XLV
* Luc. 1 , 44.
DE LA VISITATION
le possède : l’approche de Dieu produit l'abaissement de l'âme , le transport dans celle qui le cherche, la paix dans celle qui le possède; c'est le sujet de cet entretien familier.
Ténèbres qu’il vient illuminer; néant qu'il vient remplir, que dois-tu faire quand Dieu np proche? à l’approche d'une telle grandeur, néant, que dois-tu faire? Tu dois t’abaisser. Abaissezvous, néant. Et toi, pécheur, que dois-tu faire? Pécheur, tu dois t'éloigner : une sainte frayeur te doit saisir ; puisque le péché a plus d’opposition à la salntetéde Dieu, que le néant & sa grandeur. Grandeur que rien ne peut égaler ; sainteté qui ne peut être comprise : deux perfections en Dieu, qui nous doivent faire entrer dans des sentiments d’une humilité profonde.
Voyez les prophètes , quand l’Esprit de Dieu était sur eux ; combien ils étalent épouvantés. Jérémie , saisi d'effroi , tremble et se confond ■ ; en sorte que ses os semblaient se disloquer, et prêts à se dissoudre. Ézéchiel , au travers des ailes deschérubins, voit je ncsaisquol de merveilleux ; il s’étonne , il se pâme , Il tombe sur sa face *. Mais ce qui doit nous jeter dans l’étonnement aux approches de notre Dieu , c'est qu’il vient à un néant, et à un néant qui lui est opposé par le péché. Aussi saint Pierre, pénétré de cette vue , dit-il à Jésus-Christ : « Retirez-vous
■ de moi; car je suis un pécheur5. » Et le Centenier : « Seigneur, je ne suis pas digne ; une
■ parole , une parole de votre part4. ■
Où sont ces téméraires, qui n’ont point de honte de faire entrer Jésus-Christ dans une bou che sacrilège? Vous les voyez qui traitent avec Dieu , soit dans le secret de leur cœur, soit qu’ils reçoivent la viande sacrée , sans tremblement et sans crainte. Ce sont des profanes, qui ne méritent pas d’étre au nombre des fidèles, et qui veulent goûter le pain des anges , le pain des saints. Mais vous, âmes saintes et tremblantes, venez et goûtez que le Seigneur est doux : venez dans un profond abaissement ; et saisies d’admiration , vous devez dire : « D'où me vient ce bon- « heur ? » car vous ne sauriez , sans l’aveuglement le plus déplorable, vous persuader que vous l’avez mérité. Et pour peu que vous vous rendiez justice, combien n’êtes-vous pas forcées de vousen reconnaître indignes !
En effet , si je pouvais pénétrer le secret des cœurs de ceux qui composent cet auditoire , que d'orgueil secret sous l’apparence d’humilité, que de jalousie sous des compliments d’amitié et de
1 Jer. xim , 9.
* Ezech il, I.
* Luc. v , R.
1 Malt h. Tlll,«.
complaisance! Voyons même les âmes les plus parfaites : il ne m'appartient pas de les sonder; mais qu'elles parlent elles-mêmes : elles avoueront qu'elles ont toujours en elles la racine du péché , dont il faut arracher jusqu’à la moindre fibre qui s'oppose 'à la grâce; gTâce qui nous, prévient toujours et qui ne trouve rien en nous qui l’attire, que notre extrême misère.
Il n'y a en l’âme que misère : misère en son origine, misère dans toute la suite de la vie; misère profonde , misère extrême : mais la misère est l'objet et le but de la miséricorde. Dieu veut une misère toute pure, pour faire voir une miséricorde entière. Ce n’est pas qu’il n'y art un vrai mérite dans les justes ; et c’est une erreur intolérable dans les hérétiques de ce temps, d’avoir osé avancer que la grâce ne servait que d’un voile pour couvrir l’iniquité. Les misérables , ils n’ont jamais goûté ses attraits : je ne m’en étonne pas; ce n’est pas elle qui les meut et les conduit, Us n'agissent que par hypocrisie et par passion.
Mais quoiqu'il y ait des mérites dans les justes, la grâce n’en est pas moins grâce ; parce que leurs mérites sont le fruit de son opération dans leurs cœurs. La grâce tire son nom de son origine : semblable à ces grandes rivières, qui pour se répandre en différents ruisseaux ne perdent point leur nom. La grâce prévient les justes pour les faire mériter; mais elle récompense après, par justice, le mérite qu’elle leur a fait acquérir. C’est une grâce qui nous défend , c’est une grâce qui nous prévient : elle nousjustifie par miséricorde, et nous récompense par justice, comme les paroles de saint Paul nous t’attestent : • J'attends, dit-il', « la couronne de justice que Dieu , comme juste • juge, me rendra. •Mais, dit saint Augustin', Dieu ne serait pas juste juge, s’il n’avait été auparavautun père miséricordieux.
Voilà, mes chères filles, le fondement de votre abaissement devant Dieu. S’il vous a retirées du monde, l Inde hoc ? Si vous avez eu des tentations durant votre noviciat, et que vous les ayez surmontées, Unde hoc ? Si dans la suite vous vous êtes élevées au-dessus des dégoûts et des difficultés de la vie spirituelle , Unde hoc ? S'il a plu à Dieu de vous gratifier de quelque grâce extraordinaire , Unde hoc?
Mais disons en passant que c'est par Marie que la grâce nous est distribuée, pour combattre l'opinion de ceux qui nous blâment d'honorer la V ierge comme mère de Dieu . Ils voudraient établir une secrète Jalousie entre Dieu et la créature , à cause de l’honneur que nous rendons aux saints.
1 II. Tim. rv.s.
> Ut Cnt. tt Lib. ArbitT. u* U, I. J , coi JJS.
POUR LA FÊTE
Gens peu versés dans l'Écriture , esprits grossiers et pesauts dans leur prétendue subtilité; qu'ils écoutent sainte Élisabeth. Hile ne dit pas : D on nie vient ce bonheur, que mon Seigneur vienne à moi ; mais , que la mère de mon Seigneur vienne A moi? « Sitôt, dit-elle ' , qne la voix de votre
• salutation est venue & mes oreilles, l'enfant
• que je porte a tressailli. - Ainsi Marie contribue aux opérations de la grâce dans nos cœurs ; et loin de faire injure à la grâce en attribuant cette prérogative û Marie , c'est au contraire honorer la grâce : parce que c'est d’elle que la Vierge tire toute son excellence.
Nous avons dit que la première disposition d’une âme qui veut approcher de son Dieu , c'est l'anéantissement : mais ce n'est pas assez que l'âme soit abaissée; car si elle est éternellement abaissée, comment sc transportera-t-elle vers Dieu? Jean ne sent pas plutôt le Sauveur, qu'animé de ces dispositions il fait effort pour rompre les liens qui le retiennent , et courir à lui : il voudrait déjà remplir ses fonctions de précurseur. Mais il est prévenu : Jésus a prévenu son précurseur. Ne laissons pas passer ceci sans instruction. Dieu , source de tout bien, grand, immense, inaccessible, demande de sc communiquer; Dieu se donne , Dieu se développe avec une libéralité immense. C'est , mes flllcs , une vérité bien douce et bien consolante : Dieu désire d'ètre dé-iré; il a soif que l'on aitsoifde lui. Dieu, qui nedésire rien et n'a besoin de rien , désire cependant d’étre désiré. Il en est comme d'une belle fontaine, qui coule dans une plaine; elle est claire, elle est fraîche, elle est pure : elle ne désire pas d'étre raffraichie ; mais si clic désire quelque chose, c’est sans doute de désaltérer les passants.
Ainsi il ne nous est pas permis, malgré notre indignité, de nous reposer en nous-mêmes; il faut courir avec transport, il faut venir se plonger dans ces sources d’eau vive. Il n'y a point d'humilité qui empêche de désirer le Sauveur; et heureux celui qui soupire après lui : car c'est celui-lâ à qui Jésus-Christ sc donne tout entier. I-e Centurion s'abaissa aux pieds des apôtres * : mais il désira ; et par IA il mérita que le Saint-Ksprit prévint l'imposition des mains des apôtres. Saint Jean interrogé de ce qu’il est , s’il est le Christ , s'il est prophète , ne dit pas ce qu’il est ; mais il dit ce qu’il n’est pas : ■ Je ne suis qu'une voix, « un son qui frappe l'air1 * 3 , » qui n’a rien de considérable quede dire la vérité. Il s'estime indigne de délier la courroie des souliers de Jésns-Christ ; et plein d'ardeur pour son Maître, il a mérité
1 Lac. i ,
* .4ct.\, 44.
Mtilth. III , 3.
d’élever sa main sur celui au-dessous duquel il s’était abaissé.
Mais considérons les caractères de la mission de saint Jean. la grâce du saint précurseur, c'est une grâce de lumière; c'est une lumière qui veut rendre témoignage A ta lumière : la lumière découvre la lumière. Ah I c'est un petit flambeau qui découvre un grand flambeau, la soleil sc montre de lui-méme, il n'a point de précurseur qui dise : Voilà le soleil ; mais les hommes avaient besoin qu’on les préparât A l’éclat du grand jour qui devait bientôt briller en Jésus-Christ.
Le monde était dans de profondes ténèbres, semblable A ceux qui sont dans un cachot ; quand ils en sortent, ils sont éblouis de la lumière, ils se détournent de la lumière, ils se cachent A In lumière. Ainsi les pécheurs emportés par la violence de leurs passions, se précipitent dans les épaisses ténèbres du péché , et ne peuvent ensuite souffrir In lumière qu'on leur présente pour dissiper leur aveuglement. Vous dites A cet homme colère, A ce vindicatif, qu’en satisfaisant son ressentiment il va tomber dans un funeste esclavage dont il ne pourra se retirer : mais il ne veut point de lumière; il méprise la lumière, il la liait, et n'aime que l'obscurité qui lui cache ses désordres.
Telle est donc l'inflrmité de notre raison, qu’elle ne peut soutenir l'éclat de la lumière qui éblouit nos faibles yeux : il faut une moindre lumière pour nous découvrir la grande, un petit flambeau pour nous montrer le grand flamlieau. Le propre de saint Jean, c’est de découvrir et faire désirer Jésus-Christ; c’est pourquoi le prophète Zacharie l’appelle son horizon. L’orient qui parait sur nos montagnes , c’est le signe , c’est l’avant-courrlcr du soleil , c’est ce qui nous annonce le lever du soleil. Saint Jean , comme une belle aurore , a devancé le soleil , « cet orient d’en
■ haut , oriens ex alto ' , qui vient pour éclairer
■ ceux qui sont dans les ténèbres et dans l'ombre
■ de la mort, et pour conduire nos pas dans le « chemin de la paix • et l'observance de la loi.
Mais pour profiter de la lumière qui luit sur nous, disons avec David : - Je chercherai , j'n|>- « profondirai , » Scrutabor j'approfondirai votre loi. Entrons avec sincérité dans cette étude : travaillons sérieusement à connaître toute l'étendue de nos obligations, et gardons-nous de vouloir nous dissimuler celles qui ne s'accorderaient pas avec nus cupidités. Ne cherchons pas A les restreindre, ou A les régler sur nos désirs : songeons plutôt à connaître , A la lumière de cette loi si pure, tous les vices de notre cœur, et A réfor-
1 tw. I, 7«. 70.
* Pl. CXVIU, 31.
Diqitii
DE LA VISITATION
mer sur ses préceptes tout ce qu’elle condamne dans nos dispositions et dans nos œuvres , en pratiquant soigueusement tout ce qu’elle nous commande.
O quand une âme vient à s’examiner aux yeux de Dieu en approfondissant dans ses commandements , en sondant , en pénétrant la perfection qui y est cachée , quelle s'en trouve éloignée ! Si j’approfondis votre loi , je vois , 6 mon Dieu , que tou t ce que je fais , jusqu'aux meilleures actions, est infiniment éloigné de la perfection qu’elle renferme ; parce que je n'approfondis pas , parce que je ne pratique que la surface des préceptes. C’est donc en approfondissant la loi de son Dieu , que l'âme découvre le fond de sa corruption; et voit tant de taches dans ses œuvres, qu’elle n’en trouve pas une qui ne soit remplie de défauts. Ainsi les lumières de la loi éclairant une âme, elle commence à entrer en de salutaires ténèbres où Dieu s’unit à elle; et le possédant, elle ne peut contenir sa joie.
Dès lors il suivra ce que je ne puis expliquer, et ce qui me surpasse. Parlez , Marie ; c’est A vous à nous faire connaître vos sentiments : possédant votre Dieu , quels ont été vos transports , vos joies, vos jubilations, votre exultation , votre paix, votre triomphe! Elle prononce un divin cantique qui est la gloire des humbles, et la confusion des superbes. Que votre âme éprouve ect excès de Joie que ressentait Marie en glorifiant son Dieu , en exnltant ses miséricordes.
Mais que veut dire, exalter Dieu? Exalter Dieu , mes filles, c'est agrandir Dieu. Pour vous le faire entendre, mon cœur veut enfanter quelque chose do si grand , que je crains de faire un effort inutile; mais peut-être vous ferai-je concevoir ma pensée. Exalter Dieu c’est le mcltre audessus de tout ce que nous en pouvons penser, au-dessus de toute grandeur. Si vous pensez que Dieu est infini, éternel, immense, mcttez-le encore au-dessus ; élevez- le au-dessus de l’élévation , exaltez-lc au-dessus de l'exaltation. Enfin quelque haute idéeque vous en puissiez former, mettez-lc toujours au-dessus ; voilà co que c’est que d’exalter Dieu.
Mais quelle est lacausc de l’exultation de Marie? quel en est le sujet? La première cause de son exultation, c'est qu'il • aregardé la bassesse . de sa servante. « Elle ne dit pas, sa servante, mais la bassesse de sa servante : tant elle est pénétrée de son néant ! Il y a en Dieu un regard de bonté et de miséricorde qui est celui qu il arrête sur les âmes pénitentes , pour les consoler et les encourager à revenir à lui. Mais il y a aussi en Dieu pour le juste un regard de faveur et de bienveillance , un regard de défeuse et de protection ;
ah ! un regnrd de la sérénité de sa face , dont la beauté jamais ne se ternit. Il est écrit que le regard du roi a quelque chose d'heureux et de divin '. Quelle impression doit donc foire sur le cœur des justes ce regard de Dieu , si amoureux , si tendre, dont il est écrit : * Voici les yeux du ■ Seigneur qui se reposent sur les justes * ! ■ C'est là ce regard de Dieu , qui transporte Marie de joie et d'admiration.
La deuxième cause de l'exultation de Marie c'est ic triomphe de Dieu sur le monde , c'est la victoire qu'il a remportée sur lui. Ce monde a quelque chose d’éclatant , qui surprend et qui trompe ceux qui s’en laissent éblouir : sa lumière faible éblouit les faibles. Marie, à la lueur de cette lumière qui l’eclaire, adécouvert la vanité, le faux éclat, le faste de cette pompe vaine. Elle n’a pas regardé le triomphe de Dieu sur le monde , comme devant nrriver ; mais comme étant déjà fait, Deposuit. Elle l'a vu abattu; elle l'a vu renversé, et Dieu victorieux : Deposuit : « Il les « a mis à bas. » Le monde n’est pas entièrement vaincu , il triomphe. Le monde à présent triomphe, il se moque des simples; mais Dieu le renversera, et Marie considère ce triomphe comme accompli : Deposuit, deposuit. Elle ne dit pas : Il les renversera, il les brisera; mais Deposuit. C’en est fait , il est renversé , il est brisé , il est à bas.
En effet, surqui Dieu arrête-t-il ses regards? qui est-ce qu'il exalte? Ce n’est pas ces superbes du monde. Sur qui doue Dieu arrête-t-il scs regards? qui est-ce qu'il exalte? Uncâmelnimble, Inconnue des autres, qui passe toute sa vie dans un coin d’un monastère, sans se plaindre de personne, se plaignant toujours d'ellc-même; c’cst cette âme que Dieu exalte : Exattavil humiles. Mais pour cette puissance du monde, dès que Dieu s’est fait homme, s’est fait serviteur; dès que l'innocent s’est fait pécheur, en prenant sur lui nos offenses, il l’a mise à bas. Voilà la joie de Marie ; et c'est l’accomplissementdes promesses qui nous sont faites, et la troisième cause de son exultation.
Les promesses de Dieu valent mieux que les dons du monde : cc que Dieu promet vaut mieux que ce que le monde donne. Soutenons-nous donc par ses promesses ; relevons nos courages et nos cœurs, et nous réjouissons, comme si nous en voyions déjà l'accomplissement. Ne disons point qu'il est longtemps. •> S'il tarde, dit •> le prophète 3 , il ne laissera pas que de venir. » Abraham , en la personne duquel les promesses
> Pr . r. xvi , 14.
1 P' xxxiii . 10.
1 Hahae. Il , X
POUR L\ PURIFICATION
ont été données , s'en est rejoui deux mille ans avant qu'ellesfusscnt accomplies : - Il a vu le jour
• du Seigneur^ Il s'en est réjoui » laissons-nous donc gagnera ces promesses. Jésus est à la porte; il n'y a plus qu'une petite muraille entre lui et nous, qui est cette vie mortelle.
PREMfER SERMON
rom le joi’r
DE LA PURIFICATION DE LA SAINTE VIERGE
rafiCUÉ DEVANT LE KOI.
( Esprit de sacrifice et d‘iimnolation arec lequel Jésus-Oirisl s'offre fi soo Père : obligation de noua immoler avec lui : trob genres de sacrifices que nous imposent son exemple et relui des personnes qui concourent au mystère de ce Jour.
Tulerunt Jesum in Jérusalem , ul datèrent eum Domino.
Ils portèrent Jésus à Jérusalem , pour le présenter au
Seigneur. Luc. n, 22.
Quoique le crucifiement de Jésus-Christ n’ait paru A la vue du monde que sur le Calvaire, il y avait déjà longtemps que le mystère en avait été commencé et se continuait iu visiblement. Jésus-Christ n'a jamais été sans sa croix, parce qu’il n’a jamais été sans avancer l'œuvre de noire salut. Ce roi a toujours pensé au bien de scs peuples ; ce céleste médecin a toujours eu l’esprit occupé des besoins et des faiblesses de scs malades : et comme telle était la loi, que ni ses peuples ne pouvaient être soulagés, ni ses malades guéris, que par sa croix , par ses clous et par ses blessures; il a toujours porté devant Dieu toute l’horreur de sa passion. Nulle paix, nul repos pour Jésus-Christ: travail, accablement, mort toujours présente; mais travail enfantant les hommes, accablement réparant nos chutes, et mort nous donnant la vie.
Nous apprenons de saint Paul ’ que Jésus- Christ faisant son entrée au monde, s’était offert à sou Père pour êlre la victime du genrehumain. Mais ce qu’il avait fait dans le secret, dès le premier moment de sa vie; il le déclare aujourd'hui par une cérémonie soteuneile , en se présentant à Dieu devant ses autels : do sorte que si nous savons pénétrer ce qui se passe en cette journée, nous verrons des yeux de la foi Jésus-Christ qui seprésente dés sa tendre enfance aux yeux de son Père pour lui demander sa croix, et le Père qui, prévenant la fureur des Juifs, la met déjà de ses propres mains sur ses tendres épaules. Nous
1 A*ïl». TIH, &G.
* Itebr. x, 6.
verrons le Fil. unique et hien-ahne qui prie son Père et son Dieu qu’il lui fasse porter tous nos crimes, et le Père en même temps qui les lui nppliipic par une opération tellement intime et puissante, que Jésus, l’innocent Jésus , parait tout à coup revêtu devant Dieu de tous nos péchés, et, par une suite nécessaire, pressé de toute la rigueur de ses jugements , percé de tous les traits de sa justice, accablé de tout le poids de sa vengeance. Voilà, messieurs, l’état véritable dans lequel le Sauveur Jésus s’offre pour nous en ce jour. C’est de là qu’il nous faut tirer quelque instruction importante pour la conduite de notre vie. Mais la sainte Vierge ayant tant départ dans ce mystère admirable, gardons-nous bien d'v entrer sans implorer son secours parles paroles de lange : Av*.
• C’est un discours véritable, dit le saint apé- * tre* , et digne d’e'tre reçu en tonte humilité et - respect, que Jésus-Christ est venu au monde ■ pour délivrer les pécheurs ; . et que pour être le Sauveur du genre humain , il en a voulu être la victime. Mais l'unité de son corps mystique fait que le chef s’étant Immolé , tous les membres doivent être aussi des hosties vivantes : ce qui fait dire à saint Augustin*, que l’Église catholique apprend tous les jours, dans le sacrifice qu’elle offre , qu elle doit aussi s’offrir elle-même avec Jésus-Christ qui est sa victime ; parce qu’il a tellement disposé les choses, que nul ne peut avoir part à son sacrifice , s’il ne se consacre en lui et par lui pour être un sacrifice agréable.
Comme cette véritéest très-importante, et comprend le fondement .principal du culle que les fidèles doivent rendre à Dieu dans le Nouveau Testament, il a plu aussi à noire Sauveur de nous en donner une belle preuve dés le commencement de sa vie. Car, chrétiens, n’admirez-vous pas dans la solennité de ce jour, que tous ceux qui paraissent dans notre évangile, nous y sont représentés par le Saint-Esprit dans un état d’immolation ? Simeon , ce vénérable vieillard , désire d'être déchargé de ce corps mortel. Anne, victime delà pénitence, parait tout exténuée par ses abs tinences et par ses veilles. Mais surtout la bienheureuse Marie apprenant du bon Siméon , qu’un glaive tranchant percera son âme; ne semble-tellc pas être déjà sous le couteau du sacrificateur? et comme elle se soumrt en tout aux ordres et aux lois de Dieu avec une obéissance profonde , n'entrc-t-elle pas aussi dans la véritable disposition d'une victime Immolée? Quelle est la cause, messieurs, que tant de personnes concourent à se dévouer à Dieu comme des hosties; si cc n'est 1 1. rim. i , is.
I ’ Ut Civ. Un, lib. x , cap 11 , (. ni, co|. j:,o.
PF. LA SAINTE VIERGE
que son Fils unique, pontife et hostie tout ensemble de In nouvelle ullianec, commençant en rette journée à s’offrir lui-même à son Père , il attire tous ses fidèles à son sentiment , et répand , si je puis parler de la sorte , cet esprit d’immolation sur tous ceux qui ont part à son mystère?
Cest donc l'esprit de ce mystère , et c'est le dessein de notre Évangile , de. faire entendre aux fldèles qu’ils doivent se saeritier avec Jésus-Christ. Mais H faut aussi qu’ils apprennent de la suite du même mystère et de la doctrine du même évangile, par quel genre de sacrifice ils pourront se rendre agréables. C'est pourquoi Dieu agit en telle manière dans ces trois personnes sacrées qui paraissent aujourd'hui dans le temple avec le Sauveur, que faisant toutes, pour ainsi dire, leur oblation à part, nous pouvons recevoir de chacune d'elles une instruction particulière. Car comme notre amour-propre nuus fait appréhender ees trois choses comme les plus grands de tous les maux , la mort , la douleur, la contrainte : pour nous inspirer des pensées plus fortes , Simeon détaché du siècle présent immole l'amour de la vie; Aune pénitente et mortifiée détruit devant Dieu le repos des sens, et Marie soumise et obéissante sacrifie la liberté de l'esprit. Par où nous devons apprendre ù nous immoler avec Jésus-Christ par trois genres de sacrifice : par un sacrifice de détachement , en méprisant notre vie ; par un sacrifice de pénitence, en mortifiant nos appétits sensuels ; par un sacrifice de soumission , en captivant notre volonté : et c'est le sujet de ce discours.
PBEH1EB POIST.
Quoique l'horreur de la mort soit le sentiment universel de toutes les créatures vivantes, il est aisé de reconnaître que l'homme est celui des nnimaux qui sent le plus fortement cette répugnance : et encore que je veuille bien avouer que ce qui nous rend plus timides, c'est que notre raison prévoyante ne nous permet pas d'ignorer ce que nous avons sujet de craindre, il ne laisse pas d'être indubitable que cette aversion prodigieuse que nous avons pour la mort vient d’une pause plus relevée. En effet il faut penser, chrétiens, que nous étions nés pour ne mourir pas; et si notre crime nous a séparés de cette source de vie immortelle, il n’a pas tellement rompu les canaux par lesquels elle coulait avec abondance, qu'il n'en soit tombé sur nous quelque goutte , qui , nourrissant en nos cœurs cet amour de notre première immortalité , fait que nous haïssons d’autant plus la mort, qu'elle est plus contraire a notre nature. > CnT si elle répugne de telle sorte à tous • les autres animaux qui sont engendrés pour
• mourir, combien plus est- elle contraire à - l'homme, ce noble animal , lequel a été créé si
■ heureusement que, s'il avait voulu vivre sans
■ péché , il eût pu vivre sans fin 1 ! • Il ne faut donc pas s'étonner si le désir de la vie est si fort enraciné dans les hommes, ni si j'appelle par excellence sacrifice de détachement celui qui détruit en nous cet amour qui fait notre attache la plus intime, notre inclination la plus inhérente.
Mais de là nous devons conclure que pour noqs donner le courage d'offrir à Dieu un tel sacrifice , nous avions besoin d'un grand exemple. Car il ne suffit pas de montrer à l'homme, ni la loi universelle de la nature, ni cette commune nécessité à laquelle est assujetti tout ce qui respire; comme il a été établi par son Créateur pour une condition plus heureuse, ce qui se fait dans les autres n'a point de conséquence pour lui , et n'adoucit point ses disgrâces. Voici donc le conseil de Dieu pour nous détacher de la vie ; conseil certainement admirable et digne de sa sagesse : il envoie son Fils unique, immortel par sa nature aussi bien que lui, revêtu par sa charité d'une chair mortelle , qui mourant volontairement quoique juste , apprend le devoir à ceux qui meurent nécessairement comme coupables , et qui désarmant notre mort par la sienne , • délivre , dit saint Paul , de « la servitude ceux que la crainte de mourir te-
• nait dons une éternelle sujétion , » ci liberavit eos qui timoré mords per totam vilain olmoxii seniluti ’....
Voici, messieurs, un grand mystère, voici une conduite surprenante, et un ordre de médecine bien nouveau. Pour nous guérir de la crainte de la mort, on fait mourir notre médecin. Cette méthode parait sans raison ; mais si nous savons entendre l'état du malade et la nature de la maladie , nous verrons que c'était le remède propre , et , s’il m'est permis de parler ainsi , le spécifique infaillible.
Donc, mes frères, notre maladie c’est que nous redoutons tellement la mort, que nous la craignons même plus que le péché; ou plntAt que nous aimons le péché, pendant que nous avons la mort en horreur. Voilà, dit saint Augustin J, un désordre étrange, un extrême dérèglement , que nous courions au péché que nous pouvons fuir si nous le voulons, et que nous travaillions avec tant de soin d’échapper des mains de la mort dont les coups sont inévitables. Aveuglement de l'homme , qui choisit toujours le pire, et qui veut toujours l'impossible! Et toutefois, chrétiens, si nous savons pénétrer les choses,
* 5. Aug. Srrm. clxxh , n* I , t. t, col. 507.
* Nehr. n, 15.
* In Joan. Tract. XUX , D* î , I. III , part, n , OOl. flJ*.
POUR LA PURIFICATION
cette mort, qui nom parait si cruelle, suffira pour nous faire comprendre combien le péché est plus redoutable. Car si c'est un si grand malheur que le corps ait perdu son éme, combien plus que l’âme ait perdu son Dieu ! Et si nos sens sont saisis d'horreur en voyant ce corps abattu par terre, sans force et sans mouvement, combien est-il plus horrible de contempler l'âme raisonnable , cadavre spirituel et tombeau vivant d'eltemème, qui étant séparée de Dieu par le péché, n'a plus de vie ni de sentiment que [tour rendre sa mort étemelle! Comment une telle mort n'est die pas capable de nous effrayer?
Mais void ce qui nous abuse. Quoique le péché soit le plus grand mal , la mort toutefois nous répugne plus , parce qu'elle est la peine forcée de notre dépravation volontaire. Car c’est, dit saint Augustin , un ordre immuable de la justice divine que le mal que nous choisissons soit puni par un mal que nous haïssons : de sorte que c'a été une loi très-juste, qu’étant allés au péché par notre choix , la mort nous suivit contre notre gré, et que « notre âme ayant bien voulu nban- « donner Dieu, par une juste punition elle ait « été contrainte de quitter son corps, » spiritus , quia votens deseruil Deum , deserat corpus inviius Ainsi , en consentant nu péchc , nous nous sommes assujettis à la mort; parce que nous avons choisi le premier pour notre roi , 'l'autre est devenu notre tyran. Je veux dire qu'ayant rendu au péché une obéissance volontaire, comme à un prince légitime, nous sommes contraints de gémir sous les dures lois de la mort, comme d’un violent usurpateur : et c’est ce qui nous impose. La mort , qui n'est que l’effet , nous semble terrible, parce qu’elle domine par force; et le péché , qui est la cause , nous parait aimable , parce qu'il ne règne que par notre choix : au lieu qu’il fallait entendre , par le mal que nous souffrons malgré nous, combien est grand celui que nous avons commis volontairement. Et nous ne voulons pas entendre que notre grand mal , c’est toujours celui que nous nous faisons.
Vous reconnaissez, chrétiens, l'extrémité de la maladie, et il est temps maintenant de considérer le remède. O remède vraiment efficace et cure vraiment heureuse ! car puisque c’était notre mol de ne craindre pas le péché parce qu’il est volontaire , et de n'appréhender que la mort à cause qu'elle est forcée, qu'y avait-il de plus convenable que de contempler le Fils de Dieu qui , ne pouvant jamais vouloir le péché , nous montre combien il est exécrable; qui, embrassant la mort avec joie, nousfaitvoir qu’elle n’est point
1 De Trinii. Mb. iv, n- ts, t nu, col. Mo.
si terrible; mais qui enfin, ayant voulu endurer la mort pour expier le péché, enseigne assez clairement à tous ceux qui veulent entendre, qu'il n'y a point à faire de comparaison , que le péché seul est à craindre comme le vrai mal, et que la mort ne l'est plus, puisque même elle a pu servir de remède?
Paraissez donc, il est temps, A le Désiré des nations, divin Auteur de la vie, glorieux Triomphateur de la mort, et venez vous offrir pour tout votre peuple! C'est pour commencer ce mystère que Jésus entre aujourd'hui dans le temple ; non pour s'y faire voir avec majesté comme le Dieu qu’on y adore, mais pour sc mettre en la place de toutes les victimes qu’on y sacrifie : tellement qu’il n’y reçoit pas encore le coup de la mort, mais il l’ncecptc , mais il s’y prépare, mais il s’y dévoue. Et c’est tout le mystère de cette journée.
Ne craignons donc plus la mort, chrétiens, après qu'un Dieu veut bleu la souffrir pour nous; mais avec ccttc différence bienheureuse qui fait l'espérance de tous les fidèles, qu'il y est allé par l’innocence : au lieu que nous y tombons par le crime; et c'est pourquoi, dit saint Augustin , « notre mort n’est que la peine du péché , et la « sienne est le sacrifice qui l’expie : » Nos per peccatum ad mortem venimus, ille per justifiant; cl ideo cum sit mors noslra piraa pcccali, mors illius facta est hostia pro peccalo'.
Ah ! je ne m’étonne pas si le bon Siméou ne craint plus la mort, et s'il In défie hardiment par ces paroles : Nunc dimittis *. On doit craindre la mort avant qu’on ait vu le Sauveur : on doit craindre la mort avant que le péché soit expié , parce qu’elle conduit les pécheurs àune mort éternelle. Avant le Sauveur on ne peut mourir qu’avec trouble. Maintenant que j'ai vu le Médiateur, qui expie le péché par sa mort, ait! je puis, dit Simeon, m’en aller en paix : en paix parce que mon Sauveur vaincra le péché , et qu'il ne peut plus damner ceux qui croient : en paix parecqu'on lui verra bientôt désarmer la mort, et qu'elle ne peut plus troubler ceux qui espèrent : en paix parce qu’un Dieu devenu victime va pacifier le ciel et la terre , et que le sang qu'il est tout prêt à répandre nous ouvrira l'entrée des lieux saints.
Que tardons-nous, chrétiens, à immoler notre vie avec Siméon? Il pouvait, ce semble, désirer de vivre , puisque Jésus-Christ était sur la terre : mois il s'estime si heureux d’avoir vu Jésus, qu'il ne veut plus voir autre chose; et il aime
1 De Tri», lib. IV, n° 10, I- VIII , Col. 830
a Luc. a, sa.
agle
1)E LA SAINTE VIERGE
mieux l'aller attendre avec espérance, que de demeurer en ce monde où il l’aurait vu véritablement, mais au il aurait vu avec lui quelque autre spectacle , que ses yeux ne pouvaient plus souffrir désormais. Nous donc qui ne voyonsque les vanités, dont Ira yeux sont profanés tous les jours par tant d’indignes objets , combien devonsnous désirer le royaume de Jésus-Christ, où nous le verrons A découvert , où nous le contemplerons dans sa gloire , où nous ne verrons que lui, parce qu’il y sera tout A tous, illuminant tous les esprits par les rayons de sa face , et pénétrant tous les cœurs par les traits de sa bouté infinie !
Songez quelle douceur, quel ravissement sentent ceux qui s'aiment d'une amitié forte , quand ils se trouvent ensemble. On ne peut écouter sans larmes ces tendres paroles de Kuthà Noémi sa belle-mère, qui lui persuadait de se retirer :
• Non , non , ne croyez pas que je vous quitte :
. partout où vous irez, je veux vous y suivre ;
« partout où vous demeurerez , j'ai résolu de m’y « établir : Quocumque perrexeris, pergam ; et « ubi morata fueris, 'et ego pariter tnorabor.
- Votre peuple sera mon peuple , votre Dieu sera
• mon Dieu. Ah I je le prends à témoin que la « seule mort est capable de nous séparer : encore
• veux-je mourir dnns la même terre où vos res- « tes seront déposés, et c’est là que je choisis le > lieu de ma sépulture : » Quœ te terra morientem susceperit, in ea moriar, ibique locum accipiam sepulturœ'. Quoll la force d'une amitié naturelle produit une liaison si parfaite, et fait même que les amis étant unis dans la sépulture, leurs os semblent reposer plus doucement, et les cendres même être plus tranquilles : quel sera donc ce repos d'aller immortels A Jésus-Christ immortel ; d'être avec ce divin Sauveur, non dans les ombres de la mort, ni dans la terre des morts, mais dans la terre des vivants et dans la lumière de vie 1
Après cela, chrétiens, serons-nous toujours enchantés de l'amour de cette vie périssable ? C’est vainement , dit saint Augustin , que vous paraissez passionnés pour elle. > Cette maîtresse
• infidèle vous crie tous les jours : Je suis laide « et désagréable ; et vous la chérissez avec nr- « deur. Elle vous crie : Je vous suis rude et « cruelle ; et vous l'embrassez avec tendresse. Elle « vouscrle : Je sulschangeante et vo!age;et vous « l’aimez avec attache. Elle est sincère en ce > point, qu’elle vous avoue franchement qu'elle
• ne sera pas longtemps avec vous et que bientôt « elle vous manquera comme un faux ami au mi-
• Rslh. I, K, 17.
« lieu de vos entreprises ; et vous faites fondement
• sur elle, comme si elle était bien sûre et fidèle « A ceux qui s’y fient : » Clamat libi , l'a'da sum , et tu amas? Clamat, Dura sum, et tu amplecteris? Clamat , Votatica sum, et tu sequi canaris ? Ecce respondet libi amata tua , Non te cum slabo‘. Mortels, désabusez-vous; vous qui ne cessez de vous tourmenter, et qui faites tant de choses pour mourir plus tard. « Songez plutôt,
« dit saint Augustin, A entreprendre quelque « chose de considérable pour ne mourir jamais : • Qui tanta agis, ut paulo serius moriaris, âge aliquid ut nunquam moriaris
Cessons donc de nous laisser tromper plus longtemps A cette amie inconstante , qui ne nous peut cacher elle-même scs faiblesses insupportables. Mais comme les voluptés s’opposent A cette rupture, et que, pour empêcher ce dégoût, elles nous promettent de tempérer les amertumes de cette vie par leurs flatteuses douceurs; faisons un second sacrifice , et immolons A Dieu l'amour des plaisirs avec Anne la prophétesse.
SECOND POINT
C’est un précepte du Sage de s'abstenir des eaux étrangères. « Buvez, dit-il, de votre puits
• et prenez l’eau dans votre fontaine : • Jlibe aquam de cisterna tua et Jtuenta putei lui K Cette parole simple, mais mystérieuse , s’adresse, si je ne me trompe, A l'Ame raisonnable faite A l’image de Dieu. Elle boit d’une eau étrangère, lorsqu'elle va puiser le plaisir dans les objets de ses sens; et le Sage lui veut faire entendre quelle ne doit pas sortir d’elle-méme, ni aller détourner de quelque montagne écartée les eaux, puisqu'elle a en son propre fonds une source immortelle et inépuisable.
Il faut donc entendre, messieurs, cette belle et sage pensée. La source du véritable plaisir, qui fortiliele cœurde l’homme, qui l'anime dans scs desseins et le console dans scs disgrâces, ne doit pas être cherchée hors de nous , ni attirée en notre Ame par le ministère des sens; mais elle doit jaillir nu dedans du cœur toujours pleine, toujours abondante. Et la raison, chrétiens, se prend de la nature de l'Ame , qui ayant sans doute ses sentiments propres , a aussi par conséquent ses plaisirs A part ; et qui étant seule. capable de se réunir A l'origine du bien et A la bonté primitive, qui n'est autre chose que Dieu, ouvre en elle-même, en s’y appliquant, une source toujours féconde de plaisirs réels , lesquels certes quiconque a goûtés, il ne peut presque plus goûter
1 Smn. accu, t. v, n* a , ool. itm.
* Ibid, n’ l , col- MH-
I Prav. T, 17.
POUR LA PURIFICATION
autre chose, tant le goût en est délicat, tant la douceur en est ravissante.
D'où vient donc que le sentiment de ces plaisirs immortels est si fort éteint dans les hommes ? qui a corrompu , qui a détourné , qui a mis à sec cette belle source? d’où vient que notre âme ne sent presque plus par les facultés qui lui sont propres, par la raison, par l'intelligence , et que rien ne la touche ni ne la délecte, que ce que ses sens lui présentent? Et en effet, chrétiens, chose étrange mais trop véritable! quoique ce soit à l'esprit de connaître la vérité , ce qui ne se connaît que par l'esprit nous parait un songe. Nous voulons voir, -nous voulons sentir, nous voulons toucher. Si nous écoutions la raison , si elle avait en nous quelque autorité, avec quelle clarté nous ferait-elle connaître que ce qui est daus la matière n'a qu'une ombre d'étre qui se dissipe , et que rien ne subsiste véritablement, effectivement, que ce qui est dégagé de ce principe de mort? Et nous sommes au contraire si aveugles et si malheureux, que ce qui est immatériel nous semble une ombre , un fantôme ; ce qui n’a point de corps, une illusion; ee qui est invisible, une pure Idée, une invention agréable. ODieu, quel est ce désordre ! et eommentavons-nous perdu le premier honneur de notre nature en nous rangeant à la ressemblance des animaux muets et déraisonnables ? N’en cherchons point d’autre cause. Nous nous sommes attiré nous-mémes un si grand malheur. Nous avons voulu goûter les plaisirs sensibles, nous avons perdu tout le goût des plaisirs célestes ; et il est arrivé , dit saint Augustin , par un grand et terrible changement , que - l'homme , « qui devait être spirituel même dans la chair, « devient tout charnel même dans l'esprit : »
Qui futurus fuerat eliam came spiritalis,
factus esl eliam mente camalis'.
Méditons un peu cette vérité , et confondonsnous devant notre Dieu dans la connaissance de nos faiblesses. Oui , créature chérie , homme que Dieu a fait à sa ressemblance , tu devais être spirituel même dans le corps, parce que ce corps que Dieu t’a donné devait être régi par l’esprit : et qui ne sait que celui qui est régi participe en quelque sorte à la qualité du principe qui le meut et qui le gouverne , par l'impression qu'il en reçoit? Mais, 6 changement déplorable! la chair a pris le régime , et l'âme est devenue toute corporelle. Car qui ne voit par expérieneeque la raison, ministre des sens et appliquée tout entière à les servir, emploie toute son industrie à raffiner leur goût, & irriter leur appétit, â leur assaisonner leurs objets, et ne se peut déprendre elle-même de ces pensées sensuelles?
■ Dt Ch. Sri. lia- XIV, dtp. IV , t. VII , col. 3M
Ce n'est pas que nous ne fassions quelques efforts , et qu'il n’y ait de certains moments dans lesquels , A la faveur d'un léger dégoût , il nous semble que nous allons rompre avec les plaisirs. Mais , disons ici la vérité , nous ne rompons pas de bonne foi. Apprenons, messieurs, à nous connaître. Il est de certains dégoûts qui naissent d’attache profonde ; il est de certains dégoûts qui ne vont pas à rejeter les viandes, mais à les demander mieux préparées. O raison , tu crois être libre dans ces petits moments de relâche , où il semble que la passion se repose : tu murmures cependant contre les plaisirs déréglés , tu loues la vertu et l’honnêteté, la modération et la tempérance ; mais la moindre caresse des sens , ce qui montre trop clairement combien notre engagement est intime, te fait bientôt revenir A eux, et dissipe ces beaux sentiments que l'amour de la vertu avait réveillés : Itedactus sum in nihilum : abslulisti, quasi venlus, desiderium tneum , et velut nubes pertransiit salue mea ' : ■ Tous mes ■ bons desseins s’en vont en fumée , les pensées de - mon salut ont passé en mon esprit comme un « nuage , et ces grandes résolutions ont été le jouet « des vents. »
Telle est la maladie de notre nature; mais maintenant, messieurs, voici le remède. Voici le sauveur Jésus, nouvel homme et nouvel Adam, qui vient détacher en nous l’amour des plaisirs sensibles. Que si l'amour des plaisirs est si fort inhérent à nos entrailles , il faut un remède fort, un remède violent pour le détacher. C'est pourquoi ce nouvel Adam ne s'approche pas comme le premier d'un arbre fleuri et délectable, mais d'un arbre terrible et rigoureux. Il est venu â cet arbre , non pour y voir un objet • plaisant à la vue , et « y cueillir un fruit agréable au goût, » bon uni advescendum, etpulchrum oculis, aspecluquc delectabile “ , mais pour n’y voir que de l’horreur et n’y goûter que de l'amertume ; afin que scs clous, ses épines, ses blessures, et ses douleurs fissent une sainte violence aux flatteries de nos sens et à l'attache trop passionnée de notre âme. Ce qu'il accomplit sur la croix , il le commence aujourd'hui dans le temple. Considérez cet enfant si doux, si aimable, dont le regard et le souris attendrit tous ceux qui le voient ; à combien de plaies, â combien d'injures, à combien de travaux il se consacre : Hic posilus est in ruinam et in resurrectionem muûorum, etin signum cuieon- Iradicetur 3 : •> Il est mis pour être en butte , dit « le saint vieillard , à toute sorte de contradic- « tionsl » Aussitôt qu'il commencera de paraître
' Job. XXX , 16.
* Gentt. ni , 0.
5 Lmc. , M.
DE LA SAINTE VIERGE
an monde , on empoisonnera toutes ses pensées , on tournera à contre-sens toutes ses paroles. Ah! qu'l! souffrira de maux et qu'il sera contredit! contredit dans Unis ses enseignements , dans tous ses miracles, dans ses paroles les plus douces , dans ses actions les plus innocentes : par les princes, par les pontifes, par les citoyens, par les étrangers ; par ses amis , par ses ennemis , par ses envieux et par ses disciples. A quoi êtes-vous ne , petit enfant, et quelles misères vous sont réservées ! Mats vous les souffrerdéjà par impression ; et votre prophète a raison de vous appeler > l'homme ■ de douleurs, l'homme savant en Infirmités, • virumdolorum etscientem infirmUalem' : parce que si vous saviez tout par votre science divine; par votre expérience particulière vous ne saurez que les maux, vous ne connaitrezquc lesdouleurs [et les] peines : virum dolorum.
Mais ce Dieu qui se dévoue aux douleurs pour l'amour de nous , demande aussi , chrétiens , que nous lui sacrifiions l’amour des plaisirs ; car il faut appliquer à notre mal ie remède qu'il nous présente. Et c’est pourquoi , dans le même temps qu'il s'offre pour notre salut à toutes sortes de peines , il fait paraître à nos yeux cette veuve si mortifiée, qui nous apprend l'application de ce remède admirable. La voyez-vous, chrétiens, cette Anne si renommée, cette perpétuelle pénitente exténuée par ses veilles et consumée par ses jeûnes! elle est Indignée contre scs sens , parce qu’ils tâchent de corrompre par leur mélange la source des plaisirs spirituels; elle veut aussi troubler à son tour ees sens gâtés par la convoitise , source des plaisirs déréglés. Et parce que l’esprit affaibli ne peut plus surmonterles fausses douceurs par le seul amour des plaisirs célestes , elle appelle la douleur A son secours; ellecmploic les jeûnes, les austérités, les mortifications de la pénitence , pour étourdir en elle tout le sentiment des plaisirs mortels après lesquels soupire notre esprit malade. Si nous n’avons pas le courage de les attaquer avec elle jusques au principe , modérons-en du moins les excès damnables ; marchons avec retenue dans un chemin si glissant ; prenons garde qu'en ne pensant qu'à nous relâcher, nous n'allions à l’emportement; fuyons les rencontres dangereuses, et ne présumons pas de nos forces , parce que , comme dit saint Ambroise , on ne soutient pas longtemps sa vigueur quand il In faut employer contre soi-méme : Causant peccali fuge, nemo enim diufortis est contra seipsum'.
Et ne nous persuadons pas que nous vivions sans plaisir, pour entreprendre de le transporter du corps à l'esprit, de la partie terrestre et mor-