roi si clément et si généreux?

Certes, je ne craindrai pas de le dire, ce ne sont ni les trônes, ni les palais, ni la pourpre, ni les richesses , ni les gardes qui environnent le prince , ni cette longue suite de grands seigneurs , ni la foule des courtisans qui s'empressent autour de

• Joat i. mil, 37.

sa personne ; non , non , ce ne sont pas ces choses que j’admire le plus dons les rois. Mais quand je considère cette infinie multitude de peuples qui attend de leur protection son salut et sa liberté; quand je vois que dans un État policé, si la terre est bien cultivée, si les mers sont libres, si le commerce est riche et fidèle, si chacun vit dans sa maison doucement et en assurance, c’est un ef fet des consei Is et de la vl gilance du pri nce : quand je vois que , comme un soleil , sa munificence porte sa vertu jusque dans les provinces les plus reculées, que ses sujets lui doivent les uns leurs honneurs et leurs charges , les autres leur fortune ou leur vie, tous la sûreté publique et la paix , de sorte qu'il n’y en a pas un seul qui ne doive le chérir comme son père; c'est ce qui me ravit, chrétiens , c'est en quoi la majesté des rois me semble entièrement admirable : c'est en cela que je les reconnais pour les vivantes images de Dieu , qui se plait de remplir le ciel et la terre des mar- . ques de sa bonté ; ne laissant aucun endroit de ce monde , vide de scs bienfaits et de ses largesses.

Eh ! ditcs-mol , je vous prie , dans quel siècle , dans quelles histoires , dans quelle bienheureuse contrée a-t-on jamais vu un monarque , je ne dis pas si puissant et si redoutable; mais si bon et si bienfaisant que le nôtre? Le règne denotre prince, c'est notre bonheur et notre salut. « Ce qu’il dai-

■ gne régner sur nous , c’est clémence , c'est mi-

■ séricorde ; ce ne lui est pas un accroissement de > puissance, maisc'est un témolgnagedesa bonté : • dignatio est, non promolio; misemtionis indicium, non potestatis augmentuin , dit l'admirable sai nt Augustin 1 . Regardez cette vaste étendue de l'univers ; tout ce qu'il y a de lumières célestes , toutes les saintes inspirations, toutes les vertus et les grâces , c'est le sang du prince Sauveur qui les attirées sur la terre. Autant que nous sommes de chrétiens , ne publions-nous pas tous les jours que nous n'avons rien que par lui?

O peuple merveilleux, que Dieu en sa bonté a répandu parmi tous les autres , peuple qui habi te en ce monde et qui est étranger en ce monde , qui trafique en la terre afin d'amasser dans le ciel : fidèles, vous m’entendez, c’est du peuple des élus que je parle, de la nation des justes et des gens de bien : que ne doivent-ils pas au Sauveur? Tous les particuliers de cc peuple , depuis l’origine du monde jusqu'à la consommation des siècles; voyez quelle grande étendue! ne crient-ils pas Jour et nuit et de toutes leurs forces à noire brave libérateur : C'est vous qui avez brisé nos fers, c’est vous qui avez ouvert nos prisons ; votre mort nous a délivrés et de l’oppression et de la tyrnnuie ;

> Tract. Li , lu Jw f. u* I , I. tll , part, il , col. Wâ.

DE NOTRE-SEIGNEl'R.

votre sang nous a rachetés de la damnation éternelle. Par vous nous vivons , par vous nous respirons, par vous nous espérons, par vous nous régnons. Car la munificence de notre prince passe à un tel excès de bonté , qu'il fait des monarques de tous scs sujets ; il ne veut voir en sa cour que des têtes couronnées.

Écoutez , écoutez le bel hymne des vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse, qui représentent, â mon u vis, toute l'universalité des fidèles de l’Ancieu et du Nouveau Testament : douze pour les douze premiers patriarches , et les pères de la synagogue ; et douze pour les douze apôtres , princes et fondateurs de l’Église. Ils sont rois, ils sont couronnés , et chantent avec une Joie Incroyable les louanges de l’Agneau sans tache, immolé pour l’amour de nous. - O Agneau immolé ! disent-ils , « vous nous avez rachetés en votre sang, vous • nous avez faits rois et sacrificateurs à notre Dieu , « et nous régnerons sur la terre ! • Et regnaàimus . super terrain O Dieu éternel ! Chrétiens , quelle est la merveille de cette cour? Toutes les grandeurs humaines oseraient-elles paraître devant une telle magnificence? Cet ancien admirateur de la vieille Rome * s’étonnait d'avoir vu dans cette ville-maitresse autant de rois, disait-il, que de sénateurs. Mes frères, notre Dieu tout-puissant nous appdleùun bien autre spectacle , dont nous ferons nous-mêmes partie. Dans cette cour vraiment royale , dans cette nation élue , dans cette cité triomphante que Jésus a érigée par sa mort , je veux dire dans la sainte Église : je ne dis pas que nous y voyions autant de rois que de sénateurs; mais je dis que nous y devons être autant de rois que de citoyens. Qui a jamais oui parler d'une telle chose? C’est tout un peuple de rois que Jésus a ramassés par son sang , que Jésus sauve, que Jésus couronne , qu'il fait régner en régnant sur eux, parce que « servir notre Dieu, c'est réguer : - Servire Deo, regnare est 3. 0 royauté auguste du roi Sauveur, qui partage sa couronne avec les peuples qu’il a rachetés! 6 mort vraiment glorieuse , ô sang utilement répandu , 6 noble et magnifique conquête !

Quelques louanges que nous donnions aux victorieux , il ne laisse pas d'être véritable que les guerres et les conquêtes produisent toujours beaucoup plus de larmes , qu'elles ne font naître de lauriers. Considérez , je vous prie , fidèles , les César et les Alexandre , et tous ces autres ravageurs de provinces que nous appelons conquérants : Dieu ne les envoie sur la terre que dans

1 Apoc. v, 10.

* Cynêa». amba&sarienr tir Pyrrhus : voyez Plutarch. Fil. Parait, tu Pyrrk. et Plor. Rer.Rom. lib. I, cap. XVIll. (édit.

de Dr/orii.)

1 5. l.co. F.p. ait Demclriad. cap. i

sa fureur. Ces braves , ccs triomphateurs , avec tous leurs magnifiques éloges , ils ne sont ici-bas que pour troubler la paix du monde par leur ambition démesurée. Ont-ils jamais fait une guerre si juste , où ils n'aient opprimé une infinité d’innocents? Leurs victoires sont le deuil et le désespoir des veuves et des orphelins. Ils triomphent de la ruine des nations et de ladésolation publique. Ah ! qu'il n’est pas ainsi de mon prince ! c’est un capitaine Sauveur, qui sauve les peuples parce qu'il les dompte; et il les dompte en mourant pour eux. Il n’emploie ni le fer ni le feu pour les subjuguer : il combat par amour ; il combat par bienfaits , par des attraits tout-puissants , par des charmes invincibles.

Et c'est ce qu’explique divinement un excellent passage du psaume quarante-quatrième , que : Je tâcherai de vous exposer. Renouvelez, s’il vous plait , vos attentions. Le prophète en ce lieu considère Notre-Soigneurcomme un prince victorieux; et voyant en esprit qu’il devait assujettir sous ses lois un si grand nombre de peuples rebelles, il J'invite à prendre ses armes. « Mettez votre ■ épée , lui dit-il , 6 mon brave et valeureux capi- « taine : * Accingere gladio tuo super fémur tuum Et incontinent , comme s'il eût voulu corriger son premier discours par une seconde réflexion ( ce sont les mouvements ordinaires de l'expression prophétique) : * Non , non , ce n'est « pas ainsi , fl mon prince, ce n'est pas par les

• armes qu’il vous faut établir votre empire. • Comment donc ! « Allez, lui dit-il, allez, ôle plus . beau des hommes , avec cette admirable beauté,

- avec cette I tonne grâce qui vous est si natu- " relie, » speeie tua et pulchritudine tua 1 ; » avan-

• cez , combattez et régnez ; ■ intende, prospéré procédé et régna*. Puis il continue ainsi son discours : « Que les flèches du Puissant sont per-

• contes ! tous les peuples tomberont à ses pieds.

- Ses coups portent tout droit au coeur des ennemis

• de mon roi - Sagittœ Potentis acutœ *. Après quoi il élève les yeux à la majesté de son trône et â la vaste étendue de son empire : Sedes tua, Deus, in sœeulum sœculi 5 : « Votre trône, ô « grand Dieu , est établi ès-siècles des siècles ; » et le reste. Et que veut dire ce règne? quelle est cette victorieuse beauté ? que signifient ces coups, et ces flèches, et ces peuples blessés au cœur? Cest ce qu’il nous faut expliquer, avec l'assistance divine , par une doctrine toute chrétienuc , toute prise des livres sacrés et des écritures apostoliques.

1 Pt. XLIV, 4.

1 Md. 6.

• nid. 7

* Ibid, extx, ft.

> Ibid. XUV, S.

POUR LA CIRCONCISION

Mais , fidèles , je vous avertis , que vos esprits ne soient point occupés d'une vaine idée de beauté corporelle, qui certes ne méritait pas d'entretenir si longtemps la méditation du prophète. Suivez , suivez plutôt ce tendre et affectueux mouvement de l'admirablesaint Augustin.» Pour moi

• dite* grand personnage, quelque part où je voie . mon Sauveur, sa beauté me semble charmante.

• Il est beau dans le ciel , aussi est-ii beau dans . la terre; beau dans le sein de son Père, beau

• entre les bras de sa mère. Il est beau dans les » miracles, il ne l’est pas moins parmi les fpuets.

• Il a une grâce non pareille, soit qu’il nous in-

• viteà la vie, soit que lui-même il méprise la mort.

« U est beau jusque sur la croix , il est beau » même dans le sépulcre : » Pulcher in coclo, pulcher in terra;... pulcherin miraeulis, pulcher in flagellis; pulcher invitons ad vitam, pulcher non cunms mortem ;... pulcher in ligno, pulcher in sepulcro. Que les autres, dit-il , en pensent ce qu'il leur plaira; mais pour nous autres croyants, « partout [où] il se présente à » nos yeux , il est toujours beau en perfection : » Nobis credentibus ubique sponsus pulcher occurrat '.

Surtout , il le faut avouer, chrétiens , quoi que le monde croie de sa passion , quoique cet membres cruellement déchirés et cette pauvre chair écorchée fasse presque soulever le cœur de ceux qui approchent de lui ; quoique le prophète Isaïe ait prédit, que dans cet état il ne serait pas reconnaissable, qu'il n'aurait plusnl grâce, ni même aucune apparence humaine : Non eit species ci, neque décor; vidimus eum; et non erat aspectus ■ : toutefois c’est dans ce s linéaments effacés , c’est dans ces yeux meurtris , c'est dans ce visage qui feit horreur, que je découvre des traits d'une incomparable beauté. Sa douleur a nonseulement de la dignité, elle a de la grâce et de l'agrément.

Mais peut-être vous me direz : Quelle étrange imagination de chercher sa beauté parmi ses souffrances , qui ne lui laissent pas même la figure d'homme ! que ne la regardez-vous bien plutôt dans sa merveilleuse transfiguration , ou dans sa résurrection glorieuse? Écoutez, et comprenez ma pensée, et vous verrez que cette beauté est incomparable pour nous. Un soldat est couvert de grandes blessures qui semblent lui déshonorer le visage. Les délicats peut-être détourneront la vue de dessus ces plaies ; mais le prince les trouvera belles, parce que c’est pour son service qu'il les a reçues : ce sont de belles marques ; ce sont des

' In Pt. xur, n* 3 , 1. 1», oui. WJ.

• U. ua , 2.

cicatrices honorables , que la fidélité pour son roi et l'amout de la patrie embellit.

Donc , 6 fidèles de Jésus-Christ , que les ennemis de mon maître trouvent de la difformité dans ses plaies, certes je ne le puis empêcher. Mais » pour nous autres croyants, • nobis credentibus, comme disait tout à l'heure saint Augustin ; pour moi qui suis assuré que c'est pour l'amour de mol qu'il est ainsi couvert de blessures, je ne puis être de leur sentiment. La véritable beauté de mon maître ne lui peut être ravie : non, non, ces cruelles meurtrissures n’ont pas défiguré ce visage; elles l’ont embelli à mes yeux. SI les blessures des sujets sont si belles aux yeux du prince, dites-mol; les blessures du prince, quelles doivent-elles être aux yeux des sujets? Celles-ci sont mes dél ices ; Je les baise , je les arrose de larmes. L’amour que mon roi Sauveur a pour moi , qui a ouvert toutes ses plaies, y a répandu une certaine grâce qu’aucun autre objet ne peut égaler, un certain éclat de beauté qui transporte les âmes fidèles. Ne voyez-vous pas avec combien de douces complaisances elles y demeurent toujours attachées? Ce leur est un supplice, que de les arracher de cet aimable objet. De lâ sortent ces flèches aiguës que David chante dons notre psaume ; de là ces traits de flamme invisible » qui percent « les cœurs jusqu’au vif : . In corda inimicorum régis : « tellement qu’ils ne respirent plus autre « chose que Jésus crucifié , » à l'imitation de l’Apôtre : Nonjudicavi me scire aliquid inter vos nisiJesum Christum,et hunccruciflxum'.Cesh ainsi que le roi Jésus se plaît de régner dans les cœurs.

C’est pourquoi je ne m'étonne pas si je ne vois dans sa passion que des marques de sa royauté. Oui , malgré la rage de ses bourreaux , ces épines font un diadème qui couronne sa patience; ce roseau fragile devient un sceptre en 6cs mains; cette pourpre ridicule , dont ils le couvrent , se changera en pourpre royale sitôt qu’elle sera teinte du sang de mon maître. Lorsque j’entends le peuple crier que le Sauveur mérite la mort à cause qu’il s’est fait roi : certes, dis-je incontinent en moi-même , ces furieux disent mieux qu’ils ne pensent; car mon prince doit régner par sa mort Quand il porte lui-même sa croix sur ses épaules innocentes, tout autre qu’un chrétien serait étonné de son impuissance; mais le fidèle se doit souvenir de ce qu’a dit de lui Isaïe, que ■ sa domina- • tion , sa principauté est mise sur son épaule : » Principatus super humerum ejus *. Qu’est -ce à dire, cet empire et cette principauté sur scs épaules? ah! ne l'entendez- vous pas? c'est sa

1 I. Cor. n , 2.

» h. ix, «

DE NOTRE-SEIGNEVR.

croix. C'est ainsi que l’explique Tertullien , dans le livre contre les Juifs Sa croix, c'est son sceptre ; sa croix , c’est son Ici ton d’ordonnance : c’est eileqni rangera tous les peuples sous l'obéissance de Notre-Selgneur.

Et n’nvex-vousjamals pris la peine de considérer ce beau titre que les ennemis de mon maître attachèrent au-dessus de sa croix , Jésus de Nazareth, Rot des Juifs, écrit en gros caractères , et en trois sortes de langues , afin que la chose fût plus connue ? Il est vrai que les Juifs s'y opposent ; mais l’ilate l’écrit malgré eux. Qu’est-ce A dire ceci, chrétiens? Ce juge corrompu avait envie de sauver mon maître, et il ne l’a condamné que pour plaire aux Juifs : les mêmes Juifs le pressent de changer ce titre ; il le refuse , il tient ferme , il n'a plus de complaisance pour eux. Quoi ! cet homme si complaisant, qui livre un innocent à la mort de crainte de choquer les Juifs , commence A devenir résolu pour soutenir trois ou quatre mots qu'il avait écrits sans dessein , et qui paraissaient de si peu d’importance ! Remarquez tout ceci , s’il vous plaît : il est lèche et ferme , il est mou et résolu dans la même affaire , à l'égard des mêmes personnes. Grand Dieu ! Je reconnais vos secrets : il fallait que Jésus mourût en la croix , il fallait que sa royauté fût écrite au haut de la croix. Pilate exécute le premier par sa complaisance , et l'autre par sa fermeté. * O vertu ineffa-

• ble de l'opération divine! même dans le cœur

• des ignorants ! s'écrie en cet endroit l'admirable

• saint Augustin \ Ils ne savent tous ce qu'ils di-

• sent , et ils disent tous ce que veut mon Sau- « veur. » Une secrète vertu s'empare invinciblement de leur âme , et malgré leurs méchantes Intentions , exécute de très-sages et très-salutaires conseils.

Caiphc , en plein conseil de pharisiens , parlant de Notre-Scigneur, dit qu'il • est expédient qu’il

• meure , afin que toute la nation ne périsse pas. • Sa mort empêchera donc toute la nation de périr : il est donc le Sauveur de toute la nation , remarque très à propos l'évangéliste saint Jean Merveilleux jugement de Dieu I il pensait prononcer l’arrêt de sa mort, et II faisait une prophétie de sa gloire. Le même arriva & Pilate : il condamne le Fils de Dieu à la croix ; et voulant écrire selon la coutume la cause de son supplice, il dresse un monument A sa royauté. Tant il est vrai que Dieu a des ressorts infaillibles pour tourner où il lui plaît les cœurs de scs ennemis , et les faire concourir, malgré qu’ils en aient, à l'exécution de ses volontés ! Parce que le règne

* Adv. Jud. n° io-

» Trait, ami , iu Joan. d* s, t. im , part. ■ , col. 798.

* J van. XI, 90, t»2.

du Sauveur devait commencer A la croix , II plaisait A notre grand Dieu que sa royauté y lût attestée par une écriture publique , et de l’autorité du gouverneur de la province , qui servira, sans y penser, A la providence divine.

Écrivez donc , û Pilate , les paroles que Dieu vous dicte, et dont vous n'entendez pas le mystère. Quoi que l’on vous puisse alléguer, gardezvous de changer ce qui est déJA écrit dans le ciel : que vos ordres soient irrévocables , parce qu'ils sont faits en exécution d'un arrêt immuable du Tout-Puissant. Que la royauté de Jésus soit écrite en langue hébraïque ', qui est la langue du peuple de Dieu ; et en la langue grecque , qui est la langue des doctes et des philosophes ; et en la langue romaine, qui est celle de l’empire et du monde. Et vous, A Grecs, inventeurs des arts; vous, 6 Juifs , héritiers des promesses ; vous , Romains , maîtres de la terre , venez lire cet admirable écriteau : fléchissez le genou devant votre roi. Bientôt, bientôt vous verrez cet homme, abandonné de ses propres disciples, ramasser tous les peuples sous l'invocation de son nom. Bientôt arrivera ce qu’il a prédit autrefois, qu'étant élevé hors de terre il attirera tout A soi, et changera l'instrument du plus infâme supplice en une machine céleste, pour enlever tous les cœurs : Et ego , eum exaltalus fueroaterra, omnia traham admeipsum \ Bientôt les nations incrédules, sur lesquelles il étend ses bras , viendront recevoir parmi ses embrassements paternels cet aimable baiser de paix qui , selon les prophéties anciennes , les doit réconcilier au vrai Dieu qu'elles ne connaissaient pas.Bientôt ce crucifié sera • couronné d'honneur et de gloire :

■ A cause que, par la grâce de Dieu , il a goûté « la mort pour tous, . comme dit la divine épitre aux Hébreux 1 , il verra naître de son sépulcre une belle postérité ; et sera glorieusement accompli ce fameux oracle du prophète Isaïe : ■ S’il donne son

■ âme pour le péché, 1 verraune longue suite d’en- « fants: » .Si posuerit pro peccalo nnitnam tuam, videbil semen longœvum*. ■ Cette pierre , rejetée

• de la structure du bâtiment , sera faite la pierre

• angulaire et fondamentale qui soutiendra tout

• le nouvel édifice 8 ; • et ce mystérieux grain de froment, qui représente notre Sauveur, étant tombé en terre8 se multipliera par sa propre corruption : c'est-A-dire, que le Filsde Dieu tombera de la croix dans le sépulcre , et par un merveilleux contre-coup « tous les peuples tomberont A « ses pieds : » Populi sub te codent, disait notre psaume \

> Joan. XIX , SO. — 5 nid. XII , 33.

1 Htbr. il , 9. — * ftai. un , lu.

* Pi. Civil . ». — • Joan. XH, 24.

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