DE ROSAIRE
pur une gravité affectée. Laissons donc les histoires profanes, et allons à l'Évangile de Jésus- Clirist. Pardonnez-moi, messieurs, si je dis que, ce que la nécessité a fait inventer à ce philosophe , une charité infinie l’a fait faire , en quelque sorte, à notre Sauveur, d'une manière toute divine. il regarde du haut de sa croix et Marie, et son cher disciple j c'est-à-dire, ce qu’il a de plus cher au monde : et comme il leur veut laisser, en mourant, quelque marque de sa tendresse, il tlonne premièrement saint Jean à sa mère ; après il donne sa mère a son bien-aimé, et il établit, par ce testament, la dévotion pour la sainte Vierge. C’est, mes frères, pour cette raison qu’on lit cet évangile en l’Église dans la sainte solennité du Rosaire* , pour laquelle nous sommes Ici assemblés. C’est pourquoi , pour édifier votre piété, j’espère vous faire voir aujourd'hui que, par ces divines paroles, Marie est la mère de tous les fidèles ; après que je lui aurai adressé celles par lesquelles on lui annonça qu’elle serait ta mère de Jésus-Christ même : Are, Maria.
C est un trait merveilleux de miséricorde , que la promesse de notre salut se trouve presque aussi ancienne, que la sentence de notre mort, et qu’un même jour ait été témoin de lu chute de uotre nature, et du rétablissement de notre espérance. Nous voyons en la Genèse1, que Dieu nous condamnant à la servitude , nous promet eu même temps le Libérateur; en prononçant la malédiction contre nous, il prédit nu serpent , qui nous a trompés , que sa tête sera brisée , c’estâ-dirc, que son empire sera renversé , et que nous serons délivrés de sa tynnnie. Les menaces et les promesses se touchent : la lumière de la faveur nous parait , dans le feu même de la colère; afin que nous entendions, chrétiens, que Dieu se fâche contre nous , ainsi qu'un bon père , qui , dans les sentiments les plus vifs d’une juste indignation, ne peut oublier ses miséricordes, ni retenir les effets de sa tendresse. Mais ce qui me parait le plus admirable dans cette conduite de la Providence , c’est qu’Adam même , qui nous
Le saint pape Pie V, en mémoire de la victoire remportée à Lépantt; par les chrétiens sur les Turcs, le 7 octobre 1571, institua une fête annuelle, sous le litre de aainte Varie de In Éirtoirv, et en Hua la célébration au premier dimanche rf octobre. En 1573, Grégoire XIII changea ce litre en celui <lu Rosaire. Saint Dominique fut le premier instituteur de cette pratique de piété qu’on a appelée Rosaire , et qui consiste ii réciter quJtt/e dizaines iYAve avec un Pater au commencement de chaque dizaine, en l’honneur du mystère de rincarn.it ion. Elle est connue aussi sousle'nom de Chapelet, ou Couronne, qui est le tiers du Rosaire. Les papes ont api prouvé cette dévotion, et y ont altacbéde grandes Indulgences. Voyez Godescard, Pics det Saints, |. ix , au 1° octobre.
( Édit, de fer sait tes. )
• Crues, im, 15.
a perdus, et Êve, qui est la source de notre misère , nous sont représentés, dans les Écritures comme des images vivantes des mystères qui nous sanctifient. Jésus-Christ ne dédaigne pas de s appeler le nouvel Adam : Marie, sa divine mère est la nouvelle Êve; et, par un secret merveilleux’ notre réparation nous est figurée, même dans les auteurs de notre ruine.
, C est sans doute dans cette vue, que saint Epiphane a considéré un passage de la Genèse 1 ou Eve est nommée mère des vivants : il a doctement remarqué, que c’est après sa condamnation qu'elle est appelée de la sorte ; et voyant qu elle n’avait pas ce beau nom, lorsqu'elle était encore dans le paradis , il s'étonne , avec raison , que I on commence à l’appeler mère des vivants seulement après qu’elle est condamnée à n'engendrer plus que des morts. En effet, ne jugezvous pas que ce procédé extraordinaire nous fait voir assez clairement qu’il y a ici du mystère? et c est ce qui fait dire à ce grand évêque qu'elle est nommée ainsi en énigme, et comme figure de la sainte Vierge, qui, étant associée, avec Jésus- Christ , à la chaste génération des enfants de la nouvelle alliance est devenue, par cette union ,
I la vraie mère de tous les vivants, c'est-à-dire, dè tous les fidèles. Voilà une belle figure de la sainte maternité de l'incomparable Marie, que j’ai à vous prêcher aujourd'hui; et j’en reconnais l’accomplissement à la croix de notre Sauveur, et dans l’évangile de cette fête.
Car que voyons-nous au Calvaire, et qu'est-ce que notre Évangile nous y représente? Nous y voyons Jésus-Christ souffrant, et Marie percée de douleurs , et le disciple bien-aimé du Sauveur des âmes, qui, remis de ses premières terreurs, vient recueillir les derniers soupirs de son maître mourant pour l’amour des hommes. O saiot et admirable spectacle! Toutefois ce n’est pas là , chrétiens, ce qui doit aujourd'hui arrêter vos yeux. Mais considérez attentivement, que c’est en cet état de souffrance que Jésus engendre le peuple nouveau; et admirez que dans les douleurs de cet enfantement du Sauveur, dans le temps que nous naissons de ses plaies, et qu'ii nous donne la vie par sa mort , il veut aussi que sa mère engendre, et il lui donne saint Jean pour son fils :
* Femme, lui dit-il, voilà votre fils. -Et ne vous persuadez pas qu’il regarde saint Jean , en ce lieu, comme un homme particulier. Tous ses disciples l’ont abandonné, et son Père ne conduit au pied de sa croix que le bien-aimé de sou cœur : tellement que, dans ce débris de son Eglise presque dissipée , saint Jean , qui est le
' Llb. III. Ilitres. LlXTItl , L i, il* |«, p. 105.
POUR LA FÊTE
seul qui lui reste, lui représente tous ses fidèles , et toute l'universalité des enfants de Dieu. C'est donc tout lu peuple nouveau, e'est toute lu société de l'Église, que Jésus recommande à la sainte Vierge , en lu personne de ce cher disciple; et par cette divine parole elle devient non-seulement mère de saint Jean, mais encore de tous les fidèles. Et par là ne voyez-vous pas, selon la pensée de saint Épiphauc, que la bieuheur.use Marie est l'Eve de la nouvelle alliance, et la mère de tous les vivants, unie spirituellement au nouvel Adam, pour être la mère de tous les élus?
Cest, fidèles, sur cette doctrine tout évangélique , que j'établirai aujourd'hui la dévotion à la Vierge, pour laquelle nous sommes ici assemblés : et pour expliquer clairement, et par une méthode facile, cette vérité importante, je réduis tout ce discours à deux points, que je vous prie d’imprimer en votre mémoire. Deux grandes choses étaient nécessaires , pour faire naître te peuple nouveau, et nous rendre enfants de Dieu par la grâce. Il fallait que nous fussions adoptés; il fallait que nous fussions rachetés : car, puisque nous sommes etrangers ù Dieu , comment deviendrions-nous ses enfants, si sa bonté ne nous adoptait? et puisque le crime du premier homme nous avait vendus à Satan, comment serions-nous rendus au Père éternel , si le sang de son Fils ne nous rachetait? Et donc , pour nous faire les enfants de Dieu , il faut nécessairement qu'un Dieu nous adopte, et il faut aussi qu'un Dieu nous rachète. Comment sommes-nous adoptés? par l’amour du Pcre éternel. Comment sommes-nous rachetés? par la mort et les souffrances du Fils. I.e principe de notre adoption, c’est l’amour du Père éternel ; et la raison en est évidente : car puisque ce n'est pus la nature qui nous doune à Dieu comme enfants, il s'ensuit manifestement que c’est son amour qui nous a choisis. Mais si uous avons besoin de l'amour du Père, pour devenir enfants d'adoption; les souffrances du Fils nous sont nécessaires, parce que nous sommes enfants de rédemption : et ainsi nous sommes nés tout ensemble, de l'amour infini de Fun, et des cruelles souffrances de l'autre.
.Nouvelle Eve , divine Marie . quelle part avezvous eu ce grand ouvrage , et comment contribuez-vous à la chaste génération des enfants de Dieu? Chrétiens, voici le mystère , et afin que vous l’entendiez, il faut vous prouver, par les saintes Lettres , que le Père et le Fils l’ont associée, le premier, à la fécondité de son amour; le second, à celle de scs souffrances : tellement qu'elle est notre mère, premièrement, par un amour maternel;secondement,parees souffrances
fécondesqui déchirent son âme au Calvaire. C’est le partage de ce discours; et sans sortir de mon évangile j'espère vous faire voir ces deux vérités accomplies au pied de la croix , et établir, sur ce fondement , une dévotion fructueuse pour la bienheureuse Marie.
raeuiEn point.
Jésus-Christ, notre rédempteur, n'avait rien qui le touchât davantage, que le désir miséricordieux de s'unir a notre nature, et d'entrer en société avec nous. C'est pourquoi il est né d'une race humaine, afin que nous devenions, par la grâce , une race divine et spirituelle : il se joint à nous par un double nipud , lorsqu'on se faisant fils d'Adam , il nous rend en même temps les enfants de Dieu; et par cette alliance redoublée, pendant que notre Pere dev ient le sien il veut que le sieu devienne le nôtre. C'est ce qui lui fait dire dans son Evangile : Asccndo ad l’atrem meum e( Palrem vestrum • : * Je retourne a • mon Pere et au vôtre; * afin que nous comprenions, par cette parole, qu’il veut que tout lui soit commun avec nous, puisqu'il ne nous envie pas cet honneur d'être les enfants de sou Pere.
Or, messieurs, eette même libéralité, qui fait qu'il nous donne son Père céleste, fait qu'il nous donne aussi sa divine mère : il veut quelle nous engendre selon l'esprit, comme elle l'a engendré selon la chair ; et qu'elle soit en même temps sa mère et la nôtre, pour être notre frère en toutes façons. C'est dans cette pieuse |ienséc , que vous recourez aujourd'hui à la sainte protection de Marie; et vous êtes persuadés que les véritables enfantsde Dieu se reconnaissent aussi les enfants de la Vierge. Si bien que je me sens obligé, afin d'échauffer en vos cœurs la dévotion de Marie , de rechercher, par les saintes Lettres, de quelle sorte elle est unie au Père éternel , pour être mère de tous les fidèles. Toutefois , je n’ose pas entreprendre de résoudre cette question de moi-même ; mais il me semble que saint Augustin nous donne une admirable ouverture, pour connaître parfaitement eette vérité. Écoutez les paroles de ce grand évêque , dans le livre qu'il a composé de la sainte Virginité : c'est là que parlant admirablement de la tcès-heureuse Marie , il nous enseigne que,'- selon la chair, elle est la mère de Jé- » sus-Christ ; • et aussi , que , - selon l'esprit, elle « est la mère de tous ses membres : • Carne rnoter capilis nostri, spiritu mater membrorum ejus; - parce que , poursuit ce grand homme , elle « a coopéré , par sa charité , a faire naître dans « l’Église lesenfauts de Dieu; ■ quia coopéra ta est
' Joint. XX, 17.