UE S AJ MT BERNARD
discours de flatterie et de complaisance ■ , mais seulement qu'il ornait ses sermons de la simplicité et de la vérité : qu’y a-t-U de plus ferme et de plus pénétrant que la simplicité de Bernard , qui captive tout entendement au service de la foi de Jésus? Lorsque les apôtres prêchaient Jésus- Christ, une ardeur céleste les transportait, et paraissait tout visiblement dans la véhémence de leur action ; ce qui fait dire A l'apôtre saint Paul qu'il agissait hardiment en Notre-Seigneur', et que sa prédication était accompagnée de la démonstration de l'Esprit \ Ainsi paraissait le zélé Bernard, qui, prêchant aux Allemands dans une langue qui leur était inconnue, lie laissait pas de les émouvoir, a cause qu'il leur parlait comme un homme venu du ciel , jaloux de l’honneur de Jésus.
Une des choses qui était autant admirable dans les apôtres, c'était de voir en des personnes, si viles en apparence, cette autorité magistrale, cette censure généreuse qu'ils exerçaient sur les moeurs , cette puissance dont ils usaient pour édifier, non pour détruire. C’est pourquoi l'apôtre , formant Timothée au ministère de la parole :
• Prends garde, lui dit-il, que personne ne te » méprise : » l\'emo le coniemnat P Dieu avait imprimé sur le front du vénérable Bernard une majesté si terrible pour les impies , qu'enfin ils étaient contraints de fléchir, témoin ce violent prince d'Aquitaine et tant d'autres, dont scs seules paroles ont souvent désarmé la fureur.
Mais ce qui était de plus divin dans les saints apôtres, c'était cette charité pour ceux qu'ils prêchaient. Ils étaient pères pour la conduite, et mères pour la tendresse , et nourrices pour la douceur : saint Paul prend toutes ccs qualités. Ils reprenaient, ils avertissaient opportunément, importunément , tantôt avec une sincère douceur, tantôt avec une sainte colère, avec des larmes, avee des reproches : ils prenaient mille formes différentes, et toujours la même charité dominait ; ils bégayaient avec les enfants , iis parlaient avec les hommes. Juif aux Juifs, Gentil aux Gentils,
• tout & tous, disait l'apôtre saint Paul , afin de
• les gagner tous: » Omnibus omniafuctus sum, ulomncsfacercm suh.us i. Voyez les écrits de l'admirable Bernard , vous y verrez les mêmes mouvements et la même charité apostolique. Quel homme a compati avec plus de tendresse aux faibles, et aux misérables, et aux ignorants? Il ne dédaignait ni les plus pauvres ni les plus abjects. Quel autre a repris plus hardiment les moeurs
1 H. Cor i, 12,
» I. Thn. 11,3.
> I. Cor. 11,4.
' I. 7*iw. iv, 12.
• I Cor. 11,32.
dépravées de son siècle? Il n’épargunit ni lus princes, ni les potentats, ni les évêques, ni les cardinaux , ni les papes. Autant qu'il respectait leur degré, autant a-t-il quelquefois repris leur persoone , avec un si juste tempérament de charité, que sans être ni tllche, ni emporté, il avait toute la douceur de la complaisance et toute la vigueur d'une liberté vraiment chrétienne.
Bel exemple pour les réformateurs de ces derniers siècles! Si leur arrogance insupportable et trop visible leur eût permis de traiter les choses avec une pareille modération , ils auraient blAmé les mauvaises moeurs sans rompre la communion, et réprlmédes vices sans violer l'autorité légitime. Mais le nom de chef de parti les a trop fiattés : poussés d'un vain désir de paraître , leur éloquence s’est débordée en invectives sanglantes; elle n’a que du fiel et de la colère. Ils n’ont pas été vigoureux, mais liers, emportés et méprisants : de là vient qu'ils ont fait le schisme , et n'ont pas apporté la réformation. Il fallait , pour un tel dessein, le courage et l'humilité de Bernard. Il était vénérable à tous, à cause qu'on le voyait et libre et modeste , également ferme et respectueux ; c’est ce qui lui donnait une si graiide autorité dans le monde. S'élevait-il quelque schisme ou quelque doctrine suspecte , les évêques déféraient tout à l'autorité de Bernard. Y avait-il des querelles parmi les princes Bernard était aussitôt le médiateur.
Puissante ville de Metz, son entremise t’a été autrefois extrêmement favorable. 0 belle et noble cité! il y a longtemps qne tn as été enviée. Ta situation trop importante t a presque toujours exposée en proie : souvent tn as été réduite à la dernière extrémité de misères; mais Dieu, de temps en temps, t'a envoyé de bons protecteurs. I-es princes tes voisins avalent conjuré ta ruine; tes bons citoyens avaient été défaits dans une grande bataille *; tes ennemis étaient enflés de leur bon succès, et toi enflammée dn désir de vengeance : tout se préparait à une guerre cruelle , si le bon Hillirt , archevêque de Trêves, n’eôt cherché un charitable pacificateur. Ce fut le pieux. Bprnnrd , qui , épuisé de forces par ses longues austérités et ses travaux sans nombre, attendait la dernière heure A Clairvanx. Mais quelle faiblesse eût été capable de ralentir l'anlettr de sa charité? Il surmonte In maladie pour se rendra promptement dans tes mura ; mais il ne pouvait
* O fut en I1M que redonna retU- bataille. los Messins initiants tir, ravaxre qur oommcIUirnt sur leur territoire ta ■ripie-un voisin, . dnnl li* rlirf Hall Renaud 11 , romli- de Rar, sortirent n Itvor rencontre. I r combat so livra à Tliircy prés di* Püiit-a-Mouason. ï-ns lioliiUntadc Mi-U, quoique plus nombreux , furent défaits , cl II rn pcrll environ deux mille , qui lurent lues nu noyés dans la Muselle.
«9S PANÉGYRIQUE
surmonter l’animosité des esprits , extraordinairement échauffés. Chacun courait aux armes avec une fureur incroyable : les armées étalent en vue, et prêtes de donner. La charité . qui ne se désespère jamais, presse le vénérable Rernard : il parle, il prie, il conjure qu’on épargne le sang chrétien, et le prix du sang de Jésus. Ces âmes de fer se laissent fléchir; les ennemis deviennent des frères; tous détestent leur aveugle fureur, et d’un commuu accord ils vénèrent l'auteur d’un si grand miracle.
O ville si fidèle et si bonne ! ne veux-tu pas honorer ton libérateur? Mais, fidèles, quels honneurs lui pourrons-nous rendre? Certes, on ne saurait honorer les saints, sinon en imitant leurs vertus: sanscela nos louanges leur sont à charge, et nous sont pernicieuses à nous-mêmes. Fidèles, que pensons-nous faire , quand nous louons les vertus du grand saint Bernard?
O Dieu de nos cœurs! quelle indignité ! Cet innocent a fait une pénitence si longue, et nous criminels , nous ne voulons pas la faire. La pénitence autrefois tenait un grand rang dans l'Église : je ne sais dans qael coin du monde elle s'est maintenant retirée. Autrefois ceux qui scandalisaient l’Église par leurs désordres étaient tenus comme des Gentils et des publicalns : maintenant tout le monde leur applaudit. On ne les eût autrefois reçus à la communion des mystères qu’uprès une longue satisfaction et une grande épreuve de pénitence: maintenant ils entrent jusqu'au sanctuaire. Autrefois ceux qui par des péchés mortels avaient foulé aux pieds le sang de Jésus, n'osaient même regarder les autels ou on le distribue aux fidèles, si auparavant ils ne s'étalent purgés par des larmes, par des jeûnes et par des au mènes. Ils croyaient être obligés de venger eux-mêmes leur ingratitude , de peur que Dieu ne la vengeât dans son implacable fureur : après avoir pris des plaisirs illicites, ils ne pensaient pas pouvoir obtenir miséricorde , s’ils ne se privaient de ceux qui uou» sont permis.
Ainsi vivaient nos pères, dans le temps où la piété florissatt dans l’Église de Dieu. Pensonsnous que les flammes de l'enfer aient perdu depuis ce temps-là leur intolérable ardeur, à cause que notre froideur a contraint l'Église de relâcher l'ancienne rigueur de sa discipline, à cause que la vigueur ecclésiastique est énervée? peosonsnous que ce Dieu jaloux , qui punit si rudement les péchés, en soit pour cela moins sévère, ou qu’il nous soit plus doux, parce que les Iniquités se sont augmentées? Vous voyez combien ce sentiment serait ridicule. Toutefois, comme si nous en étions persuadés, au lieu de songer à la pénitence, nous ne songeons u autre chose uu’anous
enrichir. C'est déjà une dangereuse pensée ; car l'apôtre avertit Timothée , « que le désir des rl-
- chesses est la racincde tous les maux : » Kadix omnium malomm est eupidilas* : encore songeons-nous à nous enrichir par des voies injustes , par des rapines , par des usures , paf des voleries. Nous n’avons pas un cœur de chrétiens , parce qu’il est dur à la misère des pauvres. Notre charité est languissante , et nos haines sont irréconciliables. C’est en vain que la justice divine nous frappe, et nous menace encore de plusieurs malheurs : nous ne laissons pas de nous donner toujours tout entiers aux folles joies de ce monde. Le seul mot de mortification nous fait horreur : nous aimons In débauche, la bonne chère, la vie commode et voluptueuse ; et après cela nous voulons encore être appelés chrétiens. Nous n'appréhendons pas cette terrible sentence du Fils de Dieu : « Malheur à vous qui riez , car vous pieu-
- rerez’ I » et cette autre : ■ Le ris est mêlé de
- douleur, et les pleurs suivent la joie de bien ■ près’;* et celle-ci:» Ils passent leur vie dans les » biens , et en un momeut ils descendront dans » les enfers4. ■
Retournons donc, fidèles, retournons à Dieu de tout notre cœur. La pénitence n’est amère quo pour un temps; après, toute sou amertume se tourne en une incroyable douceur. Klle mortifie les appétits déréglés, elle fait goûter les plaisirs célestes, elle donne une bonne espérance, elle ouvre les portes du ciel. Onattend la miséricorde divine avec une grande consolation , quand on tâche de tout son pouvoir d'apaiser la justice par la pénitence.
O pieux Bernard ! ô saint pénitent I impétreznous par vos saintes intercessions les larmes de la pénitence, qui vous donnaient une si sainte joie ; et afin qu’ellesoit renouvelée dans le monde, priez Dieu qu'il enflamme les prédicateursde l’esprit apostolique qui vous animait. Nous vous de mandons encore votre secours et votre médiation au milieu des troubles qui nous agitent. O vous! qui avez tant de fois désarmé les princes qui se préparaient à la guerre , vous voyez que depuis tant d’années tous les fleuves sont teints , et quo toutes les campagnes fument de toutes parts du sang chrétien ! Les chrétiens , qui devraient être des enfants de paix , sont devenus des loups insatiables de sang. La fraternité chrétienne est rompue; et ce qui est de plus pitoyable, c’est que la licence des armes ne cesse d’enrichir l'enfer. Priez Dieu qu’il nous donne la paix , qu'il
» l. 77m. vi , ta.
1 Luc. Vl, IX.
s Pntu xiv, 13.
‘ Jo*. xxi, I».
DK SAINT GORGON.
donne le repos à celle ville que vous avez autrefois chérie; ou que s'il est écrit dans le livre de ses décrets éternels que nous ne puissions voir la paix en ce moude, qu'il nous la donne à la lin dans le ciel , par Notre-Seigncur Jésus-Christ. Amen.
PANÉGYRIQUE
DK
SAINT GORGON
PBÊCnÉ K METS.
Gritrroeilé d» saint martyr dan* UéehangB (Jn’ll fait des RramU-urs humaine» dont il pouvait Jouir, pour le mépris et 1rs humiliations attaché» au nom chrétien. Sou couraRe Invinritdr au mlliru des plus cruels supplices. Srntimeut» dont il était anime, (ijmmcut nous devons imiter sa fol.
Quorum intuentes exitum cvnvcrsahonis , imita ml ni
fidem.
En regardant la An de leur conversation , imitez leur foi.
Jlrb im, 7.
Apres que les bienheureux martyrs avaient rendu l'âme, les fidèles avaient soin de ramasser , au péril do leur vie , ce qui restait de leurs corps; et l’Église couservait si chèrement ce sacré dépôt, que les tyrans, pour leur ôter les honneurs qu'on leur rendait, étaient contraints de faire jeter dans la rivière leurs saintes reliques : que si elle pouvait les dérober à cette dernière cruauté, elle célébrait leurs funérailles avec des cantiques d’actions de grâces, élevant au ciel son cœur et ses yeux pour louer Dieu de les avoir rendus dignes d’un si grand honneur. Au reste , elle ne voulait point qu'on appelât des tombeaux les lieux où elle renfermait leur sainte dépouille : elle les nommait d'un nom plus auguste, les mémoires des martyrs. Et si les tombeaux des hommes ordinaires sont des marques qu'ilsont succombéaux attaques de la mort , elle témoignait au contraire que les tombeaux des martyrs étaient des trophées qu'elle érigeait à leur nom , pour être un monument éternel de la victoire qu'ils ont remportée glorieusement sur la mort.
Mais parmi tout cela les chrétiens ne croyaient pointleurpouvoirrendrede plus grand uspects, qu'en se les proposant pour exemple. Tout ainsi , dit saint Basile ' , qne les abeilles sortent de leur ruche quand elles volent le beau temps et, parcourant les fleurs de quelque belle campagne , s’en retournent chargées de cette douce liqueur que le ciel y verse tous les matins avec la rosée : de même aux jours illustres par la solennité de martyrs, nous accourons en foule à leurs mémoires , pour
1 Ijoinil. xvili, n* 1,1. il, pag. 141
y recueillir comme un don céleste l'exemple de leurs vertus.
Voilà, messieurs, ce qui nous assemble aujourd'hui. Saint Gorgon en mourant a laissé une certaine odeur desainteté , que l'Église ne manque point de rafraîchir tous lesans : c'est là sans doute ce qui nous en est demeuré de meilleur. Nous ne pouvons pas appeler ces précieux restes les reliques de son corps; mais nous ne nous éloignerons pas de la raison , quand nons les nommerons les reliques de sa sainteté. Conservez-les dans vos cœurs comme dans un saint reliquaire , et faites en aorte que toutes vos affections s'en ressentent. Quelle joie vous scra-ee, lorsque vous ressusciterez avec saint Gorgon , de reconnaître en cette bienheureuse entrevue les endroits de son corps que vous aurez baisés sur la terre et les vertus que vous y aurez imitées? Je n’ai que faire de vous demander ni silence, ni attention : vous devez le silence A la majesté de ce lieu ; vous devez vos attentions au récit d’une histoire si mémorable, que je vous ferai simplement et brièvement.
Moxsbigneub*,
SI nous ne devions ce jour tout entierà la gloire de saint Gorgon, ou si j'étais en un lieu ou je pusse vous témoigner la joie que toute la ville a reçue de votre arrivée , je vous dépeindrais si bien et avec tant de naïveté les sentiments de ce peuple qu’il a plu à Dieu de commettre à votre garde , que mes auditeurs ne pourraient s’empêcher de donner sur ce sujet à mon discours une approbation publique. Mais outre que votre vertu « paru suffisamment par vos grands emplois, et que votre science a été assez reconnue dans la plus célèbre compagnie de savants qui soit dans le monde; la dignité de cette chaire , ce temple auguste que Dieu remplit de sa gloire , ces sacrés autels où l'on va célébrer le saint sacrifice , demandent de moi nne telle retenue, qu'il faut que je m'abstienne de dire la vérité, pour qu'il ne paraisse dans mon discours aucune apparence de flatterie. Seulement je vous dirai que l'honneur imprévu de votre présence est pour moi une rencontre si favorable , que je ne puis vous en dissimuler mon ressentiment. Vous venez d'entendre le sujet que je dois traiterdevant vous : plus il est important, plus j'ai besoin des lumières d'en haut pour lo faire dignement, et d'une manière qui puisse tourner à l’édification de cet auditoire. Prosternons-nous tous ensemble devant le trône de Dlen, pour lui demander sa grâce; et si nous n'osons approcher une grandeur si terrible, la sainte Vierge, que nous allons saluer par les parûtes
* le maréchal de Scbomherf
PANEGYRIQUE
de lange , aura assez, de bonté pour se rendre notre avocate auprès de son fils. Ave.
Uj n est pas sans raison que l'apôtre noos ex* horte à être toujours sous les armes ' , puisque nous apprenons par les oracles divins que notre vie est une guerre continuelle *. L’Esprit de Dieu , que nous avons reçu par le saint baptême , remplit nos âmes de l’idee du souverain bien , pour nous faire regarder avec mépris les mouvements éternels qui agitent la vie humaine. Mais vous le savez, messieurs, il n’y a point de grande entreprise qui ne trouve de grands obstacles. Le monde entlers’efforce de combattre ce dessein :ilest tout en armes pour en empêcher l’exécution : Adversum nos omnis mundus annalur. Il orne de faux appas toutes les créatures qu’il comprend dans son enceinte, pour tâcher de nous surprendre pur ce vain éclat. Que si nous sommes assez généreux pour dédaigner ses faveurs, il nous représente un grand appareil de peines et de supplices, pour bous émouvoir; tellement qu’il faut que le serviteur de Dieu soit également sans crainte et sans espérance en la terre, qu’il se rende de tous côtés immobile et inexorable.
Voilà donc les deux batteries que le monde dresse contre nous. Il veut l'emporter de gré ou de force : s’il ne peut se faire aimer, il tâche dese faire craindre ; et quoiqu'il semble que la crainte doive avoir un effet plus prompt , j’estime néanmoins que les complaisances du monde sont pour nous plus dangereuses, parce que nous nous trouvons portés d'inclination à nous y laisser entraîner ; ce qu'il nous sera facile de conclure , si nous comprenons la différence de l'amour et de la crainte, que saint Augustin nous représente si doctement en divers lieux *.
Toute la force de In crainte cons'stc A retenir ou à troubler l’âme, mais il n'est pas possible qu'elle en change jamais les dispositions. Rencontrez-vous, par exemple, des voleurs qui vous voient en état de leur résister; ou ils se retirent, ou s’ils vous abordent , c’est avec beaucoup de civilité. Ils n'en sont pas pour cela ni moins voleurs, ni moins avides de cornage et de larcins, mais la crainte les oblige à dissimuler. Vous voyez donc bien qu'elle réprime les sentiments de l’âme, mais quelle ne les détruit pas. L’amour seul peut opérer ce diangement : c’est lu i qui, pour ainsi dire, tient la clef de l'âme, qui l’ouvre et qui la dilate pour y faire entrer les objets. Os nostrum palet ad vos, o Corinthü! cor nostrum dilatatum est : • I.'amour que j’ai pour vous, ô
' Spbn. Tl, II.
* Job. VII, 1.
1 Srrm. cuin , a* 10, L V, Kà HW
• Corinthiens , ouvre ma bouche et mon cœur, • dit le grand apôtre 1 , qui veut leur témoigner la tendresse de son affection. Et c'est pour cela que selon la doctrine du même apôtre , la loi ancienne qui était une loi de crainte, • a été écrite ■ au dehors sur des tables de pierre. . Forinsecus in tabulis lapideis ; parc que la crainte ne pénètre pas jusqu’au fond de l’âme pour la transformer : au lieu que la loi nouvelle, qui est gravée dans le fond du cœur, In tabulis cordis carnatibus‘, opère enelle sa conversion , pareeque c'est la loi d’amour. D’où l’on voit qu’il est bien plus difficile de vaincre un mauvais amour qu’une mauvaise crainte; attendu que l'amour tenant dans l'âme la pince principale, il faut, pour le chasser, produire une plus grande révolution : et partant , ceux, que le monde a gagnés par inclination sont bien pins captifs que ceux qu’il abat par la frayeur des supplices. D’après ces observations , vous pouvez connaître quelle est la nature de la guerre que le monde vous a déclarée, et combien II faut que le soldat de Jésus- Christ soit arméde tous eôtés.Cnrdu reste , Il importe peu à la gloire de saint Gorgon de savoir laquelle des deux entreprises est In plus difficile, puisqu’il a également triomphédu monde enl'une et en l’autre : c'est le partage de mon discours.
Vous le concevrez encore davantage , en considérant, messicnrs, ce qui a anime les puissances de la terre contre les défenseurs de la foi. Ces âmes héroïques n’ont pu plaire au monde , et le monde ne leur n pu plaire : voilà la cause de leurs contrariétés. Le monde ne leur a pas plu ; c'est pourquoi Ils l'ont méprisé : ils n'ont pas plu au monde , de là vient que le monde a pris plaisir d'affliger ce qui n'était pas à lui ; et le tout est arrivé par un ordre secret de la Providence, afin d’accomplir cette parole mémorable de notre divin Sauveur : - Je ne suis pas venu pour donner « la paix, mais pour allumer In guerre : » Non veni pacem ntitlere, sed gladium 3.
Vous voyez bien par là en quoi consiste le courage d’un véritable martyr. Je vous ai promis de vous en faire voir une idée excellente en la personne de notre saint : c’est ce que je ferai , s’il plaît à Dieu , dans la suite de ce discours. Je vais tâcher de vous mettre devant les yeux le portrait d’une âme héroïque et d'un courage inflexible, que l’espoir des grandeurs n’a point amolli, que la crainte des supplices n’a point ébranlé. Plaise seulement à cet esprit , qui souffle où il veut , de graver dans nos cœurs l’image de tant de vertus ; afin que nous tous , qui sommes assemblés dans
j ■ II. Cor. Vl, II.
I 1 Ibid, lll, 3.
1 » Mû ük.X,U.
DK SAINT GORGON.
rc temple nu nom au Seigneur, nous soyons tellement animés d'un si bel exemple , que nous ne vivions et ne respirions plus que pour Jésus- Christ
mEMiEH POINT.
Saint Gorgon vivait & la cour des empereurs Dioclétien et Maximien , et avait une charge trèsconsidérable dons leur maison. Chacun sait combien l'on estime ces sortes d'emplois chez les princes , et combien les fout valoir ceux qui les possèdent. Quiconque a tant soit peu lu l'bistoire romaine , y a pu remarquer quel crédit les empereurs donnaient ordinairement à leurs domestiques, que leurs offices appelaient plus souvent près de leurs personnes. Mais , sans m’amuser à des conjectures , je n'ai qu'à vous produire le témoignage d'Eusèbe, évêque de Césaréc, qui a vécu dans le siècle de notre saint; personnage grave et recommandable àjamais, pour nous avoir donné en si beau style l'histoire des premiers temps de l'Église. Voici donc ce qu’il dit de saint Gorgon et des compagnons de son martyre. Ils étaient montés au suprême degré d’honneur auprès de leurs maîtres , et leur étaient aussi chers que s'ils eussent été leurs enfants. Certes, il ne pouvait nous représenter d'une manière plus sensible , le crédit singulier dont ils jouissaient à la cour impériale. Remarquez bien que ces paroles nous font entendre, non-seulementqu'ils étaient en trèsgrande faveur auprès de leurs maîtres, que les empereurs avaient de grands desseins pour les avancer ; mais encore qu'ils avaient pour eux une tendresse très-particulière, que notre historien n'a pu exprimer qu'en disant qu'ils les nimaicut comme leurs propres enfants : Iis wgac ac germant filii chari erant'. Mais ce n’est pas mon dessein de vous exagérer beaucoup leur pouvoir : je vous prie seulement de considérer quelle était l'opposition de ces deux qualités , de favoris des empereurs etde disciples de Jésus-Christ. I-'une les faisait respecter partout où s'étendait l'empire romain, c'est-à-dire, partout le monde: l’autre les exposait ù la risée , à la haine, aux exécrations de toute la terre. Et pour vous faire concevoir combien cette haine était alors violente et aveugle , il esta proposdevousdépeindrequelle était l'estime que l'onavait encestcmps du christianisme : par là vous connaîtrez mieux jusqu'à quel point Gorgon a méprisé les honneurs du monde.
Les chrétiens étaient à tout l'univers un objet de mépris et de raillerie : chacun les foulait aux pieds, et les rejetait « comme les ordures et les » excréments de la terre, » Tanguant purga-
* Hintor. En te*, lib. vni , cap. n, pag. *tx>.
mtnta htgus nantit, ainsi que parle l'opAtre-, On eût dit que les prisons n'étaient faites que pour eux : aussi étaient-elles tellement remplies de ces innocents coupables , qu’il ne restait plus de place dans les cachots pour les malfaiteurs. Dans les crimes les plus énormes , le: lois ont ordonne de la qualité du supplice; il n'est pas permis de IVtendre au delà de ce qu'elles prescrivent. C'est ainsi qu'elles ont voulu donner des bornes même à In justice, de peur de lâcher la bride à la cruauté. Les chrétiens seuls étaient une espèce de criminels , à l’égard desquels on n’appréhendait d'excéder qu'en les épargnant : il fallait donner toute licence à la barbarie , et leur arracher la vie par tout ce qu’une ingénieuse cruauté peut inventer de plus inhumain , Per atrociora ingénia pænarum, dit le grave Tertullien ■. Quelle fureur! mais ce n'est encore rien. Donner un chrétien aux bêtes farouches , c’était le divertissement ordinaire du peuple romain, quand il était las des sanglants spectacles des gladiateurs; de là ces clameurs si «ruelles, dont on a oui si souvent résonner les amphithéâtres : CJiristiani adbettias, ehrUHani adbestiae ! « Que l'on donne « les chrétiens aux bêtes farouches! » Après cela est-il étonnant qu’o i n'observàt contre eux ni formes ni procédures ? Cela était bon pour les voleurs et les meurtriers; mais pour les chrétiens. Ils ne méritaient pas qu'on prit tant de précautions. Aussi les trninait-on aux gibets , comme on mène de pauvres agneaux à la boucherie, sans qu’ils ouvrissent ta bouche ni aux plaintes ni aux murmures. Et qu'auraient-ils dit, pour leur justification , qui put être, écouté? c'étaient des incestueux , des magiciens, des parricides, qui mangeaient leurs propres enfants dans des sacrifices nocturnes. S'il se trouvait quelqu'un qui voulût les défendre de ces horribles reproches, c'était en les faisant passer pour de pauvres insensés, pour des esprits faibles , qui s'amusaient à de values superstitions ; de sorte qu’on ne les excusait qu'en les chargeant de nouvelles calomnies. Et voilà , messieurs , sans feinte et sans exagération , quelle était l'estime que l'on avait dans le monde, des premiers chrétiens.
Ne vous en étonnez pas, mes frères : Jésus- Christ devait être tout ensemble un signe de paix et un signe de contradiction. La vérité était étrangère en ce monde ; il n’est pas surprenant qu'elle n’y trouvât point d'appui. Mais voyez par là ce que le zèle du christianisme a fait quitter à Gorgon, et ce qu’il lui a fait embrasser. Combien ces reproches et cette ignominie doivent-ils être insupportables aux âmes les plus communes, et
• I. rpr. it, 13.
, * Pt Kcsurr. tarn. n* a. ,
m PANÉGYRIQUE
bien plus encore aux hommes généreux , nourris comme notre saint dans la cour et dans le grand monde , qui peuvent espérer d'y faire une si belle fortune? En vérité, messieurs, n'enssions-nous pas craint de choquer l'empereur, et de faire tort à notre réputation? Grâeeà la Providence divine, qui nous a faitmaltre dans on siècle et dans un royaume où le nom de chrétien est une qualité honorable ! Le peu de soin que nous avons de la gloire de notre Maître, cette lâcheté qui nous fait abandonner chaque jour son service pour de si légères considérations, la honte que nous avons de remplir les obligations que la religion nous impose , nous fait assez connaître que nous sommes redcvablesaux circonstances ou nous sommes nés , de ce que nous ne rougissons pas du christianisme. Ah ! si nous eussions vécu dans ces premiers temps, où être chrétien c'était un crime d’État , nous eussions bien épargné aux tyrans ta peine de nous tourmenter.
Car enfin , que peut-on présumer autre chose des déréglements de notre vie , sinon que nous eussions sans peine renoncé au nom de chrétien ; puisque nous ne craignons point de renoncer pour si peu de chose aux plus saints devoirs du christianisme? Je tremble pour moi , quand je considère à combien peu il tient que nous ne devenions infidèles. Ah ! race de tant de millions de martyrs, qui nous ont engendrés en Jésus-Christ par leur sang , jamais la vertu de ceux qui nous ont précédés dans la foi ne réveillera-t-elle en nos cœu rs les mouvements généreux du christianisme? Jusqu'à quand porterons-nous en vain le titre de chrétiens, pour faire blasphémer par les impies le saint nom de Dieu, qui a été invoque sur nous? Que notre esprit , que nos moeurs sont opposés à ceux des saints martyrs, qui faisant profession dn christianisme, dans un temps où il était odieux a toute la terre, l'ont rendu illustre par la gloire de leurs belles actions I Et nous qui l'avons embrassé depuis qu’il est devenu vénérable parmi tous les peuples , nous à qui il serait si facile de suivre ses préceptes , de régler noire conduite sur ses maximes , nous ne cessons de le déshonorer par nos dissolutions. Obsecro vos , Fratres, per miserieordiam Dei, ut digne ambubtis voentione qua voeati eslis ’ : - Je vous conjure, mes « frères, par les entrailles de la miséricorde de ■ Dieu , de vous conduire d'une manière convena- * ble à votre vocation. » Relevons un peu notre courage , osons du moins mépriser les faveurs du inonde , puisque nous ne sommes plus obligés de passer par l’épreuve des tourments.
Saint Gorgon n'a pas été traité avec tant d'indulgence. Qu'il lui en a coûté pour conserver le
• Epht*. rr, i.
don de la foi qu'il avait reçu ! Il n’a pas suffi qu'il méprisât les grandeurs humaines. L’empereur, indigné de sa fermeté, sut se venger cruellement de l'injure que l'iadifTcrence du saint martyr semblait faire à l'amitié dont il l'avait honoré. Outre la haine qu'il avait généralement pour tous les chrétiens, haine si violente qu’il quitta l'empire, désespéré de n’en pouvoir éteindre la race; il était encore rongé d’un secret dépit d'avoir nourri en sa maison un ennemi de l'empire, et même de lui atolr donné part en sa confiance. Il se promet donc d’en faire un exemple, qui pourra inspirer de ta terreur aux plus déterminés ; et voici par où II commence l’exécution de son dessein. D'abord il commande au saint martyr de sacrifier aux idoles : mais Gorgon le refuse généreusement, disant qu'il n'a garde de reudra cet honneur à un métal insensible ; qu'il avait appris dans l'école de Jésus-Christ à adorer en esprit et en vérité un seul Dieu , créateur du ciel et de la terre ; dont la beauté pure ne pouvait être vue par ces yeux mortels , ni représentée sur une matière vile et fragile. Le peuple ignorant, à qui Dieu n'avait point fait entendre dans le ercur ces vérités précieuses , prit pour un blasphème ccttc céleste philosophie, et s’écria qu'il fallait punir l'ennemi des dieux. Aussitôt on le dépouille, on l'élève avec des cordes pour le faire voir à toute la ville, qui était accourue à ce spectacle ; on le bat ensuite de verges si cruellement , qu'en peu de temps il ne resta plus sur son corps aucune partie entière. Déjà le sang ruisselait de tous côtés sur la face des bourreaux ; « les nerfs - et les os étaient découverts; et la peau étant « toute déchirée, ce n'était plus ses membres, * mais scs plaies que l'on tourmentait : • Huptn compuge viscerum, torquebanlur in serro lïf-i non jam membra, sed ruinera’. Cependant Gorgon , glorieux de confesser par tant de bouches la vérité , se réjouit avec l'apôtre de voir qu'il n'y a aucun endroit sur son corps où la passion de son Maître crucifié ne soit Imprimée ’. Et en effet , il était de tous côtés tellement meurtri, la douleur l’avait réduit dans unétatsi pitoyable, qu'on ne ponvaitlui donner un plus grand soulagement, que de le laisser ainsi suspendu dans le lieu de son supplice. O funeste extrémité ! et néanmoins on lui refuse ce cruel adoucissement. Le tyran ordonne qu'on le descende ; et ce pauvre corps tout déchiré, à qui les plus doux onguents eussent causé des douleurs insupportables , est frotté de sel et de vinaigre. Il reçoit ce nouveau supplice comme une nouvelle grâce que Dieu lui faisait, pour accomplir en sa personne, aussi bien
1 S. Cyprian. ad Martyr, et Cua/ftt. Epiât. Tl 11 , pag. 16
» t.a’at. VI, 17.
DE SAINT GORGON
qu’en Jésus- Christ, cette prophétie du psalmlste : Super dolorem vulnerum meorum addiderunt 1 :
• Ils ont ajouté d'autres tourments à la douleur
• de mes plaies. •
Mais ce n’est pas tout : la cruauté, furieuse de son impuissance, cherche quelques autres supplices pour l'abattre ; et si elle ne peut le vaincre par la grandeur des tourments, elletâcheau moins de l'étonner par la nouveauté de ses inventions. Ce sel et ce vinaigre n’ont fait , pour ainsi dire, que lui éveiller l'appétit : il lui faut pour le rassasier quelque assaisonnement plus barbare. Le tyran fait coucher le saint martyr sur un gril de fer, déjà tout rouge par la véhémence de la chaleur, qui aussitdt rétrécit ses nerfs dépouillés , avec une douleur que je ne pois vous exprimer. Quel horrible spectacle ! Gorgon étendu sur un lit de charbons ardents, son corps fondant de tous côtés par la force du feu, et nourrissant de ses entrailles la flamme qui le dévorait. Autour de lui s'élevait une vapeur noire, produite par l’exhalait son des graisses de sa chair, qui le suffoquait, et que le tyran humait pour assouvir sa fureur insatiable. Mais enfin rebuté de la constance du saint martyr, et ne pouvant plus ni supporter ses reproches , ni écouter les louanges qu'il donnait à Jésus-Christ d'une voix mourante, il lui fit promptement arracher les restes d'une vie qui s'éteignait. C'est ainsi qu’en achevant de rompre ses liens, il lui procura une parfaite délivrance, et envoya sa belle âme jouir à jamais des embrassements de son bien-aimé. Voilà, messieurs, quelle a été la fin de notre martyr, qui a méprisé le monde dans ses promesses et dans ses menaces , dans ses délices et dans ses tourments, laissant par sa mort un reproche éternel à la mollesse et an peu de foi de ces derniers siècles.
Après cela, puis-je mieux faire que de conclure , comme J’ai commencé , par les paroles de l'apAtre : « Imitez la foi de ce généreux martyr, «dont vous venez d’admirer la fin glorieuse: ■ Quorum inluentes exitum imitamini ftdem. Vous avez vu en esprit quelle a été la constance de Gorgon , sa fidélité jusqu'à la mort, dont il a goûté à longs traits toute l’amertume : que restet-il maintenant, si ce n’est que vous imitiez sa foi, cette foi ardente qui lui a fait préférer à tous les honneurs l'opprobre de Jésus-Christ, et qui a rendu son esprit ferme et inébranlable, pendant que son corps s’en allait pièce à pièce comme une vieille masure?
SECOND POINT
Si , après avoir vu quelles impressions la dou-
1 Pmlm. i .xviij , S7.
BUMUCT. — TOM III.
leur a fait sur son corps, une louable curiosité vous porte à savoir ce que Dieu opérait invisiblement dans son âme, et d'où lui venait parmi une telle agitation une si grande tranquillité : en un mot, si vous désirez connaître quelles étaient les pensées dont s'entretenait un chrétien souffrant, je vous les exposerai eu peu de mots pour votre édification ; et je tâcherai , avec la lumière de l'Esprit saint , de pénétrer dans le cœur du saint martyr, pour vous découvrir tous les sentiments dont il était animé parmi des tourments si excessifs.
Les martyrs, mes frères, étaient bien éloignés des dispositions de ces âmes basses , qui se croient A l'instant délaissées de Dieu, aussi tût qu’elles ressentent quelque affliction. Rien au contraire n'affermissait si bien leur espérance que la considération de leurs supplices : car « la tribulation * produit la souffrance, et la souffrance fait i’é- « preuve , • comme dit l’apôtre ■ . Or il est évident que quand on prend quelqu’un pour le mettre à l’épreuve, c'est une marque que l’on a dessein de s'en servir. Ainsi les martyrs, que Dieu avait instruits du secret de sa conduite, se persuadaient, par une confiance très-salutaire, que Dieu les réservaità quelque chose de grand, puisqu'il voulait bien avoir la bonté de les éprouver : et c’est , à mon avis, la raison pour laquelle l'apAtre ajoute, « que l’épreuve produit l’espérance : • Probalio v ero spem.
Saint Cyprien, dans le livre qu’il a fait de l’Exhortation des martyrs , nous en fournit encore cette belle raison. Notre Sauveur, dit-il ■ , prophétise , en plusieurs endroits , que la vie de ceux qui écouteront sa parole sera continuellement traversée , mais aussi il leur promet , après leurs travaux ; un soulagement éternel. Et voyez comment le Saint-Esprit se sert de toutes choses , pour relever nos courages. C’est pourquoi le saint martyr fait entendre à ses frères, par un discours digne de lui , que Dieu , dont on ne peut compter les miséricordes, n’est pas moins fidèle dans les biens qu’ii promet que dans les maux qu’il annonce, et que l'accomplissement de la moitié de la prophétie leur est uu témoignage indubitable de la vérité de l’autre. Aussi prenaientils leur disgrâce présente pour un gage certain de leur future félicité; et mesurant leurs consolations à venir sur leurs peines présentes , ils croyaient qu'elles ne leur étaient pas tant envoyées pour les tourmenter dans le temps , que pour leur donner de nouvelles assurances d'un bonheur sans fin.
Ces pensées ne sont-elles pas pleines d’una
• Rom. r, 41.
* De Exhort. Martyr, ptag. 36».
grande consolation? Mais leur esprit , nourri depuis longtemps de la parole divine, en concevait eucore de bien plus sublimes. Comme ils ne jugeaient pas des choses par l'extérieur, Ils considéraient que l’homme n'était pas ce qu'il nous parntt ; mais que Dieu , pour le former, avait fait sortir de sa bouche un esprit de vie , qu’il avait caché comme un trésor celestc dans cette masse du eorps; que cet esprit, quoiqu'il fût d'une race divine, comme le dit si bien l'apôtre au milieu de l'Aréopage 1 , quoiqu'il portât imprimé sur soi l’image de son Créateur, était néanmoins accablé d'un amas de pourriture, où il contractait par nécessité quelque chose de mortel et de terrestre, dégénérant de la pureté de son origine. Dans cette pensée, ils croyaient que les tourments ne faisaient qu'en détacher ce qu’il y avait d'étranger, * tout ainsi que le feu sépare de l'or « ce qui s’y mêle d'impur : » Tanquam aurum in fornaee'. En effet, oneùtdit,à les voir, qu’à mesure qu’on leur emportait quelque lambeau de leur chair, leur âme s’en serait trouvée beaucoup allégée , comme si on les eût déchargés d'un pesant fardeau ; et ils espéraient qu'A force d’arracher leur chair pièce à pièce , elle resterait toute pure et toute céleste , et en cet état serait présentée au nom de Jésus-Christ devant le trône de Dieu.
Dans ces considérations , vous les eussiez vus, d'un cœur brûlant de charité , s'animer eux-mêroes contre leurs supplices. Tantôt ils se plaignaient de ce qu’ils étaient trop lents , ne souhaitant rien tant qnc de voir bientôt abattue cette masure ruineuse de leur eorps, qui les séparait de leur Maître, et s'écriant avec l'apôtre : « Je ■ désire d’ètre dégagé des liens du corps, pour « vivre avec Jésus-Christ : • Cupio dissolvi, et esse eu in Christo*. Tantôt ravis d'une certaine douceur, que ressentent les grands courages lorsqu’il s’agit de soufTrir pour ce qu'ils aiment, ils se réjouissaient de se voir enveloppés d’une rhair mortelle, qui pût fournir matière à la cruauté des bourreaux. De telles et semblables réflexions consolaient les martyrs, en attendant avec patience qu’il plût a Dieu de les appeler a lui ; et saint Gorgon sut si bien prendre ces sentiments de ceux qui l’avaient précédé, qu’il devint lui-méme pour la postérité un exemple digne d’étre proposé A la pieté des fideles.
C'est vous particulièrement, messieurs, que cet exemple regarde, puisque vous avez pris saint Gorgon pour votre patron. Vous n’ètes pas obligés de souffrir les mêmes peines ; mais comme
1 4<~t. xvii, 2».
> Snp. III, B,
» Pkil. 1 , 2J.
vous participez A la même fol , vous devez entrer dans les mêmes sentiments. Il faut que votre paroisse, illustre par tant de titres, mais surtout pour être sous la protection d’un si grand martyr, se rende encore plus recommandable en imitant sa fol , après avoir considéré sa mort si attentivement.
Or, il en est des martyrs comme d’un excellent original , dont chaque peintre cherche A copier quelques traits pour embellir son ouvrage. Nous voyons dans leurs actions la vledc notre Sauveur si bien exprimée , qu’il n’y a presque rien qui ne uous y doive servir d'exemple : mais dans un si grand éclat de vertus , il nous faut choisir celles qui nous sont plus nécessaires, selon les occurrences où nous nous trouvons.
Martyr et témoin , c’est la même chose. On appelle martyrs de Jésus-Christ ceux qui, souffrant pour la foi , eu ont témoigné la vérité par leur patience , et l'ont scellée de leur sang. Maintenant il n’y a plus de tyrans qui nous persécutent; mais nous sommes Instruits par l’Evangile que Dieu , qui est notre père, distribue A scs enfants les biens et les maux selon les conseils de sa providence'. Ainsi, quand nous sommes affligés, si nous prenons nos afflietionsde la main de Dieu avec humilité, ne déclarons-nous pas, par cette soumission, qu'il y aune Intelligence première et universelle, qui par des raisons secrètes, mais équitables, nous rend ici-bas heureuxou malheureux? Et n'est-ce pas alors nous montrer les témoins ou les martyrs de la Providence?
Nous vivons, messieurs, dans un temps et dans une ville ou nous avuns sujet de mériter eet honneur. Il y a près de vingt ans qu'elle porte presque tout le fardeau de la guerre : sa situation trop importante semble ne lui avoir servi que pour l'exposer en proie à tous ceux qui l’avoisinent : Diripuerunt eam omnes transeuntes viam * ; et comme si ce n'était pas assez de tant de misères. Dieu, cette année, ayant trompé l'espérance de nos moissons , a frappé la terre de stérilité : car il ne faut point douter que tous ces maux ne soient arrivés par son ordre. Il punit par la guerre celle que nous lui faisons tous les jours. La terre, par son commandement, nous refuse le fruit de nos travaux , parce que nos âmes ne lui eu rapportent aucun, quoiqu'il les ait si soigneusement cultivées. Ah ! messieurs, humilions-nous sous la puissante main de Dieu, de peurqu’après avoir tout perdu, nous uc perdions encore le fruit de l'affliction que nos calamités nous causent, au lieu de la faire profiter A notre salut.
' Vallh. v, 4S.
1 Pt. LlXXTtll , «3.
DE SAINT GORGON
Il ne faut point noos flatter : nous voyons asnez de personnes qui plaignent les malheurs du temps; mais qui sont ceux qui travalllentsérieusement à faire cesser la vraie cause de tous ces maux? Le ciel ne nous a fait encore que les premières menaces ; et déjà le pauvre tâche d’amasser de quoi vivre par des tromperies, se déliant de la Providence, pendant que le riche prépare scs greniers pour engloutir la nourriture du pauvre, qu'il lui fera acheter bien cher en son extrême indigence. Les plus sages pensent à pourvoir à la nécessité du pays : leur zèle est louable ; mais nous n’avançons rien par ces soins. S’il est vrai que Dieu soit irrité contre nous , comme il nous le fait paraître par les fléaux qu'il nous envoie, 1 pensons-nous pouvoir arrêter le torrent de sa colère par de vaincs précautions? Si tu montes jusqu'au ciel , dit le Seigneur ■ , je t’en saurai bien tirer, et ma colère t’ira trouver jusqu'au plus profond des abîmes. Il faut aller à la source du mal, puisque aussi bien nos prévoyances toujours incertaines ne peuvent rien contre ses ordres inévitables.
Mais si , reconnaissant nos péchés, nous confessons qu'ils ont justement attiré son indignation sur uos têtes, qu'attendons-nous à faire pénitence? Que ne prévenons-nous sa fureur pnr un snerifleede larmes? que ne mettons-nous lin nu long désordre de notre vie? que ne rachetonsnous nos iniquités par nos aumônes, ouvrant nos cœurs sur la misère du pauvre? Ah! Seigneur, nous vous avons grandement offensé , nous ne sommes pas dignes d’être appelés vos enfants : détournez votre colère de dessus nous, de peur que nous ne disparaissions de devant votre face, comme la poudre qui est emportée par un tourbillon. Nous vous en prions par Jésus-Christ votre Fils , qui s’est offert pour nous en odeur de suavité.
C’est ainsi , messieurs , qu’il nous faut fléchir sa miséricorde : c’est par lit qu’il nous faut obtenir cette paix que nous attendons il y a si longtemps. 11 semble à tout moinentque Dieu veuille nous la donner; et si elle a été retardée, n’attribuons ce délai à aucune raison humaine : c’est lui qui attend de nous que nous commencions de bonne foi à satisfaire à sa iusticc. La paix qu’il nous prépare semble être prête à descendre vers nous ; on dirait qu’il dispose toutes choses à son établissement : arrachons-la-lui par la ferveur de nos prières; et surtout, si nous voulons qu’il nous fasse miséricorde, avons compassion de nos pauvres frères, que la misère du temps réduira peut-être à d'étranges extrémités. Ainsi pussionsnous recevoir abondamment les faveurs du ciel * Abd. 4.
et mériter que Dieu rende le premier lustreà cette ville, autrefois si florissante; qu'il rétablisse les campagnes désolées, qu’il fasse revivre partout aux environs le repos et la douceur d’une paix bien affermie. Mais ne bornons pas là nos vœux ; et pour voir régner une concorde éternelle entre ses citoyens , désirons qu'il ramène à l’union de In sainte Eglise ceux qui s'en sont séparés par le prétexte d’une reformation illusoire : afin que les farces du christianisme étant réunies , nous chantions d'une même voix les grandeurs de notre Dieu, et les bontés de notre Sauveur Jésus- Christ, par qui nous espérons triompher à jamais de tous nos ennemis , et jouir du repos éternel qui nous est promis. Amen.