‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 222 sur 243 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Quand cet Esprit de vérité viendra , U vous apprendra toute vérité : car il ne parlera pas de luimême ; mais il vous dira ce qu’il a oui , et vous annoncera les choses futures

Il ne dira que ce qu’il a ouï : mais il a tout ouï : aussi cnseignera-t-il toute vérité. Il est dans le conseil où l’on dit tout. I^e Père dit tout par son Fils; le Fils dit tout par sa naissance. Si tout se dit par lui , il entend tout : autrement il ne s’entendrait pas lui-même. On lui dit tout en le produisant, puisque le produire, c’est dire. Le Saint- Esprit est le troisième dan6 ce secret : nulle créature n’y entre. On ne dit rien à demi dans cette unité : on n’entend rien imparfaitement. C’est pourquoi , r Esprit approfondit tout : il entre en tout, même dans les profondeurs de Dieu *. Et c’est le caractère que lui donne le Sauveur du monde , en disant qu'il nous enseigne toute vérité, et annonce les choses futures.

I a Saint-Esprit est celui qui parle aux prophètes. Quand il parle en eux, c’est Dieu qui parle, et on l’appelle l’esprit prophétique : ce qui l’égale parfaitement au Père et au Fils ; puisque comme eux il entre dans le grand secret réservé à Dieu, qui est celui de l’avenir5.

Il entre par la même raison dans cet autre intime secret , qui est la connaissance du secret des cœurs. Qui voit le secret de Dieu , que ne voit-il pas ? Par qui est-ce que saint Pierre a vu le secret d’Ananias et de Saphira, dans la vente de leurs biens ? Aussi en mentant à Pierre, ils mentirent au Saint-Esprit *. Par qui est-ce que le secret des cœurs était manifesté tons ces assemblées dont parle saint Paul : ce

1 Joan. XVI, 13. — *1. Cor. u , 10. — * /*. XLVIII , IC; US, 31; l.it, I. ZarA. vil, 13. I. Cor. XIV , 32- Apoc. XXII, 0 — • Act. V, 3, *, o.

qui fait dire à tout le monde , que Dieu est au milieu de nous 1 ? Comment ? sinon par l'esprit de prophétie, qui est dans le même lieu l’ouvrage du Saint-Esprit, à qui toutes ces grâces sont attribuées, conformément à cette parole : Un seul Esprit opère ces choses, les partageant à chacun selon qu'il lui plait ».

Origine du Saint- EapriL Ordre des Personnes divines.

Joan. XYl, 14 , 15.

lime glorifiera , parce qu'il prendra du mien 5. Que Jésus-Christ daigne nous parler de ces communications intérieures des Personnes divines, et nous faire entrer en quelque façon dans cet ineffable secret , il y a de quoi s’en étonner. Vraiment il nous traite en amis, comme il disait lui-même, en nous apprenant non-seulement ce qu’il fait au dehors, mais encore ce qu’il produit au dedans. H prendra du mien : le Fils a tout pris du Père , et il glorifie le Père : le Saint-Esprit prend du Fils , et il glorifie le Fils. Il semble que c’est là le but de cette parole. Mais écoutons de quelle sorte Jésus-Christ s’explique. Il ne dit pas : Il prendra de moi : maïs. Il prendra du mien. O Sauveur, que voulez-vous dire? M’est-il permis de le chercher? ou bien m’en tiendrai-je à ce que vous dites, sans rien dire, ni rien chercher davantage dans cette parole? Mais votre Église y a trouvé, que lo Saint-Esprit procédait de votre Père et de vous, et que c’était pour cela que le Saint- Esprit était votre Esprit, comme il était l’Esprit du Père. Il est appelé l’Esprit de Jésus-Christ : Spirifus Christs*. Il est à Jésus-Christ. Jésus-Christ l’envoie : par quelle autorité, si ce n’est par l’autorité de principe et d’origine? Car il ne peut y en avoir d’autres entre les Personnes divines.

Voilà la doctrine de l’Église catholique, et la tradition des saints. Je la reçois, j’adore cette vérité. O Jésus, encore un coup, quelle merveille que vous daigniez nous parler de ces hauts mystères, à nous qui ne sommes que terre et cendre! Avec quelle foi, avec quelle reconnaissance, avec quel amour devons-nous écouter ces paroles! Seigneur, ce n’est pas en vain que vous nous parlez de ces choses : vous nous en montrez une étincelle durant cette vie, dans le dessein de nous en montrer à découvert la pleine lumière au jour de l’éternité. Nous verrons ce que veut dire : Il prendra du mien , et il me glorifiera , et il vous l’annoncera. Tout ce qui est à mon * Père, est à moi : et c’est pourquoi je vous ai dit qu'il prendra du mien : et il vous annoncera ce qu'il en aura pris 5.

Le Saint-Esprit prend du Père dont il procède primitivement , et en prenant du Père , il prend ce qui est au Fils, puisque tous est commun entre le Père et le Fils : excepté sans doute d’être Père ; car c’est cela qui est propre au Père, et non pas commun au Père et au Fils. Le Fils a donc tout ce qu'a le Père, excepté d’étro Père : il a donc aussi

* I. Cor. XIV. 34, 56. — * Ibid, xiî, II. — *Joan. XVI, lé- —

* I. Petr. 1,1!. — * Joan. XV», 14, I&.

Diqitiz

?«6 MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE

d'étre principe du Saint-Esprit : car cela n’est pas être Père : le Fils prend cela du Père; et le Père, qui, en l’engendrant dans son sein , lui communique tout excepté d’étre Pcre , lui communique par conséquent d’étre le principe productif du Saint-Esprit. C’est pourquoi le Saint-Esprit est l'Esprit du Père comme du Fils , envoyé en unité de l’un et de l’autre , procédant de l’un et de l’autre , comme d’un seul et même principe : parce que le Fils a reçu du Père d'étre principe du Saint-Esprit. Et c’est pourquoi Jésus-Christ ne dit pas : U prendra de moi; parce que ce serait dire en quelque façon, qu’il en serait le seul principe, et que le Saint-Esprit procède du Fils comme le Fils procède du Père : c*cst-àdire de lui seul. Mais il n’en est pas ainsi : car le Saint-Esprit procède du Père radicalement; et s’il procède du Fils, c’est du Père que le Fils a pris de le produire : et c’est pourquoi il dit plutôt : H prendra du mien , que de dire : 7/ prendra de moi. Parce qu’encore qu’en effet il prenne de lui, il ne prend de lui que ce que lui-même a pris du Père. Il procède donc du Père et du Fils : mais il procède du Père par le Fils; parce que, cela même que le Saint-Esprit procède du Fils, le Fils l'a reçu du Père, de qui il a tout reçu.

C’est ce qui explique la raison mystique et profonde de l’ordre de la Trinité. Si le Fils et le Saint- Esprit procèdent également du Père, sans aucun rapport entre eux deux, on pourrait aussitôt dire, le Père, le Saint-Esprit et le Fils, que, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Or, ce n’est pas ainsi que Jésus-Christ parle. L’ordredes Personnes est inviolable; parce que si le Fils est nommé après le Père, parce qu’il en vient; le Saint-Esprit vient aussi du Fils, après lequel il est nommé; et il est l’Esprit du Fils comme le Fils est le Fils du Pcre. Cet ordre ne peut-être renversé : c’est en cet ordre que nous sommes baptisés, et le Saint-Esprit ne peut non plus être nommé le second, que le Fils peut être nommé le premier.

Adorons cet ordre des trois Personnes divines et les mutuelles relations qui se trouvent entre les trois, et qui font leur égalité, comme leur distinction, et leur origine. Le Père s’entend lui-méme, se parle à lui-même; et il engendre son Fils, qui est sa parole. Il aime cette parole qu’il a produite de son sein , et qu’il y conserve ; et cette parole qui est en même temps sa conception, sa pensée, son image intellectuelle éternellement subsistante, et dès i à son Fils unique l’aime aussi, comme un Fils parfait aime un Père parfait : mais qu'est-ce que leur amour, si ce n'est cette troisième personne, et le Dieu amour, le don commun et réciproque du Père et du Fils, leur lien, leur nœud, leur mutuelle union, en qui se termine la fécondité, comme les opérations de la Trinité ? Parce que tout est accompli , tout est parfait, quand Dieu est infiniment exprimé dans le Fils , et infiniment aimé dans le Saint- Esprit; et qu’il se fait du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, une très-simple et très-parfaite unité : tout y retournant au principe, d’où tout vient radicalement et primitivement , qui est le Père , avec

un ordre invariable : l'unité féconde se multipliant en dualité, c’est-à-dire jusqu'au nombre de deux , pour se terminer en Trinité : en sorte que tout est un , et que tout revient à un seul et même principe.

C’est la doctrine des saints : c’est la tradition constante de l’Église catholique. C’est la matière de foi ; nous le croyons : c’est le sujet de noire espérance ; nous le verrons : c’cst l’objet de notre amour; car aimer Dieu c’est aimer en unité le Père, le Fils, et le Saint- Esprit ; aimer leur égalité et leur ordre; aimer, et ne point confondre leurs opérations, leurs éternelles communications, leurs rapports mutuels, et tout ce qui les fait un , en les faisant trois : parce que le Père, qui est un , et principe immuable d'unité , se répand , se communique sans se diviser. Et cette union nous est donnée comme le modèle de la nôtre : O mon Père , qu'ils soient un en nous , comme vous, mon Père , êtes en moi , et moi en vous ; ainsi qu'ils soient un en nous *. O Dieu, Père, Fils, et Saint-Esprit, je me reconnais en tout et partout, fait à votrç image, à l'image de la Trinité : conformément à cette parole; Faisons l’homme à notre image et ressemblance • : puisque même l’union que vous voulez établir entre nous , est l’image imparfaite de votre parfaite unité? O charité! tu dois croître et te multiplier jusqu’à l'infini dans les fidèle* : puisque le modèle d’union et de communication qu’on te propose, est un modèle dont tu ne peux jamais atteindre la perfection : et tout ce que tu peux faire, c’est de croître toujours en l’imitant, en communiquant de plus eu plus tout ce qu’on a à ses frères, lumière, instruction , conseil, correction quand il lefaut; amour, tendresse, vertu , par l’édification et le bon exemple, support mutuel; et à plus forte raison, biens, richesses, subsistance, et tout jusqu’au pain que nous mangeons, que devons partager avec les pauvres.

La mission du Saint-Esprit est expliquée. Nous en avons vu les effets égaux à ceux qu’a produits le Fils. Nous en avons vu l’origine dans l’éternelle communication des trois divines Personnes. Écoutous la suite des paroles de notre Sauveur.

Qu’est-ce a dire : Encore un peu de tempe? Jotn.

XTI, 16.

Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus ; encore un peu de temps , et vous me verrez, parce que je m * en retourne à mon Père 3.

Depuis le f. 9 du ch. xiv, jusqu’à la fin, que Jésus-Christ sort de la maison ; et dans le ch. x v et dans le xvi', jusqu’à ce verset, Jésus-Christ a parlé seul sans discontinuation, et sans être interrompu par ses disciples , si ce n’est par ce petit mot de saint Jude : D’où vient, Seigneur , que vous vous découvrirez a nous , et non pas au monde*? A quoi Jésus-Christ ne répond pas, ou n’y répond qu.’tndirectement, en continuant son discours. Ils Tinterrompent ici plus ouvertement, en se disant les

• Jotin. XVII, 91 — * Cen. 1, 36, — 3Joa*. XTI, — xiv, n.

MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE

uns aux autres : Que veut-il dire : Encore un peu , et vous ne me verrez plus? et ils disaient : Que veut dire ce peu de temps 7 Mous ne savons ce qu'il veut dire ». Et Jésus, qui avait prévu cette interruption, et qui avait comme jeté cette parole pour y donner lieu, dans le dessein d’en tirer une grande consolation et une grande instruction pour eux , reprend la parole en cette sorte : Vous vous demandez les uns aux autres, ce que veut dire ce peu de temps : En vérité ; en vérité, je vous te dis ; vous gémirez, H vous pleurerez, vous autres , et le monde se réjouira : niais votre tristesse sera changée en joie Il y avait quelque sorte d'ambiguité dans ce discours du Sauveur : Encore un peu, et cous ne me veirez plus, etc. On pouvait entendre : Dans peu vous cesserez de me voir; car je vais mourir : et dans peu vous me reverrez, car je ressusciterai ; les ombres de la mort ne me peuvent pas retenir, et il faut que je retourne à mon Père. Duraut le temps que je serai dans le tombeau , le monde triomphera , et il croira être venu à bout de ses desseins, et vous serez dans la désolation et dans l’oppression comme un troupeau dispersé. Mais à ma résurrection, qui suivra de près , la joie vous sera rendue , et la confusion à vos ennemis. C’est ainsi qu’on pouvait entendre ces prompts passages de la privation à la vue, et de la vue à la privation. Mais la suite nous fait voir que Jésus-Christ regarde plus loin. Nous cesserons de le voir : non précisément à cause qu’il ira à la mort, mais à cause qu’il montera aux cieux, à la droite de son Père : et nous le reverrons pour ne le plus perdre, lorsqu’il viendra des cieux une seconde fuis pour nous y ramener avec lui. Ainsi ce qu’il appelle un peu de temps, c’est tout le temps de la duree de ce siècle ; tant à cause que ce temps finit bientôt pour chacun de nous, qu’à cause qu'en le comparant à l’éternitc qui doit suivre , c’est moins qu’un moment.

Apprenons donc que, selon le langage du Sauveur, qui est celui de la vérité, tout ce qui est temps n'est qu’un point, et moins que rien ; et que ce qui dure, ce qui est véritablement, c’est l'éternité, qui ne passe jamais. Comptons pour rien tout ce qui passe. Il y a près de dix-sept cents ans depuis l'ascension de notre Seigneur : et tout cela devant Jésus-Christ, qui est te Père du siècle futur 3 , n’est peut-être qu’une trèspetite partie de tout le temps qui se trouvera du jour de l’ascension à la Ûn du monde, que Jésus-Christ a compté pour rien. Les siècles sont donc moins que rien : mille ans valent moins qu’un jour selon cette mesure. Que serait-ce donc que les souffrances de cette vie , si nous avions de la foi? Nos sens nous trompent : tout le temps n’est rien : tout ce qui passe n’est rien : accoutumons-nous à juger du temps par la foi. Selon cette règle, qu’est-ce que dix ans, qu’estcc qu’une année, et un mois, et un jour de peine? F.t cependant cette heure nous parait si longue! Gens de peu de foi, quand serons-nous chrétiens? quand jugerons-nous du temps par rapport à I’éteri ité?

* Joan. XVI , 17, 18. — * Ibid. Xfl , 19, 20. — 1 h. IX , fl.

changée eu Joie. Joan. xvi, 20.

f ous pleurerez , et te monde se réjouira : mais votre tristesse sera changée en joie Disons ici avec cet ancien : Je ne veux pas me réjouir avec le monde, de peur de m'affliger un jour avec lui. Je ne veux pas, pour sa joie courte et trompeuse, m’attirer l'accablement et le poids d’une éternelle douleur. Ne vous laissez pas tromper aux joies du monde, ni à celte Deur qui tombe du matin au soir. Ne nous abandonnons jamais à la joie; car c'est nous abandonner à l’illusion. Disons au ris : Tu es un menteur ; et à la joie : Tu nous trompes ». Les saints Pères ne voulaient pas qu’un chrétien s’abandonnât à la joie, jusqu’à rire avec éclat. 11 faut nourrir daus notre cœur une sainte et salutaire tristesse par le souvenir de nos péchés, par la crainte du jugement de Dieu , et par un saint dégoût des biens du monde. Cette tristesse ne sera pas seulement changée en joie dans le jour de l'éternité; mais dès le siècle présent, la joie de Jésus-Christ triomphera dans notre cœur : et c’est de ce fond de joie que goûtera au dedans un cœur attaché à Jésus-Christ, que sortira ce dégoût des plaisirs du monde, qui ne sont qu’illusion , teutation et corruption.

Coûtez , et voyez combien le Seigneur est doux 3 ! combien est douce la vérité, la justice, la bonne espérance, le chaste désir de le posséder : et vous gémirez de vous voir au milieu des tromperies et des erreurs; et vous jetterez un doux et tendre soupir vers la cité sainte, que Dieu nous a préparée, où règne la vérité, où se trouve la paix éternelle, et tout le bien avec Dieu.

xxvm* jour.

Souffrir, faire violence. Joan. xvi, ai.

Apprenons du ÿ. 21 , à enfanter notre salut avec peine. Quel effort ne faut-il pas faire, pour faire mourir ses passions, ses mauvais désirs , et tout ce que l’Écriture appelle le vieil homme! On croit mourir en effet , quond il faut s’arracher du cœur tout ce qui plaît. Quelle vie, dit-on, sera la ndtre, quand nous aurons retranché ces doux commerces ces jeux, ces plaisirs! tout sera triste, ennuyeux’, insupportable. Songeons que c’est là le temps du travail , où il faut avec violence enfanter un nouvel esprit. Tout les iris dune femme qui accouche sont oubliés au moment qu elle a mis un enfant au monde i. Quelle doit donc être notre joie, quand ce n’est pas un autre, mais nous-mêmes, que nous faisons naître .pour changer la vie du péché en la vie de Dieu.

Qu’il me coûte do sacrifier ce ressentiment , de renoncer à ce plaisir, de pratiquer cette humilité , de supporter celle médisance! Chrétien , quand veus-tu donc t'enfanter toi-même? Tu ne feras point ton salut , tu ne rompras point tes fers , tu ne deviendras * point un nouvel homme , sans le faire celle violence.

> Joan. xvi, SO — » Enl. n, S — * Pt. xxxUL t. — * Joan. si.

MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE

De quelle paix, de quelle joie, la verras-tu bientôt suivie! Ha! je commence à vivre, depuis que je vis pour Dieu, et que je me suis ouvert le ciel !

Aimer Dieu , c'est la vie : on ne saurait l'acheter par trop de travaux , par trop de morts.

XXIX” JOUR

Joie qui ne peut être ravie. Joan. ifl» 22.

Personne ne vous ravira votre joie1. D'où vient notre joie ? De notre bonheur. Quand donc nous mettrons notre bonheur dans un bien qui ne pourra nous être ravi, notre joie ne pourra aussi nous être ôtée. Qu’est-ce qui doit faire notre bonheur? C’est que Dieu, que nous aimons, soit heureux et le seul puissant : bcatus et solus potens, comme dit saint Paul *. Si nous aimons Dieu de tout notre cœur, de toute notre intelligence, de toutes nos forces; comme nous ne pouvons rien contribuer à son bonheur, notre partage est de nous en réjouir. Réjouissons-nous de la gloire de Dieu, de sa perfection , de son bonheur, de la naissance éternelle de son Verbe, de l’éternelle procession de son Saint-Esprit, de ce qu’il se connaît, de ce qu’il s’aime, de ce qu’il est tout action, tout intelligence, tout amour, toute vie : si grand , qu’il ne peut rien acquérir; aussi bienfaisant que riche , plein de vie , plein d’étre , l’étre môme , la vérité môme, le parfait, le tout. Qui nous peut ôter ce sujet de joie ? Il faudrait pouvoir ôter Dieu : et en l’ôtant , s’ôter soi-môine, et tout être , et ne laisser que le néant. Tout ce qu’on nous peut ôter, c’est la joie que nous avons de l’Ôtre de Dieu. Mais qui nous la peut ôter, si ce n’est nous-mêmes par le péché? Viendra le temps où le péché étant entièrement dé- 1 iruit en nous , nous ne cesserons non plus de mettre toute notre joie dans l’éternelle félicité et perfection de Dieu , que Dieu cessera d’étre heureux et parfait. Alors donc nous serons parfaitement heureux, et notre joie ne pourra plus nous être ravie.

Réjouissons-nous en môme temps de ce que Jésus- Christ est entré dans la gloire de son Père : Si vous m’aimiez, dit-il, vous vous réjouiriez de ce que je retourne à mon P ère, parce que mon Père étant plus grand que moi 3 , selon la nature que j’ai prise , retourner à mon Père c’est retourner au centre de la grandeur et de la félicité.

Dieu est une nature heureuse et parfaite , et en môme temps une nature bienfaisante et béatifiante : l’aimer, c’est vivre , c’est être juste, c’est être véritable , c’est être heureux, c’est être parfait, autant que le peut être ce qui n’est pas Dieu. Mais Dieu nous apprend qu’il nous fait dieux ; un même esprit avec lui; participants, associés à la nature divine, à la sagesse, à la vie, à l'éternité, à la félicité de Dieu. Lui qui est son bonheur, devient le nôtre : notre bonheur est par conséquent le bonheur de Dieu. Dieu se donne à nous tout entier : nous le ver- . rons ; nous l’aimerons , assurés de ne cesser jamais de le voir et de l’aimer. En ce jour-là , dit le Sauveur, rota ne m’interrogerez plus de rien ; car vous verrez à découvert ta vérité même. Vivez donc,

» Joan. xvi, 21. — * I. ri**. VI , 16. — 5 Joan xiv, 2$

et réjouissez-vous dans cette espérance. Mais en attendant, que ferons-nous au milieu de tant de besoins, de tant d’indigence? Vous n'avez qu’à demander : tout ce qui vous sera nécessaire, vous sera donné en mon nom1. Vous n’étes donc plus indigents , puisque vous avez le nom par lequel vous pouvez tout obtenir.

Qu’est-ce qu'on doit demander au nom de Jésus-Christ Joan. xvi, 24.

Jusqu'ici vous n’avez rien demandé en mon nom*. Eh quoi! lorsqu’ils lui disaient : Seigneur, apprenez-nous à prier ; et encore : Augmentez-nous la foi 3 : n’était-ce pas de lui, et par lui , qu’ils espéraient cette grâce?

Leurs demandes n’étaient pas encore assez épurées. A l’occasion du royaume de Jésus-Christ, ils s’étaient mis dans l’esprit des idées de grandeur et d’ambition , qui tenaient beaucoup de l’esprit judaïque. L’attache sensible qu’ils avaient à sa personne , était un obstacle à l’amour spirituel qu’il leur demandait. Lorsque leur foi fut épurée par sa croix , par son absence , et par l’opération du Saint-Esprit , ils apprirent ce qu’il fallait demander au nom de Jésus-Christ , qui était de lui être conforme, et d>* marcher après lui dans la route des croix et de la mort. Que pouvez- vous demander au nom de Jésus- Christ, sinon les choses que vous voyez en lui? Prends bien garde , 5me chrétienne , ce que c’est que Jésus-Christ ; et par là tu apprendras ce que tu dois demander en son nom.

C’est ce que les apôtres n’entendaient pas encore; et loin de vouloir porter leur croix avec Jésus - Christ , ils ne voulaient pas môme entendre ce qu’il leur disait de la sienne. Ce discours était caché à leurs yeux ; et ils craignaient de t'interroger sur ce discours * : parce qu’ils craignaient d’apprendre trop leurs obligations , en découvrant les dispositions de leur maître. Ainsi comme ils répugnaient beaucoup à la croix, ils ne savaient guère cequ’il fallait demander au nom de Jésus-Christ crucifié; et c’est pourquoi il leur dit ; Jusqu'ici vous n'avez rien demandé en mon nom ; demandez , et vous recevrez , afin que votre joie s'accomplisse *.

La joie qu'il leur promet ici n'est pas une joie sensible : c’est une joie dans la foi, c’est une joie dans la croix, comme celle de Jésus -Christ, qui est monté sur la croix en se proposant une grande joie 6. Quelle joie, si ce n’était celle de glorifier son Père , et de contenter son amour, en sauvant les hommes ? Ainsi nous devons apprendre a mettre toute notre joie à le glorifier, ce qui nous fera réjouir dans nos souffrances ; ce qui inspira aux apôtres cette joie qu’ils ressentirent d’avoir été flagellés pour le nom de Jésus-Christ?. Alors donc ils avaient appris ce qu’on reçoit et ce qu’on doit demander en son nom , qui est d’apprendre à se glorifier, à se réjouir dans ce qu’on souffre pour lui.

* Joan. xvi, 23. — 1 Ibid. 2*. — * Luc. xi, I; xvn, S. — * Ibid. IX , 44 , 46; XVII! , 34. — * Joan. XVI, 24. —• Htb. Xll, 2. — ' Act. V, 41. A

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MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE

La patience est le seul moyen de surmonter les vices, et d'épurer les vertus. La patience chrétienne apprend non-seulement à porter sans murmure, mais encore à se réjouir dans les souffrances que Dieu envoie. Se fonder sur la patience , et r unir à la croix de Jésus-Christ, c'est le moyen de prier en son nom , et c'est par là qu’on obtient tout.

XXXIe JOUR.

Tout nom vient par Jésus-Christ. Juan. xvi , 35, 2g.

Je vous ai dit ceci en paraboles rje ne me suis pas encore entièrement expliqué sur mon départ ; je vous en vais maintenant parler à découvert : vous allez tout voir en trois mots : Je suis sorti de Dieu, et je suis venu au monde : maintenant je quitte le monde , et je m'en retourne à mon Père '. Il finit là son discours , comme n’ayant plus rien à leur expliquer, après leur avoir dit si nettement, d'où il venait , et l'obligation qu'il avait d'y retourner.

Les apôtres vont entendre plus que jamais cette vérité qui leur ôtera toutes leurs erreurs sur le règne de Jésus-Christ. Ils s’étaient grossièrement attendus à le voir établir sur la terre avec un éclat mondain ; mais cette pensée n'a plus de lieu depuis que Jésus-Christ montait au ciel. Car on voit là, que son royaume n'est pas de ce monde; que son , trône est à la droite de Dieu, et que c'est de la qu'il doit mettre tous ses ennemis à ses pieds. C'est ce que les apôtres entendirent, comme il parait par la première prédication de saint Pierre, où il allègue un passage du psaume cix. Alors donc, quand ils entendirent où Jésus-Christ devait régner, et d'où il devait vaincre ses ennemis, ils surent que dorénavant il fallait tout demander en son nom; et en voici tout le secret : Je suis sorti de Dieu pour venir à vous : je vous aimais et je suis venu vous chercher. Si je vous quitte pour retourner à mon Père, je porte mon amour, celui que j'ai pour vous , jusque dans son sein ; et je serai plus que jamais votre avocat, votre intercesseur, et le parfait médiateur de Dieu et des hommes.

Ainsi demander par Jésus-Christ, c’est croire qu'il est dans le ciel notre avocat; et encore qu'il ajoute : Je ne vous dis pas que je prierai pour vous ; il ne laisse pas de le faire d'une manière admirable, en se présentant pour nous à Dieu, comme il est écrit aux Hébreux *. Mais il veut dire que, non content de cela , il fait plus, puisqu'il nous concilie tellement le Père , que de lui-méme il se porte a nous aimer, quoique toujours au nom de son Fils; puisqu'il dit : Mon Père vous aime, jtarce que vous m’avez aimé, et que vous avez cru que je suis sorti de Dieu J.

Ainsi demander par Jésus - Christ, c'est, en croyant qu'il est sorti de Dieu , l’aimer de tout notre cœur, et ne vouloir plus rien que ce qu'il veut; puisqu'il n’y a rien à obtenir que par lui. Telle est la médiation de Jésus-Christ. Nous l'aimons, et par la son Père nous aime. Nous aimons Jésus-

Christ , par qui nous lui demandons toutes choses ; et tout nous revient par Jésus-Christ, au nom duquel nous demandons tout.

F.ntrons dans cette secrète correspondance du Père , qui nous aime , à cause que nous aimons son F ils : et croyons que c'est lui-méme qui nous inspire cet amour, puisqu'il est vrai que ce n’est pas nous, mois lui qui a aimé le premier; et son amour est la source de celui que nous lui rendons.

Mon Sauveur, mon intercesseur, mon médiateur, mon avocat; je nai rien à espérer que par vous : j’entre dans vos voies, j'obéis à vos préceptes. Ainsi se justifie ce que vous dites : Je suis la voie '. C'est par vous qu'il faut aller, c'est par vous qu'il faut demander , c’est par vous qu'il faut recevoir. Tant de grandes vérités qu'on vient d'entendre sont renfermées dans la conclusion des prières de l'Église : Per Dominum nostrum Jesum Christian. Toutes les fois qu'elle retentit à nos oreilles, rappelons ces vérités dans notre esprit, et conformons-y notre coeur.

Les vœux montent par Jésus-Christ , les grâces reviennent par lui ; pour l'invoquer, il faut l imiter. C'est l’abrégé du christianisme.

XXXIIe JOUR.

hriaiuenicnt de Jfvuj-Christ. Joui ». XVI, 2f, 30, 31 , J2.

Les disciples ravis d'avoir entendu ee grand secret de leur maître , lui en témoignent leur joie , en lui disant : C'est à cette heure que vous partez à découvert ; vous avez répondu à nos plus secrétes pensées, vous avez satisfait à nos désirs les plus profonds : f'ous savez tout, et mus n’avez pas besoin qu’on vous interroge; c’est pour cela que nous croyons que vous êtes sorti de Dieu‘. Nul autre qu'un Dieu sorti de Dieu ne peut découvrir le secret du cœur humain : nous croyons en vous. Qui ne croirait, à les entendre parler de cette sorte, que leur foi aurait autant de persévérance qu'il v paraissait de sincérité? Mais Jésus les connaissait mieux qu’ils ne se connaissaient eux-mémes, et il leur dit : Cous croyez maintenant. Le temps ta venir, et il est venu , que vous serez dispersés chacun de son cùté et que vous me laisserez seul; mais je ne suis pas seul, parce que mon Lire est avec moi >.

Qui nous donnera ici d'entendre l’état d'une âme qui n'a que Dieu, d'une Jme destituée de tout appui, de toute consolation humaine? Quelle détresse d'un côté! Quelle joie de l'autre, lorsqu'on a d'autant plus Dieu, qu’on n’a que lui! Cest l'état où va entrer Jésus-Christ : et il y faut ajouter ce dernier trait, qui met le comble à un état si désolant; qu’on a Dieu sans sentir qu’on l'a, puisqu'il semble s’étre retiré, jusqu'à réduire Jésus -Christ à dire : Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi m'avezvous délaissé 4 ?

O âmes, qui participez à cette désolation de lésus-Christ, qui vous enfoncez d'ablme en abîme, si

■ Juan, xvi , ». - 1 n,b. u , 2». - 1 jam. xvi . 17. noSSVET. — TOME ni.

• Joan. mit, 0. — 1 Ibid, xri, 30.

Matth. xwii, 40.

* iota. 31 , 32.

loin de Dieu, ce vous semble, et tellement séparées de lui par ce grand chaos, que votre voix ne peut parvenir à ses oreilles, comme si vous étiez dans l’enfer ! je vous remets entre les mains de Jésus-Christ , qui vous donne son liel à manger, son vinaigre à boire , sa désolation à porter. 11 est avec vous ; et s’il ne veut pas se faire sentir, c’est là votre épreuve. Dites avec lui dans ce creux, dans cet abîme profond : En espérance contre l'espérance » : je me meurs , je vais expirer : Mon Père, je recommande, je remets mon esprit entre vos mains * : je vous remets ma vie, mon salut, mon libre arbitre avec tout son exercice. Après cela, taisez-vous, et attendez en silence votre délivrance. Amen, amen.

XXXIII' JOUR

Acquiescement à la volonté divine. Joan. xvi, 33.

Je vous al dit ceci : je vous ni expliqué la désolation où je serai jeté par votre fuite , qui ne laissera que Dieu avec moi : afin que vous trouviez ta paix en moi seul 5 : non pas en vous -mêmes, ni dans votre foi, que vous voyez si chancelante. Il n’y a donc point de paix pour vous, que celle que je vous donne en vous protégeant. Vous m’allez quitter , mes enfants, vous m’allez laisser seul, selon le monde. Si dans cet abandon je ne suis pas seul ; si mon Père ne me quitte pas un seul moment , quoiqu’il semble me délaisser : apprenez de là qu'il n’y a de paix ni de force qu’en lui seul, et dans l’acquiescement à sa volonté, t ous aurez de l'affliction dans le monde; mais prenez courage, j’ai vaincu le monde*. Destitué de toute apparence de secours, et n’ayant pour toute ressource qu’un Dieu délaissant et irrité, j’ai vaincu le monde; je l’ai vaincu pour moi et pour vous. Prenez courage, ayez confiance. Quelque délaissés que vous croyiez être , et encore que vous vous voyiez sur le bord du précipice, et déjà comme engloutis par la mort; le monde que j’ai vaincu ne peut rien sur vous : et pourvu que vous sachiez vous commettre à ma foi, votre paix est inaltérable.

Repassez ici toutes les persécutions de l'Église, tous les dégâts qu’y ont faits les schismes et les hérésies , toutes les peines intérieures et extérieures , et tous les délaissements de ses serviteurs. Voyez de quelle sorte ils en sont sortis, et le bien qui" est arrivé par toutes ces tempêtes; et reposezvous comme un Jouas au milieu des vents et des Ilots. Dieu est avec vous; et quand il vous fpudrait être jeté dans la mer, et englouti par une baleine, le sein affreux de ce gouffre vivant sera un temple pour vous , et c'est là que commencera votre délivrance.

Quatre paroles ou prières de notre Seigneur adressées a son Père.

Là finit le dernier discours et comme le dernier

» Rnm. IV, 16. — * Luc. XXIII , 46. — 1 Joan. XVI, 33. —

- tînt.

adieu de notre. Seigneur à ses apôtres : après leur avoir parlé, il va maintenant parler pour eux et pour nous tous à son Père. Car ce n’est pas assez d’instruire les hommes par la prédication de la vé- ' rité, si on ne leur obtient par la prière la grâce de In connaître et de la pratiquer. C'est ce que Jésus- Christ va faire dans la prière suivante.

Je trouve que jusqu’ici le fils de Dieu s’est adressé quatre fois à sou Père, et lui a parlé expressément. La première, lorsqu’il dit : Je vous loue, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents , et que vous les avez révélées aux petits. Oui, mon Père', ainsi soit-il, puisque vous l'avez voulu ainsi » . C’est une parole de complaisance et d’action de grâces, qui fait entrer l'âme chrétienne , à l'exemple de Jésus-Christ, dans les secrets desseins de Dieu , pour s’y soumettre et s’y complaire.

Les autres paroles de notre Seigneur adressées au Père céleste sont, en second lieu, celles-ci, à la résurrection du Lazare : Mon Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez écouté; pour mol, je savais que vous m'écoutez toujours ; mais je parle ainsi à cause de ce peuple , afin qu’ils croient que vous m’avez envoyé *. C’est encore ici une action de grâces, mais qui présuppose une invocation, puisqu’il dit que son Père l’a écouté, et qu’il a exaucé ses prières.

La troisième parole adressée au Père par Jésus- Christ est dans saint Jean, encore devant tout le peuple: Et que dirai -jet dirai -je : Mon Père, je vous prie de me sauver de celle heure ? qui était celle de sa passion : mais je suis venu pour cette heure. Mon Père, glorifiez votre nom 3. C’est une parole de demande et l’abrégé de tous les vœux et de toutes les demandes comme de toutes les paroles, de tous les mystères, de toutes les actions de notre Sauveur. Aussi le Pcre y répond-il par une parole venue du ciel à la manière d’un coup de tonnerre *.

La quatrième et la dernière parole de Jésus-Christ à son Père est la prière que nous allons voir, beaucoup plus longue que toutes les autres , et qui est la prière même de son sacrifice.

L’âme du sacrifice c’est la prière, qui déclare pourquoi on l’offre , et qui est l’oblation même ou l’action d’offrir. C’est ainsi que dans la prière du canon, où commence l’action du sacrifice, l’Église déclare à qui, pour qui, et pour quelle cause elle l’offre. C’est ce que va faire Jésus-Christ prêt à consommer son sacrifice, et à se consacrer soimême : et cette prière, si je Pose dire, est comme le canon; ou pour parler plus dignement de Jésus- Christ, est la prière expresse et solennelle qui devait accompagner son sacrifice. La disposition de son cœur et les demandes qu’il fait à son Pcre, le suivent partout dans le cours de sa passion et jusqu’à la mort ; et c’est l’âme de son sacrifice.

Soyons donc attentifs à cette prière, qui comprend et renferme en soi toute la vertu du sacrifice

» Mallh . xi, as, 20. Luc . x , 21. — * Joan. XI , 4 1 , 42. — * IbkL XII , 27 , *5. — * Joan. xh , 29.

MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILK.

Googl

de la croix , et qui renferme surtout la consécration que Jésus Christ fait de liii-tnénie par la croix.

Combien doit-on imposer silence à tout le créé, pour entendre nu fond de son cour les paroles que Jésus-Christ adresse pour nous à son Père, dans cette intime et parfaite communication! Taisonsnous, Jésus-Christ va parler.

MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE

tre Fils. Jlfon Père, glorifiez votre Fil t ; afin que ro /t e F, U vous glorifie. Il est le médiateur entre vous

7ÏI

/veut lève te» yeux au ciel en commençant ta prière.

Joan. xvii, l.

Jésus dit ces choses ; et levant tes yeux au ciel il dit: Mon Pire, /heure est venue '. C'était une action ordinaire à Jésus-Christ de lever les yeux au ciel avant la prière. Lorsqu'il multiplia les pains u regarda le ciel •, et c'était une manière de s’v adresser pour l'ouvrage qu’il voulait faire. Saint Luc remarque la même chose. Ensaiut Jean, lorsqu'il ressuscite Lazare, élevant les yeux en haut U dit : Mon Père1-, et le reste. F.t l’Église a tellement entendu que cette action était naturelle à Jésus-Christ, qu'elle l'a suppléée dans la bénédiction de la ccne , en disant dans le canon que Jésus leva les yeux a Dieu son Père tout -puissant, quoique cela ne soit point marqué dans les écrivains sacrés qui ont récité cette sainte action.

Levons donc aussi les veux au ciel avec Jésusfi"' seul nous les y pouvons lever. Car e Publicaiu, qui était pécheur, n'osait seulement lever les yeux au ciel ; mais il se frappait la poitrine en disant. O Dieu! ayez pitié de moi, qui suis un pécheur 4. Et le prodigue disait : Mon Père j'ai péché contre te ciel, et a vos yeux K Comment donc regarder lectel, contre qui ona péché? On ne l'ose qu en s'unissant à Jésus-Christ, qui lève pour nous les yeux au ciel, et l'apaise en les y levant.

Mais pourquoi lever les veux au ciel, si ce n’est pour adorer Dieu et sa magnifique présence dans sa 1 gloire, et pour nous y transporter en esprit > Allez donc, mes yeux; allez au ciel, et y enlevez mon errur. Allez par désir et par espérance oii vous êtes appelés, où vous serez un jour en effet. Allez au séjour qui vous est montré; et aimez cette céleste patrie, où Dieu sera tout en tous.

XXXVIe JOUR.

Gloire du Père et du Fil. dan. l'étal, gisement de nÊgliie Joan. xvii, 1 , a.

Mon Père, figure est venue; glorifiez voire hits, afin que votre Fils t ous glorifie «. Le sacrifice commence par le nom de Père, nom d’autorité, mais d une autorité douce , qui marque l'auteur de la v IC , de qui on tient tout , à qui on rapporte tout • nom de bonté et d'indulgence, autant que d'empirè et de souverninehfeCest encore par cet endroit que nous commençons notre sacrifice : Te iciTL'n cle- «mtissime Pater. C'est vous , Père tres-miséri- Cord'eux , que nous invoquons par Jésus-Christ vo-

1 Joan. XVII, I. — ■ Uoltk. 1IV.I9 — I J ona y, tt

-*ZM«.xy. is.-.Joou xvnT

4 Lue.

tre y, r. ,,«1 médiateur entre vous

et nous, et d faut lui donner la gloire qui retournera a vous, (.estoc qui arrive, quand nous invoquons par Jesus-CJirist ; la gloire lui est donnée d'abord •

l'ôm.'T »e P°r,fe“ à qui elle appartient toute IA,« Pere , glorifiez votre Fils; afin que loti et rom glorifie. I.a gloire que vous lui donne-

rez ne fait que passer en lui , pour aller à vous ■

miùbieor. ^ Sa<,ri,iC‘'’ I,ui8<iu,“ 'ous en le

Mon Père l’heure est venue. Le sacrifice a son heure : c est le matin , cest le soir ; il a son heure marquée. L heure marquée pour le sacrifice dejé- «us-thrist est venue : Mon Père, la victime est i>rete; t t il u y a plus qu a hicher le coup.

Je me sens ici clevé à je ne sais quoi d'intime que JP ne puis pas bien m'expliquer à moi-méine Ce je ne sais quoi me fait sentir dans le fond de rima qu il se faut Unir à l’intention secrète de Jésus- Christ dans cette prière , et que c’est là le véritable moyen de prier en Jésus-Christ et par Jésus-Christ Et il nie semble que cette intention secrète de Jésus-Christ est celle de former toute son Eglise et de s’offrir lui-méme intérieurement et extérieurement eu sacrifice pour cela.

Mon Père , l’heure est venue , que se doivent accomplir les prophéties de l'effusion de votre Esprit sur tous les peuples , et decette grande glorification qui doit vous être donnée , en ramassant votre peuple de toutes les nations, (.tarifiez votre Fils en le ressuscitant de la mort, et en répandant sa parole dans toute la terre; en y formant la société où doi veut être renfermés tous vos amis, tous vos élus’ Glorifiez donc votre Fils de cette sorte , en lui donnaut une Eglise qui porte son nom , qui soit l'Église chrétienne, et le recueillement intérieur et extérieur de lous ceux qui se glorifient d'étre ses disciples. C est la gloire que vous donnerez à votre Fils et qui en mémo temps retourne à vous, d Père premier principe des émanations tant extérieures que divines et intérieures , puisque votre Fils vous rapporte tout.

Glorifiez donc votre Fils de cette sorte : comme vous lui avez donné puissance' sur tous les hommesavec la même efficace et dans le même dessein que vous lui avez donné cette puissance, glorifiez-le Toule puissance m’es! donnée dans te ciel et da,û ta ta re '. Ce qui ne s’entend pas seulement de la tonte- puissance qu’il lui a donnée, en lui communiquant sa divine essence; mais d'une sorte de toutepuissance que le Père donne an Fils en le ressuscitant et en le plaçant à sa droite, où il lui donne comme au Christ et comme au Dieu-Homme, et même selon son humanité, l'entière dispensation de toutes ses gr.lees. Et l'effet de cette puissance ne peut pas être plus doux et plus agréable aux hommes puisque cette puissance lui es! donnée sur tons tes hommes afin qu’il donne ta vie éternelle à tous ceux que son Père lui a donnés -. Qui ne

■ .Va/M. «VIH, IS. ■ Jean. xi;,. -|.

MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE

se soumettrait à cette puissance, dont l’effet est de nous rendre heureux, et de nous faire vivre éternellement d’une vie qui n'est autre chose que V écoulement de la vie de Jésus-Christ en nous , comme la suite le fera paraître?

Mais dirons-nous que la puissance de Jésus-Christ ne s’étend que sur les élus, à qui il donne la vie éternelle? A Dieu ne plaise! car ceux qui ne veulent pas se soumettre à cette salutaire puissance du Fils de Dieu, il a reçu sur eux une autre puissance, qui est celle de les juger, selon qu’il dit ailleurs : Comme le Père a la vie en soi , ainsi il a donné au Fils d’avoir la vie en soi 1 : et comme le Père donne la vie à qui lui platt , ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plait; et il a reçu la puissance de juger , parce qu'il est le Fils de l’homme » : et déjuger qui? si ce n'est ceux qui ne voudront pas recevoir la vie qu’il a pouvoir de leur donner? Mais il ne parle que du pouvoir de donner la vie, parce que c’est son pouvoir primitif, et celui qu’il veut exercer naturellement. Le pouvoir de juger et de condamner est un pouvoir dont il n’use qu’en second lieu et à regret , désirant que tout le monde reçoive la vie qu’il veut donner; et s’il condamne les autres, ce n’est que forcé.

Afin qu'il donne la vie éternelle à tous ceux que vous lui avez donnés. Comment est-ce qu’ils sont donnés à Jésus-Christ, si ce n’est en devenant ses membres vivants? Et il faut que le Père les donne à son Fils , conformément à cette parole : Nul ne vient à moi , que mon Père ne l'attire 3 ; et cela d’une manière spéciale. Ce qui paraît en ce que Jésus-Christ voyant ceux qui se retiraient de sa compagnie, il leur disait : Cest pour cela que je vous ai dit que personne ne peut venir à moi , s'il ne lui est donné de mon Père *. Ceux donc à qui le Père le donne de cette manière particulière sont ceux dont il dit ici que son Père les lui a donnés ; et tous ceux qu’il lui a donnés pour lui être inséparablement unis et demeurer ses membres vivants et perpétuels, il leur donne la vie étemelle; et ceux qui se retirent de lui, et ne persévèrent pas, il leur donne aussi cette vie de son côté, ne les quittant jamais s’ils ne le quittent.

Mon Sauveur! je me«oumets donc à cette divine et salutaire puissance que vous avez sur tous les liommes pour les faire vivre. O Père! donnez-nous a votre Fils de cette manière intime et secrète qui fait qu’il demeure en nous, et nous en lui, en sorte que nous ne nous en séparions jamais.

XXXVIl* JOUR.

La vie étemelle est de connaître Dieu et Jésus-Christ.

Joan. xvii, a.

Or, la vie étemelle consiste à vous connaître , vous qui êtes te seul vrai Dieu, et Jésus-Christ, que vous avez envoyé 5.

Voilà donc en quoi consiste la formation de l’Église, dans la glorification de Jésus-Christ par la mani-

festation de son Évangile à la gloire de Dieu son Père, dont la fin est de donner la vie éternelle à tous ceux que le Père donnera au Fils , et qu’il attirera à son corps mystique par cette secrète et particulière vocation dont nous venons de parler. Ainsi tout le ministère de Jésus-Christ tend à la vie éternelle. Les promesses temporelles sont finies, et la vraie terre coulante de lait et de miel que Jésus-Christ promet à ses amis est ta cité permanente 1 qu’il leur a bâtie dans le ciel pour y vivre éternellement.

Il ne restait plus qu’à expliquer ce que c’est que cette vie éternelle; et c’est ce qu’il fait dans le f. 3, que nous venons de transcrire.

La vie éternelle commencée consiste 5 connaître par la foi , et la vie éternelle consommée consiste à voir face à face et à découvert; et Jésus-Christ nous donne l’une et l’autre, parce qu’il nous la mérite, et qu’il en est le principe dans tous les membres qu’il anime.

La vie éternelle n’est pas dans les sens, qui sont trop attachés au corps et à la partie de l’homme grossière et mortelle, que les hôtes ont comme noua, et plus parfaite par certains endroits; elle est dans la partie immortelle et intelligente, où est l'image de Dieu, dont la principale opération, et la source de toutes les autres , c’est la connaissance.

On n’aime point ce qu’on ignore , dit saint Augustin •. Mais quand on aime ce qu’on a commencé à connaître un peu, l’amour Jait qu’on te connaît plus parfaitement , et ensuite qu’on l’aime davantage.

La connaissance dont parle ici Jésus-Christ e*st une connaissance tendre et affectueuse qui porte à aimer, parce qu’elle fait entendre et sentir combien est aimable celui qu’on connaît si bien. Celui qui dit qu’il le connaît, et ne garde pas ses commandements, c'est un menteur, et la vérité n’est pas en lui ; mais celui qui garde sa parole , l'amour de Dieu est vraiment parfait en lui 3. La connaissance véritable et parfaite est une source d’amour. Il ne faut point regarder ces deux opérations de l'âme, connaître et aimer, comme séparées et indépendantes l’une de l’autre; mais comme s'excitant et perfectionnant l’une l’autre. Dieu même dit à Moïse : Je te connais, et je t’appelle par ton nom *, c’està-dire je t’approuve, je l’aime. Nous connaissons Dieu véritablement quand nous l’aimons : une connaissance spéculative et purement curieuse n’est pas celle dont Jésus-Christ dit qu’en elle consiste la vie. Les démons connaissent Dieu de cette sorte ; et léur connaissance fait leur orgueil et leur damnation. Connaissons donc et aimons : c’est ce que demande Jésus-Christ.

Jésus-Christ s'égale lui-niéme à son Pcre par cette parole. Premièrement, parce qu’il dit que c’est lui qui donne la vie éternelle à ceux que sou Père lui a donnés , ce qui ne peut être qu’un ouvrage divin. Secondement, en ce que le connaître, comme connaître le Père, est la vie éternelle., ce

« Joan. V, 34. — * /&«/. SI, 27. — * Ibid. VI, M. — * Ibid, te — - ‘ Ibid. XVII , 8.

' Prb. ix , 10 ; xin, 14. — 1 Tract, xcvi. In Joan. n. 4. — 1 1. Joan. il , 4 , 6. — * Ex . xxxiii , 12 , 17.

MEDITATIONS SUR L’ÉVANGILE. 773

qui rie se dirait pns d'une pure créature, en laquelle la vie éternelle ne peut jamais être. Et ainsi la vie éternelle étant dans le Fils, comme dans le Père, saint Jean a eu raison de dire de lui : Celui-ci est le vrai Dieu et ta vie éternelle * ; parce qu’il avait dit auparavant : Et voici le témoignage de Dieu en nous , que Dieu nous a donné la vie étemelle : et cette vie est dans son Fils ».

Quand donc il dit que le Père est le seul vrai Dieu, il ne s'exclut pas d’étre le vrai et seul Dieu avec lui, puîsqu’avec lui il donne la vie éternelle , et qu'avec lui il est la vie éternelle.

Quand il dit à son Père qu'il donne la vie éternelle à ceux qu’il lui a donnés , il se fait égal à lui. Lequel est le plus, ou que le Père les donne au Fils, ou que le Fils leur donne la vie éternelle? Mais quand il dit qu’il donne la vie éternelle, exclutil le Pcre? A Dieu ne plaise. Ainsi, quand il dit que le Père est le seul vrai Dieu, il ne s’exclut pas lui-méme; mais il fait entendre qu’il est un seul et vrai Dieu avec son Fils, qui donne avec lui la vie éternelle, et qui est avec lui la vie éternelle. Et s’il nomme le Père le seul vrai Dieu , on voit bien que c’est sans s’exclure lui-méme , puisqu'il s’attribue à lui-méme ce qu’il y a de plus divin, qui est de donner la vie, et d’étre la vie, et, sans exclure le Saint-Esprit, qui est si souvent appelé ailleurs un Esprit sanctifiant et vivifiant. Et tout est compris dans le nom du Père, selon ce langage mystique, où en nommant le Père , qui est le principe, on nomme tout ce qui est enfermé en lui, comme dans la source commune. On nomme donc tout ensemble et le Fils et le Saint-Esprit : en sorte que lorsqu'il dit que son Père est le seul vrai Dieu , et que la vie éternelle est de connaître le Père et le Fils , il insinue que tous deux ensemble avec le Saint- Esprit, qui procède d'eux, sont un seul et même et vrai Dieu , à l’exclusion des faux dieux , à qui on donne ce titre incommunicable. Voici donc le sens entier de ce verset : La vie éternelle est à vous connaître, vous qui êtes la vérité même; et à connaître votre Fils, qui, comme Dieu, étant avec vous la vérité et la vie, comme homme est le milieu pour aller à vous.

Nous entendons maintenant ce qui fait l'Église. C’est que le Père donne au Fils ceux qu’il veut faire ses membres, afin que le Fils, eu les recevant dans l'unité de son corps, leur donne la vie éternelle, qui consiste à connaître le Père et le Fils de cette manière affectueuse qui fait qu'on les aime.

11 ne faut donc pas exclure la connaissance : à Dieu ne plaise! Et les mystiques, qui semblent la vouloir exclure, ne veulent exclure que la connaissance curieuse et spéculative qui se repait d'eiletnême. La connaissance doit , pour ainsi dire , se fondre tout entière en amour. Il faut entendre de même ceux qui excluent les lumières : car ou ils entendent des lumières sèches et sans onction, ou en tout cas ils veulent dire que les lumières de cette vie ont quelque chose de sombre et de ténébreux, parce que plus on avance à connaître Dieu , plus on voit, pour ainsi parler, qu'on n’y connaît rien qui

* Jean. v,2o. — 'Ibid. il.

soit digne de lui : et en s’élevant au-dessus de tout ce qu’on en a jamais pensé, ou qu'on en pourrait penser dans toute l’éternité, on le loue dans sa vérité incompréhensible; et on se perd dans cette louange , et on tâche de réparer en aimant ce qui manque à la connaissance : quoique tout cela soit une espèce de connaissance, et une lumière d’autant plus grande, que son propre effet est d'allumer un saint et éternel amour.

C était un flambeau ardent et luisant, dit Jésus- Christ en parlant de saint Jean-Baptiste; et vous avez voulu durant quelque temps vous réjouir à sa lumière1. Ceux qui, comme les Juifs, ne font que se réjouir à l’aspect de la lumière, ne songent pas que le llambeau était tout ensemble ardent et luisant; et ils séparent la lumière d’avec l'ardeur; et leur joie ne dure qu’uu moment. Afin qu’elle soit durable et véritable , il faut se laisser brûler d’un éternel amour, qui est le fruit de la connaissance où Jésus-Christ met aujourd'hui la vie éternelle.

XXXVIIIe JOUR.

Gloire inOnie du Père et du F1U. Joan. xvu, 4.

Je vous ai glorifié sur la terre par ma prédication et par mes nùrades, fai achevé l'ouvrage que vous m’aviez donné à faire * : ce qu’il entend, tant de ce qu’il avait à faire durant le cours de sa vie mortelle , que de ce qui lui restait à faire dans sa passion, qu’il regarde comme fait, parce que dans un moment il fallait être, et l'était déjà dans sa pensée. Puis donc qu’il a accompli ce que son Père lui avait donne à faire pour sa gloire, que restait-il autre chose sinon ce qu’il dit : Et maintenant glorificz-moi , vous mon Père, de la gloire que f ai eue en vous devant que le monde fût *?

La gloire qu’il donne à son Père , c’est de déclarer son immense et naturelle grandeur; là gloire qu'il lui demande, c’est que son Père déclare aussi, la grandeur dont il jouissait éternellement dans son sein comme sou Verbe , qui étant en lui ne pouvait rien être de moins que lui , et qui était par conséquent un seul et même Dieu avec lui. Il le prie donc de déclarer cette grandeur, en la répandant sur l'humanité qu'il s’était unie, comme faisant avec lui une seule et même personne, et sur les hommes qu’il s'etait unis, comme ses membres vivants. Et c’est tout le fond de sa prière, comme la suite le fait paraître.

Voilà donc l’unité parfaite , et la parfaite égalité du Père et du Fils. Le Fils glorifie le Père, comme le Père glorifie le Fils. lisse donnent mutuellement une gloire inünie dans l’éternité par leur amour mutuel , et ils se donnent dans le temps la gloire qui leur est due , parce que le Père manifeste le nom du Fils , et le Fils le nom du Père , dont il est lui-même la gloire, C éclat , timage invisible, l’empreinte de sa substance et le rejaillissement de sa lumière étemelle *. Et notre gloire est d’avoir part a celle que se donnent mutuellement le Père et le Fils, ainsi que les paroles suivantes le déclarent.

* Joan. V, 35. — 1 Ibid. XW* , 4. — * Ibid. S — * Ncb. ï , l,

agle

MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE

XXXIX' JOUR

J«u* sauve tous ctut que son Père loin donnés. Joan. j xtll, «; VI , J7 — 4U; X, 27—30-, Vl, 43, 05, <1*.

fai fait connaître votre nom aux hommes que vous m’avez (tonnés , en les tirant du monde. Ils étaient a vous , et vous me les avez donnés, et ils ont gardé votre parole1. Usez encore le £. 7 et le fr. 8, et remarquez bien tout ce qu’il y dit de ceux que son Père lui a donnés. Lisez aussi ccs paroles du même Sauveur en saint Jean : Tout ce que mon Pèremedonne vient à moi; et je ne chasserai point celui qui y vient , parce que je suis descendu du ciel , non pour faire ma volonté , mais pour faire ta volonté de mon Père. Or, ta volonté de mon Père, qui m’a envoyé, est que je ne pt rde rien de tout ce qu'il m'a donne , mais que je le ressuscite au dernier jour a, de la résurrection des justes , et pour lui donner la vie éternelle.

Lisez encore ces paroles du chapitre x : Mes brebis entendent ma voix ; et je les connais, cl elles me suivent :ctje leur donne ta vie éternelle , et elles ne périront point éternellement , et personne ne les ôtera de ma main. Ce que mon Père m’a donné est plus grand que tout : ou, comme porte le grec : Mon Père, qui me tes a données , est plus grand que tout, et personne ne peut rien ôter de laanain de mon Père. Moi cl mon Père ne sommes qu'une même chose 3.

Usez encore ces paroles de Jésus-Christ, en saint Jean : Ne murmurez point les uns contre tes autres : personne ne peut venir à moi , si mon Père, qui m’a envoyé , ne 1‘ al lire ; cl je le ressusciterai au dernier jour. Il est écrit dans les Prophè/es : lis seront tous enseignés de Dieu. Quiconque a été enseigné de mon Père, et a appris, vient a moi •». Et apres : il y en a parmi vous qui ne croient pas; car il savait dès le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas , et qui était celui qui te trahirait. Et il disait :C’est pour cela que je vous ai dit : Personne ne peut venir à moi s’il ne lui est donné par mon Père*.

Passez quelques heures, quelques jours, à considérer attentivement et humblement toutes ces paroles dont le rapport est manifeste. En gros, vous y verrez la secrète et mutuelle communication du Père et du Fils pour choisir les hommes, pour les attirer, pour les séparer du monde; et leurs secrets

mais justes jugements pour les laisser à eux-mêmes I lorsqu'ils ne. croient point, et qu’ils périssent : comme on entendra dans la suite du fils de perdition, qui devait périr ainsi qu'il avait été prédit. Voilà ce que vous verrez en général. Ne vous déterminez encore à rien ; car peut-être aussi qu’à la lin il ne faudra se déterminer a autre chose qu’à adorer ces profondes et mystérieuses paroles.

Et aussi , comme Jésus-Christ ne les a dites que pour nous instruire, peut-être y faudra-t-il entendre quelque chose , plus ou moins selon qu’il plaira a Dieu de les découvrir. Lisez donc et relisez,

• J'Hiit. XVII , 0. — » Ibid. VI , 37 . as , 39. — * Ibid. X , 27 , 4»,», 30 — ' Ibid. VI, u.it, 45. — * Ibid. G5,<ki.

considérez, ruminez, recevez toutes lespenséei qui vous viendront naturellement et simplement dans l'esprit; écoutez tout, pesez tout. Écoutez principalement ce qui prend lecteur, ce qui l'incline vers Dieu , vers Jésus-Christ ; ce qui l'abaisse, ce qui ■'humilie , ce qui le relève, ce qui le fait trembler, ce qui le console, et dites en vous-mêmes : Tout cela est vrai , tout cela est juste ; soit que Dieu veuille que je l'entende ou que je ne l'entende pas , tout est véritable, tout est juste; j'adore cette vérité, cette justice, aussi content de l'entendre que de ne l'entendre pas, parce que, quelque intelligence qu'il plaise à Dieu de m'en donner, l'intime de ec secret sera toujours pour moi impénétrable. Ou plutôt , sans y rien entendre , je me contenterai de croire, et je m’unirai de cœur, en toute simplicité et candeur, à toutes les vérités que Jésus- Christ a voulu ici ou cacher ou découvrir à l'humble troupeau qui entend sa voix. Taisons-nous ici, et écoutons en grand silence les impénétrables vérités de Dieu.

Los élus sou! lirés «lu monde par le Père. Joan. mi fl.

La première vérité qui parait dans les paroles de Jésus-Christ, c’est que ceux que le Père donne à son Fils, il les a tirés du monde : fai, dit-il, manifesté votre nom , vos perfections, vos grandeurs , vous-même, votre sagesse, vos conseils ; et encore, votre nom, ce nom de Père, qui n’avait point encore été révélé parfaitement :je l’ai manifesté aux hommes que vous m’avez donnés, entes tirant du monde «. Ils y étaient donc; ils en étaient, de ce monde dont il est écrit : Le monde ne l’a pas connu*; et encore: N'aimez pas le monde, ni tout ce qui est dans le monde, ]>arce que tout ce qui est dans te monde est concupiscence de la choir, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie 3 ; ce qui est ramassé dans ce seul mot de la même épltre : Tout te monde est gisant, plongé dans te mal : tout y est mauvais, tout y consiste en malignité : Totus mundus in maligno positusest L C’est donc de ce monde, et du milieu de la corruption et du péché, que Dieu a tiré ceux qu’il a donnés à son Fils. Ce n’est point pour leurs mérites, pour leurs bonnes œuvres, qu’il les a tirés, séparés, démêlés du monde. Voilà une première vérité, que tout homme que Dieu a donné à Jésus-Christ était dans la corruption , dans le mal , dans la perdition. Et quand il dit : Ils étaient a vous*, il ne veut pas dire : Ils étaient à vous par leur vertu , ils étaient à vous par leur bonne volonté; mais ils étaient à vous par la vôtre : non par leur choix, mais par le vôtre; non parce qu’ils étaient bons, mais parce que vous l'étiez, vous, mon Père, qui les choisissiez pour me les donner.

Il est vrai qu’il parle ici des apôtres que le Père a donnés au Fils par cette grâce singulière de l’a postulat ; mais cela est vrai de tous ceux que ie

• Joan. XVII , G. — » Ibid l, 10. — 3 !. JiKXH. U , Il , |,j.

‘ Ibid. V, 19. — ‘ Ibid. XVII, 6.

MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE

Père a donnés au Fils en qualité de fidèles pour être ses membres, ainsi qu'il paraîtra au jE 24. Le Père les donne tous à son Fils par b même grâce et par la même bonté gratuite avec laquelle il lui a donné les apôtres. Qu'avaient-ils fait pour être donnés au Fils de Dieu, pour être non-seulement les membres , mais encore les principaux membres de son corps mystique? Mon Père , cous les avez tirés du monde: ils étaient vôtres par votre bonté'. Ne nous glorifious pas parce que nous étions au Père et qu’il nous a donnés à son Fils; nu contraire humilions-nous, parce que nous notions à lui que l>ar l’amour gratuit qui nous prévenait, conformément à cette parole : non que nous t’ ayons aimé , car c'est lui qui nous a aimés le premier*.

XLl® JOUR.

Le FU» instruit ceux qui lui sont donnes par le Père.

J (Ml II. XVII, 6.

Voilà donc par où Dieu commence pour former TÉglise : le Père choisit ceux qu'il donne à son Fils dans cette secrète communication qui est entre eux; et ceux qn’il choisit ainsi, il les rend siens par ce choix, et ils sont à lui : mais ils sont aussi à son Fils, parce qu'il les lui donne, et le Fils les reçoit de sa main , et il leur fait connaître le nom de Dieu. Voilà la prédication de Jésus-Christ, qui est le fondement extérieur de cette Église qu'il venait former. Et encore que cette grâce de la prédication soit pour le peuple , elle regarde principalement les apôtres qu’il établissait pour en être les docteurs. Ainsi il les instruit en particulier, et leur apprend le nom de son Père, ce nom de Père qui envoie son Fils, et l’envoie par un pur amour, pour être le Sauveur du monde : voilà donc la prédication de Jésus-Christ.

Mais si sa prédication était purement extérieure, les apôtres ne lui diraient pas : Seigneur , augmentez-nous la foi 3. Par cette prière ils ne voulaient pas lui dire : Prêchez-nous , car ils voyaient bien qu’il le faisait et ne cessait de les instruire. Ils lui demandaient qu’il leur parlât au dedans pour leur augmenter la foi; et quand il lui en demandaient l’accroissement , ce n’était pas qu’ils crussent en avoir eu le commencement par eux-mêmes , mais ils demandaient le progrès à relui de qui ils tenaient le commencement. Et quand cet autre lui disait : Je crois , Seigneur , aidez mon incrédulité ; il entendait bien que celui qu’il priait d'en éteindre jusqu'au moindre reste, était celui qui avait commencé de la détruire dans son crcur. Jésus-Christ était donc connu comme celui qui agissait, qui parlait au dedans et au dehors ; car il était la parole intérieure du Père : et quand il s’était revêtu de notre nature pour exercer au dehors le ministère de la parole, il n’avait pas perdu pour cela cette qualité de parole intérieure qui demeurait dans le sein du Pore, mais qui aussi s'insinuait dans tous les cœurs en illuminant tout homme qui

1 Joun. XVII, fl. — * I. Ibid, iv , io. — J Luc. XVII | Marc. IX , 23.

rient au monde * , et parlant à qui il lui plaît , comme il lui plaît , sans que personne puisse entendre la vérité , qu’autant que le Verbe lui parle de la manière qu'il sait; ni en particulier les vérités du salut, qu’autant qu'il lui insinue dans le fond du cœur ce nom secret de son père , qui veut devenir le leur en les donnant à son Fils, qui les fait (ils et enfants à leur manière , lorsqu'il les unit à lui et les fait ses membres.

Combien donc dois-je être attentif, et au dedans et au dehors, à la prédication, à la lecture de l'Évangile! et combien dois-je prêter l'oreille du cœur à cette douce insinuation de la vérité, qui se fait entendre sans bruit, et sans articuler des paroles qui se suivent les unes les autres, et u'ont de sens qu’à la fin ; mais tout ensemble et par un seul trait , autant qu'il lui plaît de parler! O Jésus! j’écoute : parlez, luisez, éclairez, tonnez; échauffez, fendez les cœurs.

xur JOUR.

Comment te Père donne les élus au Fila. Ibid.

Ils étalent à vous , et vous me tes avez donnés ». Mois le Fils ne se les a-t-il pas donnés lui-même? D’où vient donc qu’il disait dans le chapitre précédent : Ce n’est pas vous qui m'avez choisi , c’est moi qui vous ai choisis J. Et quand le Père les a choisis, si ce n'est pas par le Fils qu’il a fait ce choix, saint Paul aurait-il dit que Dieu nous a choisis en lui et par lui * : autrement il ne serait pas véritable que nous lui devrions tout, puisque nous aurions été choisis sans lui. Entendons donc que le Père inspire à l’âme sainte de son Fils fait homme, de choisir ceux qu’il devait choisir; et le Fils, qui ne fait rien que ce qu'il voit faire à son Père >, les choisit après lui : et le Père ne veut pas que son choix ait son effet, jusqu’à ce que le Fils y soit entré. Mais le Fils, qui de son côté ne fait rien que selon qu'il voit la volonté de son Père, choisit ceux qu’il veut. A insi le Père, qui dirigeait, animait et inspirait la volonté de son Fils, était le premier qu'il choisissait ; et c’est pourquoi le Fils dit : Ils étaient « vous , et cous me les avez donnés.

Et que dirons-nous du Fils comme Dieu? Ces bienheureux choisis de Dieu, n'étaient-ils pas à lui comme au Père? Oui sans doute, comme il dit après : Tout cc qui est à vous , est à moi; et tout ce qui eût à moi, est à vous6. Mais c’est son langage ordinaire de tout rapporter à son Père, de qui il tire lui-même son origine : et encore selon ce sens, ils étaient au Fils des là qu’ils étaient au Père. Tout leur est commun; et tout venant du Fils au Père, tout lui est aussi rapporté. C’est le langage du Fils, le langage mystérieux et sacré de sa mutuelle communication avec son Père : en un mot, le langage de la Trinité; que Jcsus-Christ n’aurait point parlé devant les hommes, s’il ne les voulait introduire dans ce secret par la foi, pour un jour les y introduire par la claire vue. Croyons donc, et nous verrons.

1 Joan. I , ». — * Ibid, xvil , 0. — 3 Ibid. XV, Itf. — « Lptin.

I, t, 5. — » J»on. V, 10. — >• Ibid. XVII, IC

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MEDITATIONS SUR L’EVANGILE

JctiM parle ici des onze apâlres Joan. xvit, 0,7, 8.

Et Us ont gardé votre parole : ils ont maintenant connu, que tout ce que vous m’avez donné vient de vous , parce que je leur ai donné tes jtaroles que vous m'avez données ; et ils ont connu véritablement, que je suis sorti de vous : ils ont cru que vous m’avez envoyé *.

Il parle de ceux qui étaient actuellement avec lui. Judas s'était retiré incontinent après la cène, et n'avait aucune part au discours qui avait suivi. Ce traître s'étant retiré pour consommer son crime, et ensuite aller en son lleu*\ on pouvait dire véritablement de tous ceux qui étaient présents , qu'ils avaient reçu la parole, et qu’ils avaient connu que Jésus-Christ était sorti de Dieu ; car ils venaient de lui dire : Nous croyons que vous êtes sorti de Dieu qui est la même parole que Jésus-Christ répète ici , et il semble avoir approuvé comme véritable cequ'ils lui disaient alors, en leur répondant : f ous croyez présentement ? Mono c rf.ditis *? Mais encore que cela soit véritable jusqu'ici, et que les apôtres ne se soient pas encore démentis, il semble que Jésus- Christ les regarde non-seulement dans l'état où ils étaient, mais encore et beaucoup plus dans celui où ils allaient être, incontinent après la descente du Saint-Esprit. Et de même que, lorsqu'il dit qu’il a consommé t ouvrage que son Père lui a ordonné s ; il ne parlait point seulement de ce qu'il avait fait jusqu'alors, et regardait principalement ce qu'il allait faire, qui était la plus essentielle partie et la consommation de ce grand ouvrage; ainsi tout ce qu’il dit à ses apôtres regarde principalement l'avenir.

Et en effet, cette parole, qu’il dit ici, ils ont connu véritablement , semble regarder quelque chose de plus parfait dans la foi , que l’état douteux et chancelant où étaient alors les apôtres , qui dans un moment allaient tomber non-seulement dans la faiblesse de l'abaodonner, mais encore dans une entière incrédulité. C’est aussi ce que Jésus-Christ lui -même venait de leur répondre , après qu'ils lui eurent dit : Nous croyons que vous êtes sorti de Dieu, fou s croyez maintenante leur avait-il dit : l'heure est venue que vous allez être dispersés , et que vous me laisserez seul6-, comme s’il eût dit : Vous appelez cela croire ? est-ce croire, que d’être assez faibles pour me quitter dans un moment? est-ce là connaître vraiment que je suis venu de Dieu? Une foi si vacillante méritait-elle cet éloge de la bouche du Fils de Dieu : Ils ont vraiment connu?

Quoi qu’il en soit , on ne peut douter que Jésus- Christ ne parle des onze qui l’écoutaient actuellement ; et que ce ne soit , par conséquent , ceux qu'il regardait comme étant à lui, et comme lui étant donnés par son Père. Ecoutons donc ce qu'il en va dire : mais, avant que de passer outre, remarquons que ceux qui sont véritablement à lui , sont ceux qui demeurent. Les autres sont de ceux dont il est

» Joan. 6, 7 ,8. — * Act. f , 25. — 3 Joan. xvi , 30. — * Ibid. XH,3l.— ‘ifm/.XVII, 4. — XVI ,30,31 , 32.

écrit : Us étaient parmi nous , mais ils n’étaient i pas des nôtres; ils n’étaient pas véritablement de notre troupeau : car s’ils en avaient été, its y seraient demeurés * ; mais leur sortie fait connaître que tous ceux qui sont parmi nous ne sout pas pour cela de notre société. Demeurons donc en Jésus-Christ, et Jésus-Christ en nous, afin d’être véritablement, c’est-à-dire sincèrement et constai»ment, de ceux qui sont en lui.

XLlVe JOUR.

lésus prie pour eux et pour le* élus . Joan. xvn , 9, ta.

Je prie pour eux :je ne prie pas pour te monde , mais pour ceux que vous m’avez donnés, parce qu’ils sont à vous. Tout ce qui est a moi, est a t ous • et tout ce qui est à vous, est à moi : et j’ai été glorifié en eux ». Il parle des onze , et de ceux-là seulement , dont la foi et l’obéissance l'ont glorifié, selon ce qu’il avait dit : Ils ont gardé votre parole, et Us ont cru, et ils ont connu que vous m’avez envoyé 3. Voilà donc ceux qu'il a en vue, et pour qui il prie en cet endroit. Et lorsqu’il dit qu’il a été glorifié en eux, il les regarde principalement dans l’état où ils seraient mis après sa résurrection et la descente du Saint-Esprit. Car c’est alors seulement qu'il a été véritablement glorifié en eux , ne Payant été que trèsfaiblement jusqu'alors; et ou contraire ayant plutôt été déshonoré par leur fuite et par leur incrédulité. Mais il prie Dieu de les affermir; et voilà, encore un coup, ceux pour qui il prie dans ce verset. Car priant ici principalement pour la formation de son corps mystique, qui est sou Église, il commence par prier pour ceux qui en devaient être après lui les fondateurs par la prédication ; et i! prie ensuite pour ceux qui devaient croire par leur parole *. Car c’est ainsi que tout le corps est complet, par la sainte société de ceux qui enseignent et de ceux qui sont dociles à apprendre la vérité : et tout cela est une suite de la prière du Fils de Dieu.

Il semble qu’on voit par là que cette prière do Jésus-Cbrist n’enferme pas tout ce dont il a prié son Père, mais seulement tout ce dont il l'a prié pour une certaine fin. Qir il avait, outre les apôtres, beaucoup de disciples qui croyaient en lui sincèrement, comine Nicodème, comme Joseph d’Arimathie, comme Lazare et ses soeurs, comme les Marie , comme beaucoup d'autres ; et au-dessus de tous les autres, comme sa sainte et digne mère : qui ayant tous part à son sacrifice, ont eu aussi part à sa prière ; quoique celle-ci semble faite pour une autre lin , et ne les pas regarder : car ils ne sont point du nombre des apôtres, dont il parie dans ses versets 9 et 10. Ils ne sont non plus du nombre do ceux dont il parle au y. 20, parce que ceux-là sont ceux qui devaient croire par la parole des apôtres. Or, ceux qu’on vient de nommer croyaient déjà; et ce n'était point par la parole des apôtres, mais par celle de Jésus-Christ : et sa sainte mère avant tout cela par celle de l’ange. Et dans le temps de sa p

1 I. Joan. Il , 10. — 1 Ibid. XVII ,8,10. — * Ibid. 6,7,8.— « Ibid. 20.

MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE

«ion, ceux qui s'en retournaient frappant leur poitrine; et le centenier qui disait : Vraiment celui ci était te Ms de Dieu 1 , étaient bien de ceux qui devaient croire , mais non par la parole des apôtres. Et quand on voudrait dire que quelques-uns d’eux eurent besoin d'être confirmés dons la foi par leur ministère, le peut-on dire de sa sainte mère? et le peut-on dire des femmes pieuses qui persistèrent à suivre Jésus à la croix et dans le tombeau, pendant que les apôtres étaient dans le trouble et dans l'incrédulité; et qui furent aussi les premières à qui il apprit lui-même sa résurrection? Le bon larron fut aussi de ceux qui crurent, mais on sait que ce ne fut point par le ministère des apôtres. L'exemple de Jésus-Cbrist le convertit , et sa promesse l'assura de son salut.

Disons donc que, cette prière regardant principalement la fondation de son Église , Jésus-Christ u’y a considéré que les moyens ordinaires dont il se voulait servir pour l'établir; et que pour cela, il ne parle dans cette prière que des apôtres qui étaient présents et de ceux qui devaient croire par leur parole. Il ne faut donc point douter que Jésus- Christ n'ait recommandé à son Père, publiquement ou secrètement, d’autres personnes que celles dont il est fait mention en cet endroit : car qui doute qu’il n'ait secrètement recommandé le bon larron? et qui ne sait la prière qu'il Gt hautement à la croix pour ceux qui l’y avaient mis ? Mais la prière qu’il fait ici, regardait principalement les apôtres, pour l'instruction de qui il la fit tout haut; et qu’il voulait encourager à l’œuvre qu’il leur avait confiée, en leur faisant voir ce qu’il faisait, et ce qu'il demandait à sou Père pour en assurer le succès.

Dans cet esprit , il dit à son Père : Je prie pour eux : je ne ffrie pas pour le monde : mais pour ceux que vous m’avez donnés et que vous avez tirés du monde pour me les donner *. Comme donc ils sont déjà séparés du monde, il n'a pas n prier son Père de les en tirer. Quand Dieu les tira du inonde pour les lui donner, ce fut sans doute selon le désir et à la prière de son cher Fils, par qui il les appelait. Lorsqu’il voulut former le corps des douze apôtres, il est expressément marqué qu’auparavant il se retira sur une montaijne et y passa la nuit ni prière 3 : ce (pii nous donne à entendre qu’une prière secrète précédait ses actions; ou plutôt qui peut douter qu'il ne frit dans une perpétuelle communication avec ion Père, et qu’il ne lui demandât tout, et n’accomplit en tout sa volonté?

On doit donc croire très-certainement qu’il demandait à son Père tous ceux qu’il convertissait, et qu'il retirait de la corruption du monde. Alors il priait du moins pour quelque partie du monde, mais afin que cette partie cessât d'en être. Et quand il dit a la croix : Mon Père, pardonnezleirr, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font * ; ceux pour qui il priait, étaient encore de ce monde pervers. Mais ici ceux pour qui il prie n’en étaient

* Mutth. XXVII, M. /.uc. XXIII , 47, 48. — *Joan. XV», 9. —

3 Luc. VI , 12, 13. — • Ibiit. XXIII , 34.

déjà plus, puisque son Père les en était tirés pour les lui donner; ce qui lui fait dire dans la suite : Ils ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde ». Autre est donc la prière par laquelle le Sauteur prie pour tirer quelqu'un du monde, autre celle par laquelle il prie pour obtenir ce qu’il faut à ceux qui en sont déjà tirés. Et c'est ce dernier genre de prière qu’il fait ici , lorsqu'il demande pour ceux dont il parle : qu’ils soient un comme le Fève et le Fils sont un », qui est une chose dont le monde, tant qu'il est monde , n’est pas capable.

Il est vrai que cette partie du monde qui devait croire, comme nous verrons dans la suite, devait par conséquent venir à cette unité ; mais afin qu’elle en fût capable , il eût fallu demander pour elle les dons nécessaires pour l'y préparer par la grâce , qui les devait tirer du monde. Mais nous ne voyons pas que Jésus-Christ ie fasse ici; ni enfin qu'il fasse autre chose que de prier pour ceui qui étaient déjà tirés du monde, ainsi que nous le venons de voir.

Mon Dieu , n’est-ce point ici un vain travail , et une recherclie trop curieuse de vos paroles? Je ne le crois pas : car je tâche à les entendre par ellesmêmes, et par ce qu'elles contiennent ; et il n’y a rien d’inutile dans ce que vous dites. Il n'est donc pas inutile de le rechercher. Car qui sait le fruit que vous voudrez qu’on y trouve? Quoi qu’il en soit, je vous offre mes faibles recherches , mes faibles pensées. Criblez-les , Seigneur , criblez-les : que le vent emporte la poussière, le mauvais grain, les ordures , tout ce qui n'est pas le pur froment; et ne permettez pas qu’il demeure autre chose dans mon cœur , que ce qui est propre à le nourrir pour la vie éternelle.

XLVe JOUR.

Jnu» ne prie pas pour le monde. Saui. xvil, *.

Je ne prie pas pour le monde1 . Je ne prie pas pour les hommes vains, amoureux d'eux-mêmes , qui ne veulent que paraître bons , et se trompent les uns les autres : car tout cela c’est le monde. Je ne prie pas |K>ur ce inonde plein de haine , de jalousie , de dissimulation, de tromperie; pour ce monde dont les maximes sont toutes contraires à la vérité, à la piété, à la sincérité, à l'humilité, à la paix. O monde, la vérité te condamne ici! et Jésus-Christ t’exclut de sa charité; mais plutôt tu t'en exclus toi-même ; et tu te rends incapable du grand fruit de sa prière, qui est cette parfaite unité qu'il demande pour scs apôtres et pour tous ses autres fidèles.

I.e monde porte corruption et division, parce qu’il porte concupiscence, intérêt, avarice, orgueil; et tuut cela ne corrompt pas seulement, mois encore divise les cœurs. Témoin, dans les liaisons qui semblent les plus étroites elles plus vives, ou selon l'esprit , nu même selon la chair , les dégoûts , les défiances , les jalousies, les légèretés , les infidélités, les ruptures. Où trouve-t-on des amis qui ne

» Jooh. XVII, IS. — 1 Ibid. 41. — » Ibid.

MEDITATIONS SUR L’EVANGILE

soient en garde l’un contre l’autre, et séparés par quelque endroit? Et quand on trouverait dans tout l'univers un ou deux couples d’amis véritables, qui peut dire que cette union sera durable, et qu’on n'en viendra jamais au point délicat où l'on ne se pourra plus supporter l'un l'autre? Et quel est ce point délicat? si ce n'est l'amour de son excellence propre et de la prééminence du mérite, qui fait qu'il n'y a rien de sincère ni de cordial parmi les hommes? On se sera mis au-dessus d'un bas intérêt : je le veux , quoique cela soit rare ; mais cet intérêt d'excellence , cette jalousie de gloire et de mérite, qui l'extirpera du fond des cœurs? qui l'empêchera de régner dans le monde , et d'y porter la division partout? Aon, le monde n’est pas capable de cette union d'esprit et de cœur, que Jésus- Christ demande pour ses apôtres, afin qu'ils soient un *. Il n’y a que le Saint-Esprit qui puisse mettre cette unité dans les cœurs. Elle fut dans les lidclcs , après que cet esprit d’unité fut descendu sur eux : et Us n'avaient tous qu’un cccuret qu'une âme; et personne ne croyait avoir rien de propre parmi eux ». Mais cet esprit , qui porte la paix et l’union dans les cœurs, notre Sauveur vient de dire que le monde ne I a peut pas recevoir 1 * 3. Et c’est pourquoi ilne faut pas s’étonner si Jésus-Christ dédaigne de prier pour le monde. Ce n’est pas en vain qu’il parle ainsi, lui qui est si bon, si charitable; ce n’est pas en vain qu’il nous dit qu’il no prie pas pour le inonde : il faut que nous entendions combien nous devons haïr le monde et IVsprit du monde, de ce monde dont Jésus-Christ ne veut passe souvenir lorsqu'il prie pour ses fidèles.

Il prie pour ceux en qui Dieu cal glorifié. Joan. >11,9.

Je ne prie pas pour le momie ; mais pour ceux que vous m'avez donnés , parce qu’ils sont à vous , et j’ai été glorifié en eux *. Jésus-Clirist est glorifié en nous quand son Père y est glorifié : et son Père y est glorifié quand non-seulement nous portons beaucoup de fruit 5 , comme Jésus-Christ le dit lui-même; mais encore , que nous rapportons tout ce fruit à la louange de la gloire de sa grâce, par laquelle il nous a rendus agréables à ses yeux , et nous a élargi ses dons en Jésus-Christ son Fils bienaimé6 : en sorte que nulle chair , nul homme ne se glorifie en lui-même ; mais que celui qui se glorifie se glorifie uniquement en notre Seigneur ?. Soyons donc de ceux dont Jésus-Christ se glorifie auprès de son Père en lui disant, comme il vient de faire de ses apôtres : Ils ont gardé cotre parole ; et comme je leur ai donné la parole que vous m’avez donnée , ils ont été fidèles à la recevoir, comme unejxirolc qui venait de vous , de qui moi-même je viens •. Soyons de ceux à qui Jésus-Christ rend ce témoignage, mais soyons aussi de ceux qui reconnaissent que tout cela nous vient de Dieu , et

1 Joan. XTII, H. — * Ad. IV, ni. — » Joan. XIV, 17. —

* Joan. xvii, u , 10. -'Ibid, xv, 8. — • Epht*. 1. a. ■ {.Cor.

V, 31. — * Joan. xyn, fl, 8.

que notre fidèle coopération à la grâce de Jésu*- Christ est le premier effet de cette grâce. Amen : U est ainsi. Et si nous avons en nous-mêmes ce sentiment , le témoignage de Dieu sera en nous : nous serons les vrais disciples de la grâce de Jésus-Christ , et il sera vraiment glorifie en nous; ne pouvant jamais l’être en ceux qui se glorifient, pour peu que ce soit, en eux-mêmes, parce qu’il est le vrai et seul Dieu, qui ne donnera pas sa gloire à un autre *. Rentrons donc sérieusement en nous-mêmes; et toutes les fois que nous y trouverons un secret appui dans nos œuvres, dans nos lumières, dans notre travail, dans notre mérite, dans nos propres forces, sortons de nous-mêmes pour nous laisser aller à l'abandon entre les bras de celui qui nous soutient, et ne tenons qu’a lui seul.

XL VII* JOUR

fl demande qu’ils soient un avec sou Père et lui. Joan.

XVII, il.

Je ne suis plus dans le monde : toujours selon cette façon de parler, qui lui fait énoncer comme déjà accompli ce qui va l'être. Je ne suis donc plus dans le monde : Je pars, et je viens a vous ; mais pour eux , ils sont dans le monde. Mon Père saint,, conservez en voire nom ceux que vous m’avez donnés, afin qu’ils soient un comme nous ». Voila donc ce que Jésus-Christ demande pour ses apôtres, et en eux pour tous ses élus , ainsi qu’il l’expliquera plus clairement dans la suite. S’il demande cela pour eux, il n'est pas permisde douter qu’il ne l’obtienne ; car c’est lui-même qui a dit : Je sais, mon Père que vous m'écoutez toujours.* Il est doue bien assuré d’être écouté lorsqu’il demande à son Père de les garder tellement, qu’ils soient un : et ils le seront puisque Jésus-Christ a demandé qu’ils le fussent. *

Je vous prie, mon Père, qu’ils soient un : que l'esprit de dissension, d’envie, de jalousie, de vengeance, d’animosité, de soupçon et de défiance ne soit point en eux : Qu’ils soient un comme nous. Ce n'est pas assez qu’ils soient un, comme le Père et le Fils, dans la nature qui leur est commune, de même que le Père et le Fils sont un dans la nature qui leur est commune; mais qu’ils aient, comme eux, une même volonté, une même pensée, un même amour : qu’ils soient donc un comme nous.

Ce comme ne fait pas descendre l’unité du Père et du Fils jusqu’à l’imperfection de la créature, ainsi que les ariens se l’imaginaient; mais, au contraire, il relève l'imperfection de la créature, jusqu’à prendre autant qu’elle peut pour son modèle l'unité parfaite du Pore et du Fils. Qu’ils soient un comme tiuus : cest donc à dire que nous soyons le modèle de leur union; non qu'ils puissent jamais atteindre à la perfection de ce modèle, mdis néanmoins qu’ils y tendent; de même que lorsqu’on nous dit : Soyez saints, comme je suis saint , moi le Seigneur votre Dieu 4 ; et encore : Soyez parfaits , soyez miséricordieux , comme votre Père céleste

' h. XIJI, 8. — * Joan. xvii, ». -*/£«/. x», * Uv.

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