BOSSUET. — TOM III
Jamais agir suivant son inclination, mnis selon le besoin des autres; ■ employant , comme saint « Benoit le lui recommande, tantôt de douces « insinuations , tantôt les remontrances et les re- « proches, d'autres fois les exhortations, et se « conformant aux qualités et aux dispositions de • tous ses frères : » ltlandimcntis , incrcpatia nibus, suasionibus, omnibus se eonfonnet et aptet'. Nul , par conséquent, ne doit être plus J dénué de son esprit propre et de sa propre volonté.
[ Pourquoi ] l'eau [ nous est-elle d’un si grand usage , et fournit-elle tant de secours à la v ie, si ce n'est parce qu'étant un corps fluide, elle s'offre comme d'ello-mêinc à tous nos besoins , et qu'elle se communique , sans qu’il faille faire aucun effort pour en jouir? Au contraire, les corps solides , qui ont leur figure propre , ne savent jamais se prêter à nos désirs : toujours ils opposât une résistance qu’on ne surmonte qu’avec peine; et plutôt que de céder à nos volontés, lis se brisent, et rompent souvent les instruments qui servent à les réduire.] Ainsi ceux qui ont leur volouté.ne fléchissent pas facilement aux besoins des autres : [ l’opiniâtre attachement qu’ils ont à leur propre sens les empêche d’user, dans les occasions , d’une sage condescendance ; et par cette Inflexibilité , ils arrachent, iis détruisent , au lieu de planter et d'édifier.
[Vous voyez, mes pères, combien l'oliéissance vous doit être chère et précieuse , et avec quel zèle vous devez vous porter à la rendre. ] C’est le guide des mœurs, le rempart de l’humilité, l’appui de la persévérance, la vie de l’esprit, et la mort assurée de l'amour-propre. Vous avez , mes pores, un exemple domestique de la vertu de l’obéissance. [Le jeune Diacide, tombé dans un lac , en y puisant de l’eau , est près de s’y noyer, lorsque saint Benoit ordonne à saint Maur, son fidèle disciple, de courir promptement pour le retirer. Sur la parole de son maître, Maur part sans hésiter, sans s'arrêter aux difficultés de l'entreprise; et plein de confiance dans l'ordre qu'il avait reçu , il marrhe sur les eaux avec autant de fermeté que sur la terre, et retire Diacide du gouffre ou il allait être abîmé.] A quoi attribuerai-je un si grand miracle , ou à la force de l'obéissance, ou à celle du commandement TGrandc question , dit saint (i régoire *, entre saint Benoit et saint Maur. Mais disons, pour la décider, que l'obéissance porte grâce, pouraccomplir l'effet du commandement; que le commandement porte grâce, pour donner efficace à l’obéissance.
Marchez , mes pères , sur les flots avec le f e- I 1 Reg, cap. n.
■ IHaloÿ. lit», n. cap. vu, I. Il.eol. 52s.
PANÉGYRIQUE
rours de l’obéissance , sous trouverez de la consistance au milieu de l'inconstance des choses humaines. Les flots n'auront point de force pour vous abattre, ni les abîmes pour vous engloutir. Vous demeurerez immuables, comme si tout faisait ferme sous vos pieds, et vous sortirez victorieux. Mais quand vous serez arrivés à cette perfection éminente de renoncer à la satisfaction de votre esprit propre, ne vous arrêtez pas en si beau chemin : Egredere, sortez , passez outre.
TROISIÈME COINT.
La perfection chrétienne n'est pas dans un degré déterminé ; elle consiste à croître toujours. Jésus-Christ en est le modèle ; c'est lui que nous devons suivre. Jamais nous ne pourrons, dans cette vie, atteindre à l'éminence de sa sainteté : par conséquent, il faut avancer sans cesse, et sans se relâcher jamais. Egredere, egredere : quelque part où vous soyez, passez outre, oubliez tout ce qui est derrière vous , avancez-vous infatigablement vers ce qui est devant vous, et courez incessamment au terme de la carrière ou vous êtes entrés : Quœ quidem rétro sunl obliriscens , ad ea vero quœ sunl priora extendens meipsum, addestinatum persequor'.
En effet, le voyage chrétien est de tendre à une charité éminente par un chemin droit, avec un poids d'une pesanteur infinie qui vous traîne en bas. Tel est l'état du chrétien : il faut toujours être en action, toujours grimper, toujours faire effort ; car dans un chemin si droit , avec un poids si pesant, qui ne court pns, retombe; qui languit , meurt bientôt ; qui ne fait pas tout , ne fait rien ; qui n'avance pas , recule en arrière.
Aussi saint Benoit , après avoir mené ses disciples par tous les sentiers de la perfection , A la lin il les rappelle au premier pas, en leur faisant sentir que tout ce qu'il leur a prescrit n'est encore que le commencement d'une vie vraiment chrétienne et religieuse : Vtinitium a/iquod eonrersationis nos demonstremus habere ’. [Son dessein est de} les tenir toujours en haleine, et de les empêcher d'étre jamais satisfaits d'euxmêmes, quelque fldéiité qu'ils puissent avoir eue pour les pratiques de leur règle. Ce ne sera jamais, au jugement de leur père , qu'un moyen, qui doit les conduire à quelque chose d'encore plus parfait. » Qui que vous soyez , leur dit-il ,
• qui désirez arriver promptement à la céleste
• patrie, accomplissez, par la grâce de Jésus- « Christ , cette règle comme un petit commence-
1 Pftilipp. m. » i . II.
* li‘Tj cap. lieu
« ment de la vie monastique , et vous vous élè-
■ verez entin , en la pratiquant , à de pins grandes
■ choses : vous parviendrez, avec le secours de « Dieu , au comble d'une doctrine toute sainte * et d'une vertu toute divine : ■ Quisquis igitur ad patriam eœlestem festinas, banc mini mam inchoationis régulant, Deo adjurante, perfice ; et tune demum ad majora doctrinœ virlutumque culmina , Deo protegente , pervenics '.
Deux raisons [portaient saint Benoit àexciter ainsi le zèle de ses enfants}; l’une, que si l'on croit être parvenu au but, si l'on croit avoir fait quelque progrès , on se. relâche ; le sommeil nous prend , on périt. [ Rien de plus funeste que ] l'assoupissement de l'âme , qui croit être avancée dans la perfection. Il y a en nous une partie languissante, quiest toujours prête à s'endormir, toujours fatiguée , toujours accablée, qui ne cherche qu'a se laisser aller au repos. L’esprit veille et dispute contre le sommeil , selon le. précepte du Sauveur; Vigilale'. La chair, cette partie languissante et endormie, lui dit, pour l’inviter au repos : Tout est calme, tout est tranquille; les passions sont vaincues, les vents sont bridés, toutes les tempêtes, apaisées, le ciel est serein ; la mer est unie, le vaisseau s’avance tout seql : Eerunt ipsa tequora classcm J. Voyez comme le eiel est serein, les vagues, dociles; ne voulez-vous pns prendre un peu de repos? L'esprit se laisse aller, et sommeille : assuré sur la face do la mer calmée, et sur la protection du eiel, expérimentée souvent , il lâche le gouvernail , et laisse aller le vaisseau A l'abandon : les vents se soulèvent. Il est submergé. O esprit! qui vous êtes ilé vainement , et en la grâce du ciel , et au calme trompeur de vos passions , vous servirez d'exemple A jamais des périls où jette les âmes une folle et téméraireeonliance I Onimium cœloetpclago confise sereno 4 !
L'autre raison , [ qui doit engager les religieux et les chrétiens A se hâter de toujours avancer, sans jamais s'arrêter, c’est le danger de sc laisser surprendre par les artifices et les flatteries de In vanité : car, nu moment où le chrétien, content de lui-même , se réjouira deses progrès , et croira pouvoir se reposer, parce qu’il a surmonté tous ses vices; l'orgueil , ranimé par cette vaine complaisance ] , lèvera la tête et lui dira : Je vis encore ; pourquoi triomphes tu? « et c'est parce que " tutrion plies, que je vis : ■ Et ideo vivo , quia triumphusi\ [Que celui donc qui veut assurer
1 Wi’j. cap. Ltxill.
* M<itth. x VI , 1 1 ,
* F iryit. .üttrid. lit). V.
4 S. .-tu 'J de Xat. et Cm I. n* 35 , t. X , col. 143