‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 161 sur 243 · BOSSUET. — TOME III · texte numérisé non relu

BOSSUET. — TOME III

Ils vivaient ensemble dans leur ménage, pauvrement, mais avec douceur, surmontant leur pauv reté par leur patience et par leur travail assidu. Mais Jésus ne leur permet pas ee rcpo6 : il ne. vient au monde que pour les troubler, et il attire tous les malheurs nvcc lui. Hcrodc ne peut souffrir que eet enfant vive : la bassesse de sa naissance n'est pas capable de le cacher il la jalousie de ce tyran. Le ciel lui- même trahit le secret : il découvre Jésus-Christ par une étoile; et il semble qu'il ne lui amène de loin des adorateurs, que pour lui susciter dans son pays propre un persécuteur impitoyable.

Cue fera ici saint Joseph? Représentez-vous, chrétiens, ce que c'est qu'un pnuvre artisan, qui n'a point d'autre héritage que scs mains, ni d'autre fonds que sa boutique, ni d'autre ressource que son travail. Il est contraint d'aller eu Egypte, et de souffrir un exil fâcheux; et cela pour quelle raison? Parce qu’il a Jésus-Christ avec lui. Cependant croyez-vous, fidèles, qu'il se plaigne de cet enfant incommode, qui le tire de sa patrie , et qui lui est donné pour le tourmenter? Au contraire, ne voyez-vous pas qu'il s'estime heureux de souffrir en sa compagnie, et que toute la cause de son déplaisir, c'est le péril du divin Enfant qui lui est plus cher que lui-mème? Mais peut-être a-t-il sujet d’espérer de voir bientôt finir scs disgrâces? Non, fideles, il ne l'attend pas; partout on lui prédit des malheurs. Siméou l'a entretenu des étranges contradictions que devait souffrir ce cher fils : il en voit déjà leeomineucement,et il passe sa vie dans de continuelles apprébensionsdes maux qui lui sont préparés.

Est-cc assez pour éprouver sa fidélité? chrétiens, ne le croyez pas; voici encore une étrange épreuve. Si c'est peu des hommes pour le tourmenter, Jésus devient lui -même son persécuteur : il s'échappe adroitement de ses mains , il se dérobe à sa vigilance, et il demeure trois jours perdu. Qu'avez-vous fait, fidèle Joseph? Qu'est devenu le sacré dépôt que le Père céleste vous a confié? Ah ! qui pourrait ici raconter scs plaintes? Si v oas n’avez pas encore entendu In paternité de Joseph , voyez scs larmes, voyez scs douleurs , et reconnaissez qu'il est père. Ses regrets le font bien connaître, et Marie a raison de dire à cette rencontre : Pater luus cl ego dolentes quœrebamus te' : « Votre père et moi vous cherchions . nvee une extrême douleur. ■ 0 mon fils ! dit-elle nu Sauveur, je ne crains pas de l'appeler ici votre père, et je ne prélends pas faire tort à la pureté de votre naissance. Il s'agit de soins et d'inquiétudes, et c'est par là que je puas dire qu'il est

PANÉGYRIQUE

votre père, puisqu'il a des inquiétudes vraiment paternelles: Ego et puter tms ; je le joins avec moi par la société des douleurs.

Voyez, fidèles, par quelles souffrances Jésus éprouve la fidélité, et comme il ne veut être qu'avec ceuxqui souffrent. Ames molles et voluptueuses, cet enfaut ne veut pas être avec vous, sa pauvreté a honte de votre luxe , et sa chair , destinée h tant de supplices, ne peut supporter votre extrême délicatesse. Il cherche ces forts et ces courageux qui ne refusent pas de porter sa croix , qui ne rougissent pas d'être compagnons de son indigence et de sa misère. Je vous laisse a méditer ces vérités saintes , car pour moi je ne puis vous dire tout ce que je pense sur ce beau sujet. Je me sens appelé ailleurs , et il faut que je considère le secret du Père étemel , confié à l'humilité de Joseph : il faut que nous voyions Jésus-Christ caché, et Joseph caché avec lui , et que nous nous excitions, par ce bel exemple, à l'amour de la vie cachée.

TltOISl F.M £ rOIX'T.

Que dirai-je ici , chrétiens, dcect homme caché avec Jésus-Christ? Ou trouverai-je des lumici-cs assez pénétrantes, pour percer les obscurités qui enveloppent la vie de Joseph? Et quelle entreprise est la mienne, de vouloirexposernu jour ce que l'Écriture a couvert d'un silence mystérieux? Si c'est un conseil du Père éternel , que son Fils soit caché au monde, et que Joseph le soit avec lui ; adorons les secrets de sa providence sans nous mêler de les rechercher; et que la vie cachée de Joseph soit l’objet de notre vénération , et non pas la matière de nos discours. Toutefois il en faut parler, puisque je sais bien que je l'ai promis ; et il sera utile au salut des dînes de méditer un si beau sujet , puisque, si je u'ai rien à dire autre chose, je dirai du moins, chrétiens, que Joseph a eu cet honneur d'être tous les Jours avec Jésus-Christ, qu'il a eu avec Marie la plus grande part à scs grâces , que néanmoins Joseph h été caché , que sa vie , que ses actions , que ses vertus étaient inconnues. Peut-être apprendronsnous, d'un si bel exemple, qu'on peut être grand sans éclat, peut-être bienheureux sans bruit, qu’on peut avoir la vraie gloire sans le secours de la renommée, par le seul témoignage de sa conscience : Gloria nostra hœc est, teslimonium conscientia noslrw ' ; et cette pensée nousincitera à mépriser la gloire du monde; c'est la fin que je me propose.

Mais pour entendre solidement la grandeur et la dignité de la vie cachée de Joseph , remontons

' U. Cor. 1,12.

jusqu'au principe; et admirons, avant toutes choses, la variété infinie des conseils de la Providence dans les vocations différentes. Entre toutes les vocations, j’en remarque deux, dans les Ecritures, qui semblent directement opposées : la première, celle des apôtres, la seconde, celle de Joseph. Jésus est révélé aux apôtres , Jésus est révélé à Joseph, mais avec des conditions bien contraires. Il est yévélé aux apôtres, |>our l'annoncer par tout l'univers ; il est révélé à Joseph , pour le taire et pour le cacher. Les apôtres sont des lumières, pour faire voir Jésus-Christ au monde; Joseph est un voile, pour le couvrir; et sous ce voile mystérieux on nous cache la virginité de Marie , et la grandeur du Sauveur des âmes. Aussi nous lisons dans les Écritures, que lorsqu'on le voulait mépriser, « N'est-cc pas là, - disait-on, le fils de Joseph '?>■ Si bien que Jésus entre les mains des apôtres, c'est une parole qu'il faut prêcher : Prœilicate verbum Erangetii hujus' , - Prêchez la parole do cet Évangile; » et Jésus entre les mains de Joseph, c’est une parole cachée, Verbum abscanililum 5; et il n’est pas permis de la découvrir. En effet , voyez-en In suite. Les divins apôtres prêchent si hautement l'Évangile, que le bruit de leur prédication retentit jusqu'au ciel : et saint Paul a bien osé dire que les conseils de la sagesse divine sont vcous à la connaissance des célestes puissances par l'Église , dit cet apôtre, et par le ministère des prédicateurs, Per Ecclesiam* \ et Joseph, au contraire, entendant parler des merveilles de Jésus-Christ , il écoute , il admire et se tait.

Que veut dire cette différence? Dieu est-il contraire A lui-même dans ces vocations opposées? Non, fidèles, ne le croyez pas : toute cette diversité tend A enseigner aux enfants de. Dieu cette vérité importante, que toute la perfection chrétienne ne consiste qu’A se soumettre. Celui qui glorifie les apôtres par l'honneur de la prédication , glorifie aussi saint Joseph par l'humilité du silence; et par IA nous devons apprendre que la gloire des chrétiens n'est pas dans les emplois éclatants, mais A faire ce que Dieu veut. Si tous ne peuvent pas avoir l'honneur de prêcher Jésus- Christ, tous peuvent avoir l'honneur de lui obéir ; et c'est la gloire de saint Joseph, c'est le solide honneur du christianisme. Ne me demandez donc pas, chrétiens , ce que faisait saint Joseph dans sa vie cachée; il est impossible qucje vous l’apprenne, et je ne puis ré|xmdrc autre chose, sinon ce que dit le divin Psalmistc : * Le juste, dit-ll ,

* Jnan. VI, Ci.

» Alt. v, 20.

» /.lu-, vvlll, St.

t III, 10

DK SAINT JOSEPH.

• qu'a-t-il fait? • Justus aident quid fccit'l Ordinairement la vie de» pécheurs fait plus de bruit que celle des justes ; parce que l'intérêt et les passions, c'est ce qui remue tout dans le monde. Les pécheurs, dit David, ont tendu leur arc, ils l'ont lilché contre les justes, ils ont détruit, ils ont renversé; on ne parle que d'eux dans le monde : (luonitim quie perferisti, destruxenmt *. Mais le juste, ajoute-t-il, qu'a-t-il fait? Justus autem quidfecit? Il veut dire qu'il n'a rien fait. En effet, il n'a rien fait pour les yeux des hommes, parce qu'il a tout fait pour les yeux de Dieu. C'est ainsi que vivait le juste Joseph. Il voyait Jésus- Christ, et il se taisait : il le goûtait , et il n'en parlait point ; il se contentait de Dieu seul , sans partager sa gloire avec les homnus. Il aeeomplissait sa vocation, parce que, comme les apôtres sont les ministres de Jésus-Christ découvert , Joseph était le ministre et le compagnon de sa vie cachée.

Mais, chrétiens, pourrons-nous bien dire pourquoi il faut que Jésus se cache, pourquoi cette splendeur éternelle de la face du Père céleste sc couvre d'une obscurité volontaire durant l'espace de trente années? Ah 1 superbe, l'ignores-tu? homme du monde , ne le sais-tu pas ? c'est ton orgueil qui en est la cause; c’est ton vain désir de paraître , c'est ton ambition infinie , et cette complaisance criminelle qui te fait honteusement détourner à un soin pernicieux de plaire aux hommes, celui qui doit être cmployéàplaireàton Dieu. C'est pour cela que Jésus se cache. Il volt le désordre que ce vice produit ; il voit le ravage que cette passion fait dans les esprits , quelles racines elle y a Jetées, et combien elle corrompt toute notre vie, depuis l'enfance jusqu'à la mort : il voit les vertus qu'elle étouffe par cette crainte lâche et honteuse de paraître sage et dévot : il voit les crimes qu'elle fait commettre, ou pour s'accommoder à la société par une damnable complaisance, ou pour satisfaire l'ambition A laquelle on sacrifie tout dans le monde. Mais, fidèles, cc n’est pas tout : il v oit que ce désir de paraître détruit les vertus les plus éminentes , en leur faisant prendre le change, en substituant la gloire du inonde à la place de celle du ciel , en nous faisant faire pour l'amour des hommes ce qu'il faut faire pour l'amour de Dieu. Jésus-Christ voit tous ces malheurs, causés par le désir de paraître; et lise cache, pour nous enseigner à mépriser le bruit et l’éclat du monde. Il 11e croit pas que sa croix suffise pour dompter cette passion furieuse; il choisit, s’il se peut, un état plus bas, et ou il est en quelque sorte plus anéanti.

1 PmI.X,*.

• nid.

Car enfin je 11e craindrai pas de le duc : Mon Sauv eur, je vous connais mieux à la croix et dans la honte de votre supplice, que je 11e fais dans cette bassesse et dans cette vie inconnue. Quoique votre corps soit tout déchiré , que votre face soit ensanglantée, et que, bien loin de paraître Dieu, vous n'avez pas même la ligure d'homme; toutefois vous ne m'êtes pas si caché, et je vois, au travers de tant de nuages, quelque rayon de votre grandeur, dans cette constante résolution par laquelle vous surmontez les plus grands tourments. Votre douleur a de la dignité, puisqu'elle vous fait trouver un adorateur dans l'uu des compagnons de votre supplice. Mais Ici je ne vois rien que de bas; et dans cet état d'anéantissement , un ancien a raison de dire , que vous êtes injurieux A vous-même : Aduttusnon gestitagnosri, sed contumeliosus insuper sibi est' Il est injurieux à lui-même, parce qu'il semble qu'il ne fait rien , et qu'il est inutile nu monde. Mais il ne refuse pas cette ignominie, il veut bien que cette injure soit ajoutée A toutes les autres qu'il n souffertes, pourvu qu'en se cachant avec Joseph et avec l’heureuse Marie, Il nous apprenne, par ce grand exemple, que s'il se produit quelque Jour au monde, ce sera par le désir de nous profiter, et ]>our obéir A son Père; qu'en effet, toute la grondeur consiste A nous conformer aux ordres de Dieu, de quelque sorte qu'il lui plaise disposer de nous; et enfin que cette obscurité, que nous craignons tant, est si illustre et si glorieuse, quelle peut être choisie même par un Dieu . Voilà cc que nous enseigne Jésus-Christ caché avec toute son humble famille , avec Marie et Joseph, qu'il assoncA l’obscurité de sa vie, A cause qu’ils lui sont très-chers. Prenons }’ donc part avec eux, et cachons-nous avec Jésus-Christ.

Chrétiens , ne savez-vous pas que Jésus-Christ est encore caché? Il souffre qu'on blasphème tous les jours son nom, et qu’on sc moque de sou Évangile, parce que l’heure de sa grande gloire n’est pas arrivée. Il est caché avec son Père, et nous sommes cachés en Dieu avec lui , comme parle le divin apôtre. Puisque nous sommes cachés avec lui , ce n'est pas en cc lieu d'exil que nous devons rechercher la gloire. Mais quand Jésus se montrera en sa majesté, ce sera alors le temps de para lire : Cnm t'.hristus appartient, tune et simili apparebimus eum itto in gturia O Dieu , qu'il fera beau paraître en ce jour, où Jésus nous louera devant ses saints anges, à la face de tout l'univers , et devant son Père céleste ! Quelle nuit, quelle obscurité assez longue pourra nous mériter cette gloire? Que le^hommes se t«i-

* Trrtul.de Patient, n* 3-

» Cofou. lit , *

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