‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 184 sur 243 · PRÊCHÉ AUX CARMÉLITE» DU FAUBOURG · texte numérisé non relu

PRÊCHÉ AUX CARMÉLITE» DU FAUBOURG

SauitsJacqgm».

Conduite étonnante de Jë*us-€hri*t dan* la formation de aon ÉgUae; combien inconcevable et divine l'entreprise de* ■poires. TrUte étal de la religion parmi nou* ; misérable* dispositions des chrétien* de nos temps.

Venite posl me, et fanam to§ fierl piscatores hominuiu. Venez apres mot, et je vous ferai devenir des pécheurs d'hummts. Maille iv, 19.

PREMIER POINT

Jésus va commencer ses conquêtes : il a déjà prêché son Évangile; déjà les troupes se pressent pour écouter sa parole. Personne ne s'est encore attaché à lui; et parmi tant d'écoutants, il n’a pas encore gagné un seul disciple : aussi ne reçoit-il pas indifféremment tous ceux qui se présentent pour le suivre. Il y en a qu’il rebute , il y en a qu’il éprouve , il y en a qu'il diffère. Il a ses temps destinés , il a ses personnes choisies. Il jette ses filets ; il tend ses rets sur cette mer du siècle, mer immense, mer profonde, mer orageuse et éternellement agitée. Il veut prendre des hommes dans le monde ; mais quoique cette eau soit trouble , il n’y pèche pas à l’aveugle : Il sait ceux qui sont à lui ; et il regarde , il considère , il choisit. C’estnujourd'hui leeboix d'importance ; car il va prendre ceux par qui il a résolu de prendre les autres; enfin il va choisir ses apôtres.

Les hommes jettent leurs filets de tous côtés ; ils umassent toutes sortes de poissons , bons et mauvais, dans les filets de l’Église, selon la parole de l'Évangile. Jésus choisit ; mais puisqu'il a le choix des personnes , peut-être commencerat-il ses conquêtes par quelque prince de la synagogue, par quelque prêtre , par quelque pontife , ou par quelque célèbre docteur de la loi , pour donner réputation à sa mission et à sa conduite. Nullement. Écoutez, mes frères : - Jésus « marchait le long de la mer de Galilée. 11 vit ■ deux pêcheurs, Simon et André son frère, et « il leur dit : Venez après moi , et Je vous ferai « devenir des pécheurs d’hommes. »

Voilà ceux qui doivent accomplir les prophéties, dispenser la grâce, annoncer la nouvelle alliance, faire triompher la croix. Est-ce qu’il ne veut point des grands de la terre , ni des riches, ni des nobles, ni des puissants, ni même des doctes, des orateurs et des philosophes ? Il n’en est pasainsi. Voyez les âges suivants. Les grands vien-

dront en fbule se joindre a l’humble troupeau du sauteur Jésus. Les empereurs et les rois abaisseront leur tête superbe , pour porter le joug. On verra les faisceaux romains abattus devant la croix de Jésus. Les Juifs feront la loi aux Romains : Ils recevront dans leurs États des lois étrangères , qui y seront plus fortes que les leurs propres : ils verront sans jalousie un empire s’élever au milieu de leur empire, des lois au-dessus des leurs; un empire s’élever au-dessus du leur, non pour le détruire, mais au contraire pour l’affermir. Les orateurs viendront, et on leur verra préférer la simplicité de l’Évangile et ce langage mystique, à cette magnificence de leurs discours vainement pompeux. Ces esprits polis de Rome et d’Athènes, viendront apprendre à parler dans les écrits des barbares. Les philosophes se rendront aussi ; et après s'être longtemps débattus et tourmentés, ils donneront enfin dans les filets de nos célestes pêcheurs , où étant pris heureusement, ils quitteront les rets de leurs vaines et dangereuses subtilités, où ils tâchaient de prendre les âmes ignorantes et curieuses. Ils apprendront , non à raisonner, mais à croire , et à trouver la lumière dans une intelligence captivée.

Jésus ne rebutedonc point les grands, ni les puissants, ni les sages : il ne les rejette pas, . mais . Il les diffère : ■ Differantur isli niperbi, atiqua sotiditale sanandi sunl '. Les grands veulent que leur puissance donne le branle aux affaires ; les sages , que leurs raison nements gagnent les esprits. Dieu veut déraciner leur orgueil, Dieu vent guérir leur enflure. Ils viendront en leur temps, quand tout sera accompli, quand l’Église sera établie, quand l’univers aura vu, et qu’il sera bien constant que l’ouvrage aura été achevé sans eux ; quand ils auront appris à ne plus partager la gloire de Dieu, à descendre de cette hauteur, à quitter dans l'Église au pied de la croix cette primauté qu'ils affectent; quand ils se réputeront les derniers de tous; les premiers partout , mais les derniers dons l’Église ; ceux que leur propre grandeur éloigne le plus du ciel , ceux que leurs périls et leurs tentations approchent le plus près de l’ablme. Êtes-vous ceux , ô grands, ô doctes, que la religion estime les plus heureux , dont elle estime l'état le meilleur? Non; mais, au contraire, ceux pour qui elle tremble, ceux qu'elle doit d’autant plus humilier pour les guérir et les sauver, que tout contribue davantage à les élever et à les perdre. Ainsi votre besoin, et la gloire du Tout-Puissant, exigent que vous soyez d’abord rebutés dans

» ,4ntj. Srrm. lxxxvii , a* 13 , i. v , col ta*.

l'exécution de ses hauts desseius, pour vous apprendre à concevoir de vous-mêmes le juste mépris que vous méritez.

Kn attendant, venez, ô pécheurs; venez, saint couple de frères , André et Simon ; vous n'étes rien , vous n'avez rien : ■ 11 n’y a rien en ■ vous qui mérite d'être recherché , il y a seule-

• ment une vaste capacité h remplir : « iViAi/ est quoi in te ex/ietatur, seil est quoi in te implenlur'. Vous êtes vides de tout, et vous êtes principalement vides de vous-mêmes : « venez

- recevoir, venez vous remplir à cette source

• infinie : • Tain largo Jotiti vas inane admoremlum est. I,cs autres sc réjouissent d’avoir attiré à leur parti les grands et les doctes ; Jésus , d'y avoir attiré les petits et les simples : Conftteortibi, Pater, Domine cœli et terne, (plia absconiisli turc a sapientibus et prudentibus , et reretasti ea parvulis *. • Je vous bénis, mon

• Perc, Seigneur du ciel et de la terre , de co que

• vous avez caché ces choses aux sages et aux

• prudents, et do ce que vous les avez révélées

• aux plus simples. •

Et quel a été le motif d’une conduite qui blesse si fort nos Idées ? C'est afin que le faste des hommes soit humilié , et que toute langue confesse que vraiment c'est Dieu seul qui a fait l’ouvrage. Jésus , considérant cc grand dessein de la sagesse de son Père , tressaillit de joie par uu mouvement du Saint-Esprit : In ipsa hora exultnvil Spiritu sanctoi. C’est quelque chose de grand, que ce qui a donné tant de joie au Seigneur Jésus. « Considérez , mes frères, qui sont ceux d’en-

• tre vous qui ont été appelés à la foi; et voyez

• qu'il y en a peu de sages selon la chair, peu

• de puissants et peu de nobles. Mais Dieu a

• choisi ce qu’il y a d’insensé selon le monde , < pour confondre ce qu’il y a de fort. Il a choisi

• ce qu’il y a de vil et de méprisable selon le

• monde , et qui n'est rien , pour détruire ce qui > est grand , atln que nul homme ne se gloriQe

- devant lui *. •

Rien sans doute n’était plus propre à faire éclater la grandeur de Dieu et son indépendance, qu'un pareil choix. A lui seul il appartient de se choisir pour ses œuvres des instruments , qui , loin d'y paraître propres, semblent n'étre capables que d'en empêcher le sucrés ; parce que c’est lui qui leur donne toute la vertu qui peut les rendre efiicaces. Il est Iran, pour qu'on ne puisse douter qu'il a fait tout lui seul, qu'il s'associe des coopérateurs qui, en eux-mêmes, soient absolu-

» S. A. g. Strm. MXXVtl , n* 12 , t. V, col IM.

* Vatih. XI, 2!*.

» Luc, x , 21

* 1. Cor. i, 36-

ment ineptes aux grands desseins qu'il veut accomplir par leur ministère. Et comme autrefois, entre les mains des soldats de üédi-on , de faibles vases d'argile cachaient la lumière qui devait jeter l'épouvante dans le camp des Madiatiites • Ici de même ces trésors de sagesse , que Dieu e voulu faire éclater dans le monde pour le salut des uns et la confusion des autres , sont portés dans des vaisseaux très-fragiles1, afin que la grandeurde la puissance qui est en eux soit reconnue venir de Dieu, et non de ces faibles instruments, et qu’ainsi tout concoure à démontrer la vérité de l’Évangile.

Et d’abord admirez , mes frères, les circonstances frappantes que Dieu choisit pour former son Église. Comme II avait différé jusqu’à la dernière extrémité l’exécution du commencement de sa promesse, de même ici II en prolonge le plein accomplissement, jusqu’au moment ou tout doit paraître sans ressource. Abraham et Sara se trouvent stériles, lorsque Dieu leur annonce qu’ils auront un fils -. il attend la vieillesse décrépite, devenue stérile par nature, épuisée par l’Age , pour leur découvrir ses desseins. C'est alors qu’il envoie soir ange , qui les assure de sa part que dans un certain temps Sara concevra. Sara sc prend à rire, tant elle est merveilleusement surprise de la nouvelle qu'on lui déclare. Dieu, par cette conduite, veut faire voir que cette race promise est son propre ouvrage. Il a suivi le même plan dons l'établissement de son Église. Il laisse tout tomber, jusqu'à l’espérance- : Spcrabamus ’ ; • Nous espérions , * disent ses disciples depuis sa mort. Quand Dieu veut faire voir qu’un ouvrage est tout de sa main , Il réduit tout à l'Impuissance et au désespoir; puis il agit. Sperabamus : C'en est fait, notre espérance est tombée et ensevelie avec lui dans le tombeau. Après la mort de Jésus-Christ, ils retournent à la pêche : jamais ils ne s’y étaient livrés durant sa vie ; ils espéraient toujours , Sperabamus. C'est Pierre qui en fait la proposition : Vado piscari; venimus et nos tecum 1 : Retournons aux poissons, laissons les hommes. Voilà le fondement qui abandonne l'édifice , le capitaine qui quitte l'armée : Pierre, le chef des apôtres, va reprendre son premier métier, et les filets , et le bateau qu’il avait quittés. Évangile, que deviendrez-vous? Pêche spirituelle, vous ne serez plus. Mais dans ce moment Jésus vient : il rauime la foi presque éteinte de sesdisciples abattus; Il leurcommnnde de reprendre le ministère qu'il leur a confié , et les rappelle au soin de ses brebis dispersées :

1 II. Cor. IV, 7.

* Luc. XXIV, 21.

1 Joan. xx, i.

Diqitii

DK SAINT ANDRE, APOTRE

Pasce oies meus. C'en est assez pour leur rendre la paix et relever leur courage. Rassures désormais par sa parole, fortifiés par son esprit, rien ne les étonnera , rien ne sera capable de les troubler : ni le sentiment de leur faiblesse, ni la vue des obstacles, ni la grandeur du projet, ni le défaut des ressources humaines , rien ne saurait les ébranler dans la résolution d’exécuter tout ce que leur maître leur a prescrit. Armés d’une ferme confiance dans le secours qui leur est promis, loin d'hésiter, Us s'affermissent par les oppositions mêmes qu’ils éprouvent; loin de craindre, ils ressentent une joie indicible au milieu des menaces et des mauvais traitements, que la seule idée du dessein qu'ils ont formé leur attire ; et déjà espérant contre toute espérance , Ils se regardent comme assurés de la révolution qu'ils méditent. Quel étrange changement dans ces esprits grossiers! Quelle folle présomption, ou quelle sublime et céleste inspiration les auime !

En effet , considérez , je vous prie , l’entreprise de ces pécheurs. Jamais prince, jamais empire, jamais république n'a conçu un dessein si haut. Sans aucune apparence de secours humain, Ils partagent le monde entre eux pour le conquérir. Ils se sont mis dans l'esprit de changer par tout l’univers les religions établies, et les fausses et la véritable, et parmi les Gentils , et parmi les Juifs. Ils veulent établir un nouveau culte, un nouveau sacrifice, une loi nouvelle; parce que, disent-ils, un homme qu'on a crucifié en Jérusalem l’a enseigné de la sorte. Cet homme est ressuscité, il est monté aux cieux où il est le Tout- Puissant. Nulle grâce que par ses mains , nul accès à Dieu qu’en son nom. Eu sa croix est établie la gloire de Dieu; en sa mort, le salut et la vie des hommes.

Mais voyons par quels artifices ils se concilieront les esprits. Venez, disent-ils, servir Jésus- Christ : quiconque se donne à lui sera heureux quand il sera mort; en attendant, il faudra souffrir les dernières extrémités. Voilà leur doctrine et voilà leurs preuves ; voilà leurs fins, voila leurs moyens.

Dans une si étrange entreprise , je ne dis pas, avoir réussi comme ils ont fait, mais avoir osé espérer, c'est une marque invincible de la vérité. Il n’y n que la vérité ou la vraisemblance qui puisse faire espérer les hommes. Qu'un homme soit avisé , qu'il soit téméraire, s'il espère, il n’y a point de milieu : ou la vérité le presse , ou la vraisemblance le flatte ; ou la force de celle-là le convainc, ou l'apparence de celle-ci le trompe. Ici tout ce qui se voit , étonne ; tout ce qui se prévoit, est contraire; tout ce qui est humain , est impossible. Donc , où il n'y a nulle vraisem-

blance, il faut conclure nécessairement que c’est la seule vérité qui soutient l'ouvrage. Que le monde se moque tant qu'il voudra : encore fautil que la plus forte persuasion qui ait jamais paru sur la terre , et dans la chose la plus incroyable , et parmi les épreuves les plus difficiles, et dans les hommes les plus incrédules et les plus timides, dont le plus hardi a renié lâchement son maître, ait une cause apparente. La feinte ne va pas si loin , la surprise ne dure pas si longtemps, la folie n’est pas si réglée.

Car enfin, poussons à bout le raisonnement des incrédules et des libertins. Qu’est-ce qu’ils veulent penser de nos saints pécheurs? Quoi ? qu’ils avaient inventé une belle, fable, qu’ils se plaisaient d'annoncer au monde? mais ils l'auraient faite plus vraisemblable. Que c’étaient des insensés et des imbéciles, qui ne s'entendaient pas eux-mêmes? mais leur vie, mais leurs écrits, mais leurs lois et la sainte discipline qu'ils ont établie, et enfin l’événement même prouvent le contraire. C’est une chose inouïe , ou que la finesse invente si mal, ou que la folie exécute si heureusement : ni le projet n’annonce des hommes rusés; ni le succès, des hommes dépourvus de sens. Ce ne sont pas ici des hommes prévenus, qui meurent pour des sentiments qu’ils ont sucés avec le lait. Ce ne sont pas ici des spéculatifs et des curieux, qui ayant rêvé dans leur cabinet sur des choses imperceptibles , sur des mystères éloignés des sens, font leurs idoles de leurs opinions , et les défendent jusqu'à mourir. Ceux-ci ne nous disent pas : Nous avons pensé, nous avons médité, nous avons conclu. Leurs pensées pourraient être fausses , leurs méditations mal fondées , leurs conséquences mal prises et défectueuses. Ils nous disent : Nous avons vu, nous avons ouï, nous avons touché de nos mains, et souvent, et longtemps, et plusieurs ensemble, ce Jésus-Christ ressuscité des morts. S'ils disent la vérité, que reste-tilà répondre ? S'ils inventent, que prétendent-ils? Quel avantage , quelle récompense , quel prix de tous leurs travaux? S'ils attendaient quelque chose, c'élait ou dans cette vie , ou après leur mort. D'espérer pendant cette vie, ni la haine, ni la puissance, ni le nombre de leurs ennemis , ni leur propre faiblesse ne le souffre pas. Les voilà donc réduits aux siècles futurs; et alors, ou ils attendent de Dieu la félN cité de leurs âmes, ou ils attendent des hommes la gloire et l’immortalité de leur nom. S’ils attendent la félicité que promet le Dieu véritable, il est clair qu'ils ne pensent pas à tromper le monde; et si le monde veut s'imaginer que le désir de se signaler dans l'histoire, ait été flatter ces esprits grossiers jusque dans leurs bateaux de pêcheurs,

PANEGYRIQUE

je dirai seulement ce mot : SI un Pierre , si un , André, si un Jean , parmi tant d’opprobres et tant de persécutions , ont pu prévoir de si loin la gloire du christianisme , et celle que nous leur donnons, je ne veut rien de plus fort pour convaincre tous les esprits raisonnables que c'étaient des hommes divins, auxquels et l’Esprit de Dieu, et la force toujours Invincible de la vérité , faisaient voir, dans l’extrémité de l’oppression , la victoire très-assurée de la bonne cause.

Voilà ce que fait voir la vocation des pécheurs : elle montre que l'Église est nn édifice tiré du néant, une création , l’œuvre d'une main toutepuissante. Voyez la structure, rien de plus grand : le fondement, c’est le néant même : Vocal ea quœ non sunt '. Si le néant y parait, c’est donc une véritable création : on y voit quelques parties brutes, pour montrer ce que l’art a opéré. SI c’est Dieu, bâtissons dessus, ne craignons pas. Laissons-nous prendre ; et , tant de fois pris par les vanités , laissons-nous prendre une fois à ces pêcheurs d'hommes et aux filets de l’Évangile,

« qui ne tuent point ce qu’ils prennent , mais qui

■ le conservent ; qui font passer à la lumière ceux

* qu’ils tirent du foud de l'ablme , et transpor- « tent de la terre au ciel ceux qui s’agitent dans

* cette fange : ■ Apostolica instrumenta piscandi relia sunt, quœ non captas perimunt, sed reservant; et de profundo ad lumen extrahunt, fluctuantes de inftmis ad supema traducunt *.

Laissons-nous tirer de cette mer, dont la face est toujours changeante , qui cède à tout vent, et qui est toujours agitée de quelque tempête. Écoutez ce grand bruit du monde , ce tumulte , ce trouble éternel ; voyez ce mouvement, cette agitation, ces flots vainement émus qui crèyent tout à coup, et ne laissent que de l’écume. Ces ondes impétueuses qui se roulent les unes contre les autres, qui s’entrechoquent avec grand éclat, et s’effacent mutuellement, sont une vive image du monde et des passions , qui causent toutes les agitations de la vie humaine ; « où les hommes ,

* comme des poissons, se dévorent mutuclle-

■ ment : • libi se invicem homines quasi pisces dévorant J. Voyez encore ces grands poissons, ccs monstres marins , qui fendent les eaux avec grand tumulte : il ne reste à la fin aucun vestige de leur passage. Ainsi passent dans le monde ces grandes puissances, qui font si grand bruit, qui paraissent avec tant d’ostentation . Ont-elles passé , il n'y parait plus , tout est effacé, il n’en reste aucune apparence.

Il vaut donc beaucoup mieux être enfermé

• Rom. tr , 17.

‘ S. Ambr. lit), ir, in Luc. a* 72, Cl, roi. I3M.

* Jug. Scrm. CCL1I , O* 1, L Y, cul. IU39.

dans ccs rets qui nous conduiront au rivage, que de nager et se perdre , dans une eau si vaste , en sc flattant d'une fausse image de liberté. La parole est le ret qui prend les âmes. Mais on travaille vainement, si Jésus-Christ ne parle pas : In vrrtfo tuo laxabo rete : « Sur votre parole,

■ Soigneur, je jetterai le filet. «C'est ce qui donne efficace.

Saintes filles, vous êtes renfermées dans ce filet : la parole qui vous a prises, c’est cct oracle si touchant de la vérité : Quid prodest homini si mundum universum lucretur, anima rero sure detrimentum patiatur ' ? • Que sert à « l'homme de gagner le monde entier, s'il perd

■ son âme? . Dès lors pénétrées, par l'efficace de cette parole, du néant et des dangers d'un monde trompeur, vous avez voulu donner toutes vos affections à ces biens véritables, seuls digues d'attirer vos cœurs; et pour vous mettre plus en état de les acquérir, vous vous êtes empressées de vous séparer de tous les objets qui auraient pu, par des illusions funestes, égarer vos désirs, et détourner votre application de cet unique nécessaire. Persévérez dans ces bienheureux filets qui vous ont mises à couvert des périls de cette mer orageuse , et gardez-vous d’imiter ceux qui , par les différentes ouvertures qu'ils ont cherché dans leur inquiétude à faire aux rets salutaires qui les enserraient, n’ont travaillé qu’à se procurer une liberté plus déplorable que le plus honteux esclavage.

SECOND POINT

Saint André est un des plus illustres de ces divins pêcheurs , et l’un de ceux a qui Dieu a donné le plus grand succès dans cette pêche mystérieuse. C’est lui qui a pris sou frère Simon, le prince de tous les pêcheurs spirituels : L'eni , et vide *. C'est ce qui donne lieu à ilésychius , prêtre de Jérusalem , de lui donner cet éloge J : André , le premier-né des apôtres, la colonne premièrement établie , Pierre devant Pierre, fondement du fondement même, qui a appelé avant qu'on appelât, qui amène des disciples à Jésus avant que d'y avoir été amené lui-même. « Il « rend ainsi au Verbe ceux qu’il prend par sa « parole : « Quos in rerbo capit, Verbo reddii *. Car toute la gloire des conquêtes des apôtres est due à Jésus-Christ : c'est en s’appuyant sur scs promesses qu'ils les entreprennent : In vrrbo tuo laxabo rcte s. « Aussi ne sommes-nous pas appe- • lés pétriens , mais chrétiens, « ,\on petrianos,

1 M-ttth. v»l, ».

* Joon. i , 40.

» Bibt. Phot. ( jkI . 209.

4 S. Ambr. in Luc. lib. |T, n* 78, U I, oui. IXS&.

» Luc. v, 6.

DE SAINT ANDRÉ, APOTRE

sed christianos : - et ce n'est pas Paul qui a été « crucifié pour nous : ■ Numquid Paulus crucifius est pro vohis ' ?

BientAt André, rempli de ces sentiments, soumettra A son maître , avec un zèle infatigable et un courage invincible, l'Épire, l' Adule, la Thraee, la Scythie, peuples barbares et presque sauvages, - libres parleur indocile fierté, par leur « humeur rustique et farouche, ■ omnes Hlm ferocia liberœ gentes. Tous ces succès sont l'effet de l'ordre que Jésus-Christ leur a donné à tous : Luxate relia : > Jetez vos filets. ■ Dès que les apAtres se sont mis en devoir de l’exécuter, la foule des peuples et des nations convertis se trouve prise dans la parole.

SI nous voulons considérer avec attention toutes les circonstances de la pêche miraculeuse des apAtres, nous y verrons toute l'histoire de l’Église, figurée avec lcstralts les plus frappants. Il y entre des esprits inquiets et impatients; ils ne peuvent se donner de bornes, ni renfermer leur esprit dans l’obéissance : Rumprboturautem rete eorum *. La curiosité les agite , l'inquiétude les pousse, l'orgueil les emporte; Ils rompent les rets, lis échappent, ils font des schismes et des hérésies : Ils s’égarent dans des questions infinies, ils se perdent dans l'abîme des opinions humaines. Toutes les hérésies , pour mettre ia raison un peu plus au large , se font des ouvertures par des interprétations violentes : elles ne veulent rien qui captive. Dans les mystères , il faut souvent dire qu’on n'entend pas ; 11 faut renoncer à la raison et au sens. L’esprit libre et curieux ne peut s’y résoudre; il veut tout entendre, l'Eucharistie, les paroles de l'Évangile. C'est un filet où l’esprit est arrêté. On force uu passage , on cherche à s’échapper h travers les mauvaises défaites que suggère une orgueilleuse raison. Pour nous, demeurons dans l'Église, heureusement captivés dans ses liens. Il y en demeure des mauvais, mais il n’en sort aucun des bons.

Mais voici un autre Inconvénient. ■ La multl- « tude est si grande , que la nacelle surchargée ■ est prête à couler à fond : » Impleceruntambas naviculas , ita ut pene mergerentur 3 : figure bien sensible de ce qui devait se passer dans l'Église , où le grand nombre de ceux qui entraient dans la nacelle , a tant de fois fait craindre qu’elle ne fût submergée par son propre poids : Sed mihi cumulus iste suspcctus est, ne plenitudine sui naves pene mergantur*. Mais ce n'est pas encore

' I. Cor. I, 13

* Lue. r, s.

• Ibid. 7.

1 3. Jmb. in Luc. Ul>. IV, n* 77, col. IM*.

tout; et ici le danger n’est pas moms redoutablo que tous les périls déjà courus. « Pierre est agité

• d'une nouvelle sollicitude; sa proie même, qu'il « a tirée à terre avec tant d’efforts, lui devient > suspecte; et II a besoin d'un sage discernement

• pour n’étre pas trompé dans son abondance : « Ecce alia softieitudo Pétri, cui jam sua prada sus/Kcta est ■ . Image vive de la conduite que les pécheurs spirituels ont du tenir 4 l'égard de tous ces poissons mystérieux qui tombaient dans leurs filets. Faute de cette sage défiance et de ces précautions snlutalres , l’Église s'est accrue et la discipline s'est relâchée; le nombre des fidèles s’est augmenté, et l’ardeur de la foi s'est ralentie : Nescio guomodo pugnante contra temetipsam tua feticitate , quantum tihi auctum eslpopulorum, tantum pene vitiorum ; quantum tibi

copia accessit, tantum disciplina reeessit;

factaque es, Ecclesia , pro/ectu tuœfacunditatis infirmior, et quasi minus valida Elle est déchue par son progrès, et abattue par scs propres forces.

L'Église n'est faite que pour les saints. Aussi les enfants de Dieu y sont appelés, et y accourent de toutes parts. Tous ceux qui sont du nombre, y sont entrés : * mais combien en est-ii en-

• tré par-dessus le nombre! ■ Multiplicati su ni super numerum3. Combien parmi nous, qui néanmoins ne sont point des nAtres 1 Les enfants d'iniquité qui l'accablent, la foule des méchants qui l’opprime, ne sont dans l’Église que pour l'exercer. Les vices ont pénétré jusque dans le Cf pur de l’Église; et ceux qui ne devaient pas même y être nommés, y paraissent hautement la tête levée : Malédiction , et mendacium , et adulterium inundaverunt*. Les scandales se sont élévés ; et l’iniquité étant entrée comme un torrent , elle a renversé ia discipline. Il n'y a plus de correction, il n'y a plus de censure. On ne peut plus, dit saint Bernard 5 , noter les méchant* , tant le nombre en est immense ; on ne peut plus les éviter, tant leurs emplois sont nécessaires ; on ne peut plus les réprimer ni les corriger, tant leur crédit et leur autorité est redoutable.

Dans cette foule, les bons sont cachés; souvent lis habitent dons quelque coin écarté , daus quelque vallée déserte : ils soupirent en secret , et se livrent aux saints gémissements de la pénitence. Combien de saints pénitents! Hélas! " 4 « peine dans un si grand amas de pailles aperçoit- ■ on quelques grains de froment : • Vix ibi apparent grana frumenti in tara multo numéro

1 S. Amb. »I» Luc. lib. IV, n* 78, col. 1366.

* Salvian. adv. Avar. Ub. l, p. 218.

» Psal. xxxti, fl.

4 Os. IV , 2.

4 In Cant. Scrm xxxm, n» 16, 1. 1, col I3W

PANÉGYRIQUE

pale arum >. Les uns paraissent, les autres sont cachés, selon qu'il plaît au Père céleste, ou de les sanctifier par l’obscurité , ou de les produire pour le bon exemple.

Mais dans cette étrange confusion , et ou milieu de tant de désordres, souvent la foi chancèle, les faibles se scandalisent, l'impiété triomphe ; et l'on est tenté de croire que la piété n’est qu'un nom, et la vertu chrétienne qu'une feinte de l'hypocrisie. Rassurez-vous cependant , et ne vous laissez pas ébranler par la multitude des mauvais exemples. Vouiez-vous trouver des hommes sincèrement vertueux , et vraiment chrétiens, qui vous consolent dans ce déréglement presque universel , « soyez vous-mêmes ce que « vous désireriez voir dans les autres ; et vous en • trouverezsûrement,ou qui vous ressembleront, « ou qui vous imiteront : ■ Eslote taies, et invenietis taies.

TBOISIÈHB POINT,

L’Église parle à ses enfants : ils doivent l’écouter avec un respect qui prouve leur soumission , et lui obéir avec une promptitude qui témoigne leur fidélité et leur confiance. Dieu parle aussi , et à sa parole tout se fait dans la nature comme il l'ordonne. SI les créatures Inanimées, ou sans raison , lui obéissent avec tant de dépendance; nous, qui sommes doués d'intelligence, lui devons-nous moins de docilité quand il parle? Et, en effet, la liberté ne nous est pas donnée pour hésiter, ni pour disputer contre lui : elle nous donne le volontaire, pour distinguer notre obéissance de celle des créatures inanimées ou sans raison; mais quel que soit notre avantage sur elles , ce n'est pas pour nous dispenser de rendre à Dieu la déférence qui lui est due. Le même droit qu’il a sur les autres êtres , subsiste à notre égard ; et il nous impose la même obligation de lui obéir ponctuellement et dans l'instant même. S'il nous laisse notre choix , c’est non pour affaiblir son empire, mais pour rendre notre sujétion plus honorable.

Ceux qui sont accoutumés au commandement , sentent mieux que les autres combien cette obéissance est juste et légitime , combien el le est douce et aimable. Que sert donc de la refuser ou de la contester? Les hommes peuvent bien trouver moyen de se soustraire à l’empire de leurs semblables; mais Dieu a cela par nature, que rien ne lui résiste. Si la volonté rebelle prétend échapper à sa domination ; en s'en retirant d'un côté , elle y retombe d’un autre avec toute l'impétuosité des efforts qu'elle avait faits pour s'en affranchir.

' S. .lug. Serm. CC1.II , n* *1 v , col. IOIO,

Ainsi tout Invite, tout presse l'homme de se soumettre à son Dieu , et de lui obéir sans contradiction et sans délai.

Quand on hésite ou qu'on diffère , il se tient pour méprisé ou refusé tout à fait. Lorsque la vocation est claire et certaine, qui est capable d 'hésiter un moment, est capable de manquer tout à fait; qui peut retarder un jour, peut passer toute sa vie ; nos passions et nos affaires ne nous demandent jamais qu'un délai. C'est pour Dieu une Insupportable lenteur que d'aller seulement dire adieu aux siens, que d'aller rendre A son propre père les honneurs de la sépulture. Il faudra voir le testament, l'exécuter, le contester : d'une affaire il en naît une autre, et un moment de remise attire quelquefois la vie tout entière ; c’est pourquoi il faut tout quitter en entrant au servicede Dieu ’. Puisqu’il faudra nécessairement couper quelque part, coupez des l’abord, tranchez au commencement, afin d’être plus tôt A celui à qui vous voulez être pour toujours.

Et combien n’est-on pas dédommagé de ces sacrifices! et quelle confiance ne donnent-ils pas aux émes , pour oser tout espérer de la bonté d’un Dieu si généreux et si magnifique I Voyez les apôtres, ils n’ont quitté qu'un art méprisable ; Pierre en dit-il avec moins de force : - Nous avons tout quitté, > Reliquimus omnia ■? Des filets ; voilà le présent qu’ils suspendent à ses autels; voilà les armes , voilà le trophée qu’ils érigent àsa victoire. Qu’il y a plaisir de servir celui qui fait justice au cœur, et qui pèse l'affection ; qui veut à la vérité nous faire acheter son royaume , mais aussi qui a la bonté de se contenter de ce que nous avons entre les mains ! Car il met son royaume à tout prix , et il le donne pour tout ce que nous pouvons lui offrir : Tantum valet quantum habes. « Rien

• qui soit à plus vil prix , quand ou l'achète ; rien

• qui soit plus précieux , quand on le possède : • Quid vilius, cum emitur; quid carius, cum possidetur1!

Mais ce n’est pas assez de tout quitter, parents , amis, bien, repos, liberté ; il faut encore suivre Jésus-Christ, porter sa croix après lui en marchant sur ses traces, en imitant ses exemples, et se renoncer ainsi soi-même tous les jours de sa vie. Cependant qu'il est difficile, quand tout est heureux , quand tout nous favorise , de résister à ces attraits séduisants d’un monde qui nous amollit et nous corrompt en nous flattant ! A qui persuaderat-on de fuir la gloire , de mépriser les honneurs , de redouter les richesses , lorsqu'ils semblent se présenter comme d’eux-mêmes, et venir pour

1 5. Chrxjtott. in Matth. Homil. nvn , t. vu , p. 330.

* Mnlth- xix , 27.

* S Crcgor. in Bv. Hom. v , n* 2 3, t I , col. Mât.

DK SAINT ANDRÉ, APOTRE

ainsi dire nous chercher dans notre obscurité? Qui peut comprendre qu'il faille se mortifier dans le sein de l'abondance ; faire violence à ses désirs , lorsque tout concourt à les satisfaire; devenir à soi-méme son propre bourreau , si les contradictions du dehors ne nous en tiennent lieu ; et savoir se livrer à tous les genres de souffrances, pour mener une vie vraiment pénitente et crucifiée? Et toutefois y a-t-il une autre manière de se rendre semblable à Jésus-Christ, et de porter fidèlement sa croix avec lui?

. O croix aimable , 6 croix si ardemment dé- « sirée, et enfin trouvée si heureusement I puis- « sé-je ne Jamais te quitter , te demeurer tendre- . ment et constamment attaché, afin que celui « qui , en mourant entre tes bras , par toi m’a ra- « cheté, par toi aussi me reçoive et me possède * éternellement dans son amour : » Ut per te me recipiat, qui perte moriens me redemil! Tels sont les sentiments dont doivent être animés tous ceux qui veulent sincèrement appartenir à Jésus- Christ : point d’autre moyen de se montrer ses véritables disciples.

Quand est-ce que l’Église a vu des chrétiens dignes de ce nom? c’est lorsqu’elle était persécutée, lorsqu’elle lisait à tous le poteaux des sentences épouvantables contre ses enfants, et qu’elle les voyait à tous les gibets , et dans toutes les places publiques, immolés pour In gloire de l’Évangile. Durant ce temps, mes sœurs, il y avait des chrétiens sur la terre ; il y avait de ces hommes forts, qui , nourris dans les proscriptions et dans les alarmes continuelles, s’étaient fait une glo- | rieuse habitude de souffrir pour l’amour de Dieu. Ils croyaient que c’était trop de délicatesse à des disciples de la croix, que de rechercher le plai- | sir et en ce monde et en l’autre. Comme la terre t leur était un exil , ils n’estimaient rien de meilleur pour eux que d’en sortir au plus tôt. Alors la piété était sincère , parce qu’elle n’était pas encore devenue un art : elle n’avait pas encore appris le secret de s’accommoder au monde, ni de servirau négoce des ténèbres. Simpleet innocente qu’elle était ; elle ne regardait que le ciel , auquel elle prouvait sa fidélité par une longue patience. Tels étaient les chrétiens de ces premiers temps : les voilà dans leur pureté, tels que les engendrait le sang des martyrs , tels que les formaient les persécutions.

Maintenant une longue paix a corrompu ces courages mâles, et on les a vus ramollis depuis qu’ils n’ont plus été exercés. Le monde est entré dans l'Église. On a voulu joindre Jésus-Christ avec Bélial ; et de cet indigne mélange quelle race enfin nous est née? line race mêlée et corrompue , des demi-chrétiens , des chrétiens mondains

et séculiers; une piété bâtarde et falsifiée, qui est toute dans les discours et dans un extérieur contrefait. O piété à la mode , que je me ris de tes vanterfes et des discours étudiés que tu débites à ton aise pendant que le monde te rit! viens i que je te mette à l’épreuve. Voici une tempête qui s'élève; voici une perte de biens, une iusulte, une disgrâce, une maladie. Quoil tu te laisses aller au murmure, ô vertu contrefaite et déconcertée! tu ne peux pins te soutenir, piété sans force et sans fondement 1 Va, tu n'etais qu'un vain simulacre de la piété chrétienne; tu n'étais qu’un faux or qui brille au soleil, mais qui ne dure pas dans le feu , mais qui s'évanouit dans le creuset La piété chrétienne n'est pas faite de la sorte : le feu l’épure et l'affermit. Ah! s’il est ainsi , chrétiens , si les souffrances sont nécessaires pour soutenir l’esprit du christianisme, Seigneur, rendez-nous les tyrans; rendez-nous les Domitien et les Néron.

Mais modérons notre zèle, et ne faisons point de vœux indiscrets : n’envions pas à nos princes le bonheur d’être chrétiens , et ne demandons pas des persécutions, que notre lâcheté ne pourrait souffrir. Sans ramener les roues et les chevalets sur lesquels on étendait nos ancêtres, la matière ne manquera pas à la patience. La nature a assez d’infirmités, les affaires assez d'épines, les hommes assez d’injustice , leurs jugements assez de bizarreries, leurs humeurs assez d’importunes inégalités ; le monde assez d’embarras, ses faveurs assez d'inconstance, ses engagements les plus doux assez de captivités. Que si tout nous prospère, si tout nous rit, c’est à nous à nous rendre nous-mêmes nos persécuteurs, à nous contrarier nous-mêmes.

Pour mener une vie chrétienne, il faut sans cesse combattre son cœur, craindre ce qui nous attire , pardonner ce qui nous irrite , rejeter souvent ce qui nous avance , et nous opposer nousmêmes aux accroissements de notre fortune. O qu’il est difficile , pendant que le monde nous accorde tout, de se refuser quelque chose! Qui, ayant en sa possession une personne très-accomplie, qu’il aurait aimée, vivrait avec elle comme avec sa sœur, s’élèverait au-dessus de tous les sentiments de l’humanité? C’est une aussi forte résolution, dit saint Chrysostôme1 , de ne pas laisser corrompre son cœur par les grandeurs et les biens qu'on possède. Ah ! qu'il faut alors de courage pour renoncer à ses inclinations, et s'empêcher de goûter et d’aimer ce que la nature trouve si doux et si aimable I Sans cesse obligé d’être aux prises avec soi-même, pour s’aracherde viveforco

> In Malt. Htm. XL, n* t, l. vil, J> tu.

PANÉGYRIQUE

à des objets auxquels tout le poids du cœur nous entraîne; combien ne s'y sent-on pas plus fortement iucliué, lorsque tout ce qui nous environne nous invite et nous presse de satisfaire à nos désirs? C'est dans une si critique situation qu’il faut vraiment , pour se conserver pur , se rendre en quelque sorte cruel a soi-même, en se privant d'autant plus des vains plaisirs que la chair recherche, qu’on a plus de moyen de se les procurer. Si l'esprit veut alors acquérir une noble liberté, qu'il tienne les sens dans une sage contrainte, de peur d'en être bientôt maîtrisé ; et que saintement sévère à lui-même, sévère à son corps, il tende, par une bienheureuse mortilication de tous les retours de l'amour-propre et toutes les affections charnelles , A se dégager de plus en plus de tout ce qui l'empêche de retourner a son principe. Peu a peu il trouvera dans les austérités de la pénitence, dans les humiliations de la croix, plus de délices et de consolations, que les amateurs du monde ne sauraient en goûter dans toutes les folles joies qu'il leur procure , et dans tous les contentements de leur orgueil. C'est ainsi que , par les différents progrès du détachement et de la pénitence, nous parvenons à être réellement martyrs de nous-mêmes, nous devenons des victimes d'autant plus propres à être consommées en Jésus-Christ, qu’elles sont plus volontaires. Nouveau genre de martyre, où le persécuteur et le patient sont également agréables ; ou Dieu d’une même main anime celui qui souffre, et couronne celui qui persécute.

Saintes filles, vous connaissez ce genre de martyre, et depuis longtemps vous l’exercez sur vous-mêmes avec un zèle digne de la foi qui vous anime. Peu contentes de vous être dépouillées, par un généreux renoncement que la grâce vous a Inspiré, de tous les objets capablesde vous affadir, vous avez encore voulu déclarer une guerre continuelle â toutes les affections , à tous les sentirocntsd'unenature toujou ra ingénieuse à rechercher ce qui peut la satisfaire; et dans la crainte de céder à ses empressements, vous avez mieux aimé lui refuser sons danger ce qui pourrait lui être permis, que de vous exposer à vous laisser entraîner au delà des bornes , en lui donnant tout ce que vous pouviez absolument lui accorder. Persévérez , mes sœurs , dans cette glorieuse milice, qui vous apprendra à mourir chaque jour à ce que vous avez de plus intime, et qui , vous détachant de plus en plus de la chair , vous élèvera par une sainte mortification de l’esprit, jusqu’à Dieu , pour trouver en lui cette paix que le monde ne connaît pas , ces délices que les sens ne sauraientgoùter, et ce parfait bonheur réservéaux âmes vraiment chrétiennes, que Je vous souhaite.

PANÉGYRIQUE

DE

SAINT JEAN, APOTRE

Tendre*** particulière de Jésus pour saint Jean. Tr '* présenta inestimables qu*!l loi fait, daos les trot» états divers par lesquels ce divin Sauveur a passé pendant les jours de **. mortalité. Comment le disciple bien -aimé répond & l'amt ni de son divin Maître pour lui.

Ego dllccto tneo, et ad me converiio ejtu

Je «iis à mon bien-aimé , et la pente de son coeur est

tournée vers moi. Cant. vu, 10.

Il est superflu , chrétiens, de faire aujourd’hui le panégyrique du disciple bien-aimé de notre Sauveur. C’est assez de dire en un mot qu’il était le favori de Jésus, et le plus chéri de tous les apôtres. Saint Augustin dit très-doctement que < l’ouvrage est parfait lorsqu'il plaît à son ou- « vrler : » Hoc est perfectum guod actif ci stto placcl ' ; et il me semble que nous le connaissons par expérience. Quand nous voyons un excellent peintre qui travaille à faire un tableau; tant qu’il tient son pinceau en main, que tantôt II efiace un trait , et tantôt il en tire un autre , son ouvrage ne lui plaît pas, il n’a pas rempli toute son idée, et le portrait n'est pas achevé : mais sitôt qu'ayant fini tous ses traits, et relevé toutes ses couleurs, il commence à exposer sa peinture en vue , c'est alors que son esprit est content , et que tout est ajusté aux règles de l'art; l’ouvrage est parfait parce qu'il plaît à son ouvrier, et qu’il a fait ce qu'il voulait faire : Hoc est perfection guod artiflei suoplacet. Ne doutez donc pas, chrétiens, de la grande perfection de saint Jean , puisqu’il plaît si fort à son ouvrier; et croyez que Jésus- Christ, créateur des cœurs, qui les crée, comme dit saint Paul’, dans les bonnes œuvres, l’a fait tel qu'il fallait qu’il fût pour être l'objet de ses complaisances. Ainsi Je pourrais conclure ce panégyrique après cette seule parole, si votre instruction, chrétiens, ne désirait de mol un plus long discours.

Sainte et bienheureuse Marie, impetrez-nous les lumières de l’Esprit de Dieu pour parler de Jean votre second fils. Que votre pudeur n’en rougisse pas; votre virginité n'y est point blessée. C'est Jésus-Christ qui vous l'a donné , et qui a voulu vous annoncer lui-même que vous seriez la mère de son hien-aimé. Qui doute que vous n'ayez cru à la parole de votre Dieu , vous qni avez été si humblement soumise ô celle qui vous fut portée par son ange, qui vous salua de sa part, en disant : Ave.

! 1 Dr Cran, rouira. MoihcS, lib. I , cap. nu , U* 13 , t IX

' col. <w>.

I 1 r.phel II . 10

DE SAINT JEAN, APOTRE

Je remarque dans les saintes lettres trois états divers dans lesquels a passé ie sauveur Jésus pendant les /ours de sa chair, et le cours de son pèlerinage. Le premier, a été sa vie; le second, a été sa mort ; le troisième, a été mêlé de mort et de vie , où Jésus u’a été ni mort ni vivant : ou plutôt il y a été tout ensemble et mort et vivant ; et c'est l'état où il se trouvait dans la célébration de sa sainte cène , lorsque mangeant avec ses disciples, il leur montrait qu’il était en vie; et voulant être mangé par scs disciples, ainsi qu’une victime immolée , il leur paraissait comme mort. Consacrant lui-même son corps et son sang , ii faisait voir qu'il était vivant; et divisant mystiquement son corps de son sang, il se couvrait des signes de mort , et sc dévouait à la croix par une destination particulière. Dans ces trois états, chrétiens , il m'est aisé de vous faire voir que Jean a toujours été le iidèle et le bien-aimé du Sauveur. Tant qu'il vécut avec les hommes , nul n'eut plus de part en sa confiance ; quand il rendit son âme à son Père , aucun des siens ne reçut de lui des marques d'un amour plus tendre; quand il donna son corps à ses disciples, ils virent tous la place honorable qu'il lui fit prendre près de sa personne dans cette sainte cérémonie.

Mais ce qui me fait connaître plus sensiblement la forte pente du cœur de Jésus sur le disciple dont nous parlons , ce sont trois présents qtt'il lui fait dans ces trois états admirables où nous le voyons dans son Évangile. Je trouve en effet, chrétiens, qu’en sa vie il lui donne sa croix ; à sa mort, il lui donne sa mère ; à sa cène, Il lui donne son cœur. Que désire un ami vivant, sinon de s'unir avec ceux qu'il aime dans la société des mêmes emplois ? et l’amitié a-t-ellerien de plus doux que cette aimable association? L’emploi de Jésus était de souffrir : c'est ce que son Père lui a prescrit , et la commission qu’il lui a donnée. C’est pourquoi il unit saint Jean à sa vie laborieuse et crucifiée, en lui prédisant de bonne heure les souffrances qu’il lui destine : ■ Vous boirez , dit-il ' , mon calice , et vous serez - baptisé de mon baptême. • Voilà le présent qu’il lui fait pendant le cours de sa vie. Quelle marque nous peut donner un ami mourant que notre amitié lui est précieuse , sinon lorsqu'il témoigne un ardent désir de se conserver notre cœur, même après sa mort , et de vivre dans notre mémoire? C’est ce qu’a fait Jésus-Christ en faveur de Jean d'une manière si avantageuse, qu'il n’est pas possible d’y rien ajouter ; puisqu'il lui donne sa divine mere , c'est-à-dire , ce qn'il a de plus cher au monde » Fils, dit-il *, voilà votre mère. * Mais

' Marc, x , S*.

» Juan. XIX , *7.

ce qui montre le plus son amour, c’est le beau présent qu’il lui fait au sacré banquet de l'eucharistie, ou son amitié n’étant pas contente de lui donner comme aux autres sa chair et son sang pour eu faire un même corps avec lui, il le prend entre ses bras, il l’approche de sa poitrine ; et comme s'il ne suffisait pas de l'avoir gratifié de tant de dons , il le met en possession de la source même de toutes ses libéralités, c'est-à-dire, de son propre cœur, sur lequel il lui ordonne de se reposer comme sur une place qui lui est acquise. O disciple vraiment heureux, à qui Jésus-Christ a donué sa croix , pour l’associer à sa vie souffrante^ qui Jésus-Christ a donné sa mère, pour vivre éternellement dans son souvenir; àquiJésus-Christ a donné son cœur , pour n'étre plus avec lui qu'une même chose I Que reste-t-il, 4 cher favori , sinon que vous acceptiez ces présents avec le respect qui est dû à l’amour de votre lion Maître ?

Voyez, chrétiens, comme il les accepte. Il accepte la croix du Sauveur, lorsque Jésus-Christ la lui proposant : Pourrez- vous bien, dit-il , boire ce calice? Je le puis, lui répond saint Jean, et il l’embrasse de toute son âme : Possumus '.Il accepte la sainte Vierge avec une joie merveilleuse. Il nous rapporte lui-même qu’anssitât que Jésus-Christ la lui eut donnée, il la considéra comme son bien propre : Accepit eam discipulus in sua '. Il accepte surtout le cœur de Jésus avec une tendresse incroyable ; lorsqu'il se repose dessus doucement et tranquillement, pour mirquer une jouissance paisible et une possession assurée. O mystère de charité I A présents divins et sacrés ! Qui me donnera des paroles assez tendres et affectueuses , pour vous expliquer à ce peuple? C'est néanmoins ce qu'il nous faut faire avec le secours de ta grâce.

PBBUIEB POIÎ1T.

Ne vous persuadez pas, chrétiens, que l’amitié de notre Sauveur soit de ces amitiés délicates qui n'ont que des douceurs et des complaisances, et qui n'ont pas assez de résolution pour voir un courage fortifié par les maux et exercé par les souffrances. Celle que le Fils de Dieu a pour nous est d'une nature bien différente : elle veut nous durcir aux travaux, et nous accoutumer à la guerre ; elle est tendre , mais elle n'est pas molle ; elle est ardente , mais elle n'est pas faible ; elle est douce , mais elle n’est pas flatteuse. Oui certainement, chrétiens, quand Jésus entre quelque part, il y entre avec sa croix , il y porte avec lui toutes ses épines, et il en fait part à tous ceux qu'il

1 Marc, x , 39.

* Joan. XIX , 37.

aime. Comme notre apôtre est son bien-aimé, il Ini fait présent de sa croix ; et de cette même main , dont il a tant de fois serré la tête de Jean sur sa bienheureuse poitrine avec une tendresse Incroyable , il lui présente ce calice amer, plein de souffrances et d’affliciions , qu’il lui ordonne de boire tout plein , et d'en avaler jusqu'à la lie : Calicem guident meum bibetis

Avouez la vérité , chrétiens , vous n’ambitionnez guère un tel présent, vous n'en comprenez pas le prix. Mais s’il reste encore en vos âmes quelque teinture de votre baptême , que les délices du monde n'aient pas effacée, vous serez bientôt convaincus de la nécessité de ce don , en écoutant prêcher Jésus-Christ, dont je vous rapporterai les paroles sans aucun raisonnement recherché, mais dans la même simplicité dans laquelle elles sont sorties de sa sainte et divine bouche.

Notre-Selgneur Jésus avait deux choses à donner aux hommes , sa croix et son trône, sa servitude et son règne , son obéissance jusqu'à la mort et son exaltation jusqu’à la gloire. Quand il est venu sur la terre, il a proposé l'un et l'autre; c’était l’abrégé de sa commission , c’était tout le sujet de son ambassade : Camplacuit dure vobis regnum 1 : ■ Il a plu au Père de vous donner son « royaume : • Non venipacem mittere, sed (/Indium : « Je ne suis pas venu apporter la paix ,

« mais le glaive : » Sirul oves in medio lupo- J rum s : • Allez comme des brebis au milieu des - loups. * Ses disciples , encore grossiers et charnels , ne voulaient point comprendre sa croix , et ils ne l’importunaient que de son royaume; et lui , désirant les accoutumer aux mystères de son Évangile , il ne leur dit ordinairement qu’un mot du royaume , et il revient toujoursà la croix. C'est ce qui doit nous montrer qu’il faut partager nos affections entre sa croix et son trône , ou plutôt , puisque ces deux choses sont si bien liées , qu’il faut réunir nos affections dans la poursuite de l'un et de l’autre.

O Jean , bien-aimé de Jésus , venez apprendre de lui cette vérité. Il l’a déjà plusieurs fois prêchée à tous les apôtres vos compagnons ; mais vous, qui êtes le favori, approchez-vous avec voire frère, et il vous l’enseignera en particulier. Votre mère lui dit : « Commandez que mes deux

• fils soient assis à votre droite dans votre royau-

• me : » Die ut sedeant hi duo Jilii mei ; « Pou-

• vez-vous, leur répondez- vous , boire le calice

• que Je dois boire? • Potestis bibere calicem

' Uallh.x »,M.

* Luc. *n, u.

» tiatih. *,34, 16-

quem ego btbiturus tum • ? Mon Sauveur, permettez-moi de le dire, vous ne répondez pas à propos. On parle de gloire, vous 'd'ignominie. Il répond à propos; mais ils ne demandent pas à propos : Nescitis guid petatis : - Vous ne sa- « vez ce que vous demandez. » Prenez la croix , et vous aurez le royaume : il est caché sous cette amertume. Attends à la croix , tu y verras les titres de ma royauté. - Ce n'est pas à moi à vous

* donner ce que vous demandez : • Non est meum date vobis : c'est à vous à le prendre , selon la part que vous voudrez nvoir aux souffrances. Cela demeure gravé dans le cœur de Jean. Il ne songe plus au royaume, qu'il ne songe à la croix avant toutes choses ; et c'est ce qu’il nous représente admirablement daus son Apocalypse. - Moi Jean , nous dit-il , qui suis vo-

■ tre frère, et qui ai part à la tribulation, au

■ royaume et à la patience de Jésus Christ , j’ai

* été dans l'ile nommée Patmos pour la parole du « Seigneur, et pour le témoignage que j’ai rendu

* à Jésus-Christ; et je fus ravi en esprit : • Ego Joannesf rater v ester, et socius in tributatione , et regno, et patientia , fui in insula quœ appellatur Patmos, propler verbum Dei, et testimonium Jesu : fui in spiritu Pourquoi fait-il cette observation : J'ai vu en esprit le Fils de l’homme en son trône, j’ai oui le cantique de ses louanges? pourquoi? Parce que j’ai été banni dans une Ile : fui in insula. Je croyais autrefois qu’on ne pouvait voir Jésus-Christ régnant, à moins que d’être assis à sa droite et revêtu de sa gloire ; mais il m'a fait connaître qu'on ne le voit jamais mieux que dans les souffrances. L'affliction m'a dessillé les yeux , le vent de la persécution a dissipe les nuages de mon esprit, et a ouvert te passage à la lumière. Mais voyez encore plus précisément : Ego Joannes, socius in tributatione et regno. Il parle du royaume, mais il parle auparavant de la croix; il mettait autrefois le royaume devant !a croix, maintenant il met la croix la première : et après avoir nommé le royaume, il revient incontinent aux souffrances : et patientia. Il craint de s’arrêter trop à la gloire, comme il avait fait autrefois.

Mais voyons quelle a été sa croix. Il semble que c’est celui de tous les disciples qui a eu le plus légère. Pour nous détromper, expliquons quelle a été sa croix ; et nous verrons qu’en effet elle a été la plus grande de toutes dans l'intérieur. Apprenez le mystère, et considérez les deux croix de notre Sauveur. L'une se voit au Calvaire , et elle parait la plus douloureuse ; l'autre est celle qu'il a portée durant tout le cours de

• Slatth. xx, si.

* Mpoe. 1,0, to.

DE SAINT JEAN, APOTRE

sn vie, c'est la plus pénible. Dès le commencement , il se destine pour être In victime du genre humain. Il devait offrir deux sacrifiées. Le dernier sacrifice s'est opéré à l’autel de la croix : mais il fallait qu'il accomplit le sacrifice qui était appelé Juge sacrificium , dont son cœur était l’autel et le temple. O cœur toujours mourant, toujours percé de coups, brûlant d'impatience de souffrir, qui ne respirait que l’immolation 1 Ne croyez donc pas que sa passion soit son sacrifice le plus douloureux. Sa passion le console : il a une soif ardente qui le brûle et qui le consume, sa passion le rafraîchira ; et c’est peut-être une des raisons pour laquelle il l’appelle une coupe qu’il a à boire, parce qu’elle doit rafraîchir l’ardeur de sa soif. En effet , quand il parle de cette dernière croix : » C’est à présent, s’écrie-t-il, • que le Fils de l'homme est glorifié : • Nunc clarificatus est '. C'est ainsi qu’il s’exprime apres la dernière pûque, sitôt que Judas fut sorti du cénacle. Mais s'agit-ll de l'autre croix, c’est alors qu’il se sent vivement pressé dans l’attente de l’accomplissement de ce baptême : Jtaptismo habeo baptizari, et quomodo coarctor 3 ? L’un le dilate : Nunc clarificatus est; l’autre le presse : coarctor. Lequel est-ce qui fait sa vraie croix, celui qui le presse et qui lui fait violence, ou celui qui relâche la force du mal ?

C’est cette première croix , si pressante et si douloureuse, que Jésus-Christ veut donner a Jean. Pierre lui demandait : « Seigneur, que des- « tinez-vous à celui-ci? • Domine, hic autem qvid'l Vous m’avez dit quelle sera ma croix, quelle part y donnerez-vous ô celui-ci ? Ne vous eh mettez point en peine. la croix que je veux qu’il porte ne frappera pas les sens : je me réserve de la lui imprimer moi-même : elle sera principalement au fond de son âme ; ce sera moi qui y mettrai la main, et je saurai bien la rendre pesante. Et pour le rendre capable de la soutenir avec un courage vraiment héroïque , il lui inspira l’amour des souffrances. Tout homme que Jésus-Christ aime, il attire tellement son cœur après lui, qu’il ne souhaite rien avec plus d'ardeur que de voir abattre son corps , comme une vieille masure qui le sépare de Jésus-Christ. Mais quel autre avait plus d'ardeur pour la croix que Jean , qui avait humé ce désir aux plaies mêmes de Jésus-Christ; qui avait vu sortir de son côté l’eau vive de la félicité , mais mêlée avec te sang des souffrances? Il est donc embrasé du désir dumartyre : et cependant, ô Sauveur, quels

* Dan. VIII, II, IS, 13.

* Ji.an. XIII, 31.

'■ Luc. *11, FO.

’ Juan, xxi, 3i.

BoisttT — tuai: ni.

supplices lui donnerez-vous? un exil. O cruauté lente et timide de Domitien ! faut-il que tu ne sois trop humain que pour moi, et que tu n’aies pas soif de mon sang ! Mais peut-être qu’il sera bientôt répandu. On lui prépare de l’huile bouillante , pour le faire mourir dans ce bain brûlant. Vous voilà enfin , 6 croix de Jésus! que je souhaite si vivement. 11 s'élance dans ect étang d’huile fumante et bouillante, avec la même promptitude que, dans les ardeurs de l’été, on se jette dans le bain pour se rafraîchir. Mais , ô surprise fâcheuse et cruelle I tout d’un coup elle se change en rosée. Blen-alroé de mon cœur, estce là l'amour que vous me portez? Si vous ne voulez pas me donner la mort , pourquoi forcezvous la nature de se refuser à mes empressements? O bourreaux, apportez du feu, réchauffez votre huile inopinément refroidie. Mais ces cris sont inutiles. Jésus-Christ veut prolonger sa vie , parce qu'il veut encore aggraver sa croix. Il faut vivre jusqu'à une vieillesse décrépite ; il faut qu'il voie passer devant lui tous ses frères les saints apôtres, et qu'il survive presque à tous les enfants qu’il a engendres à Notre- Seigneur.

De quoi le consolerez-vous , ô Sauveur des âmes? ne voyez-vous pas qu'il meurt tous les jours, parce qu'il ne peut mourir une fois? Hélas I Il semble qu’il n’a plus qu'un souffle. Ce vieillard n'est plus que cendre ; et sous cette cendre vous voulez cacher un grand feu. Écoutez comme il crie : « Mes bkm-aimés, nous sommes « des à présent enfants de Dieu ; mais ce que nous » serons un jour ne parait pas encore : » Diteclissimi, nunefitii Dei sumus , et nondum apparuitguid erimus '. De quoi le consolerez- vous? sera-ce par les visions dont vous le gratifierez? Mais c'est ce qui augmente l'ardeur de ses désirs. Il voit couler ce fleuve qui réjouit la cité de Dieu, la Jérusalem céleste. Que sert de lui montrer la fontaine, pour ne lui donner qu’une goutte A boire? Ce rayon lui fait désirer le grand jour; et cette goutte que vous laissez tomber sur lui, lui fait avoir soif de la source. Écoutez comme il crie dans l’Apocalypse : Et spiritus et sponsa dicunt, Veni : * L’esprit et l’épouse di- • sent, Venez. * Que lui répond le divin époux? ■ Oui , je vieus bientôt : • Etiam venio cito *. « O instant trop longl • O modicum longum3l Il redouble ses gémissements et ses cris : « Venez, - Seigneur Jésus ; ■ Veni, Domine Jesu. O divin Sauveur, quel supplice! votre amour est trop sévère pour lui. Jesais que dans la croix que vous lui donnez * il y a une douleur qui console , • ipse

• I. Joan. iii, a.

» Apocal. XXII, 17, 30.

» S. Jug. in Joan. Tract, a , n* 6, t lit , pari, u , col. 751.

PANÉGY11IQUE

consolât ur dolor • , et que le calice (le votre passion que vous lui faites boire à longs traits , tout amer qu'il est à nos sens, a ses douceurs pour l’esprit , quand une foi vive l'a persuade des maximes de l'Évangile. Mais j'ose dire , ô divin Sauveur, que cette manière douce et affectueuse avec laquelle vous avez traité saint Jean votre bien-aimé disciple, et cas caresses mystérieuses dont il vous a plu l'honorer, exigeaient cil quelque sorte de vous quelque marque plus sensible de la tendresse de votre cœur, et que vous lui deviez des consolations qui fussent plus approchantes de cette familiarité bienheureuse que vous avez voulu lui permettre. C’est aussi ce que nous verrons au Calvaire dans le beau présent qu'il lui fait , et dans le dernier adieu qu’il lui dit.

SECOND POINT

Certamement , chrétiens , l'amitié ne peut jamais être véritable, quelle ne se moutre bientôt tout entière ; et «Ile n'a jamais plus de peine que lorsqu’elle se voit cachée : toutefois il faut avouer que , dans le temps qu'il faut dire adieu , In douleur que la séparation lui fait ressentir lui donne je ne sais quoi de si vif et de si pressant, pour se faire voir dans son naturel , que jamais elle ne se découvre avec plus de force. C'est pourquoi les derniers adieux que l’on dit aux personnes que l'on a aimées saisissent de pitié les cœurs les plus durs : chacun tâche , dans ces rencontres, de laisser des marques de son souvenir. (Nous voyons en effet tous les testaments remplis de clauses de cette nature ; comme si l'amour qui 11e se nourrit ordinairement que par la présence , voyant approcher le moment fatal de la dernière séparation, et craignant par lu sa perte totale en même temps qu'il se voit privé de la conversation et de la vue , ramassait tout ce qui lui reste de force pour vivre et durer du moins dans le souvenir.

Ne croyez pas que notre Sauveur ait oublié son amour en cette occasion. - Ayant aimé les ■ siens, il les a aimés jusqu'à la lin » ; ■ et puisqu'il ne n.curt que par son amour, il n’est jamais plus puissant qu’a sa mort. C’est aussi sans doute pour cette raison, qu'il amène au pied de sa croix les deux personnes qu’il chérit le plus, c'est-à-dire, Marie sa divine mère, et Jean son fidèle et son bon ami , qui , remis de ses premières terreurs, vient recueillir les derniers soupirs de sou Maître mourant pour notre salut.

Car, je vous demande, mes frères, pourquoi appeler la tres-saiute Vierge à ce spectacle d’inhumanité? Est-ce pour lui percer le cœur, et lui

* 5. Jur/. Episr. xxvii, n“ 1 , t. il , col. 42.

* Juan. \in, 1.

déchirer les entrailles? Faut-il que scs yenx maternels soient frappés de ce triste objet , et qu'elle voie couler devant elle , par tant de cruelles blessures, un sang qui lui est si cher? Pourquoi te plus chéri de tous ses disciples est-il le seul témoin de ses souffrances? Avec quels yeux verrat-il cette poitrine sacrée, sur laquelle il se reposait il y a deux jours, pousser les derniers sanglots parmi des douleurs infinies? Quel plaisir au Sauveur de contempler ce favori bien-aimé , saisi par la vue de tant de tourments , et par la mémoire encore toute fraîche de tant de caresses récentes, mourir de langueur au pied desa croix? S'il l'aime si chèrement, que ne lui épargne-t-il cette affliction; et n'y a-t-il pas de la dureté de lui refuser cette grâce ? chrétiens, ne le croyez pas, et comprenez le dessein du Sauveur des âmes. Il faut que Marie et saint Jean assistent à la mort de Jésus pour y recevoir ensemble, avec la tendresse du dernier adieu , les présents qu'il a à leur faire , afin de signaler en expirant l'excès de son affection.

Mais que leur donnera-t-il, nu, dépouillé comme il est? Les soldats avares et impitoyables ont partagé jusqu'à ses habits , et joué sa tuuiquc mystérieuse : il n'a pasde quoi se faire enterrer. Son corps même n'est plus à lui : il est la victime de tous les pécheurs; il n'y a goutte de son sang qui ne soit duc à la justice de Dieu son Père. Pauvre esclave, qui n'a plus rien en son pouvoir dont il puisse disposer par son testament I II a perdu jusqu'à son Père, auquel il s'est glorifié tant de fois d'étre si étroitement uni. C'est son Dieu , ce n'est plus son Père. An lieu de dire comme auparavant : • Tout ce qui est à vous est • à moi , ■ il ne lui demande plus qu’un regard : Respice i» me ; et il ne peut l’obtenir, et il s’en voit abandonné : Quare me dereliquisli ‘ ? Ainsi , de quelque côté qu'il tourne les yeux, il ne voit plus rien qui lui appartienne. Je me trompe , il voit Marie et saint Jean : tout le reste des siens l'ont abandonné, et ils sont là pour lui dire : Nous sommes à vous. Voilà tout le bien qui lui reste, et dont il peut disposer par son testament Mais c'est à eux qu’il faut donner, et non pas les donner eux-mémes. O amour ingénieux de mon maître! Il faut leur donner, il faut les donner. Il faut donner Marie au disciple, et le disciple à la divine Marie. Ego dilecto meo, dit-il. Mon maître, je suis à vous; usez de moi comme il vous plaira. Voyez la suite : et ad me conversio ejus ’. « Fils, dit-il , voilà votre mère. < O Jean , je vous donne Marie ; et je vous donne en môme temps a Marie : Marie est à saint Jean , saint

» Niitth. XXXII. 40.

» Cant. vil . I».

DE SAINT JEAN , APOTRE

Jeun à Marie. Vous devra vous rendre heureux l'un et l’autre par une mutuelle possession. Ce ne vous est pas un moindre avantage d'étre donnés que de recevoir; et je ne vous enrichis pas plus par le don que je vous fais, que par celui que je fais de vous.

Mais , mes frères , entrons plus profondément dans cet admirable mystère : recherchons , par les Écritures , quelle est cette seconde naissance qui faitsaint Jean le fils de Marie, quelle est cette nouvelle fécondité qui rend Marie mère de saint Jean ; et développons les secrets d’une belle théologie , qui mettra cette vérité dans son jour Saint Paul parlant de notre Sauveur après l'Infamie de sa mort et la gloire de sa résurrection , en a dit ces belles paroles ' : • Nous ne connaissons plus

• maintenant personne selon la chair; et si nous

• avons connu autrefois Jésus- Christ selon la

• chair, maintenant qu’il est mort et ressuscite

• nous ne le connaissons plus de la sorte. » Que veut dire cette parole , et quel est le sens de l’apôtre? Veut-il dire que le Eils de Dieu s'est dépouillé, en mourant, de sa chair humaine, et qu'il ne l’a point reprise en sa glorieuse résurrection? Non, mes frères, è Dieu ne plaise! Il faut trouver un autre sens A cette belle paroledu divin apôtre, qui nous ouvre l’intelligence de ses sentiments. Ne le cherchez pas, le voici : il veut dire que le Eils de Dieu, dans la gloire de sa résurrection , a bien la vérité de la chair, mais qu'il n’en a plus les infirmités ; et pour toucher encore plus le fond de cette excellente doctrine , entendons que l’Homme-DieU, Jésus-Christ, a eu deux naissances et deux vies, qui sont infiniment différentes.

La première de ces naissances l’a tiré du sein de Marie, la seconde l’a fait sortir du sein du tombeau. En la première il est né de l’Esprit de Dieu , mais par une mère mortelle : et de IA il en a tiré la mortalité. Maisen sa seconde naissance, nul n’y a part que son Père céleste ; c’est pourquoi il n’y a plus rien que de glorieux. Il était de sa providence d’accommoder ses sentiments à ces deux manières de vie si contraires : de là vient que dans la première il n’a pas jugé indignes de lui les sentiments de faiblesse humaine; mais dans sa bienheureuse résurrection II n’y a plus rien que de grand , et tous ses sentiments sont d’un Dieu qui répand sur l’humanité qu’il a prise tout ce que la divinité a de plus auguste. Jésus, en conversant parmi les mortels, a eu faim, a eu soif : il a été quelquefois saisi par la crainte, touché par la douleur : la pitié a serré son cœur, elle a ému et altéré son sang, elle lui

• 11. Cor. v. is.

a fait répandre des larmes. Je ne m’en étonne pas, chrétiens : c'étaient les jours de son humiliation, qu’il devait passer dans l’infirmité. Mais durant les jours de sa gloire et de son immortalité , après sa seconde naissance par laquelle son Père l’a ressuscité pour le faire asseoir asa droite, les infirmités sont bannies; et la toute-puissance divine déployant sur lui sa vertu, a dissipé toutes scs faiblesses. Il commence A agir tout à fait en Dieu : la manière en est Incompréhensible, et tout ce qu'il est permis aux mortels de dire d’un mystère si haut, c’est qu’li n’y fout plus rien concevoir de ce que le sens humain peut imaginer; si bien qu'il ne nous reste plus que de nous écrier hardiment avec l'incomparable docteur des Gentils : que si noos avons connu Jésus- Christ selon sa naissance mortelle dans les sentiments de la chair, nune jam non novimus : maintenant qu’il est glorieux et ressuscité , nous ne le connaissons plus de la sorte , et tout ce que nous y concevons est divin.

Selon cette doctrine du divin apôtre, je ne craindrai pas d'assurer que Jésus-Christ ressuscité regarde Marie d’une autre manière, que ne faisait pas Jésus-Christ mortel. Car, mes frères, sa mortalité l'a fait naître dans la dépendance de celle qui lui a donné la vie : • Il lui était sou- « mis et obéissant , ■ dit l’évangéliste ’. Tout Dieu qu'était Jésus , l’amour qu’il avait pour sa sainte mère était mélé sans doute de cette crainte filiale et respectueuse que les enfants bien nés ne perdent jamais. Il était accompagné de toutes ces douces émotions, de toutes ces inquiétudes aimables qu’une affection sincère imprime toujours dans les cœurs des hommes mortels : tout cela était bienséant durant les jours de faiblesse. Mais enfin voilà Jésus en la croix : le temps de mortalité va passer. Il va commencer désormais à aimer Marie d’une autre manière: son amour ne sera pas moins ardent ; et tant que Jésus-Christ sera homme , il n’oubliera jamais cette viergemère. Mais après sa bienheureuse résurrection, il faut bien qu’il prenne un amour convenable A l’état de sa gloire.

Que deviendront donc, chrét iens, ces respects , cette déférence, cette complaisance obligeante, ces soins si particuliers , ces douces inquiétudes qui accompagnaient son amour? mourront-ils avec Jésus-Christ , et Marieen sera- t-elleà jamais privée? chrétiens, sa bonté ne le permet pas Puisqu’il va entrer par sa mort en un état glorieux, où II ne les peut plus retenir, il les fait passer en saint Jean, et II entreprend de les faire revivre dans le cœur de ce bien-aimé. Et n’est-ce pas ce que veut dire le grand saint Paulin par ces élo-

* lire 11,61.

sn

quentes paroles ' r Jam scilicetab Humana fragititate, qua erat natusex fœmina, pererucis mortcm demigrans in œtcmilatem Dei, ut effet in gtoria Dei Patrie, delegat homini jura pictutis humante : « Étant prêt de passer, par la

• mortde la crois, de l'infirmité humaine à la

■ gloire et à 1 'éternité de son Père, il laisse à un

• homme mortel les sentiments de la piété hu- . maine. » Tout ce que son amour avait de tendre et de respectueux pour sa sainte mère vivra maintenant dans le cœur de Jean : c'est lui qui sera le fils de Marie; et pour établir entre eux éternellement cette alliance mystérieuse , il leur parle du haut de sa croix , non point avec une action tremblante comme un patient prêt à rendre l'âme,- mais avec toute la force d'un homme

• vivant , et toute la fermeté d’un Dieu qui doit

■ ressusciter, » plcna virtute viventis et conetantia resurrecturi ». Lui qui tourne les cœurs ainsi qu'il lui plaît , et dont la parole est toutepuissante, opérera eux tout ce qu'il leur dit, et fait Marie mère de Jean, et Jean fils du Marie.

Car qui pourrait assez exprimer quelle fut la force de cette parole sur l'esprit de l’un et de l'autre? Ils gémissaient bu pied de la croix , toutes les plaies de Jésus-Christ déchiraient leurs âmes, et la vivacité de la douleur les avait presque rendus insensibles. Mais lorsqu'ils entendirent cette voix mourante du dernier adieu de Jésus, leurs sentiments furent réveillés par cette nouvelle blessure ; toutes les entrailles de Marie furent renversées , et il n’y eut goutte de sang dans le cœur de Jean qui ne fut aussitôt émue. Cette parole entra donc au fond de leurs âmes, ainsi qu'un glaive tranchant ; elles en furent percées et ensanglantées avec une douleur incroyable : mais aussi leur fallait-il faire cette violence, il fallait de cette sorte entrouvrir leur cœur, nfin, si je puis parler de la sorte, d'entrer eu l'un le respect d’un fils, et dans l'autre la tendresse d’une bonne mère.

Voilà donc Marie mère de saint Jean. Quoique son amour maternel, accoutumé d’embrasser un Dieu , ait peine à se terminer sur un homme , et qu'une telle inégalité semble plutôt lui reprocher sou malheur, que la récompenser de sa perte : toutefois la parole de son Fils la presse; l'amour que le Sauveur a eu pour saint Jean l'a rendu un autre lui-même , et fait qu'elle ne croit pas se tromper quand elle cherche Jésus-Christ en lui. Grand et incomparable avantage de ce disciple chéri ! Car de qnels dons l'aura orné le Sauveur, pour le rendre digne de remplir sa place? Si l'amour qu'il a pour la sainte Vierge l'oblige à lui

» F.pft i. , n- 17.

• Ibid.

laisser son portrait en se retirant de sa vue, ne doit-il pas lui avoir donné une image vive et naturelle? Quel doit donc être le grand saint Jean , destiné à demeurer sur la terre pour y être la représentation du Fils de Dieu après sa mort; et une représentation si parfaite, qu'elle puisse charmer la douleur, et tromper, s'il se peut , l'amour de sa sainte mère par la naïveté de la ressemblance t

D'ailleurs quelle abondance de grâces attirait sur lui tous les jours l'amour maternel de Marie , et le désir qu'elle avait conçu de former eu lui Jésus -Christ 1 combien s'échauffaient tous les jours les ardeurs de sa charité , par la chaste communication de celles qui brûlaient le cœur de Marie! et à quelle perfection s'avançait sa chasteté virginale, qui était sans cesse épurée par les regards modestes de la sainte Vierge , et par sa conversation angélique !

Apprenons de là, chrétiens , quelle est la force de la pureté. C'est elle qui mérite à saint Jean la familiarité du Sauveur ; c’est elle qui le rend digne d'hériter de son amour pour .Marie, de succéder en sa place , d’être honoré de sa ressemblance. C’est elle qui lui fait tomber Marie en partage, et lui donne une mère vierge : elle fait quelque chose de plus, elle lui ouvre le cœur de Jésus , et lui en assure la possession.

TROISIÈME POINT

Je l'ai déjà dit, chrétiens, il ne suffit pas au Sauveur de répandre ses dons sur saint Jean; il veut lui donner jusqu'à la source. Tous les dons viennent de l'amour ; il lui a donné son amour. C’est au cœur que l'amour prend son origine; il lui donne encore le cœur, et le met en possession du fonds dont il lui a déjà donné tous les fruits. Viens , dit-il, ô mon cher disciple, je t'ai choisi devant tous les temps pour être le docteur de la charité; viens la buire Jusque dans sa source, viens y prendre ces paroles pleines d'onction par lesquelles tu attendriras mes fidèles : approche de ee cœur qui ne respire que l'amour des hommes; et pour mieux parler démon amour, viens sentir de près les ardeurs qui me consument.

Je ne m'étendrai pas à vous raconter lesavantagesde saint Jean. Mais, Jean, puisque vous en êtes le maître , ouvrez-nous ce cœur de Jésus, faites-nous-en remarquer tous les mouvements, que la seule charité excite. C'est ce qu'il a fait dans tous scs écrits : tous les écrits de snint Jean ne tendent qu'à expliquer le cœur de Jésus. En ce cœur est l'abrégé de tous les mystères du christianisme : mystères de charité dont l'origine est au cœur; un cœur, s'il se peut dire, tout petii d'amour : toutes les , alp! tâtions, tous les halte-

DE SAINT JEAN, APOTRE

mente de ce coeur, c’est la charité qui les produit. Voulez-vous voir saint Jean vous montrer tous les secrets de ce cœur ; il remonte « jusqu’au . principe : ■ In principio '. C’est pour venir à ce terme : El habitavit ■ , « 11 a habité parmi

• nous. » Qui l'a fait ainsi habiter avec nous? l'amour. • C’est ainsi que Dieu a aimé le monde : * Sic Deux dilexit muntlum 3. C'est donc l'amour qui l a fait descendre , pour sc revêtir de la nature humaine. Mais quel coeur aura-t-il donné à cette nature humaine , sinon un cœur tout pétri d'amour?

C’est Dieu qui fait tons les coeurs, ainsi qu’il lui plaît. • Le cœur du roi est dans sa main • comme celui de tous les autres: Cor regis in manu Pci est*. Régis, du roi Sauveur. Quel autre coeur a été plus dans la main de Dieu? C’était le cœur d'un Dieu , qui réglait de près, dont il conduisait tous les mouvements. Qu’aura donc fait le Verbe divin , en se faisant homme , sinon de se former un cœur sur lequel il imprimât cette charité infinie qui l'obligeait à venir au monde: Donnezmoi tout ce qu’il y a de tendre, tout ce qu’il y a de doux et d'humain : il faut faire un Sauveur qui ne puisse souffrir les misères, sans être saisi de douleur; qui, voyant les brebis perdues, ne puisse supporter leurs égarements. Il lui faut un amour qui le fasse courir au péril de sa vie, qui lui fasse baisser les épaules pour charger dessus sa brebis perdue; qui lui fasse crier : • Si quel-

• qu'un a soif, qu'il vienne A moi : • Si guis si til, reniai ad me s. ■> Venez à moi, vous tous qui

• êtes fatigués : * Venile ad me, omnes gui laboralis ù. Venez pécheurs ; c’est vous (pie je cherche. Enfin, il lui faut un cœur qui lut fasse dire :

■ Je donne ma vie parce que je le veux : » Ego pono eam a mcipsoi. C'est moi qui ni un cœur amoureux, qui dévoue mon corps et mon àme à toutes sortes de tourments.

Voilà , mes frères , quel est le cœur de Jésus, voilà quel est le mystère du christianisme. C’est pourquoi l’abrégé de la foi est renfermé dans ces paroles : « Pour nous, nous avons cru à l’amour

■ que Dieu a pour nous : » Nos credidimus charitali guam liabel Deus in nobis *. Voilà la profession de saint Jean. Pourquoi le Juif ne croit-il pas à notre Évangile? II reconnaît la puissance ; mais il ne veut pas croire à l’amour : Il ne peut se persuader que Dieu nous ait assez aimés, pour

1 Joait. I, I.

* Ibid. I, 14.

3 Ibid, tll , Ifl.

' Proc. ixi , 1.

* Jim ih. VU, 37.

* V«(M. Il, 2H.

’ Juan. X , IH.

4 I Joan. iv, 10.

nous donner son Fils. Pour mol , je crois à sa charité ; et c'est tout dire. Il s’est fait homme , je le crois; il est mort pour nous, je le crois; il aime, et qui aime fait tout : Credidimus cha rilali ejus.

Mais si nous y croyons , il faut l'imiter. Ce cœur de Jésus embrasse tous les fidèles : c'est là où nous sommes tous réunis, • pour être consom-

> mes dans l’unité : • lit sint cvnsummati in unum'. C’est le cœur qui parlait , lorsqu'il disait : . Mon Père, je veux que là où je suis, mes « disciples y soient aussi avec moi : . Volo ut ubi sum ego, et illi sint mecum'. Il ne distrait personne, Il appelle tous ses enfants, et nous devons nous aimer « dans les entrailles de la cha-

> rité de ce divin Sauveur, » in visceribus Jesu- Christi J. Ayons donc un cœur de Jésus-Christ, un cœur étendu , qui n’exclue personne de son amour. C’est de cet amour réciproque qu’il sc formera une chaîne de charité qui s’étendra du cœur de Jésus dans tous les autres, pour les lier et les unir inviolablement : ne la rompons pas ; ne refusons à aucun de nos frères l'entrer dans cette sainte union de la charité de Jésus-Christ. Il y a place pour tout le monde, lisons sans envie des biens qu'elle nous procure : nous ne les perdons pas en les communiquant aux autres; mais nous les possédons d’autant plus sûrement : ils se multiplient pour nous avec d’autant plus d’abondance, que nous désirons plus généreusement les partager avec nos frères. Et pourquoi veux-tu arracher ton frère de ce cœur de Jésus- Christ? Il ne souffre point de séparation : il te vomira toi-même. Il supporte toutes les infirmités, pourvu que la charité dont nous sommes animés les couvre. Aimons-nous donc dans le cœur de Jésus. « Dieu est charité; et qui persé- - vère dans la charité demeure en Dieu, et Dieu . en lui *. » Ah! qui me donnera des amis quu j'aime véritablement par la charité ? Lorsque je répands en eux mon cœur, je le répands en Dieu qui est charité. * Ce n’est pas à un homme que . je me confie ; mais à celui en qui il demeure,

• pour être tel. Et dans ma Juste confiance, je ne . crains point ces résolutions si changeantes de

• l'inconstance humaine : » Non homini cornmitto, sed illi in guo manet ut talis sit. Nec in mea sccuritate crastinum itlud humanœ cogitationis incertum omnino formido. C'est ainsi que s'aiment les bienheureux esprits.

L'amour, qui les unit intimement entre eux , s'échauffe de plus en plus dans ces mutuels em-

* Joan. xvn, n.

> IM. m.

> Philip, i, s.

4 I. Joui i. IV, I*.

iso PANÉGYRIQUE

brassements de leurs cœurs. Us s'aiment en Dieu, qui est le centre de leur union ; ils s'aiment pour Dieu, qui est tout leur bien. Ils aiment Dieu dans chacun de leurs concitoyens, qu'ils savent n'être grands que par lui; et vivement sensibles au bonheur de leurs frères , ils se trouvent heureux de jouir en eux et par eux des avantages qu'ils n'auraient pas eux-mèmes : ou plutôt , ils ont tout; la charité leur approprie l'universalité des dons de tout le corps, parce qu'elle les consomme dons cette unité sainte qui , les absorbant en Dieu , les met en possession des biens de toute la cité céleste.

Voulons-nous donc , mes frères , participer icibas à la béatitude céleste , aimons-nous ; que la charité fraternelle remplisse nos cœurs : elle nous fera goûter, dans la douceur de son action , ces délices inexprimables qui font le bonheur des saints; elle eurichira notre pauvreté, en nous rendant tous les biens communs; et ne formant de nous tous qu'uu cœur et qu'une âme, elle commencera en nous cette unité divine qui doit faire notre éternel bonheur, et qui sera parfaite en nous lorsque , l'amour ayant entièrement transformé toutes nos puissances , Dieu sera tout en tous.

DE

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