DF, MADAME DF. LA VALLIFRE
les richesses, et qui les a dissipées par ses profusions; il ne peut souffrir sa pauvreté. CeS murailles nues, cette table dégarnie, celle maison abandonnée , ou on ne voit plus cette foule de domestiques, lui fait peur : pour se cacher à luintémo sa misère, il emprunte de tous cotes; il remplit par ce moyen, en quelque façon, le vide de sa maison , et soutient l'éclat de son ancienne abondance. Aveugle et malheureux, qui ne songe pas que tout ce qui l’eblouit menace sa liberté et son repos! Ainsi l’âme raisonnable, née riche par les biens que lui avait donnés son auteur, et appauvrie volontairement [jour s'être cherchée elle-même , réduite à ce fonds étroit et stérile , tâche de tromper le chagrin que lui cause son indigence, et de réparer ses ruines, en empruntant de tous côtés de quoi se. remplir.
Elle commence par son corps et par scs sens, parce qu elle ne trouve rien qui lui soit plus proche. Ce corps qui lui est uni si étroitement, mais qui toutefois est d’une nature si inférieure à lu sienne , devient le plus cher objet de scs complaisances. Elle tourne tous ses suins de ce côtélà; le moindre rayon de beauté quelle y aperçoit suffit pour l'arrêter : elle se mire , pour ainsi parler, et se considère elle-même dans ce corps : elle croit voir, dans In douceur de ces regards et de ce visage, la douceur d’une humeur paisible; dans la délicatesse des traits, la délicatesse de l'esprit; dans ce port et cette mine relevée, la grandeur et la noblesse du courage. Faible et trompeuse image sans doute; mais enlin la vanité s'en repait. A quoi es-tu réduite, âme raisonnable? Toi , qui étais née pour l’éternité et pour un objet immortel , tu deviens éprise et captive d'une fleur que le soleil dessèche , d'une vapeur que le veut emporte, en un mot, d un corps qui , par sa mortalité , est devenu un empêchement et un fardeau à l’esprit.
Elle n’est pas plus heureuse eu jouissant des plaisirs que ses sens lui offreut : nu contraire, elle s’appauvrit dans cette recherche, puisqu’en poursuivant le plaisir, elle perd d’abord In raison. F.e plaisir est un sentiment qui nous transporte , qui nous enivre , qui nous saisit indépendamment de In raison, et nous entraine malgré ses lois. La raison en effet n’est jamais si faible que lorsque le plaisir domine; et ce qui marque une opposition éternelle entre la raison et le plaisir, c’est que, pendant que la raison demande une chose, le plaisir en exige une autre: ainsi l'âme, devenue captive du plaisir, est devenue en même temps ennemie de la raison. Voilà où elle est tombée , quand elle a voulu emprunter des sens de quoi réparer ses pertes : mais ce n’est pas là encore la ftu de ses maux. Ces sens , de qui clic
emprunte, empruntent eux-mêmes de tous côtés; Us tirent tout de leurs objets, et engagent par conséquent, atous ces objets extérieurs, l'âme, qui , livrée aux sens, ne peut plus rien avoir que par eux.
Je ne veux point ici vous parler de tops les sens, pour vous faire avouer leur indigence : considérez seulement la vue, à combien d’objets extérieurs elle nous attache. Tout ce qui brille, tout ce qui rit aux yeux, tout cequi parait grand et magnifique , devient l'objet de nos désirs et de notre curiosité. Le Saint-Esprit nous en avait bien avertis, lorsqu’il avait dit cette parole :
« Ne suivez pas vos pensées et vos yeux , vous
• souillant et vous corrompant; » disons le mot du Saint-Esprit : « vous prostituant vous-mêmes
• à tous les objets qui se présentent’. • Nous faisons tout le contraire de ce que Dieu commande : nous nous engageons de toutes parts ; nous qui n'avions besoin que de Dieu , nous commençons àavoir besoin de tout. Cet homme croit s’agrandir avec son équipage qu'il augmente , avec ses appartements qu'il rehausse, avec son domaine qu’il étend. Cette femme ambitieuse et vaine croit valoir beaucoup, quand elle s'est chargée d'or, de pierreries, et de mille autres vains ornements. Four la parer, toute la nature s'épuise , tous les arts suent , toute l'industrie se consume. Ainsi nous amassons autour de nous tout ce qu'il y a de plus rare : notre vanité se repaît de cette fausse abondance ; et par là nous tombons insensiblement dans les pièges de l'avarice, triste et sombre passion , autant qu’elle est cruelle et insatiable.
C'est elle , dit saint Augustin , qui , trouvant l’âme pauvre et vide au dedans, la pousse au dehors, la partage en mille soucis, et la consume par des efforts aussi valus que laborieux. Elle se tourmente comme dans un songe; on veut parler, la voix ne suit pas ; on veut faire de grands mouvements, on sent ses membres engourdis. Ainsi l'âme veut se remplir, elle ne peut; son argent , qu'elle appelle son bien, est dehors, et c’est le dedans qui est vide et pauv re. Elle se tourmente de voir son bien si détaché d’ellemème , si exposé au hasard, si soumis au pouvoir d’autrui. Cependant elle voit croître ses mauvais désirs avec ses richesses. - L'avarice, dit
• saint Paul, est la racine de tous les maux : » Radix omnium matorum est eupidihu En effet , les richesses sont un moyen d'avoir presque sûrement tout ce qu’on désire. Far les richesses, l'ambitieux se peut assouvir d'honneurs; le voluptueux, déplaisirs ; chacun enfin, de ce qu'il
« \ uni. XV, 30.
» 1. Tim. VI, lu-
POUR LA PROFESSION
demande. Tons les mauvais désire naissent dans un cœur qui croit avoir dans l’argent le moyen de les satisfaire. Il ne faut donc pas s'étonner si la passion des richesses est si violente, puisqu'elle ramasse en elle toutes les autres. Que l'âme est asservie 1 de quel joug elle est chargée! et pour s'ètre cherchée elle-même, combien est-elle devenue pauvre et captive !
Mais peut-être que les passions plus nobles et plus généreuses seront plus capables de la remplir. Voyons ce que la gloire lui pourra produire- Il n'y a rien de plus éclatant, ni qui fasse tant de bruit parmi les hommes, et tout ensemble il n’y a rien de plus misérable ni de plus pauvre. Pour nous en convaincre, considérons-la dans ce quelle a de plus magnifique et de plus grand. Il n'y a point de plus grande gloire que celle des conquérants , choisissons le plus renommé d’entre eux. Quand on veut parler d'un grand conquérant, chacun pense à Alexandre : ce sera donc, si vous voulez , Alexandre qui nous fera voir la pauvreté des rois conquérants. Qu'est-cc qu’il a souhaité ce grand Alexandre, et qu’a-t-il cherché par tant de travaux et tant de peines, qu'il a souffertes lui-même , et qu’il a fait souffrir aux autres? Il a souhaité de faire du bruit dans le monde durant sa vie et après sa mort. Il a tout ce qu’il a demandé; personne n'en a tant fait : dans l'Égypte , dans la Perse, dans les Indes, dans toute la terre, en Orient et en Occident, depuis plus de deux mille ans on ne parle que d’Alexandre. Il vit dans la bouche de tous les hommes , sans que sa gloire soit effacée ou diminuée depuis tant de siècles : les éloges ne lui manquent pas; mais c’est lui qui manque aux éloges. Il a eu ce qu'il demandait ; en a-t-il été plus heureux , tourmenté par son ambition durant sa vie, et tourmenté maintenant dans les enfers , où il porte la peine éternelle d'avoir voulu se faire adorer comme un dieu , soit par orgueil, soit par politique ? Il en est de même de tous ses semblables. Ceux qui désirent la gloire, la gloire souvent leur est donnée. « Ils ont reçu leur ré- . compense, * dit le Fils de Dieu ’ ; ils ont été payés selon leurs mérites. Ces grands hommes, dit saint Augustin , tant célébrés parmi les Gentils, et j’ajoute, trop estimés parmi les chrétiens, ont eu ce qu’ils demandaient : ils ont acquis cette gloire qu’ils désiraient avec tant d’ardeur; et « vains , ils ont reçu une récompense aussi vaine i que leurs désirs : » Quœrebant non apuil Peut», sedapud homincs gloriam... ad quant pervenientes perccpcrunt mcrcctlcm suant, van i vanam \
> Ha Ut. VI , 1.
• In Pi. cxviu, Srrm. vu , n" 1 . 1. lv. ml. uns.
Vous voyez, messieurs , l'âme risonnable déchue 3e sa première dignité, parce qu’elle quitte Dieu, et que Dieu la quitte; menée de captivité en captivité, captive d'elle-même, captive de son corps, captive des sens et des plaisirs, captive de toutes les choses qui l’environnent. Saint Paul dit tout en un mot, quand il parle ainsi :
• L'homme, dit-il, est vendu sous le péché : > Venumdatus sub peccata 1 ; livré au péché, captif sous ses lois, accablé de ce joug honteux comme un esclave vendu. A quel prix le péché l’a-t-il acheté? Il l’a acheté par tous les faux biens qu'il lui a donnés. Entraîné par tous ces faux biens, et asservi par toutes les choses qu'il croit posséder, il ne peut plus respirer, ni regarder le ciel , d'ou il est venu. Ainsi il a perdu Dieu , et toutefois le malheureux il ne peut s'en passer, car il y a au fond de notre âme un secret désir qui le redemande sans cesse.
L'idée de celui qui nous a créés est empreinte profondément au dedans de nous. Mais,ô malheur incroyable et lamentable aveuglement ! rien n’est gravé plus avant dans le cœur de l'homme , et rien ne lui sert moins dans sa conduite. Les sentiments de religion sont la dernière chose qui s’efface en l’homme , et la dernière que l'homme consulte : rien n'excite de plus grands tumultes parmi les hommes; rien ne les remue davantage , et rien en même temps ne les remue moins. En voulez-vous voir une preuve? A présent que je suis assis dans la chaire de Jésus-Christ et des apAtres, que vous m’écoutez avec attention, si j’allais (ah! plutôt la mort!) si j'allais vous enseigner quelque erreur, je verrais tout mon auditoire se révolter contre moi. Je vous prêche les vérités les pins importantes de la religion ; que feronl-ei les ? O Dieu , qu'est-ce donc que l’homme ? est-ce un prodige ? est-ce un composé monstrueux de choses incompatibles? ou bien est-ce une énigme inexplicable?
Non , messieurs , nous avons ex pliqué l'énigme. Ce qu’il y a de si grand dans l’homme est un reste de sa première Institution : ce qu’il y a de si bas , et qui parait si mal assorti avec ses premiers principes, c'est le malheureux effet de sa chute. Il ressemble à un édifice ruiné, qui dans ses masures renversées conserve encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de son premier plan. Fondé dans son origine sur la connaissance de Dieu et sur son amour, par sa volonté dépravée il est tombé en ruine; le comble s’est abattu sur les murailles, et les murailles sur le fondement. Mais qu’on remue ces ruines, on trouvera dans les restes de ce bâtiment ren-
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