‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 185 sur 243 · SAINT THOMAS DE CA.NTORBÊRY · texte numérisé non relu

SAINT THOMAS DE CA.NTORBÊRY

l'EO.NONCt DA. VS l’ÉCLISE DE SAINT THOMAS DU LOI Y RE EN I G68.

Motifs de b résistance de saint Thomas a reparti de son prince. Sa conduite toujours sape, toujours rt-»peclueusc au milieu dm violente» persécution* qu‘ii a a souffrir. Succi1* de te* combat* pour la discipline. Admirable changement que produit sa mort dans ses ennemis; ùle qu’elle inspire a ses frères. Usage que les ecclesiastiques doivent faire de leurs privilèges, de leur» biens et de leur autorité, pour ne pas exposer rEgiise aux biasphème» des libertins.

tn morte mirabilia operatus est.

Il a fait dos choses merveilleuses dans sa mort. Eccli .

XLTIII , 15.

Les mystères de Jésus-Christ sont une chute continuelle; et tant qu’il a vu devant soi quelque nouvelle bassesse, il n'a jamais cessé de descendre. Il se compare lui-méme dans son Évangile & un grain de froment qui tombe 1 ; et en effet , Il est allé toujours tombant , premièrement du ciel en la terre , de son trûne dans une crèche ; de là par plusieurs degrés il est tombé jusqu'à

1 Jfwtn XII, 2»

l’Ignominie du supplice, jusqu’à l'obscurité du tombeau Jusqu’à la profondeur de l’enfer. Mais comme il ne pouvait tomber plus bas, c’était là aussi le terme fatal de ses chutes mystérieuses; et ce cours d'abaissements étant rempli , c'est de la qu'il a commencé de sc relever couronné d'honneur et de gloire.

Ce que notre chef a fait une fols en sa personne sacrée, tous les jours il l'accomplitdans ses membres ; et le martyr que nous honorons , nous en est un illustre exemple. Saint Thomas, archevêque de Cantorbéry, s'étant trouvé engagé, pour les Intérêts de l'Église , dans de longs et fâcheux démêles avec un grand roi , avec Henri II , roi d'Angleterre , on l'a vu tomber peu a peu de la faveur à la disgrâce, de la disgrâce au bannissement, du bannissement à une espèce de proscription, et enfla à une mort violente. Mais la Providence divine, ayant lâché la main jusqu'à ce terme , a fait commencer de là son élévation. Elle a honoré de miracles le tombeau de cet illustre martyr; elle a mené à ses cendres un roi penitent ; elle a conservé les droits de l'Église par le sang de ce saint évêque, persécuté Injustement pour sa cause, et tirant sa gloire de ses souffrances. Elle m’a donné lieu de dire de lui ce que l’Ecclésiastique a dit d'Élisée , que « sa mort a « opéré des miracles : • In morte mirabilia operatus est. Mais afin de vous découvrir toutes ces merveilles, demandons l'assistance du Saint-Esprit par l’entremise do Marie. Ave.

C'est une loi établie, que l'Église ne peut jouir d'aucun avantage qui ne lui coûte la mort de ses enfants; et que , pour affermir ses droits, il faut qu’elle répande du sang. Son Époux l'a rachetée par le sang qu'il a versé pour elle, et il veut quelle achète par un prix semblable les grâces qu'il lui accorde. C'est par le sang des martyrs qu’elle a étendu ses conquêtes bien loin au delà de l'empire romain; son sang lui a procuré et la paix dont elle a joui sous les empereurs chrétiens, et la victoire qu'elle a remportée sur les empereurs infidèles. Il parait donc quelle devait du sang à raffermissement de son autorité, comme elle en avait donné à l'établissement de sa doctrine ; et ainsi la discipline , aussi bien que la foi de l'Église, a dû avoir des martyrs.

C'est pour cette cause , messieurs , que votre glorieux patron a donné sa vie. Nous avons honoré cesderniers jours le premier martyr de la foi ; aujourd’hui nous célébrons le triomphe du premier martyr de la discipline : et afin que tout le monde comprenne combien ce martyre a été sem- , blable à ceux que nous ont fait voir les anciennes persécutions ; je m’attacherai à vous montrer

DE S AJ ST THOMAS DE CANTORBEUY.

que la mort île notre saint archevêque a opéré leu mêmes merveilles dans la cause de la discipline, que celle des autres martyrs a autrefois opérées lorsqu'il s'agissait de la croyance.

Eu effet, pour ne pas vous laisser longtemps en suspens , comme les martyrs qui ont combattu pour la foi, ont affermi, par le témoignage de leur sang, cette foi que les tyrans voulaient abolir; calmé pur leur patience la haine publique , qu’on voulait exciter contre eux en les traitant comme des scélérats; confirmé par leur constance invincible les fideles , qu'on avait dessein d’effrayer par le terrible spectacle de tant de supplices; en sorte que profitant des persécutions ils les ont fait servir, contre leur nature, à l'etablissement de leur foi, A la conversion de leurs ennemis, à l'instruction et à l’affermissement de leurs frères : ainsi vous verrez bientôt, chrétiens , que des effets tout semblables ont suivi la mort du grand archevêque de Cantorbéry ; et la suite de cet entretien vous fera paraître que le sang de ce nouveau martyr de la discipline a affermi l'autorité ecclésiastique , qui était violem ment opprimée ; que sa mort a converti les cœurs indociles des ennemis de la discipline de l'Église; enfin , qu’elle a échauffé le zèle de ceux qui sont préposes pour en être les défenseurs. Voilà re que j’ai dessein de vous faire entendre dans les trois parties de ce discours.

PREHIEB POINT.

Pour bien entendre le sujet des fameux combats du grand saint Thomas de Cantorbéry pour l’honneur de l'Église et du sacerdoce, il faut considérer avant toutes choses quelques vérités Importantes, qui regardent l'état de l'Église : ce quelle est, cc qui lui est dû, et ce qu'elle doit; quels droits die a sur la terre, et quels moyens lui sont donnés pour s’y maintenir. Je sais que cette matière est fort étendue , et pleine de questions épineuses : mais comme la décision de ces doutes dépend d’un ou deux principes, j’espère qu'en laissant un grand embarras de diflicultés fort enveloppées je pourrai vous dire en peu de paroles ce qui est essentiel et fondamental, et absolument nécessaire pour connaître l'état de là cause pour laquelle saint Thomas a donné sa vie. J’avance donc deux vérités qui expliquent parfaitement , si je ne me trompe , l'état de l’Église sur la terre. Je dis quelle y est comme une étrangère ; et qu’elle y est toutefois revêtue d'un caractère royal, par la souveraineté toute divine et toute spirituelle qu'elle y exerce. Ces deux vérités éclaircies nous donneront par ordre la résolution des difficultés que j’ai proposées.

ht premièrement , l'Eglise est dans le monde

comme une étrangère : cette qualité fait sa gloire. Elle montre sa dignité et son origiuc céleste, lorsqu'elle dédaigne d’habiter la terre : elle ne s’y arrête donc pas, mais elle y passe ; elle ne s’y habitue pas, mais elle y voyage. Ce qu'elle appréhende le plus c’est que ses enfants s’y naturalisent, et qu’ils ne fassent leur principal établissement où ils ne doivent avoir qu’un lieu de passage. Mats nous comprendrons plus facilement cette qualité d'étrangère, si nous faisons en un mot la comparaison de l’Église de Jésus-Christ avec la Synagogue ancienne.

Il n’y a personne qui n’ait remarqué que les livres sacrés de Moise, outre les préceptes de religion, sont pleins de lois politiques, et (pii regardent le gouvernement d'un État. Ce sage législateur ordonne du commerce et de la police , des successions et des héritages, de la justice et de la guerre , et enfin de toutes les choses qui peuvent maintenir un empire. Mais le prince du nouveau peuple, le législateur de l'Église, a pris une conduite opposée. Il laisse faire aux princes du monde l'établissement des lois politiques ; et toutes celles qu’il nous donne , et qui sont écrites dans son Évangile , ne regardent que la vie future. D’où vient cette différence entre l'ancien et le nouveau peuple : si ce n'est que la Synagogue devant avoir sa demeure , et faire son séjour sur la terre, Il fallait iui donner des lois pour y établir son gouvernement; au lieu que l'Église do Jésus-Christ voyageant comme une étrangère parmi tous les peuples du monde , elle n’a point de lois particulières touchant la société politique ; et il suffit de lui dire généralement ce qu’on dit aux étrangers et aux voyageurs, qu'en ce qui regarde le gouvernement, elle suive les lois du pays où elle fera son pèlerinage , et qu’elle en révère les princes et les magistrats : Omnis anima lioteslulibus sublimwribus subdita sit *. Cest le seul commandement politique que le nouveau Testament nous donne.

Cette vérité étant supposée, si vous me demandez , chrétiens , quels sont les droits de l’Église , qu'attendez- vous que je vous réponde , sinon qu’elle a sans doute de grands avantages et des prétentions glorieuses ; mais que, celui dont elle attend tout, ayant dit que son royaume n’est pas de ce monde ■ , tout le droit qu’elle peut avoir d elle-raême sur la terre, c'est qu’on lui laisse, pour ainsi dire, passer son chemin et achever son voyage en paix? Tellement que rien ne lui convient mieux, à elle et à ses enfants, que ces mots de Tertullien : « Toute notre affaire en ce • monde, c'est d’en sortir au plus têt : ” iiw»«

1 /tant. Mil, I. * •

' xriit, a&.

PANÉGYRIQUE

n ostra rejert in hoc ccvo, nui de co quam ccle- i rilcr cxcedere

Mais peut-être que vous penserez que je représente l'Église comme une étrangère trop faible , et que je la laisse sans autorité et sans fonction sur la terre , enfin trop nue et trop désarmée au milieu de tant de puissances ennemies de sa doctrine, ou jalouses de sa grandeur. Non, mes frères , fl n’en est pas uinsi. Elle ne voyage pas sans sujet dans ce monde : elle y est envoyée par un ordre suprême, pour y recueillir les enfants de Dieu , et rassembler ses élus dispersés aux quatre vents. Elle a charge de les tirer du monde ; mais il faut qu'elle les vienne chercher dans le monde : et en attendant, chrétiens, quelle les présente à Dieu , maintenant quelle voyage avec eux et qu’elle les tient sous son aile, u’est-il pas juste qu’elle les gouverne, qu’elle dirige leurs pas incertains, et quelle conduise leur pèlerinage? C'est pourquoi elle a sa puissance, elle a ses lois et sa police spirituelle, elle a ses ministres et ses magistrats, par lesquels elle exerce, dit Tertullicn , ■ une divine censure contre tous • les crimes : » Exhortaliones, casligationes, et censura divina ’. Malheur à ceux qui la troublent, ou qui se mêlent dans cette céleste administration, ou qui osent en usurper la moindre partie! C'est une injustice inouie de vouloir profiter des dépouilles de cette épouse du Bol des rois, à cause seulement qu’elle est étrangère, et qu'elle n'est pas armée. Sou Dieu prendra en main sa querelle , et sera un rude vengeur contre ceux qui oseront porter leurs mains sacrilèges sur l'arche de son alliance. Mais laissons ces réflexions, et avançons dans notre sujet.

Jusqu'ici l’Église n'a aucun droit qui relève de la puissance des hommes, elle ne tient rien que de son Époux. Mais les rois du monde ont fait leur devoir ; et pendant que cette illustre étrangère voyageait dans leurs États , ils lui ont accordé de grands privilèges, ils ont signalé leur xèle envers elle par des présents magnifiques. Elle n’est pas ingrate de leurs bienfaits , elle s'en glorifie par toute la terre. Mais elle ne craint point de leur dire que , parmi leurs plus grandes libéralités , Us reçoivent plus qu'ils ne donnent ; et enfin, pour nous expliquer nettement, qu'il y a plus de justice que de grâce dans les privilèges qu’ils lui accordent. Car, pour ne pas raconter ici les avantages spirituels que l’Église leur communique, pouvaient-ils refuser de lui faire part de quelques honneurs de leur royaume, qu'elle prend tant de soin de leur conserver? Ils régnent sur les corps par la force, et peut-être sur les

' Apnloq. n* il.

* Apotoj. • .9

cœurs par l'Inclination ou par les bienfaits. l’Église leur a ouvert une place plus sûre et plus vénérable : elle leur a fait un trône dans les consciences , en présence et sous les yeux de Dieu même : elle a fait un des articles de sa foi de la sûreté de leurs personnes sacrées, et une partie de sa religion de l’obéissance qui leur est due. Elle va étouffer dans le fond des cœurs, non-seulement les premières pensées de rébellion, mais encore les moindres murmures ; et pour ôter tout prétexte de soulèvement contre les puissances légitimes, elle a enseigné constamment , et par sa doctrine et par scs exemples , qu’il en faut tout souffrir, jusqu'à l’injustice , par laquelle s’exerce secrètement la justice même de Dieu. Après des services si Importants , si on lui accorde des privilèges, n’est-cc pas une récompense qui lui est bien due? et les possédant à ce titre, peut-on concevoir le dessein de les lui ravir sans une extrême injustice?

Cependant Henri H, roi d’Angleterre, sc déclare l’ennemi de l’Église. Il l'attaque nu spirituel et au temporel ; en ee qu'elle tient de Dieu , et en ce qu'elle tient des hommes : il usurpe ouvertement sa puissance. Il met la main dans son trésor, qui enferme la subsistance des pauvres. Il flétrit l'honneur de scs ministres par l’abroga tion de leurs privilèges, et opprime leur liberté par des lois qui lui sont contraires. Prince téméraire et malavisé, que ne peut-il découvrir do loin les renversements étranges que fera un jour dans son État le mépris de l'autorité ecclésiastique, et les excès inouïs où les peuples seront emportés , quand ils auront secoué ce joug nécessaire ! Mais rien ne peut arrêter ses emportements. Les mauvais conseils ont prévalu , et c'est en vain que l'on s'y oppose : il a tout fait fléchir à sa volonté, et il n’y u plus que le saint archevêque de Cantorbéry qu'il n’a pu encore ni corrompre par ses caresses, ni abattre par ses menaces.

A la vérité il met sa constance è des épreuves bien dures. Qu'on le dépouille, qu'on le déshonore, qu’on le bannisse, il s'en réjouit : mais pourquoi ruiner les siens? C’est ce qui lui perce le cœur. Il n'y a rien de plus insensible ni de plus sensible tout à la fois que la charité véritable. Insensible à ses propres maux , et en cela directement contraire a l’amour-propre, elle a une extrême sensibilité pour les maux des autres. Aussi le grand apôtre , très-peu touché de tout ce qui le regardait, disait aux fidèles : . J’ai

• appris à me contenter de l'état où je me trouv e ; «je sais vivre pauvrement, je sais vivre dans « l'abondance ; j’ai été instruit en toutes choses

• et en toutes rencontres à être bien traité et a

Page 1