POUR LA FÊTE DE SAINT JACQUES
DtHUr ambitieux des dmv fr-rr» Nature de li-ur prmir : ruminent ntaus-Chrisl U corriRp, et leur accorde l'ettet de leur demande. Ave* quelle lldnlilé uoua deiuns boire sou calice.
Die ut sedeant hi ituofilii mei.unusanuexteramtuam et unus ad siuistram in rerjno tuo.
Dites que mes deux fils soient assis dans votre royaume, l'un à votre droite, et t'aulrc à votre gauche. Matth. xi, 11,
Nous voyons trois choses dans l'Évangile : premièrement leur ambition réprimée : üescitisquid petatis ' ! « Vous ne savez ce que volts deman- - dez; > secondement, leur ignorance instruite t I'olcstis bibere. caliccm? * Pouvez-vous boire le ■ calice que je dois boire? * troisièmement, leur fidélité prophétisée : Caliccm quidem meum bibelis' : « Vous boirez, il est vrai , mon calice. »
PltEMlER POINT.
Il est assez ordinaire aux hommes de 11e savoir ce qu’ils demandent, parce qu’ils ont des désirs qui sont des désirs de malades, inspirés par la fièvre, c’est-à-dire, par les passions; et d’autres ont desdésirs d’enfants, Inspirés par l'imprudence. Il semble que celui de ces deux apôtres n'est pas de cette nature : Ils veulent être auprès de Jésus- Christ , compagnons de sa gloire et de son triomphe; cela est fort désirable, l'ambition n’est pas excessive. Il veut que nous régnions avec lui; et lui qui nous promet de nous placer jusque dans son trône , ne doit pas trouver mauvais que l'on souhaite d'étre à ses côtés : néanmoins il leur ré-
* N«ak. h , a.
pond : ■ Vous ne savez ce que vous demandez : » Nescilis quid pelalis.
Pour découvrir leur erreur , il faut savoir que les hommes peuvent se tromper doublement : ou en désirant comme bien ce qui ne l'est pas; ou en désirant un bien véritable; sans considérer assez en quoi il consiste, ni les moyens pour y arriver. L'erreur des apôtres ne git pas dans la première de ces fausses idées; ce qu'ils désirent est un fort grand bien, puisqu'ils souhaitent d'étre assis auprès de la personne du Sauveur des âmes : mais ils le désirent avec un empressement trop humain-, et c'est là la nature de leur erreur,' causée par l’ambition qui les anime. Ils s'étaient imaginé Jésus-Christ dans un trône, et ils souhaitaient d’être à ses côtés; non pas pour avoir le bonheur d'étre avec lui ; mais pour se montrer aux autres dans cet état de magnificence mondaine : tant il est vrai qu’on peut chercher Jésus-Christ même avec une intention mauvaise, pour paraître devant les hommes, alin qu’il fasse notre fortune. Il veut qu'on l’aime nu et dépouillé, pauvre et infirme, et non-seulement glorieux et magnifique. Les apôtres avaient tout quitté pour |ul t et néanmoins ils ne le cherchaient pas comme ’l faut; parce qu’ils ne le cherchaient pas seul. Voilà leur erreur découverte, et leur ambition réprimée : voyons maintenant , dans le deuxième point , leur ignorance instruite.
SECOND POINT
Il semble quelquefois que le Fils de Dieu ne réponde pas à propos aux questions qu'on lui fait. Scs apôtres disputent entre eux pour savoir quel est le plus grand , Quis viderclur esxe major ■ , et Jésus-Christ leur présente un enfant , et leur dit : * Si vous ne devenez comme du petits • enfants , vous n'entrerez pas dans le royaume « des cieux : • Nisi rjficiamini sicul parvuli, non intrabitis in regnum eœlorum *. Si donc le divin Sauveur en quelques occasions ne satisfait pas directement aux demandes qui lui sont faites , il nous avertit alors de chercher la raison dnns le fond de la réponse. Ainsi en ce lieu on lui parle de gloire, et il répond eu représentant l'ignominie qu'il doit soulTrir : c’est qu’il va à la source de l'erreur. Les deux disciples s'étalent figuré qu'à cause qu’ils touchaient de plus près au Fils de Dieu par l’alliance du sang, ils devaient aussi avoir les premières places dans son royaume; c'est pourquoi, pour les désabuser, il les rappelle à sa croix : Poteslis bibere caliccm ? Et pour bien entendre cette réponse il faut savoir
' Luc.
1 Mail h XVII! , *.
DE SAINT BERNARD
qu’au lieu que les roisdc la terre liront le titre de leur royauté de leur origine et de leur naissance, Jésus-Christ tire le sien de sa mort. Sa naissance est royale , il est le fils et l'héritier de David , et néanmoins il ne veut être roi que par sa mort. Le titre de sa royauté est sur sa croix : il ne confesse qu'il est roi qu'étant prés de mourir. C’est doue comme s'il disait à ses disciples : Ne prétendez pas aux premiers honneurs , parce que vous me touchez par la naissance: voyez si vous avez le courage de m'approcher par la mort. Celui qui touche le plus a ma croix , c'est celui à qui je donne la première place ; non pour le sang qu'il a reçu dans sa naissance, mais pour celui qu'il répandra pour moi dans sa mort : voilà le bonheur des chrétiens. S'ils ne peuvent toucher Jésus-Christ par la naissance , ils le peuvent par la mort et c'est là la gloire qu’il* doivent envier.
TROISIÈME POI ST
Les disciples acceptent ce parti : ■> Nous pou- « vons, disent-ils, boire votre calice, ■ Possttvins ' ; et Jésus-Christ leur prédit qu'ils le boiront. Leur promesse n'est pas téméraire : mais admirons la dispensation de In grâce dans le martyre de ces deux frères. Ils demandaient deux places singulières dans la gloire, il leur donne deux places singulières dans sa croix. Quant à la gloire , ■ ce n’est pas à moi à vous la don- ■ lier : » Aon est meum (lare vobis; je ne suis distributeur que des croix, je ne puis vous donner que le calice de ma passion ; mais dans l'ordre des souffrances, comme vous êtes mes favoris, vous aurez deux places singulières. L’un mourra le premier , et l’autre le dernier de tous mesapôtres; l’un souffrira plus de violences, mais la persécution plus lente de l’autre éprouvera plus longtemps sa persévérance. Jacques a l'avantage, en ce qu'il boit le calice jusqu'à la dernière goutte. Jean le porte sur le bord des lèvres : prêt à boire, on le lui ravit, pour le faire souffrir plus longtemps.
Apprenons par cet exemple à boire le calice de notre Sauveur, selon qu'il lui plaît de le préparer. Il nous arrive une nffliction , c'est le calice que Dieu nous présente : il est amer, mais il est salutaire. On nous fuit une injure : ne regardons pas eelni qui nous déchire; que la foi nous fasse apercevoir la main de Jésus-Christ , invisiblement étendue pour nous présenter ce breuvage. Figurons-nous qu'il nous dit : Polestis b ibere ? • Avez- vous le courage de le boire ? » Mais avezvous la hardiesse ; ou serez-vous assez lâches de le refuser de ma main d’une main si chère? Une
> Mal lh. XX, sa.
KMSCF.T. — to«; ni.
médecine amère devient douce , en quelque façon , quand un ami , un époux , etc. , la présenta : vous la buvez volontiers, malgré la répugnance de la nature. Quoi 1 Jésus- Christ vous la présente , et votre main tremble, votre cœur se soulève! vous voudriez répandre par la vengeance la moitié de son amertume sur votre ennemi, sur celui qui vous a fait tort ! ce n’est pas là ce que Jésus- Christ demande. Pouvez- vous boire, dit-il, ce calice des mauvais traitements, qu'on vous fera boire? Potestis bibere? Et non pas : Pouvez-vous renverser sur la tête de l’injuste qui vous vexe, ce calice de la colère qui vous anime? La véritable force , c’est de boire tout jusqu’à la dernière goutte. Disons donc avec les apôtres : Possumus : mois voyons Jésus-Christ qui a tout bu comme il l’avait promis : Quem erjo bibitums sum. Et quoiqu'il fût tout-puissant pour l’éloigner de lui , il n’a usé de son autorité que pour réprimer celui qui, par l'affection tout humaine qu'il lui portait , voulait l’empêcher de le boire : f.'olicem </uem dédit mihi Pater, non vis ut bibam ilium ■ ?
PANÉGYRIQUE
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SAINT BERNARD
rstxilè * HETZ,
la vie chrétienne et le vie npnvtnlique de saint Bernard, fondées l'une et l'autre sur la vie de Jésus-Christ crucifié.
A'on enimjudicavi mescireatlguid inter pas, nisi Je~ sum Christum , et hune crunjîxum.
Je n 'ni pas estimé que je susse aucune chose parmi vous, si ce n'est Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. /. Cor. il, %
Nos Églises de France ont introduit dans le dernier siècle une pieuse coutume, de commencer les prédications en invoquant l'assistance divine par les intercessions de la bienheureuse Marie. Comme nos adversaires ne pouvaient souffrir l’honneur si légitime que nous rendons à la sainte Vierge, comme ils le blâmaient par des invectives aussi sanglantes qu'elles étaient injustes et téméraires, l’Église a cru qu'il était à propos de résister à leur audacieuse entreprise , et de recommander d’autant pluscette dévotion aux fidèles, que l'hérésie s'y opposait avec plus de fureur. Et parce que nous n'avons rien de plus vénérable que la prédication du saint Évangile , c'est là qu’elle invite tous ses enfants à implorer
1 Joatt. WHI, II.
PANÉG'
les oraisons de Marte , qu'elle reeonnail leur être si profitables.
Mais il y a , ee me semble , une autre raison pins particulière de celte sainte Cérémonie : c'est que le devoir des prédicateurs est d’engendrer Jésus-Christ dans les âmes : ■ Mes petits enfants, dit l'apfltre , pour lesquels Je suis encore dans - les douleurs de l'enfantement , jusqu’à ce que . Jésus-Christ soit formé en vous'. • Vous voyez qu'il enfante et qu’il engendre Jésus-Christ dans les âmes : ainsi il y a quelque convenance entre les prédicateurs de la parole divine, et la sainte mère de Dieu. C'est pourquoi le grand saint Grégoire ne craint pas d'appeler mères de Jésus- Christ , cens qui sont appelés a ce glorieux ministère ’. De là vient que l'Église s’est persuadée aisément que vous, fl très-heureuse Marie, bénite entre toutes les femmes; vous qui avez été prédestinée dès l'éternité pour engendrer selon la chair le Fils du Très-Haut , vous (lidericz volontiers de vos pieuses intercessions ceux qui le doivent engendrer en esprit dans les coeurs de tous les fidèles.
Mais dans quelle prédication doit-on plus espérer de votre secours, que dans celle que ce peuple attend aujourd'hui, où nous avons à louer la grâce et la miséricorde divine dans la sainteté du dévot Bernard , de Bernard le plus tldcle et le plus chaste de vos enfants; celui de tous les hommes qui a le plus honoré votre maternité glorieuse , qui a le mieux imité votre pureté angéllque, qui a cru devoir à vos soins et à votre charité maternelle l'influence continuelle des grâces qu'il recevait de votre cher Als? Aidez-nous donc par vos saintes prières, fltrès-bénite Marie ! aidez-nous à louer l'ouvrage de vos prières ; pour cela nous nous Jetons à vos pieds, vous saluant et vous disant avec l'ange : T te.
Parmi les divers ornements du pontife de la loi ancienne, celui qui me semble le plus remarquable c'est ce mystérieux pectoral sur lequel , selon l'Écriture, il portait gravé ces mots : Vrim et lumim1, c’est- à dire, vérité et doctrine; ou, comme l'entendent d'autres interprètes, lumière et perfection. Je sais que cela est écrit pour nous faire voir quelles doivent être les qualités des ministres des choses sacrées; et qu’encoro que leurs habillements magnifiques semblent les rendre assez remarquables , ce n est pas là toutefois ce qui les doit discerner du peuple; mais que la vraie marque sacerdotale, le vrai ornement du grand prêtre, c’est la doctrine et la vérité : c'est ce qui nous est représenté en ec Ueu.
» Calot, iv, I*.
■ /» Cm, Ub. I. Mom. ni, «• 9, t, l,«*
• imt. via, s.
r'RHJUE
Mais si nons portons plus loin nos pensées ; si dans le pontife du vieux Testament, qui n'avait que des ombres et des figures , nous considérons Jésus-Christ, qui est la fin de la loi et le pontife de la nouvelle alllanee , nous y trouverons quelque chose de plus merveilleux. Chrétiens, c'est ce saint pontife , c'est ce grand sacrificateur qui porte véritablement sur lui-même In doctrine , la perfection et la vérité ; non point sur des pierres précieuses, ni dans des caractères gravés, comme faisaient les enfants d'Aaron , mais dans ses actions irrépréhensibles , et dans sa conduite toute divine.
Pour comprendre celte vérité nécessaire à l’intelligence de notretexte, remettez, s'il vous plaît, en voire mémoire , que Jésus-Christ , notre maître, est le Fils de Dieu. Vous êtes trop bien instruits pour ignorer que Dieu n’engendre pas a la façon ordinaire , et que cette génération n'a rien (le matériel ni de corruptible. Dieu est esprit , Fidèles , et ne vit que de raison et d'intelligence ; de là vient aussi qu'il engendre par son intelli- : gence et par sa raison : de sorte que le Fils de I Dieu est le fruit d’une connaissance très-pure , et qui, dans une simplicité incompréhensible, ne laisse pas d'être infiniment étendue. Étant le fruit de la raison et de l'intelligence divine , il es» lul- , même raison et intelligence; et c’est pourquoi l'Écriture l’appelle la parole etlasagesse du Père.
Et d’autant qu'il ne se peut faire que Dieu agisse autrement que par sa raison et par sa sagesse, de lâ vient que nous voyons dans lessnintes Lettres qnc Dieu a tont fait par son Verbe , cpii est son Fils : Omnin per ipsum faeta s a ni ■ ; parce que son Verbe est sa raison et sa lumière. C'est pourquoi cette grande machine du monde est un ouvrage si bien entendu, et fait relnireMe toutes parts un ordre si admirable avec une excellente raison. Il ne se peut que la disposition n'en soit belle, et tous les mouvements raisonnables; parce qu’ils viennent d’une idee très-sage, et d’une science très-assnrée, et d'une raison souveraine, qui est le Verbe et le Fils de Dieu, par qui toutes choses ont été faites , par oui elles sont j disposées et régies.
Or, fidèles, ce Verbe divin, apres avoir fait éclater sa sagesse dans la structure et le gouvernement de cet univers, parce que, comme dit l'apdtre saint Jean , par lui tonies choses ont été faites, touché d’un amour incroyable pour notre nature, il nous le manifeste enoorc d’une façon tout ensemble plus familière et plus excellente dans un ouvrage plus divin , et qui ne laisse pas toutefois de nous toucher aussi de bien plus près.
• Jonn. i, 3.
DE SAINT BERNARD
Comment «la, dlrei-vous? Ah! voici le grand conseil de notre bon Dieu, et la grande consolation des fidèles : c’est que ce Verbe étemel , comme votre savee , s’est fait homme dans la plénitude des temps; Il s'est uni 4 notre nature, il a pris l'humanité dons les entrailles de la bienheureuse Marie, et c’est cette miraculeuse union qui nous a donné Jésus-Christ , Dieu et homme , notre maître et notre sauveur.
Par conséquent la sainte humanité de Jésus étant unie au Verbe divin, elle est régie et gouvernée par le même Verbe. Car de même que la raison humaine gouverne les appétits du corps qui lui est uni, tellement que la partie même inférieure participe en quelque sorte à la raison , en tant qu'elle s’y soumet et lui obéit : de même le Verbe divin gouverne l’humanité dont il s’est revêtu ; et comme il l’a rendue sienne d’une façon extraordinaire, Il la régit aussi, il la meut et il l’anime avec un soin et d'une manière ineffable ; si bien que toutes les actions de cette nature humaine, que le Verlie divin s’est appropriée, sont toutes pleines de cette sagesse incréce, qui est le Fils de Dieu , et sont dignes du Verlie étemel auquel elle est divinement unie , et par lequel elle est singulièrement gouvernée. De 14 vient que les anciens l’cres parlant des actions de cet Homme-Dieu , les ont appelées opérations thénndriques, c'est-à-dire , operations mêlées du divin et de l’humain , opérations divines et humaines tout ensemble; humaines par leur nature, divines par leur principe : d'autant que le Dieu Verbe s'étant rendu propre la sainte humanité de Jésus , il en considère les actions comme siennes, et ne cesse d'y faire couler une influence toute divine de grâces et de sagesse, qui lesanime, et qui les relève au delà de ce que nous pouvons concevoir.
Notre doctrine étant ainsi supposée, il ne nous sera pas difficile de l’appliquer aux paroles du saint apôtre , qui servent de fondement à tout ce discours. Je dis donc que l'humanité de Jésus touchant de si près au Verbe divin , et lui appartenant par nne espèce d’union si intime, Il était obligé , pour l’Intérêt de sa gloire , de la conduire par sa sagesse : d'où il résulte que toutes les actions de Jésus venaient d’un principe divin , et d’un fond de sagesse infliiie. Partant si nous voulons reconnaître quelle estime nous devons faire des choses qui se présententà nous, nous n’avons qu’à considérer le choix ou le mépris qu’en a fait le sauveur Jésus pendant qu’il a vécu sur la terre. Comme il est la parole substantielle du Père, toutes ses actions parlent, et toutes ses oruvres instruisent.
On nous a toujours fait entendre que la meil-
leure façon d’enseigner, c'est de faire. I/action, en effet, a je ne sais quoi de plus vif et de plus pressant que les paroles les plus éloquentes. C'est aussi pour cela que le Fils de Dieu , ce divin précepteur que Dieu nous a envoyé du ciel , a choisi cette noble manière de nous enseigner par ses actions; et cette instruction est d'nutant pins persuasive et plus forte, qu’étant réglée par la sagesse même de Dieu, nous sommes assurés quil ne peut manquer. Bonté incroyable de notre Dieu , Voyant que nous étions contraints d'aller puiser en divers endroits les ondes salutaires de la vérité , non sans un grand travail et un péril éminent de nous égarer dans une recherche si difficile, Il nous a proposé son cher Fils, dans lequel Il a ramassé toutes les vérités qui nous sont utiles, comme dans un saint et mystérieux abrégé; et ayant pitié de nos ignorances et de nos irrésolutions , il a tellement disposé sa vie, que par elle toutes les choses nécessaires pour la conduilc des mœurs sont très-évidemment décidées: d'où vient que l'apôtre saint Patd nous assure - qu’en Jé-
• sus-Christ sont cachés tous les trésors de la
• science et de la sagesse » : In quo sunt omues lhetauri sapiential H tcicnliœ absconiliti’ . C’est pourquoi , dit le mémo saint Paul *, je ne cherche pas la lionne doctrine dans les écrits curieux, ni dans les raisonnements incertains des philosophes et des orateurs enflés de leur value éloquence; seulement j’étudlc le sauveur Jésus, et en lui je vois toutes choses. De cette sorte , fidèles, Jésus n’est pas seulement notre maître, mais il est encore l’objet de nos connaissances : il n’est pas seulement la lumière qui nous guide à la vérité, mais il est lui-même la vérité dont nous désirons la science ; et c'est pourquoi nous sommes appelés chrétiens , non-seulement parce que nous professons de ne suivre point d'autre maître que Jésus-Christ, mais encore parce que nous faisons gloire de ne savoir antre chose que Jésus- Christ. Et certes, ce sernit en vain que nous rechercherions d'autres instructions, puisque par le Verbe fait homme la science elle-même nous a parlé ; et que la sagesse , pour nous enseigner, a fait devant nous ce qu'il fallait faire , et que In vérité même s’est manifestée à nos esprits, et s'est rendue sensible à nos yeux.
Voilà de quelle sorte Jésus-Christ . notre grand pontife, a porté sur lui- même la doctrine et la vérité. Mais d’autant que c'est à In croix qu'il a particulièrement exercé sa charge de souverain prêtre , c’est là , c'est là , mes frères , que malgré la fureur de ses ennemis et In honte de sa nudité ignominieuse, il nous^i paru le mieux revêtu de
1 C 'o/ou. Il , 3.
* I. C or. h, l et «Mjq.
PANEGYRIQUE
ocs beaux ornements (le doctrine et de vérité. Jésus était le livre ou Dieu n écrit notre instruction; mais c'est à la croix que ce grand livre s’est le mieux ouvert , par scs bras étendus et par ses cruelles blessures, et par sa cbair percée de toutes parts : car, après une si belle leçon, que nous reste-t-il Rapprendre? Fidèles, cequl nous abuse , ce qui nous empêche de reconnaître le souverain bien , qui est la seule science profitable , c’est l’attachement et l'aveugle estime que nous avons pour les biens sensibles. C'est ce qui a obligé le sauveur Jésus à choisir volontairement les injures, les tourments et la mort. Bien plus, il a choisi de toutes les injures les plus sensibles , et de tous les supplices le plus infâme, et de toutes les morts la plus douloureuse ; afin de nous faire voir combien sont méprisables les choses que les mortels abusés appellent des biens, et qu’en quelque extrémité de misère, de pauvreté, de douleurs que l’homme puisse être réduit , il sera toujours puissant, abondant, bienheureux, pourvu que Dieu lui demeure.
Ce sont ces vérités, chrétiens, que le grand pontife Jésus nous montre écrites sur son corps déchiré , et c’est ce qu’il nous cric par autant de bouches qu’il a de plaies : de sorte que sa croix n’est pas seulement le sanctuaire d'un pontife et l’autel d'une victime, mais la chaire d’un maître et le trône d’un législateur. De là vient que I apôtre saint Paul , après avoir dit qu'il ne sait autre chose que Jésus-Christ , ajoute aussitôt , et Jésus-Christ crucifié; parce que si ces vérités chrétienues nous sont montrées dans la vie de Jésus, nous les lisous encore bien plus efficacement dans sa mort, scellées et confirmées par son sang : tellement que Jésus crucifié , qui a été le scandale du monde, et qui a paru ignorance et folie aux philosophes du siècle , pour confondre l’arrogance humaine est devenu le plus haut point de notre sagesse.
Ah! que l’admirable Bernard s’était avancé dans cette sagesse! Il était toujours au pied de la croix, lisant, contemplant et étudiant ce grand livre. Ce livre fut son premier alphabet dans sa tendre enfauce : ce même livre fut tout son conseil dans sa sage et vénérable vieillesse. Il en baisait les sacrés caractères; je veux dire, ces aimables blessures , qu'il cousidérait comme étant encore toutes fraîches et toutes vermeilles, et teintes de ce sang précieux qui est notre prix et notre breuvage. Il disaitavec l’apôtre saint Paul ' : Que les sages du monde se glorifient , les uns de la connaissance des astres , et les autres des éléments ; ceux-là de l’histoire ancienne et moderne, *
■ 1. Cor. I , Su.
et ceux-ci de la politique ; qu ils se vantent, tant qu'il leur plaira, de leurs inutiles curiosités: pour moi , si Dieu permet que je sache Jésus crucifié, ma science sera parfaite, et mes désirs seront accomplis. C'est tout ce que savait saint Bernard ; et comme l'on ne prêche que ce que l'on sait , lui , qui ne savait (pie la croix , ne prêchait aussi que la croix.
La science de la croix fait les chrétiens; la prédication de la croix produit les apôtres : c'est pourquoi saint Paul , qui se glorifie de ne savoir que Jésus crucifié, publie ailleurs hautement qu’il ne prêche que Jésus crucifié1. Ainsi faisait le dévot saint Bernard. Je vous le ferai voir en particulier et dans sa cellule étudiant la croix de Jésus , alln que vous respectiez la vertu de ce bon et parfait chrétien ; mais après , je vous le représenterai dans les chaires et dans les fonctions ecclésiastiques, prêchant et annonçant la croix de Jésus , afin que vous glorifiiez Dieu , qui nous a envoyé cet apôtre. Vous verrez donc, mes frères, la vie chrétienne et la vie apostolique de saint Bernard, fondées l’une et l’autre sur la science de notre Maître crucifié : c’est ie sujet de cet entretien. Il est simple , je vous l'avoue ; mais i je bénirai cette simplicité, si, dans la croix de Jésus, je puis vous montrer l’origine des admirables qualités du pieux Bernard : c’est ce que j'attends de la grâce du Saint-Esprit , si vous vous rendez soumis et attentifsà sa sainte parole. Commençons avec l’assistance divine , et outrons dans la première partie.
PHBMIEB POINT.
Si j'ai été assez heureux pour vous faire entendre ce que je viens de vous dire, vous devez avoir remarqué que le Sauveur, pendu à la croix, nous enseigne le mépris du monde d'une manière très-puissante et très-efllcace. Car si Jésus crucifié est le Fils et les délices du Père, s’il est son unique et son bien-aimé , et le seul objet de sa complaisance ; si d’ailleurs, selon notre façon de juger des choses , il est de tous les mortels la plus abandonné et le plus misérable; le plus grand selon Dieu , et le plus méprisable selon les hommes : qui ne voit combien nous sommes trompés dans l'estime que nous faisons des biens et des maux ; et que les choses qui ont parmi nous l'applaudissement et la vogue , sont les dernières et les plus abjectes ? et c’est ce qui inspire, jusqu'au fond de l'âme, le mépris du monde et des ! vanités à ceux qui sont savants dans la croix du ' sauveur Jésus, où la pompe et les fausses voluptés de la terre ont été éternellement condamnées. C’est pourquoi l'apôtre saint Paul , considérant
• I. Cor. I.SJ.
DK SAINT BERNARD.
Jésus-Christ sur ce bois infâme, Ah! dit-il, • Je ■ suis crucifié avec mon bon Maître. • Je le rois , je le vois sur la croix , dépouillé de tous les biens que nous estimons , accablé à l'extrémité de tout ce qui nous afflige et qui nous effraye. Moi qui le crois la sagesse même, j'estime ce qu’il estime ; et dédaignant ce qu'il a dédaigné, je me crucifie avec lui , et rejette de tout mon cœur les choses qu’il a rejetées : Ckrisla confixut sum cru ci Tel est le sentiment d'un vrai chrétien , mais que cette vérité est dure à nos sens ! Qui la pourra comprendre , fidèles , si J ésus même ne l'imprime en nos cœurs? C’est aiusi qu’il se plaît À nous commander des choses au xquelles toute la nature répugne , afin de faire éclater sa puissance dans notre faiblesse : et pour animer nos courages, il nous propose des personnes choisies , 4 qui sa grâce a rendu aisé ce qui nous paraissait impossible. Or, parmi les hommes illustres dont l'exemple enflamme nas espérances , et confond notre lâcheté , il faut avouer que l’admirable Bernard tient un rang très-considérable. Un gentilhomme, d'une race illustre, qui voit sa maison en crédit , et ses proches dans les emplois importants ; â qui sa naissance , son esprit , ses richesses promettent une belle fortune , à l'âge de vingtdeux ans renoncer nu monde avec autant de détachement que le fit saint Bernard, vous semble-t-il , chrétiens , que ce soit un effet médiocre de la toute-puissance divine? S’il l'eût fait dans un âge plus avancé, peut-être que le dégoût, l'embarras, lesennuis et les inquiétudes qui se rencontrent dans les affaires, l'auraient pu porter à ce changement. S’il eût pris cette résolution dans une jeunesse plus tendre, la victoire eût été médiocre dans un temps où â peine nous nous sentons , et où les passions ne sont pas encore nées. Mais Dieu a choisi saint Bernard , afin de nous faire paraître le triomphe de la croix sur les vnnités, dans les circonstances les plus remarquables que nous ayons jamais vues en aucune histoire.
Vous dirai-je en ce lieu ce que c'est qu'un jeune homme de vingt-deux ans? Quelle ardeur, quelle impatience, quelle impétuosité de désirs! Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, ne leur permet rien de rassis ni de modéré. Dans les âges suivants on commence à prendre son pli , les passions s’appliquent à quelques objets, et alors celle qui domine ralentit du moins la fureurdesnutres: nu lieu que cette verte jeunesse n’ayant rien encore de fixe ni d'arrêté , en cela même qu'elle n’a point de passion dominante par-dessus les autres, ! elle est emportée , elle est agitée tour â tour de I
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toutes les tempêtes des passions, avec une incroyable violence. Là les folles amouis ; lu le luxe, l’ambition et le vain désir de paraître exercent leur empire sans résistance. Tout s’y fait par une chaleur inconsidérée; et comment accoutumer à la régie , à In solitude , à la discipline , cet âge qui ne se plaît que dans le mouvement et dans le désordre , qui n’est presque jamais dans une action composée , - et qui n'a honte que de la mo- « dération et de la pudeur? • Et vuilct non este imptidenlem ’.
Certes , quand nous nous voyons penchants sur le retour de notre âge , que nous comptons déjà une longue suite de nos ans écoults , que nos forces se diminuent , et que le passé occupant la partie la plus considérable de notre vie, nous ne tenons plus au monde que par un avenir incertain : ah ! le présent ne nous touche plus guère. Mais la Jeunesse qui ne songe pas que rien lui soit encore échappé, qui sent sa vigueur entière et présente , ne songe nussi qu’au présent , et y attache toutes scs pensées. Ditcs-moi, je vous prie, celui qui croit avoir le présent tellement à soi , quand est-ce qu'il s'adonnera aux pensées sérieuses de l'avenir? Quelle apparence de quitter le monde , dans un âge oii il ne se présente rien que de plaisant? Nous voyons toutes choses selon la disposition où nous sommes : de sorte que la jeunesse, qui semble n’étre formée que pour la joie et pour les plaisirs, ah ! elle ne trouve rien de fâcheux; tout lui rit, tout lui applaudit. Kl le n'a point encore d’expérience des maux du monde , ni des traverses qui nous arrivent : de là vient qu’elle s'imagine qu’il n'y a point de dégoût, de disgrâce pour elle. Comme elle se sent forte et vigoureuse , elle bannit la crainte , et tend les voiles de toutes parts à l'espérance qui l’enfle et qui la conduit.
Vous le savez , fidèles , de toutes les passions la plus charmante , c’est l’espérance. C’est elle qui nous entretient et qui nous nourrit , qui adoucit toutes les amertumes de la vie ; et souvent nous quitterions des biens effectifs, plutôt que de renoncer à nos espérances. Mais la jeunesse téméraire et malavisée, qui présume toujours beaucoup à cause qu’elle a peu expérimeuté , lie voyant point de difficulté dans les choses, c’est là que l’espérance est la plus véhémente et la plus hardie : si bien que les jeunes gens, enivrés de leurs espérances , croient tenir tout ce qu’ils poursuivent; toutes leurs imaginations leur paraissent des réalités. Ravis d'une certaine douceur de leurs prétentions infinies, ils s'imagineraient perdre infiniment, s'ils se départaient de leurs grands desseins; surtout les personnes de condition,
1 5. 4ag. Cvifjta. 1U>. u, cap. U, t. I, col. sa.
* Calai, il, 19.
PAÎSÊGYB1QUE
qui ('tant élevées dans un certain esprit de graudrut, et bâtissant toujours sur les honueurs de leur maison et de leurs ancêtres , se persuadent facilement qu’il n’y a rien à quoi Us ne puisseut prétendre.
Figurez-vous maintenant le jeune Bernard , nourri en homme de condition, qui avait la civilité comme naturelle , l’esprit poli par les bonnes lettres, la représentation belle et aimable, l'humeur accommodante, les mœurs douces et agréables : ah! que de puissants liens pour demeurer attaché à la terre! Chacun pousse rie telles personnes : on les vante , on les loue ; on pense leur donner du courage, et on leur inspire l'ambition.
Je sais que sa pieuse mère l'entretenait souvent du mépris du monde; mais disons la vérité, cet Age ordinairement indiscret n’est pas capable de ces lions conseils. Les avis de leurs compagnons et de leurs égaux , qui ne croient rien de si sage qu’eux , l’emportent par-dessus ceux des parents.
Triomphez, Seigneur, triomphez de tous les attraits de ce momie trompeur; et fuites voir au jeune Bernard, comme vous le files voir a saint l’uul ' , ce qu'il faut qu’il endure pour votre ser- [ vice. Déjà vous lui avez Inspiré, uvcc une len- ; dre dévotion pour Marie, un généreux amour de la pureté : déjà il a méprisé des caresses les plus iangereuscs, dans des rencontres que l’honnêteté j ne me permet pas de dire en cette audience : j déjà v otre grâce lui a fait chercher un bain et uu 1 rafraîchissement salutaire dans les neiges et dans les étangs glacés , où son intégrité attaquée s'est fait un rempart contre les molles délices du siècle. Son regard imprime de la modestie : il retient jusqu'à ses yeux, parce qu'il a appris de votre Évangile ’ et de votre apôtre 3 , qu'il y u des yeux adultères. Dans un courage qui passe î’homme, on loi volt peintes sur le visage la honte et la retenue d’une fillti honnête et pudique. Mais , Seigneur, achevez en la personne de ce saint jeune homme le grand ouvrage de votre grâce.
Ht en effet, le voyez- vous, chrétiens, comme il est rêveur et pensif; de quelle sorte il fuit le grand monde , devenu extraordinairement amoureux du secret et de la solitude? Lit il s'entretient doucement de telles nu de semblables pensées : Bernard , que prétends-tu dans le monde? Y voistu quelque chose qui te satisfasse? Les fausses voluptés, après lesquelles les mortels ignorants courent d'une telle fureur, qu’ont-elles après tout, qu'une illusion de peu de durée? Sitôt que cette ; première ardeur, qui leur donne tout leur agré-
> 4et. i>, ts
> 11. Prit, tl, IV.
ment , a été un peu ralentie par le temps , leur* plus violents sectateurs s’étonnent le plus souvent de s’être si fort travaillés pour rien. L’âge et l’expérience nous font voir combien sont vaines les choses que nous avions le plus désirées : et encore ccs plaisirs tels quels, combien sont-ils rares dans la vie? Quelle joie peut-on ressentir, où la douleur ne se jette comme A la traverse? Et s’il nous fallait retrancher du nos jours tous ceux que nous avons mal passes, même selon les maximes du monde, pourrions-nous bien trouver en toute In vie de quoi faire trois ou quatre mois? Mais accordons aux fois amateurs du sitvete , que cc qu’ils aiment est considérable; combien dure cette félicité? Elle fuit, elle (Uit comme un fantôme, qui , nous ayant donné quelque espèce de contentement pendant qu'il demeure avec nous, ne nous laisse en nous quittant que du trouble.
Bernard , Bernard , disait-il , cette verte Jeunesse ne durera pas toujours : cette heure fatale v iendra, qui tranchera toutes les espérances trompeuses par une irrévocable sentence : la vie nous manquera, comme un faux ami, au milieu de nos entreprises. La tons nos beaux desseins tomberont par terre ; là s'évanouiront toutes nos pensées. Les riches de la terre, qui durant cette via jouissant de la tromperie d'un songe agréable, s’imaginent avoir de grands biens, s’éveillant tout à coup dans ce grand jour de l’éternité , seront tout étonnés de se trouver les mains vides, l.u mort, cette fatale ennemie, entraînera avec elle tous nos plaisirs et tous nos honneurs dans l’oubli et daus le néant. Hélas! on lie parle que de passer le temps. Le temps passe eu effet , et nous passons avec lui; et ee qui passe à mou égard, par le moyen du temps qui s écoule, entre dans l’éternité qui ne passe pas; et tout se ramasse dans le trésor de la science divine qui subsiste toujours. O Dieu éternel, quel sera notre étonnement lorsque lo juge sévère , qui préside dans l'autre siècle , oU celui-ci nous conduit malgré nous , nous représentant en un instant toute notre vie, nous dira d’une voix terrible : Insensés que vous êtes, qui avez tant estimé les plaisirs qui passent, et qui n’avez pas considéré la suite , qui ne passe pas !
Allons, concluait Bernard; et puisque notre vie est toujours emportée par le temps qui ne cesse de nous échapper, tâchons d'y attacher quelque chose qui nous demeure : puis retournant à son grand livre, qu'il étudiait continuellement avec une douceur incroyable , je veux dire , a la croix de Jésus, il se rassasiait de son sang, et avec cette divine liqueur il humait le mépris du monde. Je viens, disait-il, ô mon Maître , je viens me crucifier avec vous. Je vois que ces yeux si
DE SAINT BERNARD
doux , dont un seul regard a fait foudre saint Pinte en larmes , ne rendent plus de lumières : Je tiendrai les miens fermés à jamais à la pompe dn siècle; ils n'auront plus de lumières pour les vanités. Cette bouche divine, de laquelle découlaient des fleuves de cette eau vive, qui rejaillit jusqu’à la vie éternelle , je vois que la mort l'a fermée : je condamnerai la mienne au silence , et ne l'ouvrirai que pour confesser mes péchés et votre miséricorde. Mou cœur sera de glace pour les vains plaisirs; et comme je ne vois sur tout votre corps aucune partie entière, je veux porter de tous côtés sur moi-méme les marques de vos souffrances, afin d'être un jour entièrement revêtu de votre glorieuse résurrection. Enfln je me jetterai à corps perdu sur vous , A aimable mort , et je mourrai avec vous; je m’envelopperai avec vous dans votre drap mortuaire : aussi bien j'apprends de l'apAtrc ‘ que nous'sonnnes ensevelis avec vous dans le saint baptême.
Ainsi le pieux Bernard s'enflamme au mépris du monde, comme il est aisé de le recueillir de ses livres. Il ne songe plus qu'à chercher un lieu de retraite et de pénitence : mais comme il ne désire que la rigueur et l’humilité, il ne se jette point dans ces fameux monastères, que leur réputation ou leur abondance rend illustres par tonte la terre. En ce temps-là un petit nombre de religieux vivaient A Clteaux , sous i'abbe Étienne. I/austérité qui s'y pratiquait, les empêchait de s'attirer des imitateurs : mais autant que leur vie était inconnue aux hommes, autant elle était en admiration devant les saints auges. Ils ne se relâchaient pas pour cela , jugeant plus & propos de persister dans leur institut pour l’amour de Dieu , que d'y rien changer pour l'amour des hommes. Cette abbaye, maintenant si célèbre, était |>our lors inconnue et sans nom. Le bienheureux Bernard , A qui le voisinage donnait quelque connaissance de la vertu de ces saints personnages , embrasse leur règle et leur discipline, ravi d'avoir trouvé tout ensemble la sainteté de vie, l'extrême rigueur de la pénitence, et l'obscurité. LA il commença de vivre de telle sorte , qu'il Ait bientôt en admiration , même A ces anges terrestres ; et comme ils le voyaient toujours croître en vertu , il ne fut pas longtemps parmi eux , que , tout jeune qu'il était alors , ils le jugèrent capable de former les autres. Je laisse les actions éclatantes de ce grand homme ; et pour In confusion de notre mollesse , à la louange de la grêce de Dieu , je vous ferai un tableau de sa pénitence, tiré de ses paroles et de ses écrits.
Il avait accoutumé de dire qu'un novice, entrant dans le monastère , devait laisser son corps
* Cotou. If, u
A la porte ; et le saint homme en usait ainsi '. Ses sens étaient tellement mortifiés, qu’il ne voyait plus ce qui se présentait à ses yeux. La longue iiabitudu de mépriser le plaisir du goût avait éteint en lui toute la pointe de la saveur. Il mangeait de toutes choses sans choix ; il buvait de l'eau ou de l'huile indifféremment, selon qu'il les avait a la main. A ceux qui s'effrayaient de la solitude, il leur représentait l'horreur des ténèbres extérieures, et ce grincement de dents éternel. Si quelqu'un trouvait trop rude ce long et horrible silence, il les avertissait que, s'iis considéraient attentivement l'examen rigoureux que le grand Juge fera des paroles , ils n'auraient pas beaucoup de peine A se taire. 1 1 avait peu de soin de la santé de son corps , et blâmait fort en ce point la grande délicatesse des hommes, qui voudraient se rendre immortels, tant le désir qu'ils ont de la vie est désordonné : pour lui , il mettait ses iniirmités parmi les exercices de la pénitence. Pour contrecarrer ia mollesse du monde , il choisissait d'ordinaire pour sa demeure , un air humide et malsain , afin d'étre non tant malade que faible ; et il estimait qu'un religieux était sain, quand il se portait assez bien pour chanter et psalmodier. Kplcure nons apprend, disait-il, A nourrir le corps parmi les plaisirs , et Hippocrate promet de le conserver en lionne santé : pour moi , je suis disrlple de Jésus-Christ , qui m’enseigne A mépriser l’on et i'antre. Il voulait que les moines excitassent l’appétit de manger, non par les viandes , mais par les jeûnes ; non par la délicatesse de la taille , mais par le travail des mains. Le pain dont il usait était si amer, que fou voyait bien que sa plus grande appréhension était de donner quelque contentement A son corps : cependant, pour n’étre pas tout A fait dégoûté de son pain d'avoine et de ses légumes, il attendait que la faim les rendit un peu supportables. Il couchait sur la dure; mais pour y dormir, disait-il , Il attirait le sommeil par les veilles , par la psalmodie de la nuit , et par le travail de la journée : de sorte que dans cet homme les fonctions même naturelles étaient exercées , non tant par la nature que par la vertu. Quel homme a jamais pu dire avec pins juste raison ce que disait l’apAtre saint Panl' : * Le monde m'est crucillé, et mol • je suis crucifié an monde : » JUihi mundus crucijixus est, et ego mundo
Ah ! que l'admirable saint GhrysoslAme fait une excellente réflexion sur ces beaux mots de saint Paul I Ce ne lui était pas assez , remarque ce saint évêque * , d’avoir dit que le monde était mort
1 ni. S. Btrn. Uli. i , cap. iv, na au , t. Il , col. I07u.
* Calai, vi, 14.
* Pc Comjtitttrl. lib- il , u* i, 1. i , pay. I4 J.
ma
pour lui , il faut qu'il ajoute que lui-même est mort au monde. Certes, poursuit ce savant interprète, l'apôtre considérait que non-seulement les vivants ont quelques sentiments les uns pour les autres , mais qu'il leur reste encore quelque affection pour les morts; qu’ils en conservent le souvenir, et rendent du moins à leurs corps les honneurs de la sépulture. Tellement que saint Paul , pour nous faire entendrejusqu’â quelle extrémité le fidèle doit se dégager des plaisirs du siècle : Ce n'est pas assez , dit-il , que le commerce soit rompu entre le monde et le chrétien, comme il l’est entre les vivants et les morts; car il peut y rester quelque petite alliance : mais tel qu'est un mort à l’égard d'uu mort , tels doivent être l’un a l’autre le monde et le chrétien.
O terrible raisonnement pour nous autres lâches et efféminés, et qui ne sommes chrétiens que de nom : mais le grand saint Bernard l'avait fortement gravé en son coeur. Car ce qui nous fait vivre au monde, c'est l'Inclination pour le monde: ce qui fait vivre le monde pour nous, c'est un certain éclat qui nous charme dans les biens sensibles. La mort éteint les inclinations, la mort ternit le lustre de toutes choses. Voyez le plus beau corps du monde : sitôt que l'âme s’est retirée, bien que les linéaments soient presque les mêmes, cette fleur de beauté s’efface, et cette bonne grâce s'évanouit. Ainsi le monde n’ayant plus d’appas pour Bernard, et Bernard n’ayant plus aucun sentiment pour le monde , le monde est mort pour lui , et lui il est mort au monde.
Chrétiens, quel sacrifice le pieux Bernard offre à Dieu parscs continuelles mortifications! Son corpsestunc victime que la charité lui consacre: en l’immolant elle le conserve , afin de le pouvoir toujours immoler. Que peut-il présenter de plus agréable au sauveur Jésus , qu’une âme dégoûtée de tout autre chose que de Jésus même; qui se plaît si fort en Jésus , qu’elle craint de se plaire en nutre chose qu'en lui; qui veut être toujours affligée, jusqu’à ce qu elle le possède parfaitement? Pour Jésus le pieux Bernard se dépouille de toutes choses, et même, si je l’ose dire, pour Jésus il se dépouille de scs bonnes oeuvres.
Et en effet, fidèles, comme les bonnes œuvres n’ont de mérite qu’autant qu’elles viennent de Jésus-Christ; elles perdent leur prix, sitôt que nous nous les attribuons à nous -mêmes. Il les faut rendre à celui qui les donne; et c'est encore ce que l’humble Bernard avait appris au pied de la croix. Combien belle, combien chrétienne fut cette parole de l'humble Bernard, lorsqu’étant entré dans de vives appréhensions du terrible jugement de Dieu : Je sais , je sais , dit-il ' , que je > fit s. Bern. Ut». i, cap- xii, t- n, col. |M4.
ne méritepoint le royaume des bienheureux ; mais Jésus mon Sauveur le possède par deux raisons : Il lui appartient par nature et par ses travaux , comme son héritage et comme sa conquête. Ce bon Maître se contente du premier titre , et me cède libéralement le second. O sentence digne d'un chrétien ! Non, vous ne serez pas confondu, ô pieux Bernard 1 puisque vous appuyez votre espérance sur le fondement de la croix.
Mais, ô Dieu ! comment ne tremblons-nous pas, misérables pécheurs que nous sommes, entendant une telle parole ? Bernard , consommé en vertus , croit n’avoir rien fait pour le ciel; et nous, nous présumons de nous-mêmes, nous croyons avoir beaucoup fait , quand nous nous sommes légèrement acquittés de quelque petit devoir d’une dévotion superficielle. Cependant, ô douleur! l’amour du monde régné en nos cœurs, le seul mot de mortification nous fait horreur. C’est en vain que la justice divine nous frappe, et nous menace encore déplus grauds malheurs, nous ne laissons pas de courir apres les plaisirs, comme s’il nous était possible d’être heureux en ce monde et en l’autre. Mes frères, que pensez- vous faire, quand vous louez les vertus du grand saint Bernard ? En faisant son éloge, ne prononcez- vous pas votre condamnation?
Certes , il n’avait pas un corps de fer ni d’airain : il était sensible aux douleurs, etd'une complexion délicate ; pour nous apprendre que ce n’est pas le corps qui nous mauque , mais plutôt le courage et la foi. Pour condamner tous les âges en sa personne, Dieu a voulu que sa pénitence commençât dès sa tendre jeunesse, et que sa vieillesse la plus décrépite jamais ne la vit relâchée. Vous vous excusez sur vos grands emplois : Bernard était accablé des affaires, non-seulement de son ordre, mais presque de toute l’Église. Il prêchait, il écrivait, il traitait les affaires des papes et des évêques, des rois et des princes : il négociait pour les grands et pour les petits , ouvrant à tout le monde les entrail les de sa charité ; et parmi tant de diverses occupations , il ne modérait point ses austérités , afin que la mollesse de toutes les conditions et de tous les âges fût éternellement condamnée par l’exemple de ce saint homme.
Vous me direz peut-être qu’il n’est pas nécessaire que tout le monde vive comme lui. Mais du moins faut-il considérer, chrétiens, qu’entre les disciples du même Évangile il doit y avoir quelque ressemblance. Si nous prétendons au même paradis où Bernard est maintenant glorieux, comment se peut-il faire qu'il y ait une telle inégalité, une telle contra riétécutre ses actions et les nôtres? Par des routes si opposées, espérons-nous parvenir à la même fin , et arriver par les voluptés
DE SAINT BERNARD
où II a cru ne pouvoir atteindre que par lessouf- [ frances? Si nous n'aspirons pas à cette éminente perfection, du moinsdevrions-nousimiterquelque chose de sa pénitence. Mais nous nous donnons tout entiers aux folles joies de ce monde ; nous aimons les plaisirs et la bonne chère, la vie commode et voluptueuse ; et après cela nous voulons encore être appelés chrétiens. N’appréhendons- ; nous pas cette terrible sentence du Fils de Dieu : | « Meilleur à vous qui riez ; car vous pleurerez ' ? -
Et comment ne comprenons- nous pas que la croix de Jésus doit être gravee jusqu'au plus profond de nos Ames , si nous v ou Ions être chrétiens? C'est pourquoi l'apêtre nous dit que nous sommes morts, et que notre ' le est cachée, et que nous sommes ensevelis avec Jésus-Christ’. Nous entendons peu ce qu’on nous veut dire , si lorsqu'on ne nous parle que de mort et de sépulture , nous ne concevons pas que le Fils de Dieu ne se contente pas de nous demander un changement médiocre.
11 faut se changer jusqu'au fond ; et pour faire ce changement, ne nous persuadons pas, chrétiens, qu'une diligence ordinaire suffise. Cependant l’affaire de notre salut est toujours la plus négligée. Toutes les autres choses nous pressent et nous embarrassent : il n'y a que pour le salut que nous sommes froids et languissants, et toutefois le Sauveur nous dit que le royaume des cienx ne peut être pris que de force , et qu'il n’y a que les violents qui l'emportent *. O Dieu étemel , s'il faut de la force, s'il faut de la violence , quelle espérance y a-t-il pour nous dans ce bienheureux héritage? Mais je vous laisse sur cette pensée ; car je me sens trop faible et trop languissant pour vous en représenter l'Importance, et il faudrait pour cela que j'eusse quelque étincelle de ce zèle npostollque de saint Bernard, que nous allons considérer un moment dans la seconde partie.
SECOND POINT
Ce qui me reste  vous dire de saint Bernard est si grand et si admirable , que plusieurs discours ne sufllraient pas à vous le faire considérer comme il faut. Toutefois , puisque je vous ai promis de vous représenter ce saint homme dans les emplois publics et apostoliques, disons-en quelque chose brièvement , de peur que votre dévotion ne soit frustrée d'une attente si douce. Voulez-vous que nous voyions le commencement de l'apostolat de saint Bernard? Ce fut sur sa famille qu'il répandit ses premières lumières, commençant, dès sa tendre jeunesse, à prêcher la croix de Jésus à ses oncles et à ses frères , aux amis , aux
1 Lue. vi , 2:>
■ f fl/oJJ. III, 3.
• MaUh. xi, 12.
voisins, à tous ceux qui fréquentaient la maison de son père. Dés lors il leur parlait de l'éternité avec une telle énergie, qu'illeur laissait je ne sais quoi dans l'âme , qui ne leur permettait pas de se plaire au monde. Son bon oncle Gaudri , homme très-considérable dans le pays , fût le premier disciple de ce cher neveu. Ses aînés, ses cadets, tous se rangeaient sous sa discipline ; et Dieu voulut que tous ses frères , après avoir résisté quelque temps, vinssent à lui l'un après l'autre dans les moments marqués par sa providence. Gui, l'atné de cette maison, quitta tous les emplois militaires et les douceurs de son nouveau mariage. Tous ensemble ils renoncèrent aux charges qu'ils avaient, ou qu'ils prétendaient dans la guerre ; et ces braves, ces généreux militaires, accoutumés au commandement et à ce noble tumulte des armes, ne dédaignent, ni le silence, ni la bassesse , ni l'oisiveté de Clteaux , si saintement occupée. Ils vont commencer de plus beaux combats, où la mort même donne la victoire.
Ces quatre frères allaient ainsi, disant au monde ledernier adieu, nceompagnésde plusieurs gentilshommes, que Bernard, ce jeune pêcheur, avait pris dans les filets de Jésus. Nivard, ledernier de tous, qu'ils laissaient avec leur bon père pour être le support de sa caduque vieillesse, les étant venus embrasser : Vous aurez , lui disaientils, tous nos biens. Cet enfant, inspiré de Dieu, leur fit cette belle réponse : Eh , quoi donc? vous prenez le ciel , et vous me laissez la terre 1 ! De cette sorte, il se plaignait doucement qu'ils le partageaient un peu trop eu cadet; et cette sainte pensée fit une telle impression sur son âme, qu'ayant demeuré quelque temps dans le monde , il obtint son congé de son père , pour s'aller mettre en possession du même héritage que ses ehers frères, non pour le partager, mais pour en jouir en commun avec eux.
Que reste-t-ilau pieux Bernard pour voirtoute sa famille conquise au Sauveur? Il avait encore une samr, qui , profitant de la piété de ses frères, vivait dans le luxe et dans la grandeur. Elle les vint un jour v isiter, brillante de pierreries , avec unemlnc hautaine et un équipage superbe. Jamais elle ne put obtenir la satisfaction de les voir, jusqu’à ce qu'elle eût protesté qu’elle suivrait leurs bonnes instructions. Alors le vénérable Bernard s’approcha : Et pourquoi , lui dit-il ■ , veniez- vous troubler le repos de ce monastère , et porter la pompe du diable jusque dans la maison de Dieu? Quelle honte de vous parer du patrimoine des pauvres! Il lui fit entendre qu’elle avait grand tort d’orner ainsi de la pourriture , c'est aiusi qu’il ap-
1 Fit. Brrtt. lib. I, rop. m, t l, col. NX®.
* Ibid-, cap. vi, col. 1075.
PANEGÏ1UQUE
pelait notre corps. Ce corps en effet, chrétiens, n’est qu'une masse (le houe, que l'on pure d'un léger ornement, à cnnse de l'âme qui y demeure. Car de mime que si un roi était contraint par quelque accident de loger en une cabane, on tâcherai! de l'orner, et l’on y verrait quelque petit rayon de la magnificence royale : mais c'est toujours une maison de village, à qui cet honneur passager, dont elle serait bientôt dépouillée, ne fait point perdre sa qualité. Ainsi cette ordure de notre corps est revêtue de quelque vain éclat, en faveur de l'âme qui doit y habiter quelque temps : toutefois c'est toujours de l’ordure, qui, au bout d'un terme bien court , retombera dans la première bassesse de sa naturelle corruption. Avoir tant de soin de si peu de chose , et négliger pour elle cette âme faite ù l’image de Dieu , d'une nature immortelle et divine, u'est-ce pas uneextrême fureur? Ah ! la soeur du pieux Bernard est touchée au vif de cette pensée : elle court aussitôt aux jeûnes , â la retraite , au sac , au monastère , à la pénitence. Cette femme orgueilleuse, domptée par une parole de saint Bernard, suit l’étendard de Jésus avec une fermeté invincible.
Mais comment vous ferai-je voir le comble de la joie du saint homme , et sa derniere conquête dam sa famille? Son bon père, le vieux Tesselln, qui était seul demeuré dans le inonde , vient rejoindre ses enfants à Clairvaux. O Dieu éternel ! quelle joie ! quelles larmes du père et du dis! Il n'est pas croyable avec quelle constance ce bou homme avait perdu ses enfants, l'honneur de sa maison , et le support de son âge caduc. Par leur retraite , II voyait son nom éteint sur la terre ; mais il sc réjouissait que sa sainte famille allait s'éterniser dans le ciel : et voici que touché de l'Esprit de Dieu, afin que toute la maison lui fût consacrée, ce bon vieillard, sur le déclin de sa vie, devient enfantenNotre-Seigueur Jésus-Christ sous la conduite de son cher fils, qu'il reconnaît désormais pour sou père. N'épargnez pas vos soins, 6 parents, à élever en I» crainte de Dieu les enfants que Dieu vous a confiés : vous ne savez pas quelle récompense cette bonté infinie vous réserve. Ce pieux Tcsselin, qui avait si bien nourri les siens dans la piété, en reçoit sur la lin de ses |ours une bénédiction abondante ; puisque par lo moyen de sun fils, après une longue vie, Il meurt dans une bonne espérance, et, si je l’ose dire, dans la paixctdanslcsembrasscmeiusdu Sauveur. Ainsi vous voyez que le grand saint Bernard est l'apôtre de sa famille.
Voulez-vous que je passe plus outre, et que je vous fasse voir comme il prêche la croix dans son monastère ; combien de sortes de gens venaient , de tous les endroits de ta terre , faire pénitence
sous sa discipline? Il avait ordinairement sept cent» anges, j'appelle ainsi ces hommes célestes qui servaient Dieu avec lui à Clairvaux, si recueillis, si mortifiés, que le vénérable Guillaume, abbé de Saint- Thierry , nous rapporte que lorsqu'il entrait dans cette abbaye , voyant cet ordre , ce silence , cette retenue , il n'était pas moins saisi de respect que s'il eût approché de nos redoutables autels. Bernard , qui par ses divines prédications les accoutumait a la douceur de la croix , les faisait vivre de telle manière, qu’ils ne savaient non plus de nouvelles du monde , que si un océan Immense les en eût séparés de bien loin : au reste, si ardents dans leurs exerrices , si exacts dans leur pénitence , si rigoureux & eux-mêmes , qu’il était aisé de juger qu'ils ne songeaient pas à vivre, mais à mourir. Cette société de pénitence les unissait entre eux comme frères , avec saint Bernard comme avec un bon père, et saint Bernard avec eux comme avec ses enfants bien-aimés, dans une si parfaite et si cordiale correspondance , qu'il ne se voyait point dans le monde une image plus achevée de l’ancienne Eglise, qui n'avait qu'une âme et qu'un cœur.
Quelle douleur à cet homme de Dieu, quand il lui falluit quitter ses enfants, qu'il aimait si tendrement dans les entrailles de Jésus-Christ! Mais Dieu , qui l'avait séparé des le ventre de sa mère pour renouveler en son temps l’esprit et la prédication des apôtres, le tirait de sa solitude pour le salut des âmes qu'il voulait sauver par son ministère. C'est ici , c'est ici , chrétiens , où il paraissait véritablement un apôtre. Les apôtres niaient par toute la terre , portant l'Evangile de Jésus-Christ jusque dans les nations les plus reculées : et quelle partie du monde n'a pas été éclairée de la prédication de Bernard? Les apôtres fondaient les Églises : et dans ee grand schisme de Pierre Léon , combien d'Églises rebelles, combien de troupeaux séparés Bernard a-t-il ramenés â l'unité catholique, se rendant ainsi comme le second fondateur des Églises? L’apôtre compte parmi les fonctions de l'apostolat le soin de toutes les Églises 1 : et le pieux Bernard ne régfcsaft-il pas presque toutes les Églises, par les salutaires conseils qu'on lui demandait de toutes les parties de la terre? Il semblait que Dieu ne voulait po* l’attacher à aucune Église en particulier, afin qu'il fût le père commun de toutes.
Les signes et les prodiges suivaient la prédication des apôtres : qne de prophéties, que de guérisons, que d'événements extraordinaires et surnaturels out confirmé les prédications de saint Bernard! Saint Panl se glorifie qu'il prêchait, non point avec nue éloquence affectée , ni par de *
1 il. C or. xl , a».