DE MADAME DE I,A VALLIÈRE
versé, et les traces des fondations, et l'idée du premier dessein , et In marque de l'architecte. 1,'impression de Dieu reste encore en l’ homme si forte qu’il ne peut In perdre , et tout ensemble si faible qu'il ne peut la suivre : si bien qu'elle Bemble n'être restée que pour le convaincre de sa faute, et lui faire sentir sn perte. Ainsi il est vrai qu’il a perdu Dieu : mais nous avons dit , et il est vrai , qu'il ne pouvait éviter après cela de se perdre aussi lui-méme.
L'âme , qui s’est éloignée de la source de son être, ne connaît plus ce qu'elle est. Elle s'est embarrassée, dit saint Augustin 1 , dans tontes les choses quelle aime ; et de là vient qu'en les perdant elle se croit aussitôt perdue elle-même. Ma maison est brûlée; on se tourmente , et on dit, Je suis perdu : ma réputation est blessée, ma fortune est ruinée , Je suis perdu. Mais surtout quand le corps est attaqué , c’est la qu’on s'écrie plus que jamais, Je suis perdu. L’homme se croit attaqué au fond de son être , sans vouloir jamais considérer que ce qui dit, Je suis perdu , n'est pas le corps : car le corps de luimême est sans sentiment; et l’âme, qui dit qu’elle est perdue, ne sent pas qu'elle est autre chose que celui dont elle conuait la perte future; c'est pourquoi elle se croit perdue en le perdant. Ah ! si elle n'avalt pas oublié Dieu , si elle avait toujours songé qu’elle est son image, elle se serait tenue à lui comme nu seul appui de son être , et attachée à un principe si haut, elle n'aurait pas cru périr en voyaut tomber ce qui est si fort au-dessous d'elle. Mais, comme dit saint Augustin • , s’étant engagée tout entière dans son corps et dans les choses sensibles ; roulée et enveloppée parmi les objets qu'elle aime, et dont elle trahie continuellement l'Idée avec elle, elle ne s’en peut plus démêler, elle ne sait plus ce qu’elle est. Elle dit : Je suis une vapeur, je suis un souffle , je suis un air délié , ou un feu subtil ; sans doute une vapeur qui aime Dieu, un feu qui connaît Dieu, un air faità son image. O âme, voilà le comble de tes maux; en te cherchant, tu t'es perdue ; et toi-même tu te méconnais. En ce triste et malheureux état, écoutons la parole de Dieu par la bouche de son prophète : Convertimini, sicul in profundum recesseratis , filii f*racl 3! O âme, reviens à Dieu autant du fond , que tu t'en étais si profondément retirée I
SECOND POINT
Et en effet , chrétiens, dans cet oubli profond et de Dieu et d'elle-même , où elle est plongée ,
1 Dt Trin. lib. X , O* 7 , t vill , col. 893.
* Ibid, n* 1 1 ; I. vm , col. 8V&.
* J*. mi.
ce grand Dieu sait bien la trouver. Il lait entendre sa voix , quand il lui plaît, au milieu du bruit du monde : dans son plus grand éclat, et au milieu de toutes ses pompes, il en découvre le fond, c'est-à-dire, la vanité et le néant. L'âme , honteuse de sa servitude , vient à considérer pourquoi elle est née; et recherchant en elle-même les restes de l'image de Dieu, elle songe à la rétablir en se réunissant à son auteur. Touchée de ce sentiment, elle commence à rejeter les choses extérieures. O richesses, dit-elle, vous n'avez qu'un nom trompeur ! vous venez pour me remplir ; mais j’ai un vide infini , où vous n'entrez pas. Mes secrets désirs , qui demandent Dieu , 11e peuvent pas être satisfaits par tous vos trésors; il faut que je m'enrichisse par quelque chose de plus grand et de plus Intime. Voilà les richesses méprisées.
L'âme considérant ensuite le corps auquel elle est unie, le voit revêtu de mille ornements étrangers : elle en a honte, parce qu’elle voit que ces ornements sont un piège pour les autres et pour elle-même. Alors elle est en état d'écouter les paroles que le Saint-Esprit adresse aux dames mondaines, par la bouche du prophète Isate ;
• J’ai vu les filles de Sion In tête levée , marchant
• d'un pasaffecté, avec des contcnancesétudiées,
• et faisant signe des yeux â droite et à gauche : « pour cela , dit le Seigneur, je ferai tomber tou* « leurs cheveux'. - Quelle sorte de vengeance! Quoi, fallait-il foudroyer et le prendre d'un ton si haut pour abattre des cheveux ? Ce grand Dieu, qui se vante de déraciner par son souffle les cèdres du Liban, tonne pour abattre les feuillesdcs arbres! Est-ce là le digne effet d'une main toutepuissante? Qu'il est honteux à l’homme d'être si fort attaché à des choses vaines , que les lui ûter soit un supplice I C’est pour cela que le prophète passe encore plus avant. Après avoir dit : - Je ■ ferai tomber leurs cheveux ; je détruirai, pour-
• suit-il , et les colliers , et les bracelets , et les
• anneaux , et les boites à parfums , et les vestes , . et les manteaux , et les rubans , et les broderies , . et ces toiles si déliées; • vaines couvertures qui ne cachent rien , et le reste. Car le Saint-Esprit a voulu descendre dans un dénombrement exact de tous les ornements de la vanité; s’attachant, pour ainsi parler, à suivre par sa vengeance toutes les diverses parures qu'une vaine curiosité a inventées. A ces menaces du Saint-Esprit , l’âme , qui s’est sentie longtemps; attachée à ces ornements , commence à rentrer en elle-même. Quoi , Seigneur, dit- elle, vous voulez détruire toute cette vaine parure? Pour prévenir votre colère,
■ h. in, ni, 17.
l'OUIl LA PROFESSION
je rommenecrni moi-méme à m>n dépouiller. Kit- f Irons dans un état ou il n'y ait pins d'ornement \ que celui de la vertu.
Ici cette Ame dégoûtée du monde, s'avisant que ces ornements marquent dans les hommes quelque dignité, et venant à considérer les honneurs que le monde vante, elle en connaît aussitôt le fond. Elle voit l'orgueil qu’ils inspirent, et découvre dans cet orgueil , et les disputes , et les jalousies, et tous Us maux qu'il entraîne telle voit en môme temps que si ees honneurs ont quelque chose de solide , c'est qu'ils obligent de donner an monde un grand exemple. Mais on peut en les j quittant donner un exemple plus utile; et il est , beau , quand on les a , d'en faire un si bel usage. Loin dune , honneurs de la terre ; tout votre éclat couvre mal nos faiblesses et nos défauts; il ne les cache qu'a nous seuls, et ies fait connaître à tous les autres. Ah ! • j’aime mieux avoir la der- - niére place dans la maison de mon Dieu , que . de tenir les plus hauts rangs dans la demeure ■ des pécheurs •
L’flmcsc dépouille, comme vous voyex, des choses extérieures ; elle revient de son égarement, et commence à être plus proche d'elle-ménic. Mais osera-t-elle toucher a ce corps si tendre, si chéri, si ménagé? N’nuru-t-on point de pitié de cette complexion délicate? Au contraire , c'est à lui principalement que l'âme s'en prend , comme à son plus dangereux séducteur. J'ai, dit-elle, trouvé une victime : depuis que ce corps est devenu mortel , Il semblait n'ètrc devenu pour moi qu'un cm barras, et un attrait qui me porte nu mal ; mais la pénitence me fait voir que je le puis mettre à un meilleur usage. Grâce à la miséricorde divine, j'nl en lui de quoi réparer mes fautes passées. Cette pensée la sollicite A ne plus rien donner à ses sens ; elle leur ôte tous leurs plaisirs ; elle embrasse tonies les mortifications; elle donne nu corps une nourriture peu agréable , et afin que la nature s'en contente , elle attend que la nécessité la rende supportable. Ce corps si tendre couche sur la dure; la psalmodie de la nuit, et le travail de la Journée)' attirent le sommeil ; sommeil léger qui n’appesantit pas l'esprit, et n'interrompt presque point ses actions. Ainsi toutes les fonctions, même de la nature, commencent dorénavant A devenir des opérations de la grâce. On déclare une guerre immortelle et Irréeoneiliableàtousles pialsirs; il n'y en a aucun de si innocent, qui ne devienne suspect : la raison que Dieu a donnée à l’âme ]>our la conduire s’écrie en les voyant approcher : * C’est ce serpent qui nous a séduits ; » Serpent ilecepit me’. Les premiers plaisirs qui nous ont trompés sont entrés dans notre cœur avec
1 Ps. L&XXIII, lf.
«ne mine innocente, comme un ennemi qui se déguise pour entrer dans une place, qu’il veut révolter contre les puissances légitimés. Ces désirs, qui nous semblaient innocents, ont remué peu à peu les passions les plus >ioleutes, qui nous ont mis dans les fers que nous avons tant de peine à rompre.
l/âme, délivrée pas ces réflexions de la captivité dos sens, et détachée de son corps par la mortification, est enfin venue à elle-même. Elle est revenue de bien loin, et semble avoir fait un grand progrès : mais eutin, s’étant trouvée ellemême, elle a trouvé la source de tous ses maux. C’est donc a cl le- même qu'elle en veut encore : déçue par sa liberté, dont elle a fait un mauvais usage, elle songe à la contraindre de toutes parts; des grilles affreuses, une retraite profonde, une clôture impénétrable, une obéissance entière, toutes les actions réglées, tous les pas comptés, cent yeux qui vous observent; encore trouve-telle qu’il n'y en a pas assez pour l'empécher de s’égarer. Elle se mtt de tous côtés sous le joug : elle se souvient des tristes jalousies du monde , et s'abandonne sans réserve aux douces jalousies d'un Dieu bienfaisant , qui ne veut avoir les cœurs que pour les remplir des douceurs célestes. De peur de retomber sur ces objets extérieurs , et que sa liberté ne s’égare encore une fois en les cherchant , elle se met des bornes de tous côtés : mais de peur de s'arrêter en cl le- même, elle abandonne sa volonté propre. Ainsi, resserrée de toutes parts, elle ne peut plus respirer que du côté du ciel : elle sc donne donc en proie à l’amour divin ; elle rappelle sa connaissance et son amour à leur usage primitif. C’est alors que nous pouvons dire avec David : • O Dieu, votre seniteur a trouvé son « cœur, pour vous faire cette prière*. » L’âme, si longtemps égarée dans les choses extérieure» , s’est enfin trouvée elle-même; mais c'est pour s’élever au-dessus d’elle , et se donner tout à fait à Dieu.
Il n’y a rien de plus nouveau que cet état où l’âme pleine de Dieu s’oublie elle-même. De cette union avec Dieu , on voit naître bientôt en elle toutes les vertus. est la véritable prudence;
car on apprend à tendre à sa fin , c’est-à-dire, à Dieu, par la seule vole qui y mène , c'est-à-dire , par l'amour. Là est la force et le courage ; car il n’y a rien qu’on ne souffre pour l’amour de Dieu, là se trouve la tempérance parfaite ; car on ne peut plus goûter les plaisirs des sens qui dérobent à Dieu les cœurs et l’attention des esprits. Là on commence à foire justice à Dieu , au prochain, et à soi-même : à Dieu , parce qu'on lui
T C.enn. irt, 13.
* 11. Krff. VII, 27.