‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 100 sur 243 · LA FÊTE DE L’ANNONCIATION · texte numérisé non relu

LA FÊTE DE L’ANNONCIATION

Combien admirables el extraordinaire* le* abaissement* du Dieu-Homme. Pourquoi les moyens les plus efliracrs que Dieu a d'établir sa gloire, se trouvent nécessairement Joints avec la bassesse. Amour que Dieu a pour l'humilité : quelle part rite a dans le mystère de notre réparation. Antiquité de la promesse de ootre salut. Rapports admirables do Marie avec Êve.

Crenvit Dominas novum super terrain : remina circumdabit virum.

Le Seigneur a créé une nouveauté sur ta terre : une femme concevra un homme.. Jerem. xxxi, 22.

De ce ^i-aud et épouvantable débris, où la raison humaine, ayant fait naufrage, a perdu tout d'un coup toutes scs richesses, et particuliérement la vérité pour laquelle Dieu l'avait formée; il est resté dans l’esprit des hommes un désir vague et inquiet d'en découvrir quelque vestige, et c'est ce qui a fait naître dans tous les hommes un amour incroyable de la nouveauté. Cet amour de la nouveauté parait au monde en plus d'une forme , exerce les esprits de plus d'une sorte. Il se coutcute de pousser les uns à ramasser dans uo cabinet mille raretés étrangères; et les autres, qu'il trouve plus vifs et plus capables d'invention , il les épuise par de grands efforts pour trouver ou quelque adresse inconnue dans les ouvrages de l'art, ou quelque raffinement inusité dans la conduite des affaires , ou quelque secret inouï dans l'ordre de la nature : enfin, pour n'enfrer pas plus avant dans cette matière infinie, je me contenterai de vous dire du désir de la nouveauté, qu’il n'est point dans te monde d'appiit plus trompeur, ni d'amusement plus universel, ni de curiosité moins bornée que celle de la nouveauté. Four guérir cette maladie, qui travaille si étrangement la nature humaine, Dieu nous présente aussi dans son Ecriture des nouveautés saiutes et des curiosités fructueuses : et le mystère de cette journée en est une preuve invincible. Le prophète nous en a parlé comme d’une nouveauté surprenante : Crrarit Domtnus novum super terrain : et comme il prépare nos attentions à quelque chose d'extraordinaire, il nous oblige plus que jamais ùdemander par la mère le secours du Fils; et d’ailleurs c'est aujourd'hui le jour véritable d’employer envers cette Vierge la salutation angélique , et de lui dire avec Gabriel : dire.

Dans cet empressement universel de toutes les conditions et de tous les éges pour la gloire et pour la grandeur, il faut avouer, chrétiens, qu'une

véritable modération est une nouveauté extraordinaire, et dont le monde voit si peu d'exemples, qu’il la pourrait justement compter parmi ses raretés les plus précieuses. Mais si c'cst un spectacle si nouveau de voir les hommes se contenir dans leur naturelle bassesse , ce sera une nouveauté bien plus admirable de voiruu Dieu se dépouiller de sa souveraine grandeur, et descendre du haut de son trône par un anéantissement volontaire. C’est, messieurs, celte nouveauté que l’Église nous représente dans le mystère du Verbe fuit chair, et c'est ce qui fait dire à notre prophète : Creavit Dominas novum super terrain. Dieu a fait dans le monde une nouveauté, lorsqu'il y a envoyé son Fils humilié et anéanti.

Et en effet je remarque dans eet abaissement du Dieu-Ilomme deux choses tout à fait extraordinaires. Dieu est le Seigneur des seigneurs, et ne voit rien au-dessus de lui : Dieu est unique dans sa grandeur, et ne voit rien autour de lui qui l'égale. Et voici, ô nouveauté surprenante! que celui qui n'a rien au-dessus de lui se fait sujet et se donne un mnitre; celui que rien ne peut égaler se fait homme et se donne des compagnons : ce Fils dans l’éternité égal à sou Père , s'engage à devenir sujet de son Père; ce Fils, relevé infiniment au-dessus des hommes , se met en égalité avec les hommes. Quelle nouveauté, chrétiens ! et n’est-ce pas avec raison que le prophète s'écrie que Dieu a fait une nouveauté? O Père céleste! ô hommes mortels! vous reccvex aujourd'hui un honneur nouveau dont je ne puis parler sans étonnement. Père , vous n'avez jamais eu un tel sujet : hommes, vous n'avez jamais eu un tet associe.

Venez , mes frères , venez tous ensemble com templcr celte nouveauté que le Seigneur a créée aujourd'hui; mais en admirant ce nouveau mystère que nous annonce le saint prophèle, n'oublions pas ce qu'il y ajoute :• qu'une femme con- « cevra un (Ils : » lemina ciicumdabil virum ; et apprenant, de ces paroles mystiques, que la bienheureuse Marie a etc appelée en société do cct ouvrage admirable : pour In comprendre dans cette fête a laquelle nous savons quelle a tant de part, disons que ce Dieu, qui se fait sujet, l’a choisie pour être le temple où il rend à son Père son premier hommage ; et que ce Dieu , qui s'unit aux hommes , l’a choisie comme le canal par lequel il se donne & eux. Et afin de nous expliquer en termes plus clairs , considérons attentivement combien Dieu honore cette sainte Vierge , en ce que c'est en elle qu'il s’anéantit et devient soumis à son Père : c'est ce que nous dirons dans le premier point ; en ce que c'est par elle qu'il se com-

DE L'ANNONCIATION

mimique et entre en société avec les hommes : c’est ce que nous verrons dans le second. Et voila en peu de paroles le partage de ce discours, pour lequel je vous demande vos attentions.

PREV1IER POINT.

Cest une vérité assez surprenante et néanmoins très-indubitable que dans les moyens infinis que Dieu a d'établir sa gloire , le plus efficace de tous se trouve joiut nécessairement avec la bassesse. 11 peut renverser toute la nature , il peut faire voir sa puissance aux hommes par mille nouveaux miracles; mais, par un secret merveilleux, il ne peut jamais porter sa grandeur plus haut, que lorsqu'il s'abaisse et s'humilie. Voici une nouveauté bien étrange : je ne sais si tout le monde entend ma pensée ; mais la preuve de ce que j'avance parait bien évidemment dans notre mystère. Saint Thomas a trèsbien prouve 1 que le plus grand ouvrage de Dieu, c'est de s'unir personnellement à la créature comme il a fait dans l'incarnation. Et sans m'arrêter il toutes ses preuves, qu’il vaut mieux laisser à l'école, parce qu’elles nous emporteraient ici trop de temps , il n'y a personne qui n'entende assez que Dieu, dans toute l'étendue de sa puissance qui n’a point de bornes, ne pouvait rien faire de plus relevé que de donner au monde un Dieu-Homme, un Dieu incarné. Domine, opus luum * : «C’est là, Seigneur, votregrand ou-

• vrage, » et je ne crains point d’assurer que vous ne pouvez rien faire de plus admirable. Que si c'est la son plus grand ouvrage, c'est aussi par conséquent sa plus graude gloire. Cette conséquence est certaine , parce que Dieu ne se glorifie que dans scs ouvrages : Lœtabitur Dominus in operibus suis 1 : * Le Seigneur se réjouira dans

• ses œuvres. • Or ce miracle si grand et si magoi flque, Dieu ne le pouvait faire qu’en se rabaissant ; selon ce que dit l'apôtre saint Paul 4 : Exi nunivil semetipsum : • Il s'est lui-méme épuisé

• et anéanti , en prenant la forme d’esclave. ■

Disons donc avec le prophète : Dieu a fait une nouveauté. Quelle nouveauté a-t-tl faite? Il a voulu porter sa grandeur en son plus haut point ; pour cela il s'est rabaissé : il a voulu nous montrer sa gloire dans sa plus grande lumière, tidimus gloriam ejus; et pour cela 11 s'est revêtu de notre faiblesse ; El habituvil in nobis; et ridimus gloriam ejus *. Jamais il ne s’est vu plus de gloire, parce qu'il ne s'est jamais vu plus de bassesse.

1 tll fart. Quart. I, art. I

* Habite. ni , a.

» Pt. au, ai.

* Philipp. l|,7.

* Juan. I, U.

Ne croyez pas , mes frères , que Je vous prêche aujourd’hui cette nouveauté , pour repaître seulement vos esprits par une méditation vaine et curieuse : loin de cette chaire de tels sentiments! Ce que je prétends, par tout ce discours, c'est de vous faire aimer l'humilité sainte, cette vertu fondamentale du christianisme; je prétends , dis-je , vous la faire aimer, en vous montrant l'amour que Dieu a pour elle. Il ne peut pas trouver l’humilité en lui-même : car sa souveraine grandeur ne lui permet pas de s'abaisser, demeurant en sa propre nature; il faut qu’il agisse toujours en Dieu, et par conséquent qu’il soit toujours grand. Mais ce qu'il ne peut pas trouver en lut-même , Il le cherche dans une nature étrangère. Cette nature infiniment abondante ne refuse point d'aller à l'emprunt : pourquoi? Pour s'enrichir par l’humilité. C'est ce que le l’iis de Dieu vient chercher au monde ; c'est pour cette raison qu'il so fait homme, afln que son Père voie en sa personne un Dieu soumis et obéissant.

Et que ce soit là son dessein , mes frères , vous le pouvez aisément juger par le premier acte qu’il fit en venant au monde au moment de sa bienheureuse incarnation. Peut-être serez-vous bien aises d'apprendre aujourd'hui quel fut le premier acte de cet Dieu-Homme, quelle fut sn première pensée et le premier mouvement de sa volonté? Je réponds, et je ne crains point de vous assurer que ce fut un acte d'obéissance. Par où ai-je appris ce secret, qui m’a découvert ce mystère? Cest le grand apôtre, c'est saint Paul lui-méme, dans la divine épltre aux Hébreux, où il parle ainsi du Fils de Dieu : « Entrant au « monde il a dit : ■ Ingrediens ; voilà, mes frères, ce que nous cherchons, ce qu’a dit le Fils de Dieu en entrant au monde; et par ce qu'il a dit uous savons ce qu'il pense. Donc entrant au monde , il a dit : Père , « les holocaustes et les sa- > crillces pour le péché ne vous ont pas plu : » Holocautomata propeccatonon tibiplacuerunt;

• alors j'ai dit : J'irai moi-même; • pourquoi?

« pour accomplir, ô Dieu ! votre volonté : • 71snc^ dixi, Ecce venio ; in capite libri scriplum est de me, ut faciam, Deus, votuntatem luam N’est-ce pas nous dire en termes formels que lo premier acte du Fils de Dieu c'est un acte desoumlssion et d'humilité, et qu'il est descendu du ciel en la terre pour pratiquer l'obéissance : Ecce venio, ut faciam, Deus, votuntatem tuam?

Mais poussons encore plus loin, et voyons combien Dieu aime l'humilité. O divin acte d'obéissance, par lequel Jésus-Christ commence sa

• Htbr. i, 5, fl, 7.

POUR LA FETE

JOfl

vie ; nouveau sacrifice d’un Dieu soumis , en quel temple serez-vous offert au Père éternel? où est-ce qu’on verra la première fois cet auguste , cet admirable spectacle d'un Dieu humilié et obéissant? AH! ce sera dans les entrailles de la sainte Vierge; ce sera le temple, ce sera l’autel où Jésus consacrera à son Pcre les premiers vœux de l'obéissance. Et d'où vient , ô divin Sauveur! que vous choisissez cette V ierge pou r être le temple sacré où vous rendrez à votre Père céleste vos premières adorations avec une humilité si profonde? C’est l'amour de l'humilité qui l’y oblige ; c'est à cause que ce divin temple est bâti sur l'humilité , sanctifié par l’humilité. Le Verbe abaissé et humilié a voulu que l’humilité préparât son temple, et il n’y a point pour lui de demeure au monde, sinon celle que l'humilité aura consacrée. .

I.e voulez-vous voir par l’Ecriture, renouvelez, messieurs, vos attentions pour y voir que l'Humilité de Marie a mis la dernière disposition que le Fils de Dieu attendait pour établir sa demeure en ce nouveau temple. Je remarque , dans l'Évangile de ce jour, que dans cet admirable entretien de la sainte Vierge avec l'ange; elle ne lui jinrle que deux fois. Mais , 6 admirables paroles 1 Dieu a voulu qu'en ces deux réponses nous vissions paraître dans un grand éclat deux vertus d'une beauté souveraine , et capables de charmer le cœur de Dieu même : l’une est la pureté virginale; l'autre, une humilité très-profonde.

L’ange Gabriel annonee à Marie qu'elle concevra le Fils du Très-Haut , le roi et le libérateur d'Israël. Qui pourrait s’imaginer, chrétiens, qu'une femme pût être troublée d'une si heureuse nouvelle? Quelle espérance plus glorieuse lui peut-on donner? quelle promesse plus magnifique? mais quelle assurance plus grande , puisque c’est un ange qui lui parle de la part de Dieu? Et néanmoins Marie est troublée; elle craint, elle hésite : pen s'en faut qu’elle ne réponde que la chose ne se peut faire : « Comment cela se . pourrait-il faire, puisque j’ai résolu de demeu- „ rer vierge? » Quomodo ' ? Voyez , mes frères, qu'elle s'inquiète pour sa pureté virginale. Si je conçois le Fils du Très-Haut, ce me sera, à la vérité , une grande gloire ; mais , ô sainte virginité ! que deviendrez-vous? je ne puis consentir a vous perdre. O pureté admirable, qui n'est pas seulement à l’épreuve de toutes les promesses des hommes; mais encore, et voici bien plus, de toutes les promesses de Dieu! Qu'attendezvous, 6 Verbe divin, chaste amateur des âmes pudiques? qu'est-ce qui vous fera venir sur la I terre, si cette pureté ne vous y attire? Atten- |

' Zur. 1 , M.

dez, attendez; son heure n'est pas encore arrivée, et son temple n'a pas reçu sa dernière disposition.

En effet, l’ange répond à Marie : ■ Le Saint-

■ Esprit surviendra en vous : • Spiritus sanclut surperveniet in le tl surviendra , dit-il ; il n'était donc pas encore venu. Telle est la première parole de In sainte Vierge, qui a été prononcée par la pureté. Écoutez maintenant la seconde : Ecce ancilla Damini, fiat mihi seeundum verbum lutim * : ■ Voici In servante du Seigneur,

■ qu'il me soit fait selon ta parole. » Vous voyez assez de vous-mème , sans qu'il soit nécessaire que je vous le dise , que c'est l'humilité qui parle en ce lien ; voilà le langage de l'obéissance. Marie ne s’élève pas par sa nouvelle dignité de mère de Dieu ; et sans se laisser emporter aux transports d’une joie si juste, elle déclare seulement sa soumission. Et aussitôt les cietix sont ouverts, tous les torrents des grâces tombent sur Marie , l’inondation du Saint-Esprit la pénétre toute : le Verbe se fait un corps de son sang trèspur; * le Père la couvre de sa vertu : • Virlus A Ui s si mi obumbmbil libi J ; et ce Fils qu’il engendre toujours dans son sein, parce qu'il est si grand , si Immense , si je puis parler de la sorte , qu'il n'y a que l'infinité du sein paternel qui soit cnpnble de le contenir, il l'engendre dans le sein de la sainte Vierge. Comment s'est pu faire un si grand miracle? C'est que l'humilité l'n rendue capable de contenir l’immensité même. C'est à cause de l'humilité, ô heureuse Vierge! que vous recevez en vous, la première, celui qui est destiné poor tout le monde , qui a été promis et attendu tant de siècles : Ecce Domini mci per tanta retrosœcvla promissum , prima suscipere mereris adventum *. Vous devenez le temple d’un Dieu incarné, et l'humilité qui vous a remplie lui rend cette demeure si agréable , que par une grâce particulière il veut que • vous possé-

■ dicz toute senlc, durant l'espace de neuf mois * entiers, l'espérance de la terre , la gloire des « siècles, le bien commun de tout l'univers : ' Spem terra ram, dccus saiculorum , commune omnium gaudium pceuliari munere sota possi îles s. Tant il est vrai que l’humilité est la source de toutes les grâces , et qu'elle seule peut attirer Jésus-Christ en nous.

Ah! je ne m’étonne pas, clirétiens, si Dieu parait , si fort éloigné des hommes , ni s’il retire le nous ses miséricordes : c’est que l'humilité est

1 l.uc. i, as. »

1 Ibid. :w.

s Ibid. as.

* tmeb. Ilomit. fl, de Nativit. Dtmiu. Bibliel. Pêtr. Luyd.

Vf , p. Gît*.

> Ibid. p. Oî!

DE 1,’ ANNONCIATION

bannie du monde. Un homme humide : je l’ai déjà dit, mais il faut le redire encore; un homme retenu et modeste, c’est une rareté presque inouïe. lié bien, 'néant superbe, que faut-il pour te rabaisser, si un Dieu anéanti n’y suffit pas? Il n’a rien au-dessus de lui, et il se donne un mnitre en se faisant homme : et toi , resserré de toutes parts dans les chaînes de ta dépendance , tu ne peux prendre un esprit soumis ! Mais peutêtre que vous médirez : Je suis si souple, je suis si soumis; je fais ma cour si adroitement, et je sais si bien m’abaisser. ... Ah 1 ne croyez pas m’imposer par cette apparence modeste. Est-ce que je ne vois pas clairement que tu ne te soumets que par un principe d’orgueil? est-ce que je ne lis pas dans ton coeur que tu ne t’abaisses sous ceux que l’on nomme les tout-puissants, tant la vanité est aveugle I qu’alln de dominer sur les autres ? Il faut que l’orgueil soit enraciné bien profondément dans vos âmes , puisque même vous ne pouvez vous humilier que par un sentiment d’arrogance. Mais cette arrogance que vous nous cachez, parce qu’elle nuirait ù votre fortune ; s’il vient à luire sur vous un petit rayon de faveur, paraîtra bientôt dans toute sn force.

O cœur plus léger que la paille! cette prospérité inopinée t’emporte jusqu’à ne pouvoir plus te reconnaître. Et comment as-tu si fort oublié et la houe dont tu sors peut-être , et toutes les faiblesses qui t’environnent! Rentre, 6 superbe, dans ton néant; et apprends de la sainte Vierge à ne te pas laisser éblouir par l’éclat et par la douceur d’une grandeur nouvelle et imprévue. Cette haute dignité de mère de Dicn ne fait que l’abaisser davantage; mais cet abaissement fait sa gloire. Dieu ravi d’une humilité si profonde , vient lui-méme s'humilier dans ses entrailles; mais ce n'est pas encore toute sa grandeur. Si ce Dira résolu de s'anéantir, veut s'anéantir dans Marie; ce même Dieu qui veut se donner aux hommes , leur fait ce présent par Marie : c'est ce que j'ai à vous dire dans ce second point , qui (1uirn bientôt ce discours.

SECOND POINT

Voici, messieurs, une nouveauté qui n'est pas moins surprenante que la première ; et si vous avez été étonnés de voir un Souverain qui se fait sujet , je crois que vous ne le serez pas moins de voir riinique et l’incomparable qui se donne des compagnons, et qui entre en société avec les hommes : AV habitavil in nobis : c'est le mystère de cettcjonrnée. Pour bien entendre cette nouveauté, formez-vous en votre esprit une forte idée de cette parfaite unité de Dieu qui le rend infini, incommunicable, et unique en tout ce qu’il est. Il est

le seul sage, le seul bienheureux, Roi dis rois,

, Seigneur des seigneurs, unique en sn majesté, inaccessible en son trône, incomparable en sa puissance. I.cs hommes n'ont point de termes assez énergiques pour parler dignement de cette unité ; et voici néanmoins, messieurs, des paroles de Tertullien qui nous en donnent, ce me semble, une grande idée , autant que le peut permettre la faiblesse humaine. Il appelle Dieu • le souverain - grand, ■ summum magnum : - mais 11 n'est « souverain , dit-il qu’à cause qu’il surmonte tout « lercste, ■ summum\victoria sua constat' . - Et

• ainsi , ne souffrant rien qui l'égale, il laisse tel-

• lement au-dessous de sol tout ce qu’on pourrait . mettre à l’égal de lui , qu’il se fait lui-méme une » solitude par In singularité de son excellence : » algue ex defectione œmuli sotitvdinem quamdam de singu/aritateprœstantiœ suœpossidens , unicum est'.

Voilà une manière de parler étrange : mais cet homme , accoutumé aux expressions fortes, semble chercher des termes nouveaux, pour parler d’une grandeur qui n'a point d'exemple. Est-il rien de plus majestueux ni de plus auguste que cette solitude de Dira? Pour mol Je me représente, messieurs , cette Majesté infinie toute resserrée en elle-même, cachée dans ses propres lumières, séparée de toutes choses par sa propre étendue, qui ne ressemble pas les grandeurs humaines, où il y a toujours quelque faible , où ce qui s'élève d’un côté s’abaisse de l'autre ; mais qui est de tous côtés également forte et également inaccessible. Qui ne s’étonnerait donc, chrétiens, de voir cet Unique, cet Incomparable , qui sort de cette auguste solitude pour se faire des compagnons ; A nouveauté admirable! et encore quels compagnons : des hommes mortels et pécheurs? filon angelos apprehendit 1 : « Il ne s’est point arrêté « aux anges, » quoiqu'ils fussent pour ainsi dire les plus proches de son voisinage. 1 1 est venu à pas de géant, « sautant, dit l’Écriture4, toutes les « montagnes, «c’est-à-dire, passant tous lescheeurs des anges; Il a cherché la nature humaine, que sa mortalité avait reléguée nu plus bas étage de* l'univers , et qui avait encore ajouté l'éloignement du péché à l'inégalité de la condition : néanmoins il se l’est unie , Apprehendit ; il l'a saisie en l'âme et au corps , il s’est fait une chair semblable à la nôtre. Enfin , ô bonté ! ô miséricorde ! enfin ce Dieu en devenant homme, « nfln que nous entrions « en société avec lui , ■ ut et nos socictatrm habeamus cum eo s , est venu traiter d'égal avec

* Advmt. Marcion. lil). |, n* 3.

* Ibid, n* 4.

» Ilebr. Il, 10.

* Caut. II , H.

* I. Jottn. | , 3,0.

POUR LA FÊTE

nous , et cela pour nous donner le moyen de traiter d égal avec lui : Ex aequo agebat ftcus cum homme, ut homo agere ex aequo cum lieo posset’. Chrétiens, quelle nouveauté! qui a jamais oui un pareil mirale? • Quelle nation de la terre . a drs dieux qui s'approchent d'elle, comme ■ notre Dieu s’approche de nous1? .

Une telle condescendance mériterait bien, chrétiens, d'occuper plus longtemps nos esprits, si le mystère de cette journée ne m'obligeait A jeter les veux sur la bienheureuse Marie. Vous avez vu uu Dieu qui se donne à nous ; c'est un grand bonheur pour notre nature : mais quelle gloire pour la sainte Vierge, qu'il se donne à nous par son entremise! C'est par elle qu’il entreau monde, c'est par elle qu'il lie avec nous cette société bienheureuse. Non content de l’avoir choisir pour ce ministère , il envoie un des premiers de ses anges pour lui en porter la parole, et comme pour demander son consentement. Chrétiens, quel est ce mystère? tâchons d'en découvrir le secret; et ligons-le dans l’ordre des décrets de Dieu, selon que Dieu nous les a révélés.

J’ai appris par son Écriture et par le consente ment unanime de tous les siècles , que dans le mystère adorable de la rédemption de notre nature, c'était une résolution déterminée delà Providence divine, de faire servir à notre salut tout ce qui avait été employé à notre ruine. Ne me demandez pas ici les raisons de ce conseil admirable, qu'il serait trop long de vous expliquer; et contentez-vous d’entendre en un mot , que par une charitable émulation Dieu a voulu détruire notre ennemi , en lui renversant sur la tète ses propres machines, et le défaisant, pour ainsi dire , par ses propres armes.

C'est pourquoi la foi nous enseigne que si un homme nous perd, un homme nous sauve; la mort règne dans la race d'Adam , c'est de la race d'Adam que la vie est née ; Dieu fait servir de remède à notre péché la mort, qui en était la punition ; l’arbre nous tue , l'arbre nous guérit ; et nous voyons dans l'eucharistie qu’un manger salutaire répare le mal qu'un manger téméraire avait fait Selon cette merveilleuse dispensation , que Dieu a voulu marquer si visiblement dans tout l’ouvrage de notre salut, il faut conclure nécessairement que comme les deux sexes sont intervenus dans la désolation de notre nature, ils devaient aussi concourir & sa délivrance. Tcrtullien l'a enseigné dès les premiers siècles dans le livre de la Chair de Jésus-Christ, ou parlant de la sainte Vierge : • 11 était, dit-il3, nécessaire

' TcrtuU. advert. Narcion. lib. Il , n® 27.

• Dent, it, 7.

• De Corn. Chr. n® 17.

■ que ce qui avait été perdu par ce sexe fût ra- . mené au salut par le même sexe, > ut quod per ejusmodi sexum abicrat in perditioncm , per evnxlem sexum rectigcretur in salutem. I.e martyr saint lrénée l'a dit devant lui' ; le grand saint Augustin l'a dit après • ; tous les saints Pères unanimement nous ont enseigné la même doctrine : d'où je tire cette conséquence , qu'il était certainement convenable que Dieu prédestinât une nouvelle Eve aussi bien qu'un nouvel Adam ; afin de donner à la terre, nu lieu de la race ancienne qui avait été condamnée, une nouvelle postérité qui fut sanctillée par la grâce.

Et certainement, chrétiens, si nous méditons en nous-mêmes les conseils impénétrables de la Providence dans la répnralion de notre nature , et que nous conférions exactement Eve avec Marie dans le mystère de cetle journée , nous serons bientôt convaincus de cette doctrine si sainte et si ancienne. Voici les rnpporlsqu'cn font les saints Pères, et je ne fais que répéter cc qu'ils en ont dit.

L'ouvrage de notre corruption commence par Eve, l’ouvrage de la réparation par Marie; la parole de mort est portée à Eve , la parole de vie à la sainte Vierge ; Eve était vierge encore , et Marie est vierge ; Eve encore vierge avait son époux , et Marie la Vierge des vierges a aussi le sien; la mnlédiction est donnée à Eve, la bénédiction a Marie : lienedicta tu 5 : un ange de ténèbres s’adresse à Eve , un ange de lumière parle à Marie; l’ange de ténèbres veut élever Eve à une fausse grandeur, en lui faisant affecter la divinité : « Vous serez, lui dit-il, comme des . dieux4 : > Fange de lumière établit Marie dans la véritable grandeur par une sainte société avec Dieu : ■ Le Seigneur est avec vous , lui dit Ga- . briel 5; « l'ange de ténèbres parlant â Eve lui inspire un dessein de rébellion : « Pourquoi est-

• ce que Dieu vous a commandé de ne point mnn- ■ ger de ce fruit si beau 6? • Fange de lumière parlant à Marie lui persuade l'obéissance : « Ne « craignez point , Marie, lui dit-il, et, Rien n’est

• impossible nu Seigneur '. «Eve crut nu serpent, et Marie â Fange : de cette sorte , dit Tcrtullien * , une foi pieuse efface In faute d’une téméraire crédulité, et ■ Marie répare en croyant à Dieu ce

• qu'Eve avait ruiné en croyant au diable : • Quod ilia crcdentlo detiquit , lieec credendo de -

* CoNtr. H teres. lib. v, cap. xix , p. aie.

1 De Symb. ad Çatechum . Serin, ill, cap. IV, l TI, Col.

* Luc. 1 , 42.

4 Gènes. ||| , (.

* Luc. 1 , 2*.

* Gents. ni, I.

* Luc. I,3o, 37.

* De Came Chruh, n® 17.

DE L’ANNONCIATION

levit : enfin, pour achever le mystère, Ève séduite par le démon est contrainte de fuir devant la face de Dieu , et Marie instruite par l'ange est rendue digne de porter Dieu : Ève nous ayant présenté le fruit de mort , Marie nous présente le vrai fruit de vie; afin, dit saint I renée, écoutes les paroles de ce grand martyr, • afin que In • vierge Marie fût l'avocate de la v Icrge Ève, « ut rirginis Ecœ virgo Maria fient adrocata".

Un rapport si exact n’est pas une invention de l'esprit humain. Apres cela on ne peut douter que Marie ne soit l'Eve bienheureuse de la nouvelle alliance ; qu'elle n'alt la même part à notre salut qu'Èveaeuc il notre ruine, c'est-à-dire, la seconde apres Jésus-Christ; et qu'Èvc étant la mère de tous les mortels , Marie ne soit la mère de tous les vivants. C'est Dieu même qui nous persuade une vérité si constante, par l'ordre admirable de tousses desseins, paria convenance des choses si évidemment déclarée, par le rapport nécessaire de tous scs mystères.

Et nos frères qui nous ont quittés ne peuvent pas endurer notre dévotion pour Marie, ni que nous la croyions après Jésus-Christ la principale coopératrice de notre salut! Qu'ils détruisent donc ce rapport de tous les mystères divins; qu'ils nous disent pour quelle raison Dieu envoie son ange à Marie. Ne pouvait-il pa» faire son ouvrage en elle sans en avoir son consentement? ne pnratt-il pas plus clair que le jour que c’a été un conseil du Père quelle coopérât A notre salut et à l'incarnation de son Fils, par son obéissance et sa charité? et si cette charité maternelle a tant opéré pour notre bonheur dans le mystère de l’incarnation, sera-t-elle devenue stérile, et ne produira-t-elle plus rien en notre faveur? Ah! messieurs, qui le pourrait croire? Et si maintenant nous attendons d’elle qu’elle nous assiste de son secours , quel crime faisons-nous de le demander ? Est-ce pour cela , nos chers frères , que vous avez rompu l'unité et abandonné la communion dans laquelle vos pères sont morts en la charité de Notre-Seigneur? Mais peut-être n'y en a-t-il pas qui nous entendent. Revenons A vous , chrétiens.

Je ne puis plus retenir les secrets mouvements de mon cœur. Je ne puis que je ne m’écrie avec toute l'Église catholique : O sainte, A incomparable Marie , nous crions , nous gémissons après vous, misérables bannis enfants d’Eve : Ad le clamamus. Car A qui auront leur recours les enfants captifs d'Ève l’exilée, sinon A la mère des libres? et si telle est la doctrine des anciens Pères , si telle est la foi des martyrs , que vous soyez l’avocate d’Ève , ne prendrez- vous pas aussi

1 Cotti. Htrtr. lib. V, cap. XIX , p. 318.

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