POUR UNE
ainsi que font les pécheurs; c’est pourquoi ils ne Dont pas libres. S'abaisser au-dessous de celui-là seul qui est seul naturellement souverain, c'est une servitude honorable, qui est digne d'un homme libre, et qui fait l'accomplissement de la liberté. En est-on moins libre , pour obéir à la raison et à la raison souveraine ; c'est-à-dire , à Dieu? N'est-ce pas, au contraire, une dépendance vraiment heureuse, qui, nous assujettissant à Dieu seul , nous rend maîtres de nous-mêmes et de toutes choses?
C'est ainsi que le Sauveur voulut être libre : il était libre certainement, car il était Fils et non pas esclave; mais il mit l'usage de sa liberté à être obéissant à son Père. Comme c'est la liberté qu’il n recherchée, c'est aussi celle qu'il nous a promise. « Vous serez , dit-il , vraiment libres ,
quand le Fils vous aura délivrés : » vous aurez une liberté véritable, quand le Fils vous l’aura donnée. Et quelle liberté vous donnera-t-il, sinon celle qu'il a voulue pour lui-même : c'est-à-dire, d’être dépendant de Dieu seul , dont il est si doux de dépendre, et le service duquel vaut mieux qu’un royaume ; parce que cette même soumission , qui nous met au-dessous de Dieu , nous met eu même temps au-dessus de tout? C’est pourquoi je ne puis m’empêcher, ma sœur, de louer votre résolution généreuse , en ce que vous avez voulu être libre, non point a la mode du monde , mais à la mode du Sauveur des àmes ; non de la liberté dangereuse que l'esprit du l hoinme se donne à lui-même, mais du celle que désus promet à scs serviteurs.
Les enfants du siècle croient être libres, parce qu'ils errent deçà et delà dans le monde , éternellement travailles de soinssuperllus, et ils appellent leur égarement une liberté; à peu près comme des enfants qui se peusent libres, lorsqu 'échappés de la maison paternelle ils courent sans savoir où ils vont : telle est la liberté des pécheurs.
C'est vous, c'est vous, mesdames, qui jouissez d'une liberté véritable, parce que vous ne vous contraignez que pour servir Dieu. Et qu'on ne pense pas que cette contrainte diminue tant soit peu votrelibcrté ; au contraire, c’en est la perfection. Car d'où vient que vous vous mettez dans cette salutaire contrainte, sinon pour vous imposer à vous-mêmes une heureuse nécessité de ne pécher pus? et cette sainte nécessité de ne pécher pas, n'est-ce pas la liberté véritable? Ne croyons pas, mes soeurs, quecc soit une liberté, de pouvoir pécher ; ou , s'il y a de la liberté à pouvoir pécher, disons , avec saint Augustin , que c’est une liberté égarée, une liberté qui sc perd. La première liberté , dit saint Augustin 1 , c’est de pouvoir ne
1 Ve Corrept. et Crat. cap. su, n* M, t. V , cul. les
: VÊTUBB.
pécher pas : la seconde et lu plus parfaite , c’est de ne pouvoir plus pécher. C’est la liberté des saints anges et de toute la société des élus, que la félicité étemelle met dans la nécessité de ne pécher plus ; c'est la liberté de la céleste Jérusalem : cette nécessité, c'est leur béatitude, et jamais nous ne serons plus libres, que quand nous ne pourrons plus servir au péché. C’est la liberté de Dieu même, qui peut tout, et ne peut pécher. C’est à cette liberté qu’on tend dans les cloîtres, lorsque, partant de saintes contraintes, par tant de salutaires précautions , on tâche de s'imposer une loi de ne pouvoir plus servir au péché.
skcond roi ST.
Voilà la servitude du péché exclue de la vie retirée et religieuse, par les observances de la discipline : voyons si elle n’est pas aussi délivrée de celle des passions et des convoitises , par l’exercice de la pénitence. Pour cela , considérons une belle doctrine de saint Augustin. II y a, dit-il, deux sortes de maux : H y a des maux qui nous blessent, il y a des maux qui nous flattent; les maladies , les passions. Les passions nous flattent , et en nous flattant clics nous captivent. Ceux-là , nous les devons supporter ; ecux-ci , nous les devons modérer : les premiers, par la patienc® et par le courage ; les seconds , par ta retenue et la tempérance : Alirc quœ perpalienliam suslincrnus, aliaqua per contincntiam rrfrœnamus •. Or Dieu, qui dispose toutes choses par une providence très-sage , et qui ne veut pas tourmenter les siens par des afflictions inutiles , n voulu que ces derniers maux servissent de remède pour guérir les autres : je veux dire, que les maux qui nous affligent doivent corriger en nous ceux qui flattent. Ils étaient donnés en punition de notre péché; mais, par la miséricorde divine, ce qui était une peine devient un remède, et « le châli- « ment du péché est tourné à l’usage de la jus-
• tice : » In ususjustiliœ pcccati pœna conversa est *. La raison est , que la force de ceux-ci consiste dans le plaisir, et que toute la pointe du plaisir s'émousse par la souffrance.
C’est pourquoi lamortilication [est établie]dans les cloîtres; et si la chair y est contrainte, c’cst pour rendre l’esprit plus libre. C’est le rendre plus libre , que de brider son ennemi , et le tenir en prison tout chargé de chaînes. C’est ce qui fait dire a l’apôtre3 : > Je ne travaille pas en vain,
• mais je châtie mon cor;» et je le réduis en ser- « vitude. » Ce n’est pas travailler en vain quc.de mettre en liberté mon esprit. J’ai , dit-il , un eu-
* Coût. Jut. lih. v, cap. T, n* Î3, t X, col. MO.
* S. Àug. tte Civ. Üei , lit), xm , cap. iv, I. vit , oot. ;u>.
» I. Cor. x , 2d , 27.
POUR UNE VE TITRE. sjr
neml domestique; voulez-vous que je le fortifie, que Je le rende invincible par ma complaisance? J'ai des passions moins traitables que ne sont des bêtes farouches ; voulez-vous que je les nourrisse ? Ne vaut-il pas bien mieux que j’appauvrisse mes convoitises, qui sont infinies, en leur refusant ce qu'elles demandent? Tellement que la vraie liberté d'esprit , c’est de contenir nos affections déréglées par une discipline forte et vigoureuse , et non pas de les contenter par une molle condescendance.
C’est ainsi qu'ont été libres les grands personnages, qui vous ont donné cette règle que vous professez. D'où vient que saint Benoit, votre patriarche, sentant que l'amour des plaisirs mortels, qu'il avait presque éteint par ses grandes austérités , se réveillait tout à coup avec violence , se déchire-t-il lui-même le corps par des ronces et des épines, sur lesquelles son zele le jette'? N’est-ce posqu'il veut briser les liens charnels qui menacent son esprit de la servitude? C'est pour cela que saint Bernard, votre père, a cherché un salutaire rafraîchissement dans les neiges et dans les étangs glacés ■ , où son intégrité attaquée s'est fait un rempart contre les délices du siècle. Scs sens étaient de telle sorte mortifiés, qu'il ne voyait plus ce qui se présentait à ses yeux ». La longue habitude de mépriser le plaisir du goût, avait éteint en lui toute la pointe de la saveur : il mangeait de toutes choses sans choix ; II buvait de l'eau ou de l’huile indifféremment, selon qu’il les avait le plus à la mainI * * 4. SI quelques-uns trouvaient trop rude ce long et horrible silence, il les avertissait que s’ils considéraient sérieusement l’examen rigoureux que le grand Juge fera des paroles, ils n'anraient pas beaucoup de peine à se taire. Il excitait en lui l'appétit, non par les viandes, mais par les jeûnes; non par la délicatesse ni par le ragoût, mais par le travail : et toutefois, pour n'êtrc pas entièrement dégoûte de son pain d'avoine, et de ses légumes, il attendait qne ta faim les rendit un peu supportables. Il couchait sur la dure; mais il y attirait le sommeil par la psalmodie de la nuit, et par l'ouvrage de la journée : de sorte que, dans cet homme , les fonctions même naturelles étaient causées, non tant par la nature que par la vertu.
Quel homme plus libre que saint Bernard? Il n’a point de passions à contenter, il n'a point de fantaisie & satisfaire , et il n'a besoin quede Dieu. Les gens du monde, au lieu de modérer leurs convoitises, sont contraints de servir û celles d'autrui.
I S. r.reg. Vnj. BMoÿ. lib. Il, cap. Il; t II, oui 313.
1 , il. S. Hrrn.ini . bb. I , cap. la , l»° 0, t. H; col. nés.
* Itiiil. Uh in . cap. it, ir i, cul. » i in.
■ IbKl. lib. I, cap. VII. cul. IU70, 1037
[C'est ce qui faisait dire à] saint Augustin, parlant à un grand seigneur : ■ Vous, qui devez « réprimer vos propres cupidités ^ vous êtes con- « traint de satisfaire celles des autres : • Qui debuisli re/rænan eupidilates tuas , explen cogeris aliénas ‘ . C’est à cette liberté que vous aspirez, c'est l'héritage que saint Bernard a laissé à toutes les maisons de son ordre.
Mais voyez l’aveuglement du monde : comme si nous n'étions pas encore assez captifs par le péché et les convoitises, Il s’est fait lui-méme d'autres servitudes. Il a fait des lois, comme pour imiter Jésus-Christ; mais plutôt pour le contredire. Il ne faut pas souffrir les injures , on vous mépriserait ; il faut avoir de l'honneur dans le monde, il faut se rendre nécessaire, il faut vivre pour le public et pour les affaires : Patriœ et imperio nique vivendum est C'est une loi à votre sexe , [de prendre] le temps de se parer, [de rendre) des visites. La bienséance est une loi, qui nous ôte tout le temps ; qui fait qu’il se perd véritablement. Tout'le temps se perd, et on n’y attache rien de plus immobile que lui. Le temps est précieux , parce qu’il aboutit à l’éternité ; on ne demande qu’à le passer : A peine avons-nous un moment à nous ; et celui que nous avons , il semble qu'il soit dérobé. Cependant la mort vient avant que nous puissions avoir appris à vivre; et alors que nous servira d'avoir mené une vie publique , puisque enfin U nous faudra faire une fin privée? Mais que dira le monde? Et pourquoi voulons-nous vivre pour les autres , puisque nous devons enfin mourir pour nous-mêmes? Nemo alii vivit, morituns sibi ».
Que si le monde a ses contraintes , qne je vous estime, ma très-chère sœur, qui, estimant trop votre liberté pour la soumettre aux lois de la terre, professez hautement de ne vouloir vous captiver que pour l’amour de celui qui, étant le maître de tontes choses , s'est rendu esclave pour l'amour de nous, afin de nous exempter de la servitude! C'est dans cette voie étroite que l'éme est dilatée par le Saint-Esprit, pour recevoir l’abondance des grâces divines. Déposez donc , ma très-chère sœur, cet habit, cette vaine pompe et toute cette servitude du siècle : vous êtes libre k Jésus-Christ, son sang vous a mise en liberté, ne vous rendez point esclave des hommes.
> Ad Bon if. Ep. c CM, n* ü, L II, col. 813.
’ * Tertull. de Pullio, D° 8-
* Ibid.
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POUR UNE VETURK.
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POUR UNE VÊTURE
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LE JOUR DE LA NATIVITÉ UE LA SAINTE VIERGE
Combien les Inrlinulkm» de» homme* ftonl divers», rt I» matin dissemblables. Snperilulté de lant de soins, et vanilé de la multitude de no* desseins. L'empressement el le trouble , principes de nos maladies. D’où vient en nous l'amour de la dissipation. Pourquoi ne pouvons nous trouver la santé de nos âmes et le repu», en nous répandant dans In multitude des objets sensible» : l'un et l’autre attachés à la vie intérieure et recueillie, et à U reclierche de l’unique nécessaire.
Mar flirt , Marfha , sollicita rs , et turbans erga plurima : porro unum est ncccssarium.
Marthe, Marthe, tous vous empresser, et vous vons troublez. dans le soin de beaucoup de choses : cependant une seule chose est nécessaire. Luc. x, 41 , 42.
Quand je considère, mes sœurs, les diverses agitations de l’esprit bumnin, et tant d’occupations différentes qui travaillent inutilement les enfants des hommes, je ne puis que je ne m’écrie avec le Psalmiste ■ : . Qu’est-ce que l’Iiom- . me, ô grand Dieu, pour que vous en fassiez . état, et que vous en ayez souvenance? > Notre vie, qu'est -ce autre chose qu’un égarement continuel? nos opinions sont autant d'erreurs , et nos voies ne sont qu’ignorance. Et certes, quand je pnrle de nos Ignorances , je ne me plains pas , chrétiens, de ce que nous ne connaissons point quelle est la structure du monde, ni les influences des corps célestes, ni quelle vertu tient la terre suspendue au milieu des airs, ni de ce que tous les ouvrages de la nature nous sont des énigmes inexplicables. Car encore que ces connaissances soient très-dignes d’être recherchées , ce n’est pas ce que je déplore aujourd'hui. La cause de ma douleur nous touche de bien plus près. Je plains le malheur de notre ignorance , en ce que nous ne savons pas ce qui nous est propre ; en ce que nous ne connaissons pas le bien et le mai , et que nous errons, deçà et delà, sans SAvoir la véritable conduite qui doit gouverner notre vie.
Et pour vous convaincre manifestement d’nne vérité si constante , figurez-vous , ma très-chère sœur, que venue tout nouvellement d’une terre inconnue cl déserte , séparée de bien k>in du commerce et de la société des hommes, ignorante des choses humaines ; vous êtes tout à coup transportée au sommet d'une haute montagne , d’où par un effet de la puissance divine, vous découvrez la terre et les mers et tout cc qui se fait
* Pt. VIII, s.
dans le monde. Élevée donc sur cel te montagne , vous voyez du premier aspect cette multitude Infinie de peuples et de nations, avec leurs mœurs différentes et leurs humeurs incompatibles; puis descendant plus exactement au détail de la vie humaine, vous contemplez les divers emplois dans lesquels les hommes s'occupent. O Dieu éternel, quel tracas 1 quel mélange de choses ! quelle étrange confusion ! Celui-là s'échauffe dans un barreau, celui-ci assis dans une boutique débite plus de mensonges que de marchandises; cet antre que vous voyez employer dans le jeu la meilleure partie de son temps, il se passionne, il s’impatiente, il fait une affaire de conséquence de ce qui 11e devrait être qu’un relâchement de l’esprit. Les uns cherchent dans la compagnie l’applaudissement du beau monde; d'autres se plaisent à passer leur vie dans une intrigue contiuucllc : ils veulent être de tous les secrets, ils s’empressent , ils se mêlent partout , ils ne songent qu’à s'acquérir tous les jours de nouvelles amitiés : et pour dire tout en un mot , le monde n'estqu’un amas de personnes toutesdiversement affairées avec une variété incroyable.
Vous raconterai-Jc, mes sœurs, les diverses inclinations des liomines? Les uns, d’une nature plus remuante, se plaisent dans les emplois violents; les autres, d’une humeur plus paisible, s'attachent plus volontiers ou à cette commune conversation, ou à l’étude des bonnes lettres, ou à diverses sortes de curiosités. Celui-ci est possédé de folles amours; celui-là de haines cruelles et d'inimitiés implacables, et cet autre de jalousies furieuses ; l'un amasse , et l'autre dépense ; quelque-uns sont ambitieux et recherchent avec ardeur les emplois publies; les autres nimeut mieux le repos et la douce oisiveté d'une vie privée. Chacun a ses inclinations différentes, cliacun veut être fou à sa fantaisie : les mœurs sont plus dissemblables que les v isages ; et la mer n’a pas plus de vagues , quand elle est agitée par les vents, qu’il naît de diverses pensées de cet abîme sans fond , de ce secret impénétrable du cœur de l'homme. C’est à peu près ce qui se présente à nos yeux , quand nous considérons attentivement les affaires et les actions qui exercent la vie humaine.
Dans cette diversité infinie , dans ect empressement , dans cet embarras , dans ce bruit et dans ce tumulte des choses humaines , chère sœur, rentrez en vous-même; et imposant silence à vos passions , qui ne cessent d'inquiéter l’âme par leur vain murmure, écoutez le Seigneur Jésus qui, vous parlant intérieurement au secret du cœur, vous dit avec cette voix charmante qui seule devrait attirer les hommes : « Tu te troubles dans
POUR UNE VÊTURE
• la multitude , et il n'y a qu'une seule chose qui
• soit nécessaire. •
Qu'entends-je , et que dites-vous , 6 Seigneur Jésus ? Pourquoi tant d'a!Tain'S, pourquoi tant de soins, pourquoi tant d'occupations différentes, puisqu'il n'y a qu’une seule chose qui soit nécessaire? Si vous nous apprenez, Sagesse éternelle, que nous n'avons tous qu'une même affaire; donc nous nous consumons de soins superflus, donc nous ne concevons que de vains desseins, donc nous ne repaissons nos esprits que de creuses et chimériques imaginations, nous qui sommes si étrangement partagés. Votre parole , ô Seigneur Jésus , nous rappelant à l'unité seule , condamne In folie et l'illusion de nos désirs inconsidérés et de nos prétentions infinies : doue il s'ensuit do votre discours que la solitude que les hommes fuient, et les cloîtres qu'ils estiment autant de prisons, sont les écoles de la véritable sagesse; puisque , tous les soins du monde en étant exclus avec leur empressante multiplicité, on n'y cherche que l'unité nécessaire, qui seule est capable d établir les cœurs dans une tranquillité immuable. Chère sœur, c'est ce que Jésus-Christ nous enseigne dans cette belle et mystérieuse parole que je tâcherai aujourd'hui de vous faire entendre.
Mais , pour y procéder avec ordre , que puis-je me proposer de plus salutaire que d’imiter Jésus- Christ lui-même, et de suivre cette excellente méthode que je vois si bien pratiquée par ce divin maître? > Marthe, Marthe, dit-il, tu es em- ■ pressée , et tu te troubles dans la multitude : or
• Il n’y a qu'une chose qui soit nécessaire. Marie
• a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point
• ôtée. - Je remarque trois chosesdanscediscours : Jésus, ce charitable médecin des âmes, les considère comme languissantes , et nous laisse dans ces paroles une consultation admirable pour les guérir de leurs maladies. Il en regarde, premièrement , le principe ; après , ayant touché la cause du mal , il y applique les remèdes propres ; et enfin, il rétablit son mnlade dans sa constitution naturelle. Je vous prie de considérer ces trois choses accomplies par ordre dans notre évangile.
Marthe , Marthe , tu es empressée ; c'est-à-dire : O âme, tues affaiblie en cela même que tu es partagée; de là l'empressement et le trouble : voilà le principe de la maladie ; après , suit l'application du remede. Car puisque la cause de notre faiblesse, c’est que nos désirs sont trop partagés dans les objets visibles qui nous environnent ; qui ne voit que le véritable remède , c’est de savoir ramasser nos forces inutilement dissipera? C’est aussi ce que fait lu Seigneur Jésus, en nous
appliquant à l’unité simple qui n'est autre chose que Dieu. Pourquoi, dit-il, vous épuisez-vous parmi tant d'occupations différentes, puisqu'il n’y a qu’une chose qui soit nécessaire? porro unum est neerssarium. Voyez qu’il ramasse nos désirs en un: de là naît enfin la santé de l’âme dans le repos , dans la stabilité , dans la consistance que lui promet le sauveur Jésus : « Marie , dit-il , a choisi - la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée : • c'est l'entière stabilité; c'est ainsi que le Eilsde Dieu nous guérit. Ma chère sœur, abandonnezvous à ce médecin tout-puissant ; apprenez de lui ces trois choses , que vous devez avant toutes choses vous démêler de la multitude , après rassembler tous vos désirs en l’unité seule, et enfin que vous y trouverez le repos et la consistance. Ainsi vous accomplirez Ira devoirs de la vie religieuse que vous embrassez, et nous pourrons dire de vous ce que Jésus-Christ a dit de Marie, qu'en quittant le monde et scs vanités , vous avez choisi la meilleure part, nui ne vous sera point ôtée.
PREMIER POINT
Encore que nous connaissions par expérience que notre plus grand mal naît de l’amour-propre, et que ce soit le vice de tous les hommes de s'estimer eux-mêmes excessivement, il ne laisse pas d'être véritable que, de toutes les créatures, l'homme est celle qui se met à un plus bas prix et qui a le plus de mépris de soi-même.
Je n’ignore pas, chrétiens, que cette proposition parait incroyable jusqu’à ce que l’on en ait pénétré le fond ; car on pourrait d’abord objecter que l'orgueil est la plus dangereuse maladie de l’homme. C'eSt l’amour-propre qui fait toutes nos actions; il ne nous abandonne pas un moment : et de même que si vous rompez un miroir, votre visage semble , en quelque sorte, se multiplier dans toutes Ira parties de cette glace cassée ;ccpcndant c'est toujours le même visage : ainsi , quoique notre âme s’étende et se partage en beaucoup d’inclinations différentes, l'amour-propre y parait partout ; étant la racine de toutes nos passions, il fait couler dnns toutes Ira branches ses vaines quoique agréables complaisances.
Et certes , si l’on connaît la grandeur du mal lorsqu'on a recours aux remèdes extrêmes, il faut nécessairement confesser que notre nature était enflée d'une insupportable insolence : car puisque pour remédier à l'orgueil de l’homme, il a fallu rabaisser un Dieu ; puisque pour abattre l’arrogance humaine , il ne suffisait pas que le Fils de Dieu descendit du ciel en la terre, si sa majesté ne sc ravalait jusqu'à la pauvreté d'une étable, jusqu'à l'ignominie de la croix, jusqu’aux agonies
POUR UNE VÊTURE
de la mort, jusqu’à l'obscurité do tombeau , jusqu'aux profondeurs de l’enfer; qui ne voit que nous nousétions emportésau plus haut degré d'insolence , nous , dis-je , qui n'avons pu être rétabl Is que par cette incompréhensible humiliation? Et toutefois je ne crains point de vous assurer que par une juste punition de notre arrogance insensée , pendant que nous nous enflons, et flattons notre coeur par l’estime la plus emportée de ce que nous sommes , nous ne méprisons rien tant que nous-mêmes. Et c’est ce que jo veux vous faire conoaltro , non par des raisonnements recherchés , mais par une expérience sensible.
Considérons, je vous prie, mes très-chères sœurs, de quelle sorte les hommes agissent quand ils veulent témoigner beaucoup de mépris; et après nous reconnattrous que c’est ainsi que nous traitons avec nous-mêmes.. Quelles sont les personnes que nous méprisons, sinon celles dont nous négligeons tous les intérêts , desquelles nous fuyons la conversation , auxquelles même nous ne daignons pas donner quelque part dans notre pensée? Or, je dis que nous en usons ainsi avec nous-mêmes : nous laissons dafls le mépris toutes nos affaires, nous ne pouvons converser avec noos-mêmes, noos ne voulons pas penser à nousmêmes ; et en on mot , nous ne pouvons nous souffrir nous-mêmes. Car est-il rien de plus évident que nous sommes toujours hors de nous; je veux dire , que nos occupations et nos exercices , nos conversations et no» divertissements nous attachent continuellement aux choses extentes , et qui ne tiennent pas à ce que nous sommes ? Et une preuve très-claire de ce que je dis , c'est que ttous ne pouvons nous accoutumer & la vie recueillie et intérieure.
Chère sœur, dans la profession que vous embrassez , les hommes ne trouvent rien de plus insupportable que la retraite , la clôture et la solitude ; et toutefois cette solitude est cause que vous rentrez en vous-même , que vous vous entretenez avec vous-même , que vous pensez sérieusement à vous-même. C’est ce que le monde ne peut goûter : l’homme pense qu'il ne fait rien, s'il ne se jette sur les objets qui se présentent ; tant il est vrai, âmes chrétiennes , que nous sommes & charge à nous-mêmes. Voyez Marthe dans notre évangile; elle s’empresse, elle se tourmente, elle est extraordinairement empêchée : elle découvre sa sœur Marie-Madeleine , qui , assise aux pieds de Jésus, boit à longs traits le fleuve de vie qui distille si abondamment de sa bouche. Marthe tâche de la détourner : • Seigneur, ordonnez-lui • qu’elle m’aide : » elle s’imagine qu’elle est oisive, parce qu’elle ne la voit point agitée : elle croit quelle est sans affaires, parce qu'étant
recueillie en soi, elle veille à son affaire la plus importante. Étrange aveuglement de l'esprit humain, qui ne croit point s’occuper s'il ne s’embarrasse, qui ne conçoit point d'action sans agitation, et qui ne trouve d'affaire que dans le trouble et dans l’empressement!
D'où vient cela , mes très-chères sœurs , si ce n’est que nous nous ennuyons en nous-mêmes , possédés de l’amour des objets externes? Et ainsi ne puis-je pas dire , avec l'admirable saint Augustin : Vsqtteadeo chants est hic mundus Aominibus. Etsibimet ipsi viluemnt 1 : • Lcshom- ■ mes aiment ce monde si éperdument , qu’ils s'en • traitent eux- mêmes avec mépris. • C'est ce que reprend le Sauveur des âmes dans les premières paroles de ce beau passage , que j'ai allégué pour mon texte : - Marthe , Marthe , dit-il , tu t'es em- . pressée, et tu te troubles dans la multitude : . où il me semble que sa pensée se réduit à ce raisonnement invincible, dont toutes les propositions sont si évidentes qu’elles n’out pas même besoin d'éclaircissement ; écoutez seulement , et vous entendrez. I.’âmc ne peut être en repos, si elle n’est saine, et elle ne peul jamais être saine, jusqu'à ce qu’elle ait été établie dans une bonne constitution : est-il rien de plus clair? Pour la mettre en cette bonne constitution, il faut nécessairement agir au dedans , et non pas s'épancher inutilement, ni sc vider, pour ainsi dire, nu dehors : car la bonne constitution , c’est le bon état du dedans ; qui le pent nier? Ceux donc qui consument toutes leurs forces après la muilitude des objets sensibles, puisqu'ils dédaignent de travailler au dedans d’eux -mêmes, ils ne trouveront jamais la santé de l’âme, ni par conséquent son repos : de sorte qu’il n'est rien de plus véritable , que nous ne pouvons rencontrer que trouble dans la multitnde qui nous dissipe : ilartha, Martha, sollicita es, et turbans erga pturima. Quelle conséquence plus nécessaire?
Que prétendez- vous , ô riches du siècle , lorsque vous acquérez tous les jours de nouvelles terres, et que vous amassez tous les jours de nouveaux trésors? Vos richesses sont hors de vous ; et comment espérez-vous pouvoir vous remplir de ce qui ne peut entrer en vous-mêmes ? Votre corps terrestre et mortel ne se nourrit que de ce qu'il prend, et de là vient que la sagesse divine lui a préparé tant de beaux organes , pour s'unir et s’incorporer ce qui le sustente. Votre âme, d'une nature immortelle, n’aura-t-elle pas aussi scs organes pour recevoir en elle-même le bien qu’elle cherche? Maintenant ouvrez son sein tant qu'il vous plaira , et vous verrez qu'elle ne peut
‘ Ad G lof. Ep, xuu, It* 2, t- 11, COl.
POUR UNE VÊTUHE.
-««voir en elle «et or et cet argent que vous entasses , et qui ne peut jamais la satisfaire : lors donc que vous pensez l'en rassasier, n'est-ce pas une pareille folie , que si vous vouliez remplir un vaisseau d’une liqueur qui ne peut y être versec ? Insensés, ne voyez-vous pas que vous vous travaillez Inutilement , que vous vous troublez dans la multitude? Turbaris erga plurima.
Et vous, qui «cherchez avec tant d’ardeur la réputation et la gloire , pensez-vous pouvoir contenter votre âme? Cette gloire que vous désirez, c'est l’estime que les autres font de votre personne. Ou ils se trompent , ou ils jugent bien de votre mérite. S’ils se trompent dans leur pensée, vous seriez bien déraisonnables de faire « otre bonheur de l’erreur d'autrui : que s'ils jugent sainement , c’est un bien pour eux ; et comment estimez-vous pouvoir être riche d'un bien qui est possédé par les autres? Voyez donc que vous vous épanchez hors de l’unité , et que vous vous troublez dans la multitude. Tu rbaris erga plurima.
Vous enfin, qui courez après les plaisirs, dites-moi , n'avez-vous rien en vous-mêmes déplus excellent que vos sens? Cette âme, que Dieu a faite & sa ressemblance, est-elle Insensible et stupide, et n'a-t-elle pas aussi ses contentements? Est-ce en vain que le Psalmiste s'écrie que son cœur sc réjouit dans le Dieu vivant ' ? Si l'âme a des délices qui lui sont propres , si elle a ses plaisirs à part ; quelle est notre erreur et notre folie de croire que nous l'aurons contentée , lorsque nous aurons satisfait les sens? Au contraire, ne jugeons -nous pas que si nous ne lui donnons des jets tout spirituels, qu'elle sente et qu’elle reçoive par elle-même , elle sortira au dehors pour en chercher d’autres , et qu’elle se troublera dans la multitude? Turbaris erga plurima.
Ainsi, quoi que puisse nous représenter notre imagination abusée , notre âme ne trouvera Jamais son repos, jusqu'à ee que nous ayons composé nos mœurs ; jusqu’à ce que nous dégageant de la multitude, afin de nous recueillir en nousmêmes , nous nous soyons rangés au dedans , et que nos affections soient bien ordonnées. C’est ce que nous apprend le Psalmiste lorsqu'il dit :
« La justice et la paix se sont embrassées : ■ Justilia et pax osculata sunl *. Où est-ce qu'elles se sont embrassérs? Elles se sont embrassées certainement dans le cœur du juste. C’est la justice qui établit l'ordre ; et la justice régne en nosâmes, lorsque les choses y sont rangées dans une bonne disposition, et que les lois que lu raison donne sont fidèlement observées : alors nous avons en
• /’*. miv.B.
1 Pt. LUX IV, II.
nous la justice; et aussitôt après nous avons la paix : Justin a et pax osculatœ nmt.
O âme, si vous n’avez pas la justice, c’est-àdire , si vous n’êtes pas recueillie pour vous composer eu vous-même, infailliblement la paix voua fuira : pou? quelle raison? parce qu’elle ne trouvera point au dedans de vous la justice, sa bonne amie. Que si vous avez eu vous la justice, cette justice qui vous retire en vous-méme pour régler votre intérieur, vous n'aurez que faire de chercher la paix ; elle viendra elle-même , dit saint Augustin , pour embrasser sa fidèle amie, c'està-dire , la justice qui vous établit dans votre véritable constitution : Si amaveris justitiam, non diu quares paeem; quia et ipsa occurrei tibi, ul osculelur justitiam •. D'où il s'ensuit que nous n'avons point de repos , jusqu'à ce que , détachés de la multitude , nous appliquions dos soins en nous-mêmes pour régler notre intérieur, selon ce que dit le Seigneur Jésus : • Marthe , Marthe , tu « es empressée , et tu te troubles. •
C'est pourquoi le grave Tertullieo, méprisant l'Inutilité de toutes les occupations ordinaires : Je ne suis point, dit-il, dans l'intrigue; on ne me voit point m'empresser prés de la personne des grands, je n assiége ni leurs portes ni leurs passagesse ne me romps point l’estomac à crier au milieu d’un barreau, je ne fréquente point les places publiques; j'ai assez à travailler eu moi même , c’est là que je mets toute mon affaire : In me unirum negolium mihi est : tout mon soin est de retrancher les soins superflus; nthii aliuil euro, qunm ne curem \
O généreuse résolution d'un philosophe chrétien ! Chère soeur, c’est ce que vous devez pratiquer dans la sainte retraite où vous voulez vivre. Laissez le siècle avec ses erreurs et scs empressements inutiles. Il ne peut souffrir votre solitude, ni votre grille, ni votre elêturc; il appelle votre retraite une servitude : au contraire, Use glorifie, par une vaine ostentation, de sa liberté. Les hommes du siècle croient être libres ; parce qu'ils errent deçà et delà dans le monde , éternellement travaillés de soins superflus, et ils appellent leur égarement une liberté ; comme des enfants qui se pensent libres , lorsque , échappés de la maison paternelle, ils courent sans savoir où ils vont, i'crnicieuse liberté du siècle, qui ne nous laisse pas le loisir de vaquer à nous 1 Heureuse mille et mille fois votre servitude, qui vous occupe si utilement en vous-même !
Quelle affaire plus importante, que de composer son intérieur, c’est-à-dire, la seule chose qui nous appartient? Quelle pensée plus douce ni
1 / « ru. I.xxxiv, a* 12; t iv, col. soh.
1 De Paltio, nu &.
ISS POUR UNI
plus agréable? SI ta maison menace ruine , tu y emploies les jours et les nuits avec une satisfaction merveilleuse. Ton âme se dément de toutes parts comme un édifice mal entretenu , et tu n’auras point de plaisir à la réparer. Dieu commet ù tes soins un champ trCs-fcrtile ; c’est-à-dire , l'âme raisonnable , capable de porter des fruits immortels : quelle honte , que , dédaignant un si bel ouvrage, tu t'nbaisses jusqu'à cultiver une terre stérile et infructueuse!
D’ailleurs, nos désirs sont si peu réglés, notre esprit est préoccupé de tant de fausses Imaginations : ou l'orgueil nous enfle, ou l’envie^nous ronge , ou les convoitises nous brillent ; et nous nous laissons accabler d’affaires , comme si cellesci ne nous touchaient pas , ou qu'il n’y en eàt pas assez pour nous occuper. Enfin , que recherchonsnous parmi tantd’emplois? Pourquoi gouvernonsnous notre vie par des considérations étrangères? Je veux la passer dans les grandes charges. Mais que nous sert de faire une vie publique, puisque enfin nous ferons tous une mort privée? Mais si je me retire, que dira le monde? Et pourquoi voulonsnous vivre pour les autres, puisque chacun doit enfin mourir pour soi-méme? O folie! ô illusion! ô troubles et empressements inutiles des enfants du siècle ! Chère sœur, rompez ces liens , démêlez votre cœur de la multitude, et que vos forces se réunissent pour la seule occupation nécessaire : Porro unum est n ecessarium : c’est ma seconde partie , que je joindrai avec la troisième dans une même suite de raisonnement.
SECOND POINT
Toutes les créatures intelligentes tendent de leur nature à l’unité seule; et j'apprends de saint Augustin' que le véritable mouvement de l’âme, c'est de rappeler ses esprits des objets extérieurs au dedans de soi, et de soi-même s'élever ù Dieu. C’est pourquoi Dieu ayant fait le monde avec cet admirable artifice , aussitôt il introduit l'homme, dit Philon le Juif ■ , au milieu de ce beau théâtre , pour être le contemplateur d'un si grand ouvrage. Mais en même temps qu’il le contemple, et qu'il jouit de l’incomparable beauté d'un spectacle si magnifique, il sent aussi en son propre esprit la merveilleuse vertu de l’intelligence , qui lui découvre de si grands miracles ; et ainsi , rentrant en soi-même, il y ramasse toutes ses forces pour s’élever à son Créateur, et louer scs libéralités infinies. De cette sorte, l'âme raisonnable se rappelle de la multitude , pour concourir à l’unité seule; et telle est son institution naturelle. Mais le péché
î VÈTURE.
a perverti ce bel ordre , et lui donne un mouvement tout contraire. Dans sa véritable constitution elle passe de la multitude en soi-méme , afin de réunir toute sa vigueur, pour se transporter à son Dieu , qui est le principe de l'unité : au contraire, le péché la poussant, elle tombe de Dieu sur soi-même, et de là sur la multitude des objets sensibles qui l'environnent. Car, de même qu'une eau qui se précipite du sommet d’une haute montagne, rencontrant au milieu de sa course une roche , premièrement elle fond sur elle avec toute son impétuosité ; et là elle est contrainte à se partager, forcée par sa dureté qui la rompt r ainsi l'bomme, que son orgueil avait emporté, tombe premièrement de Dieu sur soi-même, comme dit l’incomparable saint Augustin ' , parce qu'il est aussitôt déçu par son amour-propre ; et là, rencontrant l’orgueil en son âme, élevé comme un dur rocher, il se brise, il se partage, et il se dissipe dans la vanité de plusieurs désirs dans lesquels son âme s’égare.
Et c'est ce que nous pouvons comprendre aisément par le livre de la Genèse. Le serpent artificieux promet à nos pères que, s'ils mangent le fruit défendu, ils auront la science du bien et du> mal ; et Adam se laisse surprendre à scs promesses fallacieuses’ . Certes, dans la pureté de son origine, il avait ta science du bien et du mal : car ne s'avait-il pas, chrétiens, que son souverain bien est de suivre Dieu , et le souverain mal de s'en éloigner? Mais il veut chercher dans la créature ca qu'il possédait déjà dans le Créateur ; après quoi , par un jugement équitable, le Créateur retire scs dons, desquels l’homme orgueilleux n’était pas content : si bien que l’homme perdit aussitôt la véritable science du bien et du mal , et il no resta plus en son âme que la vaine curiosité de la rechercher dans la créature.
C'est ainsique nous allons, hommes misérables, cherchant curieusement le bien, et tâchant de le goûter partout où nous en voyons quelques apparences. Et comme touteâme curieuse est naturellement inquiète, notre humeur remuante et volage ne pouvant s’arrêter à un seul désir, sc partage en mille affections déréglées, et erre de désirs en désirs par un mouvement éternel. De là vient que l’homme animal ne peut comprendre ce que dit le Seigneur Jésus, qu'il n'y a qu’une chose qui soit nécessaire : et la raison en est évidente; car nous ne croyons pas pouvoir être heureux , si nos désirs ne sont satisfaits ; et ainsi notre cœur étant échauffé d’uuciufinité de désirs, le vieil Adam ne peut pas entendre qu'il trouve
• De Civil. De i, iüi. \IV , cap. XIII, t. «II. col. W4.M&
* Gcn. 1(1 , 6.
oogle
* ijb. De Quantit. oninut , n* , t. 1 , col. «8.
* Ltb. de mundi üpijicio.
POUR UNE VÊTURE
jamais la félicité en ne poursuivant qu'une seule eltose. O misère! fl aveuglement, qui établit la félicité à contenter les désirs irréguliers qui sont causés par la maladie! Éveillez-vous, fl enfants d'Adam , retournez à l'unité sainte de laquelle vous êtes déchus par la pernicieuse curiosité de chercher le bien dans les créatures : au lieu de partager vos désirs, apprenez du sauveur Jésus à les réunir, et vous saurez le secret de les contenter : Vorro unum est necessarium. Cessez de m’inquiéter, désirs importuns, ne prétendez pas partager mon cœur; laissez-moi écouter le Seigneur Jésus, qui m'assure, dans son Évangile, qu’il n'y a qu'une chose qui soit nécessaire.
Et certes , quand je considère , mes très-chères sœurs, qu’entre tous les êtres que nous connaissons, il n'y a que Dieu seul qui soit nécessaire, que tout le reste change , tout le reste passe , qu’il n'y a que notre grand Dieu qui soit immuable; je fais ce raisonnement en moi-même : S'il n'y a qu’un seul être qui soit nécessaire en lui-même, il n’y a rien aussi , à l’égard des hommes, qu’une seule opération nécessaire, qui est de suivre uniquement cet un nécessaire : car il est absolument impossible que notre repos puisse être assuré, s’il ne s'appuie sur quelque chose qui soit immobile. Dus une chose est réunie en elle-même , plus elle approche de l’immutabilité. I-'unité ne donne point de prise sur elle, elle s'entretient également partout : au contraire, la multitude cause la corruption, ouvrant l’entrée à la ruine totale par la dissolution des parties. Il faut donc que mon cœur aspire à l’unité seule, qui associera toutes mes puissances, qui fera une sainte conspiration de tous les désirs de mon Orne à une fin éternellement Immuable : Porro unum est necessarium.
Je m'élève déjà , ce me semble , au-dessus de toutes les créatures mortelles; animé de celte bienheureuse pensée, Je commence à découvrir la stabilité que me promet le sauveur Jésus dans la troisième partie de mon texte : Maria optimum partem elegit, quœ non auferctur ab ea : - Marie a choisi la meilleure partie, qui ne lui
* sera point fltée. - Oui , si nous suivons fortement cet un nécessaire , qui nous est proposé dans notre évangile, nous trouverons une assurance infaillible parmi les tempêtes de cette vie.
Et comment, me direz-vous, chères sœurs, comment pouvons-nous trouver l'assurance ; puisque nous gémissons encore ici-bas sur les fleuves de Bubylone , éloignés de la Jérusalem bien heureuse qui est le centre de notre repos? Saint Augustin vous l’expliquera par une doctrine excellente, tirée de l'apôtre : « Nous ne sommes > pas encore parvenus au ciel ; mais nous y avons
• déjà envoyé une sainte et salutaire espérance : •
Juin spem prœmisimus, dit saint Augustin’ ; et ce grand homme nous fait comprendre quelle est la force de l'espérance , par une excellente comparaison. Nous voguons en la mer, dit ce saint évêque; mais nous avons déjà jeté l’ancre au ciel, quand nous y avons porte l’espérance, que l'apôtre appelle l'ancre de notre âme ’. Et de même que l’ancre , dit saint Augustin , empêche que la navire ne soit emporté; et quoiqu’il soit nu milieu des ondes, elle ne laisse pas de l’établir sur la terre : ainsi quoique nous flottions encore ici-bas, l’espérance qui est l’ancre de notre àmc, et que nous avons envoyée au ciel , fait que nous y sommes déjà établis.
C'est pourquoi je vous exhorte , ma très-chère sœur, à mépriser généreusement la pompe du monde, et à cholsii la meilleure part, qui ne vous sera point ôtée. Non certes, elle ne vous sera point ôtée; votre retraite, votre solitude, vous fera commencer dès ce monde une vie céleste : ce que vous commencerez sur la terre , vous le continuerez dans l’éternité. Dites-moi , que cherchez-vous dans ce monastère? Vous y venez contempler Jésus , écouter Jésus avec Marie la contemplative; vous y venez pour louer Jésus, pour goûter Jésus , pour aimer uniquement ce divin Jésus : c'est pour cela que vous séparez votre cœur de l’empressante multiplicité des désirs du siècle. Que font les [saints dans le ciel? Ils jouissent de Dieu dans une bienheureuse paix , qui réunit en lui tous leurs désirs; ils le contemplent avec une insatiable admiration de ses grandeurs ; Ils l'aiment avec un doux ravissement, qui leur fait toujours trouver de nouvelles délices dans l’objet de leur amour; et le saint transport, dont Ils sont animés, ne leur permet pas de se lasser jamais de louer et de célébrer ses miséricordes. Voilà, ma chère sœur, le modèle de la vie que vous allez embrasser. Qu'elle est aimable ! qu’elle est heureuse! qu'elle est digne de votre empressement, et de remplir tous vos jours I]
Mais achèverons-nous ce discours sans parler de la divine Marie, donc nous célébrons aujourd’hui la nativité bienheureuse? Allons tous ensemble, mes très- chères sœurs, allons au berceau de Marie , et couronnons ce sacré berceau , non point de lis ni de roses , mais de ces fleurs sacrée* que le Saint-Esprit fait éclore ; je veux dire , de pieux désirs et de sincères louanges. Regardons l’incomparable Marie com me le modèle achevé de la vie retirée et intérieure; et tâchons de remarquer en sa vie , selon la portée de l’esprit humain , la pratique des vérités admirables que son Fils notre Sauveur nous a enseignées.
1 P*. Lxvr . n* s ; t- iv , «ol. SOS.
* Hrtir. VI, i».
POUR DNE VÉriUKE.
SERMON
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A LA VfeTÜRE D UNE NOUVELLE CATHOLIQUE,
LC JOCR DC LA PURIFICATION.
Grandeur de la miséricorde que Dieu avait fait éclater sur elle. I ji multitude de» Eglise» , cetle Eglise unique et première que le» apôtre» avaient fondée. Combien il est nécessaire du demeurer dans son unité : son éternelle durée, Justifier contre les sentiments des protestants. Erreur* monstrueuses, et alMurdités qui résultent du système de cette Église cachée qu'ils ont voulu supposer. La perfection de l'Eglise dam l’unité.
Vocavlt vos de tenebris in admirabile lumen suum.
II vous a appelée de» ténèbres à son admirable lumière.