DE L’ASSOMPTION DE LA SAINTE VIERGE
mtoul DEVANT LA DEISE.
E|M> Ar rjmtior illviD en Marie. Hnurqaot l'amour n'nHI du qu'a niru nul. D'ou i'I né l'amour de la saiula Vierge : cet amour capable de lui donner la mort a chaque Inalant. Quel sou lieu cheicliall son amour langubMiil. Marie laissée au inonde pour consoler l'Eglise- Point d'autre cause de la mort de Marie que son amuur. Quel est le principe de son triomphe , et quels en sont tes caractères
Dîlcctus meus milii , et egu 1111-
Uon Hen-almà est à utoi , et moi je suis A lui. Cant.
En cette sainte journée et durant toute cette octave on n'cntemlra résonner dans toute l’Eglise que les paroles tlu sacré Cantique. Tout retentira des douceurs et des caresses réciproques tic l’Époux et de l'Epouse : on verra celle-ci parcourir tous les jardins et tous- les parterres , cl ramasser toutes les (leurs et tous les fruits pour faire des bouquets et des présents à son hicnaimé ; et le bien-aimé , réciproquement , chercher tout ce qu'il y a de plus riche et de plus agréable dans la nature pour représenter les beautés et les charmes de sa bicn-aimée. En un mot, on n'entendra pendant ces jours que la céleste mélodie du Cantique dis cantiques; et par là l’Église veut que nous concevions que le mystère de celle journée est le mystère du saint amour. Suivons ses inteutions; parlons aujourd’hui, mes frères, des délices, des chastes impatiences et des douceurs ravissantes de l’amour divin, et contemplons-en les effets en la divine Marie.
Trois choses considérables me paraissent principalement devoir nous occuper dans ce discours; la vie de la sainte Vierge, la mort de la sainte Vierge, le triomphe de la sainte Vierge : et j'ai dessein de vous faire voir, et que c'est l'amour qui la faisait vivre, et que c'est l’amour qui l'a fait mourir, et que c'est aussi l’amour qui a fait la gloire de son triomphe. Comment peut-on comprendre que l'amour seul opère de si grands effets, et des effets si contraires? si c'est l'amour qui donne la vie, peut-il après cela donner la mort? L'amour a une force qui fait vivre ; l’amour a des langueurs qui font défaillir. Regardez cette force que l'amour inspire, qui excite, qui anime, qui soulicnt le cœur; vous verrez facilement que l'amour fait vivre. Regardez les faiblesses ,
les défaillances et les langueurs de l'amour; et vous n'aurez pas de peine à comprendre , que l'amour peut faire mourir. Mais comment peut-il ensuite faire triompher? C'est qu’outre sa force qui anime , et sa faiblesse qui tue , il a ses grandeurs, ses sublimités , ses élévations , ses magnificences; et tout cela ne suffit-il pas pour la pompe d’un triomphe? Entrons donc maintenant en notre sujet ; et faisons voir, par ordre , la force du saint amour, qui a donné la vie à la sainte Vierge; les impatiences défaillantes du saint amour, qui lui ont donné la mort; les sublimités du saint amour, qui ont fait la majesté de son triomphe. C'est le sujet de ce discours.
rXEHIEB POfXT.
Comme je ne ferai autre chose dans cet entretien que de vous parler des mystères de l'amour, je me sens obligé d'abord de vous avertir que vous devez soigneusement éloigner de vos esprits toutes les idées de l’amour profane. Et pour conti ibuer ce que je puis, à les bannir de mon auditoire, je vous pile, au nom de celle qui n’eùl pas voulu (Hit mère si elle n'eût pu en même temps être vierge, tle ne penser qu'A l'amour chaste, par lequel Filme s’efforce de se réunir à son auteur. Four cela, imprimez dans vos cœurs cette vérité fondamentale : que l’amour, dans son origine, n'est dû qu'à Dieu seul, et que c'est un vol sacrilège de le consacrer A un autre qu a lui.
Et nous en serons convaincus , si peu que nous voulions considérer ce que nous entendons par le nom d'amour. Car qucst-ce que nous entendons par le nom d'amour, sinon une puissance souveraine , une force impérieuse qui est en nous, pour nous tirer hors de nous ; un je ne sais quoi qui dompte et captive nos cœurs sous la puissance d’un autre , qui nous fait dépendre d'autrui , et nous fait aimer notre dépendance? Et n'est-ce pas par une telle inclination que nous devons honorer celui à qui appartient naturellement tout empire, et tout droit de souveraineté sur les cœurs? C’est pourquoi lui-même voulant nous prescrire le culte que nous lui devons, il ne nous demande qu’un amour sans bornes : • Tu aimeras, dit-il , * le Seigneur ton Dieu de toute ta force 1 ; * afin que nous entendions que Famourseul est la source de l'adoration légitime que doit la créature à son Créateur, et le véritable tribut par lequel elle le doit reconnaître.
En effet , il est très-certain que tout amour véritable tend à adorer. S'il est quelquefois impérieux , c'est pour se rejeter plus avant dans la sujétion : il ne se satisfait pas lui-même , s'il ne
1 II, ni. VI . s.
SUR L ASSOMPTION
vit dans une dépendance absolue. C'est la nature de l'amour ; et le profane même ne parle que d'adoration, que d'hommages, que de dépendance : par où nous devrions entendre, si nous étions encore capables de nous entendre nousmêmes , que pour mériter d'étre aimé parfaitement il faut être quelque chose de plus qu'une créature. Cette sainte doctrine, si nécessaire, étant supposée, pour servir et de fondement et d'eclaireissement à tout ee discours, parlons maintenant, sans crainte et à bouche ouverte, de la force et des effets de l’amour; et voyons avant toutes choses , quel était celui de la sainte Vierge.
Il est né de l'admirable concours de la grâce et de la nature, et il a emprunté de l’une et de l'autre, ce que l'une et l'autre ont de plus pressant. Ainsi, il y avait une liaison tout à fait singulière entre Jésus et Marie : Dilectus meus tnihi, et ego illi : « Mon blen-almé est à moi , et
• je suis ù lui. • Ils sont l'un à l'autre d'une façon Incommunicable : il est à elle comme Sauveur; cela est commun : mais il est à elle comme fils ; à elle , comme il est au Père céleste. C'est un mystère incommunicable : Diketus meus mihi : Il est fils unique; et ego illi : il n'a que mol sur la terre ; il n’a point de père.
Cet amour étant donc si fort, et faisant une liaison si intime entre ces deux cœurs , Marie devait mourir quand elle vit expirer son fils ; elle devait mourir autant de fois qu’elle vivait de moments : car elle le voyait toujours mourant, toujours expirant, toujours lui disant le dernier adieu , toujours dans les mystères de sa mort et de sa sépulture. • Son bien-aimé était ainsi pour elle » comme un bouquet de myrrhe : » Faseiculus myrrhœ , dilectus meus mihi ' ; et la douleur que lui causait son amour devait à chaque instant lui donner la mort. C'est pourquoi l'Ecriture, toujours forte dans la simplicité de ses expressions , compare cette douleur à un glaive tranchant et pénétrant : Tuam animant gladius pertransibit * : * Votre âme sera percée comme par une
• épée. • D'où vient donc qu'elle n'est pas morte étant percée de ce glaive ? C'est que l’amour la faisait vivre.
C'est la propriété de l'amour de donner nu cœur une vie nouvelle , qui est toute pour l'objet aimé : naturellement le cœur vit pour soi. Kst-il frappé de l’amour, il commence une vie nouvelle pour l’objet qu'il aime. Voyez la divine Épouse , elle ne pense qu'à son Époux ; elle n'est occupée que de son Époux. Nuit et jour il lui est présent ; et même pendant le sommeil , elle veille
’ Cmil. I, is.
’ I.HC. u , Si.
à lui ; Ego donnio, cl cor meum vigilat'. Si bien qu'ayant , même pendant son sommeil , One certaine attention sur lui; toujours vivante et toujours veillante, au premier bruit de son approche, au premier son de sa voix elle s'écrie aussitôt toute transportée : « J’entends la voix ■ de mon bien-aimé : » Vax dilecli mei * I Klle s’était mise en son lit pour y goûter du repos , la vie de l'amour ne le permet pas. Elle cherche en son lit; et ne trouvant pas son bien-aimé, elle n’y peut plus demeurer : elle se lève , elle court , elle se fatigue; elle tourne de tous côtés, troublée , inquiète , incapable de s'arrêter jusqu’à ce quelle le rencontre. Elle veut que toutes les créatures lui en parlent ; elle v eut que toutes les créatures se taisent. Elle veut en parler : elle ne peut souffrir ce qui s'en dit, ni ce qu'elle en dit ellemême; et l'amour, qui la fait parler, lui rend insupportable tout ce qu'elle dit , comme indigne de son bien-aimé.
C'est ainsi que vivait la divine Vierge par la force et le transport de son amour. Son état était une douleur mortelle , une douleur tuante et crucifiante ; et au milieu de cette douleur, je ne sais quoi de vivifiant par le moyen de l'amour. Elle avait toujours devant les yeux Jésus-Christ crucifié. Car si l'efficace de la foi est telle , que saint Paul a bien pu écrire aux Galates J que Jésus- Christ avait été crucifié à leurs yeux ; combien plus la divine Vierge voyait-elle toujours présent son fils meurtri et ensanglanté, et cruellement déchiré par tant de plaies! Étant donc toujours pénétrée de la croix et des souffrances de Jésus- Christ , elle menait une vie et de douleur et de mort , et pouvait dire avec l’apôtre : - Je meurs - tous les jours4. » Mais l'amour venait au secours , et soutenait sa vie languissante. Un désir vigoureux de se conformer aux volontés de son bien-aimé, soutenait ses langueurs et ses défaillances; et Jésus-Christ seul vivait en elle, parce qu’elle ne vivait que de son amour.
I.es martyrs étalent animés par l'avidité de souffrir, qui, excitant leur courage, soutenait leurs forces, et en même temps prolongeait leur vie. Pour être conforme à la vie crucifiée de Jésus-Christ, Marie ayant toujours Jésus-Christ crucifié devant les yeux , elle ne vivait que d’une vie de douleur; et l'amour soutenait cette douleur, par l'nvidité de se conformer à Jésus-Christ, d’être percée de ses clous, d'être attachée a sa croix. Marie ne vivait que pour souffrir : Fulcite me floribus, stipule me malis; quia amorc la n-
« Cont. v , J.
» Ibid.
» Gai. tll, I.
* I Cor. xv , 31.
DK LA SAINTE VIERGE
gveo ' : ■ Soutenez-moi avec des fleurs, fortiflez- - moi avec des fruits. • Son amour languissant, et defaillant toujours par la douleur, cherchait du soutien. Quel soutien? des fleurs et des fruits. Mais celaient des fleurs du Calvaire , mais c'étaient des fruits de la croix. Les fleurs du Calvaire, ce sont des épines ; les fruits de la croix, cc sont des peines. C’est le soutien que cherche l’amour languissant de Marie : Fuleiteme Jlortbus, stipalc me mtUis' L’amour d'un Jésus crucifié la fait vivre de cette vie : toujours elle voyait Jésus-Christ dans les agonies de sa croix ; toujours elle avait non tant les oreilles, que le fond de l'âme percé de ce dernier cri de son bicn-aimé expirant : cri vraiment terrible , et capable d’arracher le cœur.
Une autre vie de cet amour, c’est de nous faire vivre pour les âmes. Marie consommait , par ses souffrances intimes , ce qui manquait à la passion de son fils. Il sembla qu’il avait voulu la laisser au monde après lui pour consoler son Église , son Épouse veuve et désolée , durant les premiers efforts de son affliction récente. Vox turturis audita est in terra nastra : Itevertere, revertere * : - La voix de la tourterelle s’est fait « entendre dans notre terre : Revenez , revenez,
• mon bien-aimé. - C’est le gémissement de l’Église, qui rappelle son cher Époux, qu'elle n’a possède qu’un moment. ■ La nouvelle Épouse, dit « saint Bernard se voyantabandonnée et privée
■ de son unique espérance, autant elle était af-
• fligéede l’absence de son Époux , autant devait-
• elle avoir d'empressements pour solliciter son « retour. Son amour et son besoin étaient pour
• elle deux raisons pressantes d'avertir son bien-
• aimé, qu'elle n’avait pu empêcher d’aller où il
• était d'abord, de hâter au moins l’avénement > qu’il luiavait promisen seséparantd’elle.Si elle
• désire et demande qu’il imite , dans son retour,
• les hôtes les plus agiles dans leur course, c'est « une marque de l’ardeur de ses désirs qui ne trou-
• vent rien d’assez prompt, et qui ne peuvent
• souffrir le moindre retardement. »
0 le cruel , s’écrie-t-elle , 6 l’impitoyable ! combien de siècles s’est-il fait attendre, combien désirer! venez, venez. La Synagogue ne l'avait pas vu : mais l'Église l’a vu , l’a oui , l'a touché ; et il s’en est allé tout à coup. O la cruauté! Elle avait tout quitté pour lui dire , avec l'apôtre saint Pierre : « J'ai tout quitté pour vous sui-
■ vre * ; ■ et il l’avait é|iousée, prenant sa pauvreté et son dépouillement pour sa dot. Aussitôt après
' (uni. Il, s,
* Ibid, l», 17.
v S. tirmard. in Canhr. Serin. I.xxm , n* 3. 1. 1 , Col- IS54.
1 Mu II S six , 17
l’avoir épousée , il meurt ; et s'il ressuscite , c’est pour retourner d’où il est venu : et II laisse sa chaste Épouse sur la terre, jeune, veuve, désolée, qui demeure sans soutien!
Marie[lui fut] donnée, pourfêlre son appui, et ] .'unique consolation de tous les fidèles sur la terre. Elle voyait son fils dans tous ses membres : sa compassion était une prière pour tous ceux qui souffraient ; son cœur ( s'insinuait ] dans le coeur de tous ceux qui gémissaient, pour leur aider à crier miséricorde : [elle entrait] dans les plaies de tous les blessés, pour leur aider A crier soulagement; dans tous les coeurs charitables, pour les presser de courir au soulagement , nu soutien , à In consolation des nécessiteux et des affligés. [Elle agissait] dans tous les apôtres, pour annoncer l'Évangile; dans tous les martyrs, pour le sceller de leur sang ; enfin généralement dans tous les fidèles , pour en observer les préceptes, en écouter les conseils, en imiter les exemples.
Le soutien [de l’âme] dans cet élat [ dedétresse que lui cause l'éloignement de son bien-aimé, c’est ] la communion : car ne pouvant l’embrasser en sa vérité toute nue , elle l’embrasse dans la vérité de son sacrement. Sub timbra illius quem desideraveram sedi, et/ruclus (Jus dulcis yulluri mco : - Je me suis reposée sous i’ombre « de celui que j'avais tant désiré ; et son fruit est
• doux à ma bouche. » « Son ombre, dit saint « Bernard ' , c'est sa choir; son ombre, c’est la « foi. Marie a été mise & couvert sous l'ombre de
• la chair de son propre fils; et moi je le suis à
• l'ombre de la foi du Seigneur. Et comment
• sa chair ne me couvrirait-elle pas aussi , puis-
• que je le mange dans les saints mystères? l'É-
• pouse dé-sire , avec raison , d’étre couverte de « l'ombre de celui dont elle doit recevoir, en
- même temps, le rafraîchissement et la nour-
- riturc. Les autres arbres des forêts , quoiqu'ils
- consolent par leur ombre, ne donnent cepen-
• dant point la nourriture, qui fait le soutien du
• la vie, et ne produisent point ces fruits perpé-
• tuelsdesalut. Un seul, auteur de la vie, peut dire « à l'Épouse : Je suis ton salut Aussi désirc-t-
• elle spécialement d'étre à couvert sous l'ombre
• du Christ; parce que lui seul , non-seulement
• rafraîchit de l'ardeur des vices, mais remplit
• encore le cœur de l’amour des vertus. >
Puisque nous pouvons jouir de la lumière, reposons-nous à l'ombre : mais cherchons quelque arbre qui puisse nous donner non-seulement de l'ombre, mais du fruit; non-seulement du rafraîchissement, mais de la nourriture. Il n'y a que
' 5. ÛrruarJ. in Cantic. Strm. xi.?in , n* S , !. I , <yl. i*J3
60 Dy
SUR L’ASSOMPTION
It-sus-Clirist goûté dans la communion. Reposons donc sous son ombre notre amour languissant, et fotigué de ne voir pas encore la lumière , de il'embrasser pas encore la vérité même : c'est là notre unique soutien. Mais, ù soutien accablant! la communion irrite l'amour plutût qu'elle ne l'assouvit. O Marie, il faut mourir; votre amour est venu à un point, qu'il n'y a plus que l’immensité du sein de Dieu qui le puisse contenir.
SECotvn roi kt.
L’amour profane est toujours plaintif ; il dit toujours qu'il languit et qu'il se meurt. Mais ce n'est pas sur ce fondement que j'ai à vous faire voir que l'amour peut donner la mort : je veux établir cette vérité sur une propriété de l’amour divin. Je dis donc que l'amour divin emporte avec soi un dépouillement et une solitude effroyable, que la nature n’est pas capable de porter; une si horrible destruetion de l'homme tout entier, et un anéantissement si profond de tout le créé en nous-mêmes , que tous les sens en sont accablés. Car il faut sedénuer tellement de tout pour aller à Dieu, qu'il n'y ait plus rien qui retienne : et la racine profonde d’une telle séparation , c'est cette effroyable jalousie d'un Dieu qui veut être seul dans une ilme, et ne peut souffrir que lui-même dans un cœur qu'il veut aimer; tant il est exact et incompatible.
Vous pouvez voir, chères âmes, la délicatesse de sa jalousie dans l'évangile de ce jour. Si Marthe s'occupe , et s’empresse , c'est pour lui et pour son service : cependant il en est jaloux ; parce qu’elle s’occupe de ce qui est pour lui , au lieu de s’occuper totalement et uniquement de lui comme faisait Madeleine. - Marthe, Marthe, dit-il, tu es . empressée, et tu te troubles dans la multitude; « et il n'y a qu'une seule chose qui soit néces- « saire'. « De là donc nous pouvons comprendre cette solitude effroyable que demande un Dieu jaloux, il veut qu’on détruise, qu’on ravage, qu'on anéantisse tout ce qui n'est pas lui ; et pour ce qui est de lui-même, il se cache cependant, et ne donne presque point de prise sur lui-même : tellement que l’âme, d'un côté détachée de tout, et de l'autre ne trouvant pasde moyen de posséder Dieu effectivement, tombe dans des fuiblesscs , dansdes langueurs, dans des défaillances inconcevables; et lorsque l'amour est dans sa perfection, la défaillance va jusqu’à la mort, et la rigueur jusqu'à perdre l'être. Cet esprit de destruction et d'anéantissement est un effet de la croix.
il réduit tout à une unité si simple, si souveraine, si imperceptible, que toute la nature en
* Lmr. X, 4|. 4a.
est étonnée. Ecoutez vous-même parler votre cœur : quand on lui dit qu'il ne faut plus désormais désirer que Dieu , il se sent comme jeté tout A coup dans une solitude affreuse , dans un désert effroyable , comme arraché de tout ee qu’il aime. Car n'avoir plus que Dieu seul , [ quel dépouillement!] Que ferons-nous donc? que penserons nous? Quel objet , quel plaisir, quelle occupation? Cette unité si simple nous semble une mort ; parce que nous n y voyons plus ces délices , cette variété qui charme les sens, ces égarements agréables où ils semblent se promener avec liberté, ni enfin toutes ces autres choses sans lesquelles on ne trouve pas la vie supportable.
Mais voici ce qui donne le coup de la mort : c'est que le cœur, étant ainsi dépouillé de tout amour su perdu , est attiré nu seul nécessaire , avec une force Incroyable ; et ne le trouvant pas, il sc meurt d’ennui. « L'homme insensé n'entend pas ■ cesehoscs, et le sensuel ne Irsconçuit pas : mais
* aussi parlons-nous de la sagesse entre les par-
• faits, et nous expliquons aux spirituels les mys- > tères de l'esprit'. » Je dis donc que l'âme, étant dégagée îles empressements superflus, est poussée et tirée à Dieu avec une force infinie; et c’est ce qui lui donne le coup de la mort : car d'un côte elle est arrachée à tous les objets sensibles; et d’ailleurs l’objet qu’elle cherche est tellement simple et inaccessible, qu'elle n'en peut aborder. Elle ne le voit que par In foi, c’est-à-dire, quelle ne le voit pas : elle ne l’embrasse qu'au milieu des ombreset à travers des nuages, c'est-à-dire, quelle ne trouve aucune prise. C'est la que l'amour frustré se tourne contre soi-même, et sc devient luimême insupportable. Le corps l'empêche; l'âme I empêche : il s'empêche et s'embarrasse lui-même; il ne sait ni que faire id que devenir.
O union de deux cœurs, qui ne veulent plus être qu un! ô cœurs soupirants après l'unitc! ce n'est pas en vous-mêmes que vous la pouvez trouver. Venez, â centre des cœurs, 6 source d’unité, fl unité même; mais venez, ô unité, avec votre simplicité, plus souveraine et plus détruisante que tous les foudres et tous les tourments dont votre puissance s'arme. Venez et ravagez tout, eu rappelant tout à vous, en anéantissant tout en vous; afin que vous seule soyez, et viviez, et régniez sur les cœurs unis, dont l'unité est votre trûne, votre temple, votre autel, et comme le corps que vous animez.
Que faites-vous, ô Jésus-Christ , Dieu anénnti? à quoi vous scrveDt vos clous , vos épines et votre croix? à quoi votre mort et votre sépulture? N’cstce pas pour détruire, pour crucifier, pour ensevelir en vous et avec vous toutes choses? Vous n’avez
* I. Cor. Il, 8, 13. tt.
DE LA SAINTE VIERGE
plus que faire pour vous de tout cet appareil de votre supplice, ni de tout cet attirail de mort. Votre Église et vos épouses , les âmes que vous avez rachetées , vous demandent ces instruments funestes et salutoires : salutaires, parce qu'ils sont funestes; et funestes, parce qu'ils doivent être salutaires : elles ont, dis-je, besoin de ces instruments qui ne vous servent plus de rien , et dont vousn'nvezpius besoin que pour les membres de votre corps mystique.
Donnez, Epoux de sang, donnez à vos épouses, les âmes baptisées, qui ne font toutes ensemble qu'une seule épouse dans l'unité de votre Eglise; donnez-leur cesarmcsravageantesetdétruisantcs, afin qu'elles vous épousent par le mystère de votre croix , et que leur pauvreté , leur dépouillement , leur anéantissement total, soient la dot quelles vous apportent : ca r vous êtes riche en vou '-même; et votre richesse dans In créature, c'est la pauvreté et le néant de la créature. Oh! détruisez donc, anéantissez les âmes que vous avez rachetées! anénntissez-les par le mystère de votre croix; afin de les rendre dignes d'étre anéanties par le mystère de votre gloire, lorsque Dieu, qui est maintenant en vous se réconciliant toutes choses , sera en vous, consommant très-parfaitement en un toutes choses.
Voilà le mystère d'unité après lequel soupirent toutes lésâmes exilées, qui s’affligent démesurément sur les (Icuves de Babylonc , en se souvenant de Sion. Mystère d’unité, qui s’opère et s'avance de jour en jour par un martyre inexplicable , et qui se consommera par une paix qui sera Dieu même. O quel renversement! 6 quelle violence! ô que le travail de cet enfantement est horrible! Car Dieu ne délie pas ; il arrache : il ne plie pas ; mais Il rompt : il ne sépare pas tant, qu'il brise et ravage tout. Quandsera-cc, ô Jésus-Christ, que vous détruirez tout à fait ce qui nous détruit? Ah! que vous êtes crue! !
Mais que dis-je ici, chrétiens? que ceux-là vous représentent quels sont ces efforts, qui les ont expérimentés. Pour moi , je n'oserais en parler ni les approfondir davantage ; et j'en ai dit seulement ce mot pour vous donner quelque idée de l'amour de la sainte Vierge durant les jours de son exri , et la captivité de sa vie mortelle. Non, non , les séraphins mêmes ne peuvent entendre , ni dignement expliquer, avec quelle rapidité Marie était attirée à son bien-aimé , ni quelle violence endurait son cœur dans cette séparation. Si jamais il y a eu une âme pénétrée de la croix , et ensuite de cet esprit de destruction chrétienne, c'est la divine Marie. Elle était donc toujours déraillante et toujours mourante, appelant toujours son bien-aimé avec une angoisse mortelle , et lui
disant comme l'Épouse : ■ Retournez, mon biun- ■ aimé, et soyez semblable à un chevreuil et u un « faon de cenf : ■ Itevertere ; similis r.slo, dilecle mi, capreœ, hinnulot/ue cercorum'. C’est en vain que son (ils lui dit : • Encore un peu , encore « un peu : un peu , et vous ne me verrez plus ; un . peu , et v ous me verrez *. ■ Car que dites-vous , i\ Jésus-Christ? songez- vous que vous parlez à un cœur qui aime? Et vous comptez pour peu tant d'années d'une privation si horrible? Et lorsqu'on vous nime bien , les moments sont autant d’éternités : car vous êtes l'éternité même ; et on ne compte plus les moments, quand on sait qu’a chaque moment on perd l’éternité tout entière. Et cependant vous dites : « Encore un peu. » Ce n’est pas là consoler, c'est plutôt outrager l'amour; c’est insulter à ses douleurs, c’est se rire de ses impatiences et de ses excès Intolérables.
Si vous m'en croyez, saintes âmes, vous ne chercherez point d'autres causes de la mort de la sainte Vierge : son amour étaut si ardent , si fort et si enflammé, Il ne poussait pas un soupir, qui ne dût rompre tous les liens de ce corps mortel ; il ne formait pas un regret , qui n'en dut dissoudre toute l'harmonie; il n’envoyait pas un désir au ciel , qui ne dût tirer après soi l’âme tout entière. Je vous ai dit, chrétiens, que sa mort est miraculeuse; je suis contraint de changer d’avis : la mort n’est pas le miracle; c’en est plutôt la cessation. Le miracle continuel, c’était que Marie pût vivre séparée de son bien-aimé. Elle vivait néanmoins : parce que tel était leconseil de Dieu, qu’elle fût conforme a Jésus-Christ crucifié ; par le martyre insupportable d'une longue vie, autant pénible pour elle que nécessaire à l'Église. Mais comme le divin amour régnait en son cœur, sans aucun obstacle, il allait de jour en jour s'augmentant sans cesse par son exercice, et s'accroissant par lui-même : de sorte qu’il vint enfin s’étendant toujours aune telle perfection, que la terre n’était pas capable de le contenir. Ainsi point d'autre cause de la mort de Marie, que la vivacité de son amour.
Sauveur Jésus, allumez votre amour dans nos cœurs par unesemblableimpatiencejet puisqu'elle naissait en Marie de cette union intime que vous aviez avec elle, rassasiez-nous tellement de vos saints mystères , soyez tellement en nous par la participation de votre chair et de votre sang , que , vivants plus en vous qu'en nous -mêmes, nous ne respirions autre chose que d'étre consommés avec vous dans la gloire que vous nous avez préparée.
• t'a ut. il , 17.
» J'MH. \Nl , lu
lit
SLR L'ASSOMPTION
Cette âme sainte et bienheureuse attire après elle son corps par une résurrection anticipée. Cai encore que Dieu oit marqué un terme commun à la rcsurrectiou de tous les morts: il y a des raisons particulières, qui l'obligent d'avancer le terme en faveur de la sainte Vierge. Le soleil ne produit les fruits que dans leur saison ; mais nous voyons des terres si bien cultivées, qu'elles attirent une influence et plus efficace et plus prompte. Il y a aussi des arbres hâtifs dans le jardin de •'Époux ; et la sainte chair de Marie est une terre trop bien préparée , pour attendre le terme ordinaire à produire des fruits d'immortalité.
Deux choses font partie de son triomphe ; la gloire de son âme par l'amour, la gloire de son corps par le rejaillissement de celle de l'âme. Aussi l'Écriture sainte cherche-t-elle des expressions extraordinaires, pour nous représenter un si grand éclat, pour nousen tracer quelque image. A peine trouve-t-elle dans le monde assez de lumières, et il a fallu ramasser tout ce qu’il y a de lumineux dans la nature. • Elle a mis la lune « à ses pieds, les étoiles autour de sa tâte; le so-
• leil la pénétre toute , et l'environne de scs
• rayons ■ : • tant il a fallu de gloire et d'éclat pour orner ce corps virginal.
Apres cela , chères âmes , je ne dois pas m’étendre en un long discours , pour vous décrire la magnificence du triomphe de la sainte Vierge. L'amour qui l'a fait mourir, la fera aussi triompher. Je m'ouvrirais en ce lieu une trop vaste carrière, si j'entreprenais de vous raconter les grandeurs, les magnificences, les sublimités de l'amour. Je vous dirai seulement ce mot, que c’est à lui qu'il appartient d'élever les cœurs ; car c’csl lui qui nous fait dire : Sursum corda : « Le cœur
• eu haut , le cœur en haut. ■ C'est une doctrine du grand saint Thomas ' , que ceux-là seront les plus élevés dans l'ordre de la gloire , qui auront eu sur la terre de plus violents désirs de posséder Dieu. La flèche qui part d’un arc bandé avec plus de force, prenant son vol au milieu de l’air avec plus grande vitesse , entre aussi plus profondément au but où elle est adressée. De même l'âme fidèle pénétrera plus avant, si je puis parler de la sorte , dans l’essence même de Dieu , qui est le seul terme de ses espérances , quand elle s'y sera élancée par une plus grande impétuosité de désirs.
Mais si l’amour de Marie a été si vif et si impétueux , combien a-t-elle dû s'unir intimement à celui qui faisait l'unique objet de son cœur et de tous ses désirs? Qui peut exprimer la gloire dont elle a été revâtue , en entrant dans la joie
' Apte. VU, i.
• 1. Part. Quart vu , Jri. s.
de son bien-nimé? Son triomphe n'est pas une vaine pompe : la puissance qui lui est donnée [répond à la dignité de sa personne, à l'excellence de son amour et à la sublimité de son élévation. Plus elle est proche du trûne de son fils , plus elle a de crédit , pour y faire recevoir favorablement nos prières, et nous procurer les secours que nous réclamons. Que pourrait refuser un fils à sa mère , et à une mère si tendrement aimée? que n'obtiendrait pas l'amour si puissant dont clic est embrasée? Combien ne se sent-elle pas vivement sollicitée de s’intéresser pour des enfants qui ont tant coûté à son fils, et que ses propres douleurs lui rendent à elle-même si cbersl Mais pour nous assurer l'effet deson intercession, elle nous dit encore, comme autrefois : * Faites ■ tout ce qu’il vous dira ■. ■ C’est l'unique moyen de trou ver Jésus-Christ propice , et Marie disposée à prier pour nous. ]
Qu'elle se rende l'avocate, auprès de Dieu, de l'Église qui la réclame , et qu'elle détourne les malheurs qui menacent la chrétienté. Qu'elle protège du plus haut des deux ce royaume trèschrétien , qu’un roi juste et pieux * lui c consacré ; et qu'elle veille en ses bontés sur le roi son fils, qui renouvelle tous les ans ce don solennel . Qu'elle conserve ce grand monarque et dans la paix et dans les hasards : qu’elle inspire la justice à ceux qui l’ont irrité; et à lui, la bonté, et la clémence. Qu'il fosse la paix par inclination, et la guerre par nécessité : qu'il ne soit terrible que pour protéger la Justice , assurer la paix et la tranquillité publique. Qu'elle lui obtienne la grâce d'être toujours juste, toujours pacifique, père charitable de ses peuples , humble enfant delà sainte Église , protecteur de son autorité , zélé défenseur de ses droits. Qu’elle bénisse la piété exemplaire de la reine son épouse , et qu’elle fasse croître et multiplier leur royale postérité sous l’ombre de sa protection. Qu'elle mette bientût le comble à la joie de toute lu France, par le parfait rétablissement de cette reine auguste et pieuse qui nous honore de son audience , et qu’elle ne prolonge sa vie que pour augmenter ses mérites. Qu'elle soit toujours aimée , toujours respectée , cette sage et pieuse princesse, pour inspirer continuellement des conseils de paix, des sentiments de bonté, des pensées de condescendance. Qu'elle vive sur la terre , n'ayant de goût que pour le ciel ;
1 Jaan. M, B.
• Louis XIII, en execution d’un vtru qu’il axait fait pour olilrnlr la Rroasrsse de la reine, donna, le 10 février lean, un édit |<ar lequel il mit sa personne et son royaume sous la protection de la sainte Vierge, et ordonna que tous Int ans U se ferait une procesalun solennel le n Notre- Un me de Parts puni n-nomrler crttr consécration. Telle est l’origine de la pro cesaiou qui se fait annuellement, dans loules les églises du royaume lé Jour dé l'Assomption. {£dit. dr Or/uris.)
DE LA SAINTE VIERGE
qu’elle dédaigne ce qui passe, et qu’elle s’attache immuablement à ce qui demeure. Qu’au milieu de tant de grandeurs elle soit jetée devant Dieu dans une véritable humiliation : qu elle méprise autant sa grandeur royale , que nous sommes obligés de la révérer ; et qu'elle fasse sa principale occupation du soin de mériter devant Dieu une couronne immortelle. Voilà, madame, les vœux que je fais : puisse Votre Majesté les faire avec moi dans toute l’étendue d’un cœur chrétien , et recevoir pour sa récompense la sainte bénédiction du Père, du Fils, et du Saint-Esprit!