‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 205 sur 243 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

CE QUI s’EÜT PASSÉ DANS LE CÉNACLE, ET AVANT QUE JÉSUS-CHIIIST SORTIT.

PREMIER JOUR

Le Cénacle préparé.

Nous continuerons à partager ces Méditations en journées; et nous lirons le premier jour dans le chapitre xxvi de saint Matthieu, les versets 17, 18,

111 ; du xivc de saint Marc , le verset 12 jusqu’au 17 ; et du xxue de saint Eue, depuis le verset 7 jusqu'au 1 3.

Au premier jour des azymes, h la fin duquel il fallait immoler l'agneau pascal, les disciples t inrent à Jésus : et comme ils savaient combien il était exact â toutes les observances de la loi , ils lui demandèrent où il voulait qu’on lui préparât la pdque1. Ce sont les disciples qui lui en parlent. Les maîtres , à l'exemple de Jésus-Christ , doivent accoutumer tous ceux qui sont à leur charge, à songer d'euxmêmes à ce que requièrent la loi de Dieu et son service , et à demander sur cela l’ordre du maître.

Et Jésus leur dit : liiez a la ville , à un certain homme*. Les évangélistes ne le nomment pas : et Jésus même, sans le nommer à scs disciples, leur donna seulement des marques certaines pour le trouver. Allez, dit-il 3, à la ville. En y entrant, vous y rencontrerez un homme qui portera une cruche d’eau : vous le suivrez ; et entrant dans la maison où il ira, vous direz au maître : OU est le lieu où je dois manger la pâque avec mes disciples ? et il vous montrera une grande salle tapissée : préjxirez-nous-y tout ce qu'il faudra.

Saint Marc nous apprend qu'il donna cet ordre à i deux de ses disciples; et saint Luc nomme saint Pierre et saint Jean.

Voici quelque chose de grand qui se prépare et | quelque chose de plus grand que la pAque ordinaire, J puisqu'il envoie les deux plus considérables de ses apôtres; saint Pierre qu’il avait mis à leur tête , et saint Jean qu’il honorait de son amitié particulière. Les évangélistes ne marquent point que ce fût son ordinaire d’en user ainsi aux autres pAques, ni aussi qu’il eût accoutumé de choisir un lieu où il y eût une grande salle tapissée. Aussi les saints Pères ontils remarqué, que cet appareil regardait l’institution de l'eucharistie. Jésus-Christ voulait nous faire voir avec quel soin il fallait que fussent décorés les lieux consacrés à la célébration de ce mystère. Il n'y a que dans cette circonstance, où il semble n’avoir pas voulu paraître pauvre. Les chrétiens ont appris par cet exemple tout l'appareil qu’on voit paraître, dès les premiers temps, pourcélébrer avec honneur l’eucharistie, selon les facultés des églises. Mais ce qu’ils

* Ma tth. xxvi, 17. Marc XIV, 15. — * MaUh. XXVI, 18.— 3 Luc. xxil, 8 , 10 cl wq.

SUR L'ÉVANGILE

doivent apprendre principalement, c’est à se préparer eux-mêmes à la bien recevoir : c’est-a-dire à lui préparer, comine une grande salle, un coeur dilaté par l’amour de Dieu, et capable des plus grandes choses; avec tous les ornements de la grâce et des vertus , qui sont représentés par cette tapisserie dont la salle était parée. Préparons tout à Jésus qui vient à nous : que tout soit digne de le recevoir.

Le signe que donne Jésus de ce porteur d’eau , devait faire entendre à ses disciples que les actions les plus vulgaires sont dirigées spécialement par la divine providence. Qu’y avait-il de plus ordinaire, et qui parût davantage se faire au hasard , que la rencontre d’un homme qui venait de quérir de l’eau à quelque fontaine hors de la ville ? et qu’y avait-il qui parût dépendre davantage de la pure volonté, pour ne pas dire du pur caprice de cet homme , que de porter sa cruche d’eau dans cette maison , au moment précis que Ips deux disciples devaient entrer dans la ville? Et néanmoins cela était dirigé secrètement par la sagesse de Dieu ; et les autres actions semblahleslc sont aussi à leur manière, et pour d’autres fins que Dieu conduit : de sorte que s’il arrive si souvent des événements si remarquables par ces rencontres, qu’on appelle fortuites, il faut croire que c’est Dieu qui ordonne tout, jusqu'à nos moindres mouvements, sans pourtant intéresser notre liberté , mais en dirigeant tous les mouvements à ce« fins cachées.

Cet exemple nous fait voir que Jésus avait des disciples cachés, que sps apôtres ne connaissaient pas: si ce n'est quand de certaines raisons l'obligeaient à les leur déclarer. Ainsi , quand il voulut faire son entrée dans Jérusalem , il envoya encore deux de ses disciples à un village qu'il leur désigna ; et leur ordonna d’en amener une Anesse qu’ils y trouveraient avec son Anon : les assurant qu’auxsitôt qu’ils diraient que le Seigneur en avait a ffaire , on les laisserait aller'. Il avait donc plusieurs disciples de cette sorte , et à la ville et à la campagne , dont il connaissait la fidélité et l’obéissance : et cependant il ne les découvrait à ses disciples que dans le besoin ; leur apprenant par ce moyen la discrétion avec laquelle ils devaient ménager ceux qui se fieraient à eux, quand ce ne serait que pour ne leur point faire de peine inutile, et ne leur point attirer de haine sans nécessité. Cette discrétion des disciples leur fait taire encore dans leurs évangiles , et si longtemps après la mort du Seigneur, le nom de celui dont il avait ainsi choisi la maison , aussi bien que de celui où il envoya quérir l'Anon et PAnesse. Us ne taisaient pas de même d’autres noms : et, par exemple, non-seulement on a remarqué que celui qui lui aida à porter sa croix , était un nomme Simon Cyrénéen ; mais on circonstancié encore qu’il était , père d’Alexandre et de Ilufiis * , connus parmi les fidèles. Tout se doit faire avec raison : il y a desperj sonnes qu’il faut nommer pour mieux circonstancier ! les choses; il y en a d’autres qu’une certaine discrétion oblige de taire.

• Maitk. xxi, 5, 3. Marc. XI, 2,3. Luc. xix, 30, 31. — ‘ » Marc, xv, Si,

MEDITATIONS SDR L’ÉVANGILE.

Saint Pierre et saint Jean trouvèrent les choses comme Notre-Seigneur les leur avait dites. Le porteur d'eau ne manqua pas de se trouver à l’endroit delà ville par où ils entraient, et d’aller à la maison que Notre-Seigneur avait choisie : comme l'jlnon s’était trouvé à point nommé à l'entrée de ce village, lié à une porte entre deux chemins. U se trouva aussi la, avec beaucoup d'autres personnes inconnues, un homme qui demanda aux deux disciples ce qu'ils roulaient faire de cet ânon '. F.t il semblait que le hasard l’edt fait parlrr; mais non : car c’était précisément celui qui devait laisser aller cet animal au premier mot des disciples , selon la parole de leur maître. Enfin il se trouva que cet ânon n'avait jamais été monté. Car il le fallait ainsi pour accomplir le mystère, et pour montrer que le Sauveur devait un jour monter etconduire un peuple indocile, c'est-à-dire, le peuple gentil, qui jusqu'à lui n'avait point de loi , ni personne qui l'edt pu dompter. Tout est conduit, les petites choses comme les plus grandes; et tout cadre avec les grands desseins de Dieu.

Voilà donc tout disposé. I.e grand cénacle tapissé est prêt; on y attend le Sauveur. Voyons maintenant les grands spectacles qu'il y va donner à ses fidèles. Contemplons, croyons, profitons; ouvrons le coeur plutôt que les yeux.

ir jour.

La p&que. la vie du chrétien n'est qu'un passage.

Lisons les paroles de saint Jean, xm , 1. Devant le jour de Pâques, Jésus sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père; comme il avait aimé les siens, qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin.

On sait que le mot de pâque signifie passage. Une des raisons de ce nom , qui est aussi celle que saint Jean regarde en ce lieu , c'est que la fête de Pâques fut instituée lorsque l’ancien peuple devait sortir de l'Égypte, pour passer à la terre promise à leurs pères; ce qui était la figure du passage, que devait faire le peuple nouveau, de la terre à la céleste patrie. Toute la vie chrétienne consiste à bien faire ce passage; et c'est à quoi Notre-Seigneur va diriger plus que jamais toute sa conduite, ainsi que saint Jean semble ici nous en avertir.

La première chose que nous devons remarquer, c’est que nous devons faire cette pâque , ou ce passage, avec Jésus-Christ. Et c'est pourquoi cet évangéliste commence le récit de cette pâque de Notre-Seigneur par ces mots ; Devant le jour de Pâques, Jésus sachant qu'il devait passer de ce monde à son Père.

O Jésus! je me présente à vous, pour faire ma pâque en votre compagnie : je veux passer avec vous du monde à votre Père, que vous avez voulu qui fût le mien. Le monde passe, dit votre apôtre* : la figure de ce monde passe3; mais je ne veux point passer avec le monde, je veux passer

' .Voir. Il, 4, 5,0. -'t.Jimn. Il, 17. — '!. Cor. vil, 31.

à votre Père. C’est le voyage que j'ai à faire, je 1« veux faire avec vous. Dans l'ancienne pâque, les Juifs qui devaient sortir de l'Égypte, pour passer à la terre promise, devaient paraître en habit de voyageurs, le bâton à la main, une ceinture sur les reins, afin de relever leurs habits, leurs souliers mis a leurs pieds, toujours prêts à aller et à partir; et ils devaient se dépécher de manger la pâque' , afin que rien ne les retint, et qu'ils se tinssent prêts à marcher à chaque moment. C'est la figure de l'état où se doit mettre le chrétien pour faire sa pâque avec Jésus-Christ, pour passer à son Père avec lui. O mon Sauveur! recevez votre voyageur, me voilà prêt, je ne tiens à rien; je veux passer avec vous de ce monde à votre Père.

D'où ine vient ce regret de passer? Quoi! je suis encore attaché à cette vie? Quelle erreur me retient dans ce lieu d'exil? Vous allez passer, mon Sauveur! et, résolu que jetais de passer avec vous, quand on me dit que c’est tout de bon qu’il faut passer, je me trouble , je ne puis supporter ni entendre cette parole. Lâche voyageur! que crains-tu? Le passage que tu vas faire, est celui que le Sauveur va faire aussi dans notre évangile : craindras-tu de passer avec lui ? .Mais écoute : Jésus sachant que son heure était venue île passer de ce monde *. Qu’y a-t-il de si aimable dans ce monde, que tu ne veuilles point le quitter avec le Sauveur Jésus? I-c quitterait-il, s'il était bon d'v demeurer? Mais écoute , encore un coup , chrétien": Jésus jmsse de ce monde pour aller à son Père. S'il fallait seulement sortir du monde , sans aller à quelque chose de mieux ; quoique ce monde soit peu de chose, et qu’on ne perdit pas beaucoup en le perdant, on pourrait y avoir regret, parce qu'enfin on n'aurait rien de meilleur. Mais, chrétien, ce n'est pas ainsi que tu dois passer. Jésus passe de ce monde, mais pour aller à son Père. Chrétien, qui dois aller avec lui, tu passes à un père; lé lieu d’où tu sors est un exil; tu retournes à la maison paternelle.

Passons donc de ce monde avec joie; mais n'attendons pas le dernier moment , pour commencer notre passage. Lorsque les Israélites sortirent d'Égypte, ils ne devaient pas arriver d'abord à la terre promise : ils avaient quarante ans à voyager dans le désert; ils célébraient néanmoins leur pâque, parce qu'ils sortaient de l'Égypte, et qu'ils allaient commencer leur voyage. Apprenons à célébrer notre pâque dès le premier pas : que notre passage soit perpétuel : ne nous arrêtons jamais; ne demeurons point, mais campons partout à l'exemple des Israélites : que tout nous soit un désert, ainsi qu'à eux; soyons comme eux toujours sous des tentes; notre maison est ailleurs : marchons, marchons, marchons; passons avec Jésus-Christ : mourons au monde, mourons-y tous les jours : disons avec l’apôtre ; Je sueurs tous les jours3 : je ne suis pas du monde; je passe, je ne tiens à rien.

1 tCxod. XII, Il * Jean, xul, I. — * 1. Cor. XV, 31.

Page 1