‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 149 sur 243 · DE MADAME DE LA VALL1ERE · texte numérisé non relu

DE MADAME DE LA VALL1ERE

qu'à dire , parce qu’il fait tout ce qui lui plaît par sa seule parole , prononcera du haut de sou trône, à la fin des siècles , qu’il va renouveler toutes choses; et qu’en même temps on verra toute la nature changée faire paraître un monde nouveau pour les élus. Mais quand , pour nous préparer à ers nouveautés surprenantes du siècle futur, il agit secrètement dans les cœurs par son Saint- Esprit, qu’il les change, qu’il les renouvelle; et que, les remuant jusqu’au fond, il leur inspire des désirs jusqu’alors inconnus; ce changement n’est ni moins nouveau ni moins admirable. Et certainement, chrétiens, Il n’y a rien de plus merveilleux que ces changements. Qu’nvonsuous vu, et que voyons-nous? quel état, et quel état? Je n’ai pas besoin de parler, les choses parlent assez d’clles-mémes.

Madame, voici un objet digne de la présence et des yeux d’une si pieuse reine. Votre Majesté ne vient pas ici pour apporter les pompes mondaines dans la solitude; son humilité la sollicite â venir prendre part aux abaissements de la \ le religieuse; et il est juste que, faisant par votro état une partie si considérable des grandeurs du monde, vous assistiez quelquefois aux eérémonies où on apprend & les mépriser. Admirez donc avec nous ees grands changements de la main de Dieu. Il n’y a plus rien Ici de l’ancienne forme , tout est changé au dehors : ce qui se fait au dedans est encore plus nouveau : et moi , pour célébrer ces nouveautés saintes , je romps un silence de tant d’années, je fais entendre une voix que les chaires ne connaissent plus.

Afin donc que tout soit nouveon dans cette pieuse cérémonie , ô Dieu I donnez-moi encore ce style nouveau du Saint-Esprit, qui commence à faire sentir sa force toute-puissante * dans la bouche des apôtres. Que je prêche comme un saint Pierre la gloire de Jésus-Christ crucifié ; que je fasse voir au monde ingrat avec quelle impiété il le crucifie encore tous les jours. Que je crucifie le monde à son tour; que j’en efface tous les traits et toute la gloire; que je l’ensevelisse, que je l’enterre avec Jésus-Christ; enfin que je fasse voir que tout est mort , et qu’il n’y a que Jésus-Christ qui vit.

Mes sœurs, demandez pour moi cette grâce : ce sont les auditeurs qui font les prédicateurs; et Dieu donne , par ses ministres, des enseignements convenables aux saintes dispositions de ceux qui écoutent. Faites donc, par vos prières, le discours qui doit vous instruire ; et obtenez-moi les lumières du Saint-Esprit , par l’intercession de la sainte Vierge : Ave, Maria.

Nous ne devons pas être curieux de connaître distinctement ces nouveautés merveilleuses du siècle futur : comme Dieu les fera sans nous , nous devons nous en reposer sur sa puissance et sur sa sagesse. Mais il n’en est pas’ de même des nouveautés saintes qu’il opère au fond de nos cœurs. 11 est écrit : « Je vous donnerai un cœur non- ■ veau 1 ; » et il est écrit : « Faites-vous un cœur « nouveau ■ : ■ de sorte que ce cœur nouveau qui nous est donné, c’est nous aussi qui le devons faire; et comme nous devons y concourir par le mouvement de nos volontés , il faut que ce mouvement soit prévenu par la connaissance.

Considérons donc , chrétiens, quelle est cette nouveauté des cœurs, et quel est letat ancien d’où le Saint-Esprit nous tire. Qu’y a-t-il de plus ancien que de s'aimer soi-même , et qu’y a-t-il de plus nouveau que d’être soi-même son persécuteur? Mais celui qui se persécute lui-même doit avoir vu quelque chose qu'il aime plus que luimême : de sorte qu’il y a deux amours qui font ici toutes choses. Saint Augustin les définit par ees paroles : Amor sui usque ad contcmptum f)ei; amor l)ei mque ad conlcmplum soi' : l'un est » l’amour de soi-même poussé jusqu’au « mépris de Dieu ; ■ c’est ce qui fait la vie ancienne et la vie du monde : l'autre est - l'amour

• de Dieu poussé jusqu’au mépris de soi-même; • c’est ce qui fait la vie nouvelle du christianisme, et ce qui , étant porté ù sa perfection , fait la vie religieuse. Ces deux amours opposés feront tout le sujet de ce discours.

Mais, prenez bien garde, messieurs, qu’il faut Ici observer plus que jamais le précepte quo nousdonnei'Ecclésiastique. • Lesage qui entend, « dit-il4, une parole sensée, la loue, et se l’ap-

• plique a lui-même : - il ne regarde pas à droito et à gauche, à qui elle peut convenir; Use l’applique à lui-même, et II en fait son profit. Ma sœur, parmi les choses que J'ai à dire, vous sau rez bien démêler ce qui vous est propre. Faites en de même, chrétiens; suivez avec mol l'omou de soi-même dans tous ses excès , et voyez jusqu'à quel point il vous a gagnés par ses douceurs dangereuses. Considérez ensuite une âme qui, après s’être ainsi égarée, commence à revenir sur ses pas; qui abandonne peu à peu tout eu qu’elle aimait, et qui, laissant enfin tout audessous d’elle, ne se réserve plus que Dieu seul. Suivez-la dans tous les pas qu'elle fait pour retourner à lui , et voyez si vous avez fait quelque progrès dans cette voie ; voilà ce que vous aurez

• Eïeck. XXXVI. 30.

i Ibid. XVIII .31.

i Ot Civ. Oh , IU>. XIV, cap. XXVIU , (. vil , col. J7S

* Ecct. xxi, la

* Celait ta troisième foie de la Pentecôte.

POUR LA PROFESSION

à considérer. Entrons d’abord au fond de notre matière , je ne Yeux pas vous tenir longtemps en suspens.

PREMIER rOINT.

L’homme, que vous voyez si attaché à luiméme par son amour-propre, n’a pas été créé avec ce défaut. Dans son origine, Dieu l'avait fait à son image : et ce nom d’image lui doit faire entendre qu’il n'était point pour lui-mèmc ; une image est toute faite pour son original. Si un portrait pouvait tout d'un coup devenir animé, comme il ne se verrait aucun trait qui ne se rapportât à celui qu’il représente, il ue vivrait que pour lui seul, et ne respirerait que sa gloire. Et toutefois ces portraits que nous animons , se trouveraient obligés A partager leur amour entre les originaux qu’ils représentent, et le peintre qui les a faits. Mais nous ne sommes point dans cette peine : nous sommes les images de notre auteur, et celui qui nous a faits nous a faits aussi ti sa ressemblance : ainsi en toules manières nous nous devons à lui seul , et c'est à lui seul que notre âme doit être attachée.

En effet, quoique cette âme soit défigurée, quoique cette image de Dieu soit comme effacée par le péché , si nous en cherchons bien tous les anciens traits, nous reconnaîtrons, nonobstant sa corruption, qu’elle ressemble encore à Dieu, et que c’est pour Dieu qu’elle est faite. O âme , vous connaissez et vous aimez! c'est là ce que vous avez de plus essentiel , et c’est par là que vous ressemblez à votre auteur, qui n’est que connaissance et qu’amour. Mais la connaissance est donnée pour entendre ce qu’il y a de plus vrai , comme l’amour est donné pour aimer ce qu’il y a de meilleur. Qu’cst-ce qu’il y a de plus vrai , que celui qui est la vérité même? et qu’y at-ilde meilleur, que celui qui est la bonté même? j L’âme est donc faite pour Dieu : c’est a lui qu’elle ! devait se teuir attachée, et comme suspendue, par sa connaissance et par son amour; c’est ainsi qu’elle est l’image de Dieu, lise connaît lui-méme, il s'aime lui-méme , et c’est là sa vie : et l’âme raisonnable devait vivre aussi en le connaissant et en l’aimant. Ainsi par sa naturelle constitution elle était unie à son auteur, et devait faire sa félicité de celle d'un être si parfait et si bienfaisant ; en cela consistait sa droiture et sa force. Enfin c'est par là qu’elle était riche; parce que encore qu'elle n'eût rien de son propre fonds, clic possédait un bien infini par la libéralité de son auteur ; c'est-à-dire, qu’elle le possédait lui-méme, et le possédait lune manière si assurée , quelle u’avait qu'a l'aimer persevéramment pour le posséder toujours; puisque aimer un si grand bien,

c’cst ce qui en assure la possession , ou plutôt c’est ce qui la fait.

Muis elle n’est pas demeurée longtemps eneet état. Cette âme qui était heureuse, parce que Dieu l'avait faite à son image, a voulu non lui ressembler, mais être absolument comme lui. Heureuse qu'elle était de connaître et d’aimer celui qui se connaît et s’aime éternellement , elle a voulu , comme lui , faire elle-même sa félicité. Hélas , qu'elle s’est trompée , et que sa chute a été funeste! Elle est tombée de Dieu sur elle-même. Qu® fera Dieu pour la punir de sa défection? Il lui donnera ec quelle demande : se cherchant elle-même, elle se trouvera elle-même. Mais en se trouvant aiusi elle-même , étrange confusion ! elle se perdra bientôt elle-même. Car voilà que déjà elle commence à sc méconnaître ; transportée de son orgueil , elle dit : Je suis un Dieu , et je me suis faite moi- même. C’est ainsi que le prophète fait parler lésâmes hautaines, qui mettent leur félicité dans leur propre grandeur et dans leur propre excellence1.

En effet, il est véritable que pour pouvoir dire: Je veux être content de moi-même et me suffire à moi-même, il faut aussi pouvoir dire : Je me suis fait moi-même, ou plutôt, Je suis de moimême. Ainsi l’âme raisonnable veut être semblable â Dieu par un attribut qui ne peut convenir à aucune créature, e’est-â-dire, par l'indépendance et par la plénitude de l’être. Sortie de sou élat, pour avoir voulu être heureuse indépendamment de Dieu, elle ne peut ni conserver son ancienne et naturelle félicité, ni arriver à «116 qu’elle poursuit vainement. Mais comme ici son orgueil lu trompe, il faut lui faire sentir par quelque autre endroit sa pauvreté et sa misère. Il ne faut pour cela que la laisser quelque temps a ellemême; cette âme , qui s'est lant aimée et tant cherchée, ne se peut plus supporter. Aussitôt qu elle est seule avec elle-même, sa solitude lui fait horreur; elle trouve en elle-même un vide infini , quo Dieu seul pouvait remplir : si bien qu étant séparée de Dieu , que sou fonds réclame sans cesse; tourmentée par son indigence, l’ennui la dévore, le chagrin la tue; il faut qu elle cherche des amusements an dehors : et jamais elle n’aura de repos, si elle no trouve de quoi s'étourdir. Tant il est vrai que Dieu la punit par son propre déréglementât que, pour s’être cherchée elle-même , elle devient elle-même son supplice. Mais elle ne peut pas demeurer en eel état, tout triste qu’il est ; il faut qu'elle tombe encore plus bas ; et voici comment.

Représentez-vous un homme qui est uc dans

• Ezcck. xxix, S».

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