SECONDE PARTIE
SUITE DO DISCOURS DE NOTRE • SEIGNEUR : CE QU’IL DIT DEPUIS S* SORTIE DE LA MAISON JUSQU’A CE QU'IL MONTAT A LA MONTAGNE DES OLIVIERS.
PREMIER JOUR
lisus ni la vigne, et Ici Adèle» les memlirn. Nèceuilé
efllcace, Influence continuelle de la grâce. xv .
Jusqu’au 7. ’ ' •
Je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron, le laboureur'. On croit que sur le chemin de la montagne des Olives il se trouvait beaucoup de vignes, qui donnèrent lieu au Sauveur de dire ces paroles. Nous devons apprendre par cet exemple et par les autres de même nature , à nous servir de tous les objets qui se présentent pour nous élever à Dieu, et parce moyen sanctifier, pour ainsi parler, toute la nature. 1
Nous avons ici à considérer trois choses : la vigne ou la tige, qui est Jésus-Christ; les branches de la vigne , c'est-à-dire les fidèles ; et le laboureur qui est le Père étemel. I-es deux premières choses nous font sentir combien nous sommes unis à Jésus-Christ , et le besoin extrême que nous avons de cette union.
Notre union avec Jésus-Christ présuppose, premièrement, une même nature entre lui et nous : comme les branches de la vigne sont de même nature que la tige. Il fallait donc que Jésus-Christ filt de même nature que nous : ce qui aussi fait dire à saint Augustin qu'il a prononcé ces parolia selon qu’il est homme.
Elles présupposent, secondement, une intime union entre lui et nous, jusqu'à faire un même corps avec lui , comme le sarment et les branches de la vigne font un même corps avec la tige.
Lue. XXII , W. — » /ai». IV, L
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE. 761
Elles présupposent, en troisième lieu, une influence intérieure de Jésus-Christ sur nous, telle qu’est celle de la tige sur les branches, qui en tirent tout le suc, dont elles sont nourries.
De là suit une extrême dépendance de tous les fidèles à l'égard de Jésus-Christ. Coyime les branches sécheraient et périraient sans ressource, et ne seraient plus propres que pour le feu , sans le suc qu'elles tirent continuellement de la tige, il en serait de même de nous, si nous ne recevions continuellement de Jésus-Christ la grâce qui nous fait vivre.
Remarquons donc bien qu’il ne suffit pas que Jésus-Christ nous enseigne par sa parole et par ses exemples , mais encore que nous avons besoin de la continuelle influence de sa grâce , sans laquelle nous péririons.
Combien , d’un côté, devons-nous avoir de joie «Tétre unis si intimement à Jésus-Christ; et, de Pautre, quelle doit être notre humilité dans le besoin continuel que nous avons de la grâce!
Elle ne pouvait être mieux marquée que par le besoin que les membres ont de leur chef : ou, ce qui est de même nature, par celui que les branches ont de leur tige; car un seul moment d’interruption d'une influence si nécessaire les ferait mourir.
Entrons donc dans la pratique de ce commandement du Sauveur : Demeurez en moi , et moi en vous : comme ta branche ne peut porter du fruit , il en est de même de vous : tous ne pouvez rien faire sans moi *.
y nus ne pouvez rien faire : rien du tout : vous ne pouvez porter le moindre fruit , ni pousser par conséquent la moindre fleur, parce que la fleur n'est que le commencement du fruit. Il avait dit que le laboureur purgerait le plant qui porte du fruit , afin qu'il en portât davantage *. Mais de peur que nous ne crussions que nous ne devions b sa grâce que l’abondance des fruits, à cause qu'il avait dit que la plante serait purgée pour porter beaucoup , il ajoute : fous ne pouvez porter de fruit , si vous ne demeurez en moi ; et encore plus précisément : Vous ne pouvez rien sans mol : vous ne pouvez commencer le bien , loin que vous le puissiez achever. Personne ne peut rien penser de soi-même, comme de sot-méme* : personne ne peut prononcer te nom du Seigneur Jésus que par le Saint- Esprit* : ni avoir le Saint- Esprit que par Jésus-Christ, qui doit l’envoyer, comme il le dira dans la suite. Etnon-seulement l’envoyer au dehors, mais encore au dedans : selon ce que dit saint Paul : que tous les membres unis ensemble reçoivent l'accroissement . par tous les vaisseaux , et jxtr toutes les liaisons qui portent et communifjuent la nourriture et ta vie*, chacun selon sa mesure : ce que le même apôtre attribue ailleurs à la distribution de la grâce du Saint-Esprit , qui partage ses dons à chacun , selon qu'il lui piaU*.
1 Joan. xv, 4, 5. — « nu. T — » H. Cor. m, 5. — 4 I. Cor. m , 3. — » Ephn. iy, IG, — • I. Cor. xu, II, 13.
Tenons-nous dans une grande dépendance, à chaque instant , à chaque action.
C’est par la foi qu’on tire le suc de cette divine racine : tenons* nous toujours dans la foi.
Jésus-Christ dans l'eucharistie doit être notre cher objet, et le moyen le plus efficace de s’unir à lui comme à celui sans lequel on ne peut rien, de qui on tire tout le bon suc de la grâce, la vraie nourriture de Pâme.
Mais voici le comble de la joie. C’est que la racine n'aime pas moius à communiquer sa vie que les branches à la recevoir. Le chef est fait pour se communiquer, et Jésus-Christ pour se donner à nous. C’est pour cela que tous les conduits sont préparés : Les uns sont apôtres , les autres docteurs ' : mais tout cela est pour les membres, outre que le chef influe par lui-même.
Jpprochez-vous de lui, et recevez la lumière , et vos visages ne seront jamais chargés de confusion *.
La confusion est pour ceux qui s'éloignent de Jésus , parce que , laissés à eux-mêmes , ils sèchent , ils meurent , ils ne soûl que faiblesse et péché.
Si la vigne, si les membres du corps pouvaient sentir ce qu'ils doivent à la racine et au cltef, ils seraient en continuelles actions de grâces. Pendons grâces au Seigneur notre Dieu. Saint Paul ne nous prêche que l'action de grâces. La foi , la priere, l'action de grâces, c’est le principe, c'est le moyen , c’est le fruit de notre union avec Jésus- Christ.
ir jour.
Le père e*t le vigneron. Jean. xv, i.
Mon Père est le laboureur , ou le vigneron. H faut exclure ici une fausse idée, qui serait de croire que le Père n’ngisse qu’au dehors. Ce divin laboureur est celui qui envoie la pluie dont la vigne se nourrit. C'est lui qui opère dans les cœurs : qui donne l'accroissement , comme dit saint Paul 3 : qui opère le vouloir et le faire.
Mais ici l'influence intérieure semble être attribuée au Fils comme chef, afin d’établir la confiance des membres, en leur montrant que celui qui agit en eux leur est intimement uni.
Le Père agit dans le Fils , et le Fils agit en nous : le Fils n’a rien que de son Père; et nous n’avons rien que du Fils : ainsi tout retourne au Père : Le Père ne cesse (T agir , dit le Fils de Dieu : et moi j'agis aussi*: et notre propre action de l'un et de l'autre, c'est d'agir dans les cœurs où nous envoyons notre Saint-Esprit, agissant par lui sans disconünualion , et faisant les hommes un même esprit avec nous. Le Fils donc opéré, et le Père opère : et il n’y a do différence qu’en ce que le Père est Dieu seulement, et le Fils, Dieu et homme tout ensemble. Emmanuel : Dieu avec nous : Dieu uni à nous ; Dieu agissant en nous, comme dans
* 1. Cor. xil, 2S. — * Pt. xxxiil, G. — 5 1. Cor. i, G, 7; Phlip. il, 13. — *Joan. V, 17.
MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE
uue partie de lui-même. C'est donc là le fondement de la confiance.
Quand les ariens disaient : Si l'un est la vigne , et l’autre le vigneron et le laboureur, ils ne sont pas de même essence; ils ne songeaient pas que ce même Jésus, qui est notre chef, notre tige, en qualité d'homme, et de même nature que nous, en tant que Dieu est de même nature que son Père , et laboureur comme lui , qui ne cesse de travailler à sa vigne élue. C'est là tout le fondement de notre espérance, de ce que tout est à nous par Jésus- Christ. Comme hotnme il est à nous; l'homme est Dieu, Dieu donc est à nous en Jésus-Christ. Le Pire est dans le Plis, et le Fils est dans le Père >. Toute la substance de la Divinité étant à nous , tous Ira fruits et tous les dons sont à nous; le Saint-Esprit , qui est le don substantiel , est à nous ; et ce don nous est donné avec tous les dons dont il est plein. Voilà les richesses du chrétien. Peut-il penser à d'autres biens ? il en a besoin , je le sais ; mais pour le corps. Qu’il les prenne donc en passant pour le corps qui passe; mais qu’il cultive, qu’il nourrisse , qu'il enrichisse son âme. Travaillés , non point a une nourriture qui périt, mais à une nourriture qui mine à- une vie étemelle, que le Fils de l'homme vous donnera * ; qu’il vous a déjà donnée en s'incarnant ; qu'il vous donne tous les jours par sa parole; et qu’il vous donnera encore, en se donnant à vous par l'eucharistie.
m« jour.
|é»u*-Clirb,t retranche la brandie intructoeUM. Joua. IV, 1.
La branche qui ne porte point de fruit en moi , ce céleste vigneron ta retranchera ; et la branche qui en portera , il la taillera, afin qu'eUe en porte davantage J. Voilà deux opérations : de retrancher le bois inutile; et de tailler l’autre pour n’jr rien laisser d'impur et de superflu.
La première opération, qui est de retrancher la branche qui ne porte point de fruit, a un effet terrible marqué au t 6 , où il est porté que cette branche retranchée sichera, et sera jetée au feu et brûlera.
Il ne faut qu’écouter le saint Prophète : Fils de l'homme , que ferez-vous de la branche de ta vigne f En ferez-vous quelque bel ouvrage » , comme on en fait du cèdre, des autres grands arbres, qu’on n’emploie jamais à de plus beaux usages , qu’après qu’ils sont coupés? En est-il de même de ta vigne? Point tout. Quand mime elle était sur pied, on voyait bien qu'elle n’était propre à aucun ouvrage ■■ combien plus, étant arrachée , verra-t-on qu’elle n’est bonne que pour le feu ? Plus elle est excellente, lorsqu'elle porte son fruit délicieux qui réjouit Dieu et les hommes s; plus elle est inutile, quand elle n’en porte plus , et n’a plus rien à attendre que le feu , dont elle est digne. Ainsi en est-il du chrétien.
Et remarquez qu'elle eu est digne , non à cause
> Juan. Xiv.ia— > Md. VI, *7. — ’ /but. IV, 1. — * Eztch. IV, J, 1, », et teq. — S Jut. U, 13.
seulement qu’elle porte du mauvais fruit; ce qui lui arrive lorsque son fruit dégénère , et que son raisin se change en mauvais verjus ; mais lorsqu'elle ne porte pas de bon fruit : ainsi en est-il du chrétien : Jetez le serviteur Inutile dans les ténèbres, dans les cachots éternels ; là sera pleurs et grincements de dents'.
Il taille la branche chargée de fruit, nid.
biais le céleste laboureur ne tranchera-t-il que le mauvais bois incapable de produire du fruit? Non : il a une seconde opération sur le bon bois ; il le taille , il le purifie ; il coupe dans le vif ; et, non content de retrancher le bois sec , il n'épargne pas le vert. Ainsi en est-il du chrétien. Que de choses à retrancher en toi , chrétien ! Veux-tu porter un fruit abondant? il fautqp'il t’en coûte; il faut retrancher ce bois superflu ; cette fécondité de mauvais désirs; cette force qui pousse trop, et se perdrait elle-même en se dissipaut ; tu crois qu'il faut toujours agir, toujours pousser au dehors ; et tu deviens tout- extérieur. Non, il faut non-seulement Oter les mauvais désirs, mais ôter le trop qui se trouve souvent dans les bons ; le trop agir ; l'excessive activité, qui se détruit et se consume elle-même, qui épuise les forces de l'âme , qui la remplit d’elle-méme et la rend superbe. Ame chrétienne, abandonne-toi aux mains , au couteau , à l'opération de ce céleste vigneron : laisse-le trancher jusqu’au vif. Le temps de tailler est venu : Tempos putationis advenif ». Dans le printemps, lorsque la vigne commence à pousser, on lui doit ôter même jusqu'à la fleur, quand elle est excessive. Coupez , céleste ouvrier ; et toi , âme chrétienne , coupe aussi toi-même ; car Dieu t'en donnera la force , et c'est par toi-mêine qu’il te veut tailler. Coupe non-seulement les mauvaises volontés, mais le trop d'activité delà lionne, qui se repaît d’elle-même ! Ame toute pleine d'Adam et du vieux levain , que ne dois-tu pas éraiodre de tes vices , si tu as tant à craindre de tes vertus mêmes?
Qui nous dira ce que c’est que cette âme, qui ne cesse point d’agir et de pousser; qui en poussant néanmoins , ne pousse pas trop , et en agissant n’agit pas trop ; qui sait retenir cette force qui se dissiperait au dehors, et ne garderait rien pour le dedans; qui , à force de se contenter elle-même , en agissant comme une autre Marthe avec trop d'activité et d’inquiétude , même sur un bon objet , s’ôte le repos, et le veut encore ôter à Marie assise aux pieds de Jésus, comme sans action, et mettant son action dans le repos, avec lequel elle prête son attention tout entière au Sauveur qui parle au dedans ? C’est ainsi que doit être l’âme chrétienne; ni oisive, ni empressée, mais tranquille aux pieds de Jésus, écoulant Jésus.' Oh! qu’elle s’est utilement taillée , qu’elle a fait une salutaire blessure à son trop d'activité ! Quand il faudra agir, elle trouvera ses forces entières , et son action d'au-
■ Vnff. XXT, 80. — ? CflRf. u, lï.
MÉDITATIONS SUR I/EVANGÏLE.
tint plus ferme, qu’elle sera plus paisible ; non plus comme ces torrents qui bouillent, qui écument, qui se précipitent et se perdent ; mais comme ces fleuves bénins, qui coulent tranquillement et toujours. Tel est le fleuve qui réjouit la cité rie Dieu : il a une impétuosité 1 , une force, un mouvement ferme et durable; mais en même temps doux et tranquille : l'âme se remplit d’une céleste vivacité qui ue sera plus d’elle-mêine, mais de Dieu.
Voyez ce cheval ardent et impétueux , pendant que son écuyer le conduit et le dompte : que de mouvements irréguliers! C’est un effet de son ardeur; et son ardeur vient de sa force , mais d’une force mal réglée. Il se compose, il devient plus obéissant sous l’éperon, sous le frein, sous la main qui le manie à droite et à gauche , le pousse, le retient comme elle veut. A la fin il est dompté; il ne fait que ce qu’on lui demande : il sait aller le pas, il sait courir, non plus avec cette activité qui l’épuisait, par laquelle son obéissance était encore désobéissante. Son ardeur s’est changée en force; eu plutôt, puisque cette force était en quelque façon dans cette ardeur, elle s’est réglée. Remarquez : elle n’est pas détruite, felle se règle; il ne faut plus d’éperon , presque plus de bride; car la bride ne fait plus d’effet de dompter l’animal fougueux. Par un petit mouvement , qui n’est que l’indication de la volonté de l'écuver, elle l'avertit plutôt qu’elle ne le force : et le paisible animal ne fait plus , pour ainsi dire , qu’écouter. Son action est tellement unie à celle de celui qui le mène, qu’il ne s’en fait plus qu’une seule et même action.
Ame chrétienne, écoute l’Époux qui te dit : Je t’al comparée à une belle cavale *, et entièrement domptée. Et s’il faut t’atteler à un chariot , te faire agir en concours avec d'outrés âmes également soumises, ce ne sera pas de ces chariots mal assortis, où l’un tire et l’autre demeure sans action; ce qui épuise et accable ceux qui sont de bonne volonté, et se donnent de bonne foi à l’ouvrage. Sous le fouet du conducteur, ou pour mieux dire, non tant sous le fouet que sôus sa voix , et avec la légère indication d’un coup bénin qui avertit, qui réveille quelquefois; les deux chevaux sont unis, parce qu’ils sont tous deux également soumis à la sage main qui les mène. Ame chrétienne, agis ainsi , et change ton ardeur, ton activité en gravité, en douceur, en règle. Noble animal fait pour être conduit de Dieu, et le porter, pour ainsi dire, c’est là ton courage , c’est là ta noblesse.
Revenons donc à la vigne : il faut non-seulemènt retrancher le sec , mais encore tailler dans le vert et dans le vif.
Cc*t une opération de la grâce que de conserver la justice.
Joan. XV, 3, 4.
t'ous êtes déjà purs à cause de la parole ( selon la parole) qui'/e vousai dite : ( Fous êtes purs, mais
• Pt xlv, s. — » Cant. f , 8.
Bosnnrr. — Tout in.
non pas tous.) Demeurez en moi, et moi en rous'. Vous n’avez pas seulement l>esoin de moi pour être purifiés : mais quand vous êtes purs , vous avez encore besoin de inoi pour demeurer datas votre pureté. Car l’opération de la grâce n’est pas seulement à purifier, tuais encore plus à conserver la pureté et la justice une fois données. Le soleil avance, et dissipe les ténèbres : l’air illuminé conservera-t-il de lui-même la lumière? Non, certainement : on ne doit pas dire, dit saint Augustin, I) a été une fois illuminé; mais il l’est continuellement et de nouveau à chaque moment ; autrement il retomberait dans les ténèbres. La lumière diminue par tous les obstacles qu’on met entre le corps illuminant et le corps illuminé. C’est ce qui fait les ombres et les diverses teintes de lumière, plus ou moins vives. Combien plus l’âme raisonnable, pour conserver la justice, dépend-elle de Dieu, qui l’éclaire, et du vrai soleil de justice, qui est Jésus-Christ! Tiens-toi donc toujours exposée à cette lumière: demeure dans cette lumière, et cette lumière en toi , sans t’en détourner un seul moment. Il ne suffit pas qu’elle t’ait fait juste une fois; il faut que continuellement elle te le fasse. F.ntendezvous , âme chrétienne ? Ne vous détournez donc jamais , pour peu que ce soit ; tenez-vous le plus que vouspouvez sous le coup direct de la lumière; car c’est par là que vous serez vivement éclairée. Ce n’est pas qu’il ne vienne de la lumière de côté et d'autre, et les corps illuminés se la renvoient mutuellement; mais se tenir sous ce coup direct, et demeurer toujours en plein soleil , c’est la perfection de l’âme pour être éclairée.
On dira : Je suis ébloui ; mais c’est le propre de la lumière extérieure, qui affaiblit l’organe par lequel elle est aperçue. La vérité, quand elle est parfaite et parfaitement vue, n’éblouit pas; elle fortifie son organe, c’est-à-dire l’intelligence, et lui donne à la fin une éternelle force ; c’est ce qui fait notre bonheur -dans la vie future. Il est vrai qu’en cette vie nos faibles yeux , qui sc purifient et ne sont pas entièrement purs, ne peuvent porter la vérité tout entière; mais elle s’est tempérée elle-même dans la foi : tourne-toi donc toujours à elle, âme chrétienne, sans craindre qu’elle te blesse. I«i foi le In présente, te l’applique de la manière qu'il faut sa douce obscurité tient ton esprit en état. S’il sort de temps en temps quelque rayon de ce doux nuage, il ne sera jamais trop fort. Dieu, qui l’envoie, sait ta mesure, et ne porte qu’où H faut. Pour toi , tiens les yeux ouverts et le cœur soumis : la lumière s’e changera en ardeur, et le cœur gagné vivra de Dieu.
Parabole de la vigne. Urée d'Iwile. Joan. xv, I. haie, v, l.
Nous devons avoir entendu la parabole de la vigne; c’est le mystère de notre union avec Jésus- Christ. Mais pourquoi elle est exprimée sous la figure de la vigne plutôt que sous celle d’un autre arbre , on l’entendra en remarquant :
* Joan. xv, 3,4.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
1 . (Test l’ancienne parabole : Seigneur , voué nous êtes fait une vigne : vous tarez transplantée d'Égypte dans la terre que vous lui aviez promise : vous avez exterminé les anciens habitants de cette terre , pour lui faire place : elle s’y est étendue de coteau en coteau, et s’est élevée au-dessus des hautes montagnes qu’elle a couvertes. Toute la terre, jusqu'au JleuveJitsqu’à la mer, en a été remplie 1 , tant le provin en a été fécond et abondant. Que »' ai-je pas fait à ma vigne ? dit le Seigneur. Ne l’ai-je pas travaillée dans toutes les saisons? J’ai fossoyé , j’ai taillé J’ai provigné Je l’ai environnée d’une haie ou d'une muraille, et je l’ai munie de tous côtés. C’est ma vigne élue et bien-aimée*.
2. Jésus-Christ ne fait qu'appliquer la parabole à son Église. Mais afin que cette nouvelle vigne paraisse encore plus une vigne élue et chérie, il nous apprend que cette vigne est une même chose avec lui. Je suis, dit-il, la vraie vigne, dont l 'ancienne vigne n’était que la figure : c'est celle-ci qui doit porter les véritables fruits pour la vie éternelle. Je suis ta vraie vigne , et vous êtes les branches 3 : c'est moi qui fais toute la beauté et toute la force du plant ; et mon Père aime d'autant plus cotte vigne, que c’est moi qu’il entend et qu'il aime en
elle- . .
3. La vigne est de tous les plants , celui qui porte le fruit le plus excellent. C’est de la vigne qu’il a été dit en figure : Que son vin réjouit te cœur de l'homme , et qu’il réjouit Dieu et les hommes A Dans le froment est le soutien necessaire : dans le vin est le courage, la force , la joie, l’ivresse spirituelle, le transport de l'âme, dont les effusions étaient la figure dans les sacrifices; et encore aujourd’hui le vin entre dans le sacrifice : avec le vin nous sacrifions à Dieu la joie sensible, et nous la changeons dans la sainte joie que nous donne le gang enivrant et transportant de Jésus-Christ, qui inspire l’amour qui l’a fait répandre.
4. La vigne ne parait rien d'elle-même; elle rampe, elle est raboteuse , tortueuse, faible, qui ne se peut élever qu'étant soutenue; sans cela elle tombe. Mais aussi étant soutenue, où ne s’élève-t-elle pas? Elle s’entortille autour des grands arbres; elle a des bras, des mains, pour les embrasser, et n'en peut plus être séparée. De ce bois tortu et raboteux , qui n’a rien de beau, sortent les pampres dont les montagnes sont couronnées, dont les hommes se font des festons. De là sort la fleur la plus odorante , *dc là la grappe , de là le raisin, de là le vin , et le plus délicieux de tous les fruits : ainsi l’écorce du chrétien n’a rien que de méprisable en apparence, et tout y paraît* sans force : toute la fore®, toute la beauté est au dedans; et on peut tout, quand on ne s’élève qu'étant soutenu.
5. Le bois de la vigne est celui où la destinée du chrétien se marque le mieux. 11 n’y a pour lui que de porter du fruit ou d’êtrejeté dans le feu : outre que c’ret , comme on l’a dit , le plus humble et le plus exquis de tous les bois; le plus vil en appa-
• Pt. LXXIX, 9, 10,1!, 12. — */*. T, 2,4,— » Jwm. XV, I, S.
— «/»*. ail, 15. M IX, 13.
ronce, et le plus précieux en effet. Quoide plus faible? D'où vient plus abondamment ce qui donne et du courage et de la force? Trois fruits sont recommandés dans l'Ecriture : le froment, qui est la foi, le soutien de l'âme; l'huile, qui est l’espérance, qui adoucit les peines d'attendre par la promesse de roir; le vin, qui est la charité, la plus parfaite des vertus.
Prière par notre Seigneur Jous- Christ obtient tout Joan. xv, 7.
Si vous demeurez en moi , et que mes paroles demeurent en vous , vous demanderez tout ce que vous voudrez ; et il vous sera accordé ». Après avoir jeté sur l'humilité et la dépendance les fondements de la prière, il en explique la vertu. Quiconque veut donc prier, il doit commencer par se mettre véritablement et intimemeutdans le cceur cette parole : / o us ne poui'ez rien sans moi 1 : rien , rien encore une fois, rien du tout. Car c’est pour cela qu'on prie, qu’on demande, parce qu'on n’a rien; et par conséquent qu'on ne peut rien, ou pour tout dire , en un mot, qu’on n'est rien ; en matière de bien , un pur néant. Et c'est pourquoi il a dit qu'on doit prier, et qu’on n’est ouï qu’au nom de Jésus-Christ : ce qui montre que de soi-même on n’est qu’un néant ; mais qu’au nom de Jésus-Christ on peut tout obtenir.
Or cela enferme deux choses: l’une, que quelque prière qu’on fasse , on n'est point écouté pour soi, mais au nom de Jésus-Christ; l’autre, qu'on ne peut, ni on ne doit prier par son propre esprit , mais par l’esprit de Jésus-Christ : c’est-à-dire, non-seulement selon que Jésus-Christ l’a enseigné, en ne demandant que ce qu'il veut qu'on demande, mais encore en reconnaissant que c’est lui-même qui forme en nous notre prière, par son esprit qui parle et qui crie en nous : autrement il ne serait pas véritable , et nous n’entendrions pas comme il faut cette parole, qui est le fondement de la prière : Sans moi vous ne pouvez rien. D'où il s’ensuit que, sans lui , nous ne pouvons pas même prier, conformément à cette parole de saint Paul : Vous ne savez ce que vous devez demander par la prière , ni comment vous devez prier ; mais l’esprit prie en cous avec des gémissements inexplicables 3.
Mais en même temps que pour prier on se met dans l’esprit bien avant cette première vérité : Je ne puis rien : sans mol vous ne pouvez rien ; on doit encore s’y en mettre une autre : Je puis tout avec celui qui me fortifie * : je ne puis rien sans Jésus-Christ : je puis tout avec Jésus-Christ et en son nom. C’est pourquoi on entend toujours dans les prières de l’Église cette conclusion aussi humble que consolante, Par Jésus-Christ , notre Seigneur : humble , parce qu’elle confesse notre impuissance ; consolante , parce qu'elle nous montre en qui est notre force. Et cela s’étend si loin , que lorsque
* Joan. XV, 7.— * Ibid. XV, 6.— 3 Rom. VIII, *29. — * Philip. 4, 13.
MEDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
nous interposons envers Dieu les intercessions et i les mérites des saints, même ceux de la sainte ' Vierge, nous y ajoutons encore cette necessaire conclusion : Par Jésus-Christ t notre Seigneur ; par où nous confessons qu’il n’y a de mérite, ni de prière, ni de dignité dans les saints, à quelque degré de gloire qu’ils soient élevés , que par Jësus- Clirist , et en son nom.
Ht il faut bien prendre garde que nous ne nous imaginions pas que ce soit assez de dire de bouche ce Per Dominum nostrum Jesum Christ um. l)isons-le en effet, et par le fond du cœur , en demeurant en Jésus-Christ, et Jésus-Christ en nous : c’està-dire , en nous attachant à lui de tout notre cœur, avec une vive et ferme foi , et lui aussi demeurant en nous par sa parole qu’il imprime dans notre coeur, et par son esprit qui nous pousse et nous anime à la prière.
Il y a donc ici ce que nous faisons , qui est de demeurer en Jésus-Christ; et ce qu’il fait, qui est de demeurer en nous; et cela fait l’ouvrage complet. Si nous croyons agir seuls , nous nous trompons, puisque la source de nos actions, c’est que Jésus-Christ demeure en nous. Car il n’y demeure pas sans action , scion ce que dit saint Paul , qu'il est puissant en nous '.
C'est donc alors que nous prions véritablement au nom de Jésus-Christ , lorsque nous demeurons eu lui , et lui en nous, nous laissant conduire à Jésus-Christ , qui nous meut , et écoutant ce qu’il dit en nous, afin de pratiquer véritablement et intimement ce qu’il dit : Si vous demeurez en moi , et que ma parole , non pas seulement cette parole que je prononce au dehors , mais encore celle que je fais entendre au fond du cœur, demeure en vous; et alors nous obtiendrons ce que nous voudrons.
Or, cette parole qui doit demeurer en nous doit être principalement la parole de la croix , qui est celle dont il s'agit principalement dans tout ce discours. Car Jésus-Christ allait à la croix , et il y menait ses disciples avec lui , comme la suite le fera encore bien mieux paraître.
Croyons donc que de demeurer en Jésus-Christ, c’est demeurer dans la parole de la croix, et que la parole de la croix demeure en nous ; et que demander au nom de Jésus-Christ, c’est demander par son sang et par ses souffrances, les aimer et y prendre part.
vnr jour.
Force dans la parole de la croix : porter le fruit de la croix. Joan. xv, 8, », 13.
La gloire de mon Père est que vous rapportiez beaucoup de fruit, et que vous deveniez mes vrais disciples •. Jésus-Christ en revient au fruit qu’il avait promis à ceux qui demeureraient en lui; et il nous apprend que nous devons désirer ce fruit pour la gloire de son Père , et non pas pour la nôtre. Car à Dieu ne plaise q\ie nous nous glorifiions en autre qu'en Dieu ! Jésus-Christ ne veut de gloire que pour
* II. Cor. xiii , a. — » Joan. xv, s.
son Père; et n’a de gloire qu’en lui, ainsi qu’il l’expliquera dans toute la suite. Nous devons donc, à son exemple, mettre en Dieu toute notre gloire.
I Et que vous soyez mes vrais disciples. Qu’est-ce l à dire, mes vrais disciples? mes vrais imitateurs dans le chemin de la croix et de la mortification; car c’est à quoi il nous veut conduire; mais il nous y conduit par la voie d’amour.
Je vous ai aimés , comme mon Père m'a aimé 1 : non par une fausse tendresse, comme celle des parents charnels. Mon Père m’a aime d’un amour ferme, et il m’a envoyé souffrir : je vous ai aimés de même ; souffrez et mourez avec moi , et je vivrai en vous.
Il ne parle pourtant point encore de mort ni de croix; mais il nous y prépare par l'insinuation de l’amour de son Père et du sien. Voyez, dit-il, comme mon Père m'aime; je vous aime de ce même amour; et vous verrez bientôt où il me porte. Car il dira dans un moment : Personne ne peut avoir un plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis *. Mais avant que de nous faire entrer dans ces courageux desseins, il nous fait entrer dans la douceur et la pureté de son amour. Laissons-nous donc conduire par cette douce voie, en quelque endroit qu’elle nous mène.
IXe JOUR.
Commandement de la croix par l'amour. Joan. xv, 10. •
Si vous gardez mes commandements , vous demeurerez dans mon amour : comme je garde les commandements de mon Pèi%e,et je demeure dans son amour 5. Quel commandement gardez-vous, ô mon Sauveur? Il l’a dit souvent : J'ai la puissance de donner mon ûmc, et j’ai la puissance de la reprendre; et c’est la le commandement que j'ai reçu de mon Père*. Quoi! la puissance de la reprendre seulement, et non pas celle de la donner? L’une et l’autre : et celle-ci est celle par où il faut commencer. Voyez comme il iusinue doucement le commandement de la croix.
Mais avant que de s’expliquer ouvertement làdessus, il enseigne que le véritable amour n'est pas à dire, à promettre de grandes choses , à les désirer, à s’en remplir l’esprit; mais à entrer par là dans une pratique sérieuse et réelle des commandements. Il faut commencer par aimer Jésus-Christ, et par-là aimer sa vérité , ses paroles, ses maximes ses commandements. Car c’est ainsi qu’il a fait : et il a commencé par aimer son Père, pour ensuite aimer ce qu’il commandait, quelque rigoureux qu’il parut à la nature ; car l’amour de celui qui commande rend doux ce qui est amer et rude. Aimons donc Jésus-Christ, et tous ses commandements nous seront faciles. Souviens-toi, chrétien, que ce n’est rien de garder l’extérieur du commandement , si on ne le garde par amour. Tout Iccommandemcnt est compris dans l'amour tnéiiic. Jésus-Christ a gardé le commandement de son Père, parce qu'il
1 Joan. xv, P. — » Ibid. 13. — 1 Ibib. 10. — « Ibut. x, IB.
MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILK.
l'aimait ; et il nous donne eet exonple , en nous déi larant que col exemple est noire loi.
Joie pleine et parlai le d’obéir par amour, rl non par cra'utc. Joan. xv, II. /. Joua. v|, 1H.
Je vous ai dit toutes ces choses , afin que ma joie demeure en vous, et que votre joie soit accomplie ' : qu'elle soit pleine et parfaite. Vous Terrez à quoi il vous prépare par celte abondance de joie; et il parle ici convenablement de la joie, après avoir parlé de l’amour. Car il n'y a que le vrai amour qui puisse donner de la joie. I.a trrrwr a de ta peine *, dit saint Jean. Elle n’a donc point la joie. l)*où vient la joie, si ce n’est d'aimer? Car qui aime veut plaire, et met là sa joie. Et quand il a trouvé le secret de plaire , il jouit du fruit principardo son amour. Vous plaisez quand vous obéissez par amour; car c’est là ce qu’aime Jésus-Christ, lorsque son Père a déclaré que son Fils lui plaisait, et qu’il mettait en lui scs complaisances , c’est qu’il voyait que, l’aimant , il aimait à lui obéir, et que c’était là sa joie. Aimez donc aussi : Détectezvous dans le Seigneur 3 : aimez, cherchez à lui plaire , et mettez la votre joie comme votre gloire : alors votre joie sera accomplie : elle sera parfaite comme votre amour.
.{fin que ma joie demeure en vous. Quelle est ma joie? d’obéir, et d’obéir par amour. Ma joie sera dune en vous quand vous aimerez et que vous obéirez : Et votre joie sera accomplie. Qui n’aimerait un Sauveur qui ne nous promet qu’une sainte et parfaite joie, par un saint et parfait amour?
XIe JOUR.
précepte de la croix ; amour du prochain; donner vie pour lui, comme Jésua-Chrtst. Joan. xv, 12, 13.
Le commandement que je vous ai donné est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés. Personne ne peut avoir un plus grand amour que de donner sa vie pour scs amis 4. Voilà la croix qui se déclare; mais pour lui ôter toute sa rudesse, elle se déclare par le précepte de l’amour. Jésus-Christ a aimé, et il a donné sa vie. Aimons de même, et Jésus-Christ, et en lui nos frères, que l’amour qu’il a pour eux nous doit rendre chers.
Quelle misère était la nôtre, lorsqu'il a fallu, pour nous en tirer, la mort d'un tel ami! Quel crime était le nôtre, lorsque pour l’expier il a fallu une telle victime; et pour le laver, un sang si précieux! De quel amour nous a aimés celui qui nous a achetés à ce prix!
Pour ses amis : c’est ainsi qu’il nous appelle , pendant que nous étions ses ennemis; mais il était ami de son côté, puisqu'il donnait son sang pour nous racheter. Ecoutons saint Paul, le digne interprète de cette parole du sauveur : Pourquoi est -
1 Juan, xv, II.— *\.Joan. iv, W.—l *Ps. xxxvi,4- — 'Juan.
TT. 13, Il
ce que dans te temps que nous étions malades , et dans le péché, Jésus-Christ est mort pour les impies? si peine trouve-t-on quelqu'un qui veuille mourir pour tes justes ; peut dre pourtant qu’il se trouverait quelqu’un qui te ferait. Mais lui, il est mort pour les impies, c'est-à-dire, pour nous tous ; et c'est en cela qu'il fait éclater son amour , en ce qu’il est mort t>our des ennemis, jxmr des pécheurs ».
Voilà donc quel ami nous avons trouvé en la personne de Jésus-Christ. Cest un ami de ses ennemis, un ami qui nous a aimés, lorsque nous lui faisions de toutes les forces de notre âme et de notre corps une guerre perpétuelle. Comprenons donc l’immensité de son amour, en ce qu’il nous a aimés étant ennemis. Mais saint Paul sur ce fondement pousse plus loin : Si, lorsque nous étions ennemis de Dieu , nous avons été réconciliés par la mort de son Fils ; à plus forte raison étant réconciliés , nous serons sauvés jxtr sa vie * ! S'il a été notre ami jusqu’à donner sa vie pour nous , pendant que nous étions ses ennemis; combien plus le sern t-il après que l'amitié étant réconciliée de part et d’autre, on est ami des deux côtés!
Mais que conclut de là le même saint Paul? Qu’ayant un tel ami , nous n’avons rien à craindre. Si Dieu est pour nous , qui sera contre nous ? S’il n'a pas éf/argné son Fils , que nous pourra-t-il refuserf et comment nous Payant donné , ne nous donnera-t-il pas en lui el par lui toutes choses ? Qui accusera les élus de Dieu? Cest Dieu qui les absout et les justifie. Qui tes condamnera ? Cest Jésus-Christ qui est mort pour eux ; qui non-seulement est mort, mais qui est ressuscité, qui est monté aux deux, et a pris sa place à la droite \ de son Père, et qui intercède jxntr eux *. Il n’y a rien à ajouter à ce commentaire de saint Paul : nous y entendons parfaitement tout l’amour que nous devons à celui qui nous a aimés étant ses ennemis, jusqu’à donner sa vie pour être notre Rédempteur, notre Sauveur, notre intercesseur : et il ne reste qu’à conclure avec le même apôtre que ni l’affliction, ni la persécution , P épée et la riolenee, ni ta vie , ni la mort, ni tes maux présents , ni tous ceux que nous avons à craindre , ni le ciel , quand il serait conjuré contre nous, ni l’enfer, quand il lâcherait contre nous tous les démons , et enverrait contre nous toutes ses peines, ni quelque autre chose que ce soitr ne sera capable de nous séparer de Jésus- C hrist *.
Voilà le précepte et le mystère de la croix dans toute son étendue, en le commençant par Jésus- Christ , et le finissant par nous.
C’est là aussi qu'est renfermé le précepte de la charité fraternelle, qu’on est obligé de pousser jusqu'à mourir pour ses frères, selon ce que dit saint Jean, autre interprète admirable du précepte de la charité : Encela nous connaissons l’amour de Dieu , parce qu'il a donné sa vie jrour nous : et nous devons aussi donner notre vie pour nos frères *.
I ' R<*u. X, <1, 7, 8. — * Ibid. 10. — 5 Ibid. VIU, 31, et *■*•». | « Ibid. 35, rtc., jusqu'à In Jin du cluip. — » I. Joan. il i , l«.
MÉDITATIONS SU U L'ÉVANGILE
Autrement nous n’ohservous pas le commandement d'aimer comme il a aimé, c’est-à-dire jusqu'à donner sa vie.
lie précepte de la croix est doue encore daus la charité fraternelle; et quoique l’occasion de donner sa vie pour son frère soit rare, néanmoins l’amour fraternel sera dans la croix , si nous pratiquons ce que dit saint Paul , de ne nous regarder pas nous mêmes y mais ce gui est de t' intérêt des autres *, Ainsi l’amour fraternel sera un sacrifice continuel , non-seulement de son ressentiment , lorsqu’on croit Are offensé; mais même sans avoir aucun sujet de plainte, de son humeur, de son intérêt, de sou amour-propre; et c'est à quoi nous oblige l’amour fraternel. Et si nous devons sacrifier ce qui nous touche le plus, au dedans de nous; combien plus les biens extérieurs, et, comme les appelle saint Jean, la substance et les richesses de ce monde * ! Celui qui s'épargne sur cela, quoi qù’il dise , n’est pas chrétien; et s'il dit guil aime son frère , c'est un menteur. U ferme ses entrailles sur son frère; et l’amour de Dieu n 'est pas en tui 3. . timons donc , non point en parole , mais en effet et en vérité 4, selon le-prccepte du même apôtre. Et afin que notre aumône soit un sacrifice, ne jetons pas seulement un superflu qui ne coûte rien à la nature; mais prenons quelque chose sur le vif, en sorte que nous souffrions pour notre frère; car ce n’est pas beaucoup faire de souffrir pour lui , puisque nous devons être disposés, scion le précepte du Sauveur, à donner pour lui jusqu’à notre vie.
Mais, avant que de passer outre sur le précepte de la charité du prochain, entendons, selon l'explication de Jésus-Christ dans la parabole du Samaritain 5 , que le prochain est tout homme, et que le précepte de nous aimer les uns les autres, bien qu’il regarde spécialement les fidèles participants de la même foi , et cohéritiers du même royaume , embrasse tout le genre humain , à cause qu’il est appelé à la même grâce. Cela posé , continuons.
XIIe JOUR.
Motif» de l’amour fraternel : Ira fiddes , les élus sont amis
de J es os.
Lisez attentivement les jr. 14, 1 5, 16 et 17. C’est encore une puissante insinuation du commandement de l'atnour que nous nous devons mutuellement. Jé3us-Christ nous tourne de tous côtés, pour nous obliger à aimer nos frères, par toute la tendresse qu’il a eue pour nous
Il nous explique premièrement, qu’en gardant ses commandements nous deviendrons non point seulement ses serviteurs et ses sujets, mais encore ses amis. Nous sommes naturellement sujets de Jésus-Christ, qui est le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs, par qui tout a été créé, et rien n’a reçu l’être que par lui. Mais outre cette première dépendance, qui n’a point de bornes, il nous a acquis par son sang; et nous sommes ses esclaves,
1 Philip, n , V. — * |. Joan. lu, 17. — 1 Ibid, rv, au. - ‘ Ibid
ni, 17. la. — » Lu c. x.
parce qu’il nous a achetés par un si grand prix. Mais quoique nous soyons tels, sujets, serviteurs, esclaves, il ne nous traite pas comme tels, mais comme amis : et la raison de cette différence , c’est que le serviteur et le sujet n’a que la simple exécution de la volonté de son maître, sans en savoir le secret; mais Jésus-Christ nous révèle autant qu’il nous est convenable la raison de ses conseils , qui n'est autre que l’amour qu’il a pour nous, jusqu’à donner sa vie pour notre salut, et pour nous faire ses cohéritiers : et tout le fruit de cet amour, c’est que nous nous aimions les uns les autres, et que nous gardions ce commandement principal de la loi nouvelle , non par crainte et d’une manière servile , mais en amis qui aiment à faire la volonté de celui qui se déclare leur ami , étant leur maître. CVst la première raison de notre Sauveur.
I*a seconde n’est pas moins forte : Ce n’est fias vous gui m’avez choisi t c’est moi gui vous ai choisis1 *. Il semble parler ici principalement de ses apôtres; mais en général, puisque re n’est pas seulement les chefs du troupeau, mais le troupeau tout entier, qu'il oblige au commandement de la chanté fraternelle , l’élection d'où il l'infère doit être commune : et lorsqu'il dit dans la suite : Je roux ai choisis du milieu du monde, et je vous en ai séparés, il parle visiblement à tous les fidèles. En effet, il a choisi non-seulement les apôtres, mais tous les fidèles : et c’est là l’effet le plus sensible de son amour, qu’il nous ait choisis un à mi , par pur amour, par puro bonté.; non parce que nous avions porté du fruit, mais afin que nous en portassions : en sorte que le fruit que nous portons est l’effet, et non le motif de son choix. Mais la récompense qu’il nous demande d’un amour si pu r et d’une bonté si gratuite , c'est que nous aimions nos frères aussi purement qu’il nous a aimés lui-même, sans aucun mérite de leur part, et sans attendri qu’ils nous préviennent, mais eu les prévenant en tout et toujours, pour l’amour de Jésus-Christ , qui nous a prévenus en toutes manières par sa grâce.
Et il est vrai qu’il a prévenu singulièrement les apôtres, afin qu’ils allassent par toute la terre y porter son Évangile, et que leur prédication ait nonseulement un grand fruit par la conversion de tous les peuples, mais encore que ce fruit demeure toujours, et que l’Église, qu'ils établiront, soit immortelle. Mais ces paroles ne laissent pas aussi de regarder chaque fidèle; puisque tous doivent aussi, en allant et conversant sur la terre , porter de grands fruits qui demeurent pour la vie éternelle. Or, ce n’est pas nous qui l’avons choisi : car gui est et tui gui lui a donné te premier * , et qui s'est attiré sa grâce en le prévenant? C’est lui qui nous choisit et nous prévient ; c’est lui qui nous a trouvés ennemis, et nous a faits amis : c’est lui qui nous a aimés ] avant que nous l’aimassions, ou que nous pussions l’aimer, puisque c’est lui qui nous a donné l’amour dont nous l’aimons; ce qu’il ne peut avoir fait que par amour. Il n est donc pas prévenu : il nous prévient, et nous prévient à chaque moment, nous
1 Joan. xv, Ifl. — * Rom. xi, 05.
MEDITATIONS SUR L’EVANGILE
contint. ant la grâce par laquelle il nous a prévenus la première fois. Et encore qu’un effet de cette grAce prévenante soit de nous attirer les grâces qui suivent; s’il nous traitait rigoureusement selon nos mérites, et qu’il voultU punir toutes nos infidélités, combien de fois serait-il forcé à nous soustraire les grâces auxquelles nous ne répondons pas assez! Et bien loin d y répondre par une humble reconnaissance, nous nous enorgueillissons de ses dons , que nous nous approprions à nous-mêmes, comme s'ils nous étiaent dus, et en faisant la pâture de notre afiiour-propre. Et qui serait celui qui pourrait dire : J’ai le cœur pur ; je ne suis point ingrat envers Dieu ; je lui rends l’action de grâces qui lui appartient, et ne sors jamais de sa dépendance? Ce n'est pas là ce que nous dit notre conscience : elle nous dit que ni nous ne prions connue il faut, ni ne sommes assez soigneux de marcher fidèlement dans ses voies. Qui donc pourrait se plaindre quand il nous retirerait ses dons? Mais il continue à nous prévenir malgré nos ingratitudes et nos négligences; et s’il accorde -la persévérance à nos prières, il nous accorde promièrament la persévérance à prier, par laquelle nous obtenons la persévérance à bien faire. Et la récompense qu’il veut tirer d'un amour si gratuit, c’est que nous aimions nos frères aussi purement et aussi gratuitement qu’il nous aime, sans que notre amour sc ralentisse par leur froideur, par leur négligence ni par leurs injures, puisqu’au milieu de tant d'injures qu'il reçoit de nous, il nous aitne.
PU la raison qui l'obligea réduire toute la pratique de la vie chrétienne a cet amour mutuel est, premièrement, que ne pouvant lui faire aucun bien qu'en la personne de nos frères, qui sont ses membres, c’est là aussi qu’il veut recevoir le fruit de notre reconnaissance et celui de son amour, conforrnéniqpt à ce qu’il dit : Toutes les fuis que vous faites du bien aux moindres de ccs petits , à celui-ci et à celui-là, qui sont petits à vos yeux et grands aux miens, puisqu'ils sont mes membres, c'est à moi que vous le faites *.
Et la seconde raison, c’est, comme dit l’apôtre saint Paul, que celui qui aime son frère accomplit la toi * qui est renfermée tout entière dans le précepte de la charité. Car tous ces préceptes : f 'ou s ne tuerez pas : vous ne déroberez pas : vous ne convoiterez pas ta femme d’autrui, ni sa maison , ni son serviteur , ni sa serrante , ni son bien , en quelque manière que ce soit 3 : vous ne corromprez paint dans les autres la chair que Jésus-Christ y a sanctifiée, ou qu’il a destinée à la sainteté; et vous ne la sacrifierez point à votre plaisir : tous ces préceptes sont renfermés dans celui de l’amour fraternel 4; qui ne pouvant être accompli comme il faut, s’il ne vient de la source de l'amour de Dieu, il s'ensuit que tout est compris dans l'amour fraternel : dans lequel par conséquent est tout l’objet des désirs de Jésus- Christ, puisque c’est là aussi qu’est tout l’abrégé de la justice chrétienne.
* Ma tth. xxv, *0, 45. — 1 R <m. XIII , 8, #. — * Exod. xx, I?. — * /tout. XIII, o, 10.
XIII* JOUR
Il» servent Jé*u*-€hriat comme ses amis, à qui U découvre tous ses secrets. Joan. xv, 16.
ls serviteur ne sait fias ce que fait son maître. On lui dit ce qu'il a à faire sons s'expliquer davantage : mais ce bon maître, qui est Jésus-Christ, non content d'exiger de nous une simple execution, nous découvre tout ce qu'il fait; d'où il vient, et où il retourne; pourquoi il est venu au monde; quels biens il y est venu apporter aux hommes; l'étroite union qu’il est venu contracter avec eux; la gréce qu'il leur a voulu faire de se les unir, comme les membres le sont à la tête, et les branches à la racine; le divin secret de tout iinpétrer par l’interposition de son nom ; les secrels motifs de ses préceptes: et les autres choses qui lui font dire : Je vous ai appris ce que j’ai appris de mon Père Car je vous ai découvert, dit-il , les merveilles de sa bonté prévenante , et la grâce qu'il vous a faite en vous donnant son Fils unique, de le donner pour vous à la mort. Et afin que vous fussiez capables d'entendre les secrets du royaume des deux , je vous les ai exposés dans des (ürafioles et similitudes tirées des choses humaines, par condescendance , pour vous les rendre sensibles. Et de peur que ces paraboles ne fussent pour vous des énigmes plus capables de vous étourdir que de vous instruire, ainsi qu’il est arrivé aux Juifs en punition de leur orgueil, je vous les ai expliquées en ami, avec une familiarité et une bonté qui ne vous a rien laissé ù désirer. Voilà ce que Jésus-Christ a fait pour nous : il a voulu que nous gardassions ses commandements, non en vils esclaves , à qui on dit seulement ce qu'ils ont à faire , sans leur donner la consolation de savoir pourquoi; mais avec connaissance, afin de les accomplir d'une manière plus parfaite, plus agréable, plus proportionnée à la condition de la créature raisonnable. C’est pourquoi il nous a appris des conseils de Dieu et des siens, tout ce que nous en pouvions porter. Entrons donc volontairement et librement dans les desseins de Jésus-Christ, et obéissons, non par force, mais avec plaisir, comme des personnes instruites, et qui savent les raisons de ce qu'on leur demande : entendons bien que tout ce qu'on nous demande, c'est la raison même, parce que c'est une sagesse aussi bien qu’une boulé infinie , qui a digéré tous les préceptes et tous les conseils dont on nous propose l'observance. O le plus aimable de tous les m, vitres! û la plus sainte, la plus sage, et la meilleure de toutes les lois! Mon Dieu, J'aime votre vérité, votre équité, votre droiture ; et en tout cela j'aime J ésus-Christ qui est tout cela , sagesse , justice, droiture, équité : parce qu'il est la vérité et la bonté même; Fils très- bon d'un Père très-bon , et avec lui principe du très-bon Esprit, qui nous guide à tout bien.
1 JlMN. xv. va.
MÉDITATIONS SLR L’EVANGILE.
XIVe JOUR.
Ils doivent et peuvent tout demander au nom de Jfeus- CtirlsL Jouit. XV, 19.
Je vous ai choisis , afin que vous rapportiez du Jruit, et que votre fruit demeure , et que mon Père vous accorde tout ce que vous lui demanderez en mon nom C’est donc là la cause de ce grand fruit et de sa durée à jamais, que le Père accordera tout ce qu’on lui demandera au nom du Fils. Dieu disait autrefois. Je le ferai pour f amour de moi , et pour glorifier mon nom. Ici il n’accorde plus rien qu’au nom du Fils. Ce n’est pas qu'il change de langage ; ce que Dieu fait pour l’amour de son Fils, il le fait pour l'amour de soi-même; parce que le Père et le Fils ne sont qu’un : et lorsqu’on nous avertit tant de fois que nous n'avons rien à espérer, ni à demander qu’au nom de Jésus* Christ, on nous avertit du besoin que nous avions d’un médiateur, pour nous réunir à Dieu, dont le péché nous avait séparés.
Songeons donc à porter du fruit, et à porter un fruit qui demeure; mais demandons-en la grâce au nom du Médiateur , en croyant que c’est par sa | grâce que nous commençons à porter du fruit , et par la continuation de la même grâce que nous en portons persévéramment : parce qu'ainsi qu'il nous a dit, nous ne pouvons porter du fruit qu’en lui seul, et qu’il faut qu’il demeure en nous, afin que nous puissions demeurer en lui : et c’est en cela que consiste la médiation de Jésus-Christ, et la vraie invocation de Dieu au nom du Sauveur.
j ('•sas et ses disciples hais du monde : Injustice de la haine du monde. Joan. xv.
Voici la doctrine du verset 16 et des suivants, jusqu'au 26. Après avoir montré à ses disciples combien ils doivent s’aimer les uns les autres, et aimer tout le monde; parce que tout le monde est des nôtres par la grâce que Dieu fait à tous de les appeler à notre unité; il leur apprend que s’ils doivent aimer tout le monde , ce n'est pas dans l’espérance d’être aimés eux-mêmes, puisqu'nu contraire ils seront bals de toute la terre : et c’est la vérité qu'il leur découvre à fond dans tous ces versets.
I) commence à leur découvrir la source de cette haine par ces paroles : Si le monde vous liait, sachez qu’il m’a hai le premier *. On ne peut assez admirer la bonté de notre Sauveur; il n’v a rien de si fâcheux à de bons cœurs, ni en soi rien de plus triste à la nature, que d’être haï. On a besoin d'élre préinuni contre un mal qui en soi est si dur, et dont aussi les effets sont si étranges. Mais c’était pour les apôtres la plus grande de toutes les consolations, que celte aversion de tout le genre humain leur fût commune avec Jésus-Christ. Si le monde vous hait , dit-il , il m’a hal le premier. La cause de celte haine nous est expliquée par celte parole :
Celui qui fait mal hait la lumière1. Le inonde me hait parce que je lui découvre ses mauvaises œuvres. Les apôtres associés à b prédication du Sauveur devaient aussi encourir la haine du monde, dont ils reprenaient les crimes et les ignorances.
Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui *. Ce n'est pas que les hommes du monde s’aiment les uns les autres ; c’est tout le contraire, et tout le monde est rempli de haines et de jalousies; mais c’est que les plaisirs et les intérêts du monde font des liaisous et des commerces agréables; mais les disciples de Jésus-Christ n’ont rien qui plaise au monde. Le monde veut des flatteurs : on n’y vit que de complaisances mutuelles, en s’applaudissant l’un à l’autre. A quoi est bon un chrétien? Il est inutile : il n’entre ni dans nos plaisirs ni dans nos affaires, qui ne sont que fraudes. Défaisons-nous-en , disent les impies dans le livre de la Sagesse : car il nous est inutile 3 : sa vie simple et innocente est une censure de la nôtre : il faut le faire mourir, puisqu'il ne fait que troubler nos joies. Chrétiens, innocent troupeau, c’est ce qui vous fait la haine du monde! Vous ne savez point vous faire craindre, ni rendre le mal pour le mal; vous serez bientôt opprimés. Quelque paisibles que vous soyez, on ne bissera pas de vous reprorher que vous faites des cabales contre l’État, pour lequel vous levez sans cesse les mains au ciel ; et vous serez les ennemis publics.
Parccquejc vous ai choisis du milieu du monde, le monde vous hait 4. Dans votre séparation, on ne vous croit pas de même espèce que les autres : on croit que vous voulez vous distinguer; et on vous accable.
Ije serviteur n’est pas plus grand que son maître*. Quelle consolation pour un chrétien, pour un pasteur, pour un prédicateur, si on ne le croit pas, si on le méprise , si on le persécute , si on le déchire , si on le crucifie , et lui et ses discours ! On en a fait autant à Jésus-Christ. C’est une suite du mystère de la croix ; et c’est par de semblables contradictions que l’ouvrage de la rédemption a pris son cours. Car, à travers ces contradictions . l’Évangile va où il doit aller, et les bons exemples des chrétiens gagnent ceux qu’ils doivent gagner; et la main de Dieu se fait sentir dans la résistance des hommes.
11 y a un monde dans l’Église même, il y a des étrangers parmi nous. On déplaît à ceux-là, quand on vit et quand on prêche chrétiennement. Ce monde est plus dangereux que serait un monde manifestement infidèle. Écoutez saint Paul : Il y a des périls au dedans et au dehors, et du côté des faux frères 6. Demos m’a laissé, dit le même | apôtre , aimant ce siècle. Tout te monde m’a abanj donné ; Dieu leur pardonne! . Le mépris qu'on fait d'un homme qui ne songe qu’aux affaires de Dieu , en disant que ce n'est pas un homme d'affaires, est une espèce de persécution. Faites, Seigneur, que je fasse bien vos affaires; c’est là que je mets toute
1 JiHI M. ni, !!>,»>. — * Ibid. XV, I». — >Sup. Il, 12, Is, 16, 20. — 4 John. XV, 13. — * Ibid. 20. - ‘IJ. Cor. XI, 2Û. — 1 U. Tint. IV, }(), 10.
• Junn. xv, 10. — » Jbid. I*.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
ma rapacité : si on me blâme , si on me méprise , si on me traverse, si on m'accuse de toutes sortes de faussetés, je le souffrepour le nom de mon Sauveur: c’est qu’on ne le eonnalt, ni lui ni son Père.
Après avoiranontré la haine du monde, Jésus- Christ fait voir qu’elle est injuste dans le f. 24 , et il la convainc par ses miracles.
Personne n’en avait jamais tant fait, ni de cette nature : il allait guérissant tous les malades; et jamais il n'a fait de miracles pour punir un seul homme. Toutétait plein de miséricorde et d’indulgence. Ainsi les hommes sont convaincus; et la bonté de ce Jésus , tant haï , parait non-seulement par la qualité et par la nature de ses miracles.
Ce n’est pas assez , pour être conforme au Sauveur, d'étre haï , il faut être haï sans en avoir jamais donné de sujet. Ils m’ont , dit-il , ha\ sans sujet '.
Preuezy garde : donner sujet à la haine n’est pas seulement faire injure à quelqu'un, mais encore être superbe, hautain, dédaigneux , envieux, intéressé; cela offense tout le monde. Mais Jésus- Christ si doux, si humble de cœur, si pauvre, si patient, qui pouvait-il avoir offensé? Il est haï cependant, et ses apôtres le sont avec lui. Qui ne se consolerait par cet exemple? Qui n’aimerait mieux être haï avec Jésus-Christ et pour Jésus-Christ que d’étre aimé comme ceux qu'on a appelés, soit par vérité, soit par flatterie, les délices du genre humain ? Je ne veux point être aimé des hommesqui ont haï Jésus-Christ; j'aime mieux entendre ces cris: (ju 'on F ôte, qu'on F ôte, qu'on te crucifie * : ou ceuxci contre saint Paul, d’un peuple en fureur qui jetait de la poudre en l’air et sa robe à terre : Otez du monde cet homme, il n'est pas permis de le laisser vivre*; que ces acclamations qu’on fit à 1 (érode : C’est le discours d’un Dieu, et non pas d’un homme. Car voyez la suite : L’Ange du Seigneur le frappa, parce qu il n’avait pas donné gloire à Dieu : et il mourut mangé des vers *.
C'est ainsi que Dieu brise les os de ceux qui veulent plaire aux hommes s : et saint Paul disait aux Galates ; Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas serviteur de Jésus-Christ 6.
Tous les hommes, jusqu’aux moindres, veulent qu’on les flatte, et ne peuvent souffrir qu’on les reprenne. C’est un vice qui est entré jusque dans les moelles à toute la nature humaine, à ces paroles flatteuses : f ous serez comme des dieux 7. La jalousie, naturellement, empêcherait les louanges; et on n’en donne guère de bon cœur ; mais on en donne pour en recevoir; on flatte pour être flatté : c’est l'esprit du monde; mais l'esprit de Jésus- Christ, c'est d'aimer mieux être liai que de se faire aimer de cette sorte.
Le témoignage de l'esprit de \érUé rassure. Joan. xt,
Après avoir fait voir dans le monde une haine
‘ Joan. XV, 26. — * Ibid. XIX , 15. — * AeL xxil , 22 , 23. — 4 Ibid. XII , 21 , 22, 21. — * Pt. LU , 6. — • Cal. I, lü. — 1 G CH.
si envenimée contre lui, il ajoute pourtant que Dieu ne le laissera pas sans témoignage, et qu’il enverra son Saint-Esprit, qui rendra témoignage de lui C’est là, dit-il, le témoignage que je veux : car ce u’est point l’esprit de déguisement et de flatterie, qui est celui qui règne dans Je monde; ce n’est point l’esprit d’injustice et de partialité; c’est l’esprit de vérité, spirltum veritatis, qui est en même temps un esprit de concorde et de douceur; qui unira tous les cœurs, et n’en fera qu’un de ceux de tous les fidèles. Voilà celui que mon Père enverra pour me rendre témoignage : El vous aussi, qui avez toujours été avec moi , animés de cet esprit , vous me rendrez témoignage ». Ce sera un témoignage irréprochable, rendu par des personnes qui ont tout vu; un témoignage sincère» confirmé par l’effusion de votre sang. Voilà, ditil , le témoignage que je me suis réservé sur la terre. Il vous fera haïr; mais votre consolation, c’est que par là vous prendrez part à la haine qu’on me porte injustement. Oui, mon Sauveur, nous y consentons. S’il faut, pour vous glorifier, que nous soyons haïs et méprisés du monde en lui disant ses vérités, quelque habit que ce monde porte, fdt-ce un habit de pieté, puisque la haine se cache si souvent sous un tel habit, ainsi soit-il : votre volonté soit faite. On n’est poiut votre disciple qu’on n’ait mérité par quelque bon endroit la haine du monde.
XVIIe JOUR.
Le* apôtres persécutés , hais d'une haine de religion.
J (Min. XVI, 1 , 2, 3t 4, 6.
Dans les versets 1, 2, 3, 4, 6 du chapitre xvi, il découvre plus ouvertement à ses disciples la nature de la haine qu’on aura contre eux. Car, après leur avoir appris qu’elle leur est commune avec lui, et qu’ils se l’attireront en lui rendant témoignage par le Saint-Esprit, qui viendra en eux, il croit leur pouvoir tout dire : et il leur apprend enfin que le caractère de cette haine qu’ils auront à porter, c’est que ce sera une haine de religion ; qu’on les excommuniera , et qu’on les aura tellement en exécration, qu’on croira rendre service à Dieu de les exterminer. Par où il nous fait entendre que ces haines pieuses et religieuses, qu’un faux zèle animera, sont la dernière et parfaite épreuve qu’il réserve à ses véritables disciples. Car c’est une telle haine qu’il a essuyée lui-même, puisque la sentence que la synagogue a prononcée contre lui, c'est qu’il avait blasphémé, blasphemavit * , contre Dieu, contre la loi, contre le saint lieu; et que c’était glorifier Dieu que de livrer ce blasphémateur au dernier supplice. Et cette haine était la même que Jérémie avait portée en figure de Jcsus- Christ, lorsqu'on disait : Cet homme a blasphémé contre le saint lieu et contre ta cité sainte U
Voilà ee qu’il promet à ses disciples; et il les console en même temps , leur apprenant que cette
' Joan. XV, 26. — ,Ibid.4n. — *Ma(th.XX\l,eb. — *Jtremu. IX VI, 6, 8, 0, !!, 12.
MEDITATIONS SUR L’EVANGILE
haine est aveugle et insensée, puisqu'elle vient à leurs persécuteurs , pour ne pas connaître son Père ni lui*. Jésus-Christ est la vérité; et quiconque ignore ou combat quelque partie de la vérité quelle qu'elle soit, quelque savant qu'il soit d’ailleurs, il ne connaît pas Jésus-Christ ni son Père par cet endroit-là : et si vous entreprenez de le convaincre , il se revêtira d'un faux zèle, d'un zèle amer; mais il en faut essuyer l’aigreur avec foi et humilité, en se réjouissant de porter ce caractère du Sauveur et de ses apôtres. C’est alors qu’il faut écouter le Sauveur, qui dit : Souvenez-vous que je vous aiavertis de ces contradictions. Et il ajoute : Je ne vous ai pas dit ces choses au commencement *. Il leur avait pourtant souvent parlé des persécutions et de la haine qui leur était préparées par toute la terre : Vous serez, dit-il 3, en haine à tout le monde , et le reste ; où il semble qu’il n’a rien oublié pour leur mettre devant les yeux la vive peinture des persécutions qu’il leur avait destinées. Qu’est-ce donc qu’il dit aujourd’hui , qu'il n'avait pas voulu leur expliquer au commencement? Remarquez, pieux lecteur, qu’il leur a tout dit, excepté ce seul endroit, qu’on les excommunierait , et qu'on croirait rendre service à Dieu en les exterminant de ta ferre K Car c'était aussi l’endroit sensible , et le véritable caractère de la persécution des disciples de Jésus-Christ. Ce ne sont pas seulement les Gentils qui les ont persécutés, comme les ennemis de Dieu : cette injure serait consolante du côté de ceux de qui Dieu n'est pas connu ; mais ce sera le peuple de Dieu qui aura en exécration Jésus-Christ et ses disciples, ce peuple à qui Jésus-Christ était envoyé, ceux-là mêmes dont il avait dit : Ils sont assis sur la chaire de Moïse; croyez donc ce qu'ils vous enseignent 5. Ce seront ceux-là qui condamneront Jésus-Christ, et ensuite ses apôtres, avant même que le caractère de réprobation eût paru tout a fait sur eux , et lorsqu’un saint Paul respectait encore en eux le caractère de leur onction, en disant : Mes /rires , je ne savais pas que ce fût le souterrain pontife ; car il est écrit : f ous ne maudirez point le prince de voire peuple 6. On voit donc qu’il faut s'attendre a être persécuté , quand Dieu le veut, par une autorité sainte. Et l’exemple de saint Chrysostome si injustement déposé par un patriarche orthodoxe , et même persécuté durant ce temps et jusqu’après sa mort par des saints , quand il n’y aurait que celui-là, suffit pour nous faire voir ce genre de persécution , qui est un des plus délicats et des plus sensibles aux disciples de Jésus-Christ. Et il faut ici considérer la modération , la douceur et l’humilité de ce grand homme, qui l'a peut-être égalé aux martyrs : ce qu’un saint martyr qui lui apparut semble avoir voulu lui indiquer, en lui disant dans un songe : Vous serez demain avec moi.
Quoi qu’il en soit, il faut être préparé à ce genre de persécution , si Dieu le permet , et ne s’en pas étonner, mais dire avec saint Cyprien : Qu’il importe peu de quel côté vienne le coup de l’épée qui
• Jwi*. XVI , 3. - 1 Ibid, i , B. — > Malt, x , SI, 32. — • Jmim. xvi .3. — ‘ Malt, xxill ,2,3. - * A ci. xxill , fc.
tranche notre vie ^ fût-ce du côté de nos frères , pourvu que ce soit en procurant la gloire de Jésus- Christ*. Cette persécution n’en est pas moins suivie de la couronne du martyre. Et on verra quelquefois dans des maisons saintes, dans de saintes communautés , des acharnements contre des personnes saintes dont on ne voit point la cause : on voit seulement dans ces innocents persécutés, une vraie humilité avec un vrai zèle pour la gloire do Dieu. Qu’ils souffrent ce petit martyre sans se plaindre , et en aimant d’un amour humble et sincère ceux qui les font souffrir ; et qu’ils sachent que c’est un des caractères de Jésus-Christ qu’il leur est donné de porter. Je ne sais pour qui j’écris ceci, et je n’ai aucune vue ; mais afin qu’on ne pense pas que je me ligure des chimères de persécution , je suis obligé de dire que celle-ci est très-fréquente , et doit être très-chère à ceux qui la portent , pour peu que ce soit et pour quelque couse que ce soit.
XVIIIe JOUR.
Tristesse de l’absence de Jésus. Joan. xvi, 3,1.
Depuis le ÿ. 5 jusqu'au f. 8, il explique la mission de l’Esprit consolateur qu’il avait promis a ses disciples , afin de les consoler de son absence. Il venait encore de leur en parler au f. 26 du chap. xv ; mais ici il va en expliquer à fond la mission : et jl faut invoquer le Saint-Esprit, afin qu’il nous fasse entendre ce qui le regarde dans la suite de ce discours de notre Seigneur.
Je ne vous ai pas dit ces choses que je viens de vous exposer touchant le haine qu’on aura pour vous, parce que j’étais encore avec vous •. Rien ue me pressait de vous les dire; et, comme filais avec vous, je vous gardais moi-même 3; et je n’avais pas besoin de vous prémunir contre les persécutions qui vous devaient arriver après ma retraite. Mais maintenant je m’en vais , et il faut vous parler à fond de toutes choses, autant que vous le pourrez porter.
Je m’en rais donc : et vous ne me demandez pas où je vais? Mais parce que je vous déclare que je me retire, la tristesse remplit votre cœur 4. Comme s’il disait : Vous ne songez point où je vais; en quel lieu, à quelle gloire, à quelle félicité; mais sans songer où je vais et ce que je vais y faire, vous vous affligez. En quoi il les reprend secrètement du peu d'attention qu’ils ont à ce qu’il fait, et du peu d’amour qu’ils ont pour lui , puisqu’ils ne songent qu’à eux-mêmes et ne s'occupent que de leur tristesse. Il est néanmoins si lion, que sans les reprendre davantage, il tourne tout son discours à les consoler, et leur parle du Saint-Esprit qui devait venir, leur apprenant qu’il ne lui est pas inférieur, et le prouvant premièrement par les effets de sa mission , et à la fin par son origiue éternelle, comme la suite le fera paraître.
1 Epitl. ad Corn. Pap. Edit Bains. EpiU i-V. - * Juan XVI , &. — i Ibid, xvii , 12. — ‘ Ibid. XVI, &, S.
MEDITAT10.\S SUR L’EVANGILE.
XIXe JOUR. I sort des faux prophètes que le démon anime et 3
Mission du Saint-Esprit pour convaincre d'incrédulité les Juifs et le monde. Juan. xvi, », o, lu, et suiv.
Et quand il viendra , il conralncra le monde touchant le péché , et touchant la justice, et touchant le jugement * : et le reste.
Il convaincra le monde sur le pêché : sur quel péché? Jésus-Christ l'explique : c'est de n'acoir point cru en lui. Entendons le péché des Juifs, qui est de n'avoir point cru au Christ , qui leur avait été envoyé; d'avoir par là démenti leurs prophéties, et Dieu qui confirmait la mission de Jésus-Christ par tant de miracles; de les avoir attribués au démon. C'était là le péché des Juifs, le grand péché; le péché contre le Saint-Esprit , qui , poussé à un certain degré de malice que Dieu sait, ne se remet ni en ce siècle , ni en l'autre *. C’est sur ce péché et de ce péché que le Saint- Esprit devait convaincre le monde incrédule.
Jésus-Christ avait convaincu les Juifs de ce péché en deux manières : l’une en accomplissant les prophéties , qui est la manière la plus efficace de les expliquer; l’autre en faisant des miracles que personne n’avait jamais faits; ce qui leur ôtait toute excuse, en sorte qu’il ne manquait rien à la conviction. Et toutefois le Saint- Esprit la pousse encore plus loin, lorsqu’il descend sur les disciples du Sauveur.
La conviction, dis-je, est portée plus loin.* Et premièrement celle des prophéties. Car le Saint- Esprit inspire à saint Pierre la preuve de la résurrection de Jésus-Christ tirée de David, que cet apôtre, plein des lumières et du feu de ce divin Esprit, pousse à la dernière évidence; c'est-à-dire au dernier point de conviction, et avec une vigueur qui ne s’était jamais vue : comme il parait aux Actes, ch. n, f. 25 et suiv.
Secondement : quant à la conviction des miracles , le Saint-Esprit y met la perfection. Car si la source en était tarie en Jésus-Christ, on aurait pu croire quelle était passagère et trompeuse en Jésus- Christ même ; niais comme elle se contiuue dans les apôtres, qui guérissent publiquement et à la vue de tout le peuple cet impotent , en témoignage de la résurrection de Jésus-Christ 3, la conviction est poussée bien au delà de la suffisance : et le Saint-Esprit la porte par les apôtres jusqu’à la dernière évidence.
Cette continuation de miracles était l’ouvrage du Saint-Esprit. Jésus-Christ avait dit qu’il chassait les démons par l’Esprit de Dieu ; et tous les autres miracles devaient être aussi singulièrement attribués au Saint-Esprit. Le même Esprit de miracles se continuant dans les apôtres, on voyait la suite des desseins de Dieu et l’entière confirmation de la vérité.
Et afin de le bien entendre , il faut savoir que les Juifs, quoique convaincus par tant de miracles de Jésus-Christ, pouvaient dire qu’il avait eu le
* Jean. xvi, 8, et soi*. — * Mntlh. vil , 24, 31 . 32. A tare, lu , as, 2», 30. Luc. xii, io. — 1 Jet • ni , S, 0, etaeq-
qui il donne des signes trompeurs; puisqu’il avait été condamné et mis à mort par le jugement de la synagogue, conformément à la loi de Moïse*. Si donc Jésus-Christ était demeuré dans la mort, ou que sa résurrection n’eût pas été confiuuéa d'une manière à ne laisser aucune réplique, les Juifs n’auraient pas été convaincus et confondus dans ce vain prétexte de leur incrédulité. Mais puisque le Saint-Esprit, pour donnera Jésus-Christ des témoins de sa résurrection, descend visiblement sur ses apôtres, qui étaient les témoins qu'il avait choisis; puisqu’il les remplit de courage; que de faibles qu’ils étaient, il les rend forts; d'idiots et d’ignorants qu’ils étaient, les rend pleins d'une diviue science, et leur donne des paroles qui fermaient la bouche à leurs adversaires, qui n'étaient rien moins que les chefs du peuple ; puisqu'au lieu qu'ils étaient des lâches qui avaient oublié leur maître tous ensemble en prenant la fuite , et le premier de leur troupeau en le reniant, il en avait fait d'intrépides défenseurs de sa doctrine et de sa résurrection; puisqu’enfin le même Esprit descendu sur eux fait des miracles par leurs mains , qui ne cèdent en rien à ceux de Jésus-Christ, et même qui les surpassent en certaines circonstances, comme il l’avait prédit lui-même; et, non content de leur inspirer l'intelligence des prophéties et la force de les défendre, il lés remplit eux-mêmes de l’esprit de prophétie, et les fait agir et parler comme des hommes inspirés, comme il parut au jour de la Pentecôte; saint Pierre le soutenant avec une assurance étonnante, ét une force à laquelle tout cédait * : tous ces ouvrages admirables du Saint- Esprit prouvent que Jésus-Christ a dit la vérité, en assurant que ce même Esprit convaincrait de nouveau, et d’une manière encore plus concluante, l'incrédulité du monde.
Voilà donc le témoignage du Saint-Esprit dans les apôtres, qui, en confirmant la résurrection de Jésus-Christ, parlent ainsi : Nous sommes témoins de ces choses , et le Saint- Esprit que Dieu a donné a ceux qui lui ofjéissent 3. C'était le dernier et le plus clair témoignage que Jésus-Christ leur réservait : et c’est pourquoi , prévoyant qne le cœur de la plupart serait assez dur pour résister encore à ce témoignage et à cette conviction, il les avertit d'éviter ce crime comme celui qui à la fin leur attirerait une inévitable punition et deviendrait irrémissible pour eux; Dieu ayant déterminé de no le remettre jamais à ceux qui l’auraient porté à do certains excès qui lui étaient connus. C’est peutêtre ce qui donna lieu à cette sentence du Sauveur * : Que les blasphèmes contre le Fils seraient remis; mais que celui qui blasphémerait contre le Saint-Esprit , en persistant d’attribuer au démon les miracles de Jésus-Christ et de ses disciples, quoique confirmés après sa mort en témoignage de sa résurrection, ne recevrait aucun pardon , mais serait
r Dcut. XIII, 1 , 4, 3, 4, fi; XVIII, 20, 21 , 22. — - * Acl. if, 17 , 18. — * Ibid, v, 32. — * Natt. xil , 31 , 32. Jure, m , 2» , 20, 30.
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MEDITATIONS SUR L'EVANGILE
coupable (T un éternel péché : à cause, poursuit saint Marc, qu'ils avaient dit que Jésus-Christ avait en lui-même un esprit impur qui faisait par lui des miracles; et qu'ils étaient disposés à porter la révolte jusqu'au dernier exccs, comme ils firent eu résistant encore aux miracles de ses disciples, et osant attribuer à l’esprit d'erreur la continuation ferme et permaneute du témoignage du Saint- Esprit.
Ajoutez a toutes ces choses, la sainteté que ie Saint-Esprit établissait dans l'Eglise, par des effets si éclatants , et cette parfaite unité des cœurs qui était son véritable ouvrage et le caractère sensible de sa présence. Ajoutez la redoutable autorité que Dieu mettait dans l’Église , en sorte que mentir à Pierre, c'était mentir au Saint-Esprit *. On voit assez par toutes ces choses l'efficace du témoignage de ce même Esprit, pour convaincre l'incrédulité.
Et il faut aussi remarquer que Dieu , qui avait supporté les Juifs après le crucifiement de son Fils , résolut enfin de faire éclater sa justice d’une manière étonnante et jusqu’alors inouïe, après que ce peuple ingrat eut continué de résister, avec une opiniâtreté et une dureté sans exemple, au témoignage des apôtres; c’est-à-dire, comme on a vu, à celui du Saint-Esprit. Ce qui était la figure du châtiment plus terrible qu’il réservait dans les enfers, à ceux qui avaient péché contre le Saint- Esprit, de la manière et avec l'excès qu'il ne voulait point pardonner.
Prenons donc garde de ne point tomber dans un semblable péché. Nous commençons à y tomber, lorsque abusant de la grâce du Saint-Esprit dans la rémission des péchés, nous en faisons une occasion de pécher plus facilement; en quoi nous faisons injure a Y esprit de rémission et de grâce ». Et à cause que nous ne savons pas lu degré que Dieu a marqué à cet attentat pour ne le pardonner jamais , nous ne cessons de l'augmenter de jour en jour, et nous multiplions nos péchés par la facilité que nous nous imaginons dans le pardon. Mais Dieu, qui nous voit périr, nous avertit qu'il viendra un point où il cessera de pardonner, et auquel à la fin nous tomberons au dernier degré d'endurcissement et à l'impénitence finale.
Craignons donc de résister au Saint-Esprit, de peur qu'enlin notre résistance ne soit poussée jusqu’à la fin , par la juste soustraction de ces grâces qui convertissent les cœurs. Craignons, dis-je, de pousser à bout la bonté et la patience de l'esprit qui remet les crimes; parce que nous ne savons jusqu’où il veut pousser son indulgence, et que peutêtre le premier péché que nous commettrons sera parvenu à ce degré de malice qui lui est connu , et qu'il ne veut point pardonner à ceux qui auront reçu de certaines grâces. Les Juifs en sont un exemple; et ils n’ont plus trouvé de miséricorde ni en ce monde ni en l'autre , a cause qu’ils ont méprisé, jusqu'au point que Dieu ne voulait plus souffrir, la conviction du Saint-Esprit.
• Aci. v, a, 4 , ». — * JA 6. x , 20.
XXe JOUR.
Mission du Saint- Esprit pour convaincre le monde d’injustice. Péché contre ie Saint-Esprit Joan. lu.
Il convaincra te monde sur ta justice. C’est le second point sur lequel le Saint-Esprit devait convaincre le monde : farce que je m'en rais à mon Père, et que vous ne me verrez plus. Il faut sousentendre : Sans que pour cela vous cessiez de croire en moi , ou qne votre foi se ralentisse. Et pour entendre cette seconde conviction du Saint-Esprit, il faut savoir que la justice chrétienne vient de h foi : selon cette parole du prophète, répétée trois fois par saint Paul : Le juste vit de la fol • . Mais la véritable épreuve de la foi , c’est de croire ce qu’on ne voit pas. Tant que Jésus-Christ a été sur la terre, sa présence a soutenu la foi de ses disciples : aussitôt qu’il fut arrêté, leur foi tomba : et ceux qui auparavant croyaient eu lui comme au rédempteur d'Israël , commencèrent à dire froidement : Aous espérions qu’il devait racheter Israël »? comme s’ils disaient : Mais maintenant, après son supplice, nous avons perdu cette espérance. Voilà donc la foi des apôtres morte avec Jésus-Christ. Mais quand le Saint-Esprit l’eut ressuscitée, en sorte qu’ils furent plus constamment et plus parfaitement attachés à la personne et à la doctrine de leur maître, qu’ils ne l’étaient pendant sa vie : on vit en eux une véritable foi, et dans cette foi la véritable justice, qui étant l’ouvrage du Saint-Esprit, il s’ensuit qu’il donua au inonde une parfaite conviction de la justice.
Soyons donc vraiment justes par l’esprit de la foi ; et sans nous attacher à ce que nous vovnns , unissons-nous à Jésus-Christ que nous ne voyons pas. Croyons fermement avec les apôtres que «a mort n’a pas été une extinction de sa vie; mais comme il l'a dit, un passage a son Père; puisque depuis qu’il nous a quittés, il a été plus fécond pour nous en toutes sortes de grâces. Travaillons sans cesse à la mort des sens; ne jugeons point de notre bonheur par le jugement; vivons dans l'esprit de la foi. Fondons tous nos sentiments sur sa vérité, et écoutons d'autant plus Jésus-Christ qu’il nous parait moins. V ous avez cru, Thomas, parce que vous avez vu: bienheureux ceux qui croient et ne voient pas L C’est par une telle foi que uous sommes justes.
Mission du Snint-fcpril pour convaincre Ic monde de l'iniquité de son jugement. Ibid. Xvi 8 — 11.
Le Saint-Esprit convaincra le monde touchant te jugement, parce que le prince de ce monde est déjà jugé. Jésus-Christ a dit ci-dessus : Cest maintenant que le monde va être jugé; c’est maintenant que te prince de ce siècle va être chassé L Comment est-ce que Jésus- Christ juge le monde dans le temps de sa passion? C’est en se laissant juger et en fai-
* Ueb. il , 4. Rom. i , 17. Cal. itl , 1 1. Ileb. x , 38. — * Lut. XXIV, 3t. — * Joat i. XX, 20. — * Ibid. XU, 31.
MEDITATIONS SUR L'KVANGILK.
sant voir par l'inique jugement du monde sur Jésus-Christ, que tous ses jugements sont nuis.
Le Saint-Esprit qui est descendu confirme ce jugement contre le monde. Qu’a opéré le jugement du monde sur Jésus-Christ, rien autre chose qu’une démonstration de son iniquité? La doctrine de Jésus-Christ, qu’on croyait anéantie par sa croix, se relève plus que jamais : le ciel se déclare pour elle , et au début des Juifs les Gentils la vont recevoir et composer le nouveau peuple. C’est l'ouvrage du Saint-Esprit qui, descendu en forme de langue, montre l’efficace de la prédication apostolique. Toutes les nations l'entendent : de toutes les langues il ne s’en fait qu’une, pour montrer que l’Évangile va tout réunir. Le prince de ce monde est jugé : tous les peuples vont consentir à sa condamnation. Jugeons le monde : condamnons le monde. L’autorité qu'il se donne de nous tyranniser par 6es maximes et scs coutumes, a donné lieu à condamner en la personne de Jésus-Christ la vérité même. O monde! je te déteste : le Saint-Esprit te convainc de fausseté. N’adhérons au monde par aucun endroit ; sa cause est mauvaise en tout. Mes petits enfants , n’aimez point te monde, ni tout ce qui est dans le monde : le monde n’est autre chose que concupiscence de la chair, sensualité, plaisirs du corps, ou concupiscence des yeux, curiosité, avarice : et orgueil de la vie , et tout cela, toute cette concupiscence, ne vient point de Dieu, mais du monde : et le monde passe avec ses désirs « , et il n'y a que Dieu qui demeure.
Ccst donc par là que le monde est jugé : la vie que le Saint-Esprit inspire aux fidèles condamne toutes ses maximes. Il n’y a plus d’avarice , où chacun apporte ses biens aux pieds des apôtres; il n’y a plus de divisions, ni de jalousie, où il n'y a qu’un cœur et qu’une âme; il n’y a plus de plaisirs sensuels, où l’on a de la joie d'être flagellés par l’amour de Jésus-Christ; il n’y a plus d’orgueil, où tout &t soumis aux conducteurs de l’Église , qu’on rend maîtres de tous ses désirs et plus encore de soi-même que de ses richesses. Commençons donc cette vie chrétienne et apostolique, et laissons-nous convaincre par le Saint-Esprit.
XXIIe JOUR.
L’esprit de vérité enseigne toute vérité. Joan. \vi,
Nous apprenons dans les f. 12 et 13, que le Saint-Esprit nous apprendra ce que nous n’eussions pas pu porter sans lui. Mais qu'est-ce qu’il y avait de si nouveau et de si étrange à nous dire, que nous ne pussions pas le porter encore? Notre faiblesse est donc bien grande, si nous ne pouvons pas porter ce que Jésus-Christ même aurait à nous dire? Cela est pourtant, puisqu’il le dit.
Jésus-Christ attribue deux choses au Saint-Esprit : l’une de nous suggérer, de rappeler en notre mémoire, de nous faire entendre ce que Jésus- Christ nous aurait dit auparavant * ; c'est ce qu’il
a dit ci-dessus : l’autre, de nous apprendre des choses nouvelles, que nous n'eussions pas pu porter d'abord * , encore même que Jésus-Christ nous les enseignât. Apprenons ici à ménager les âmes. Avec toute son autorité et avec toute la lumière dont il est rempli, Jésus-Christ même se croit obligé à ce ménagement des âmes infirmes : à plus forte raison les autres hommes doivent-ils entrer dans cette condescendance.
Mais où trouverons-nous des vérités plus fortes que celles que Jésus-Christ vient d’expliquer à ses apôtres, en leur disant qu'on tes haïra jusqu'à croire servir Dieu en les massacrant *! Voici quelques vérités que Jésus-Christ n’a pas dites, ou sur lesquelles il n’a pas appuyé : que les apôtres seraient obligés, non-seulement à subir l'exécration de la synagogue, mais encore à se séparer d euxmêmes du reste du peuple, comme il parait dans les Actes; à relâcher l'obligation de la loi, à la regarder comme un fardeau insupportable aux Juifs mêmes, selon ce qu'ils disent dans les Actes : que ni nos pères ni nous n’acons pu porter 3 ; à faire voir, ce qui est bien plus, que non-seulement la loi n'obligeait point les Gentils, mais eucore les rendait coupables, conformément à cette parole : Si vous vous faites circoncire, Jésus- Christ ne vous servira de rien*. Voilà quelque partie des vérités que les apôtres n'auraient pu porter, si Jésus-Christ les leur avoit apprises d’abord. Et c’est pourquoi il les réserve au Saint- Esprit, qui aussi, lorsqu’ils furent obligés de les expliquer dans le concile de Jérusalem, leur fait dire : Il a semblé bon au Saint- Esprit et à nous *.
Que dirai-je du redoutable secret de la réprobation des Juifs, pour donner lieu aux Gentils; et du retour futur de ces mêmes Juifs, après que les Gentils seront entrés ? Secret admirable qui donne lieu J à celui de la prédestination, et à ces terribles (»arôles : Dieu a tout renfermé dans l'incrédulité ,
1 pour montrer que nul n'est sauvé que par sa miséséricorde6. C’est un secret dont Jésus-Christ a posé les fondements, mais dont il laisse l’application et le fond à développer à saint Paul.
C’est encore un grand secret que ce même apôtre apprend aux fidèles : qu’il faut joindre à toutes les persécutions la mortification volontaire, en châtiant son corps , et te réduisant en servitude 7 : chose que le Fils de Dieu n'avait pas si clairement expliquée, que le Saint-Esprit l'a fait à cet apôtre. Ne poussons pas plus avant nos recherches sur ces vérités que Jésus-Christ semble réserver au Saint- Esprit. Contentons-nous d’admirer la dispensation de la doctrine salutaire; et ne nous ménageons plus I nous-mêmes , puisque Jésus-Christ nous a ménagés autant qu’il a été nécessaire.
1 Jwi ». XVI , 12. — * Ibid. 2,3. — » Act . IV, 15, 18 , 32 , 33 ; V, 12, 13, l«; W, 1,2, 5, 7, 10, 20, 21 , 28, 29. — ‘ Rom. III, 10. Gai. Il, 10, 18,20, 21; III, 10, il,2f,2H; IV, 0, lu. Il ; v, 1 , 2 , etc. — » Act. xv, 2a — • Rom. XI , 32. — 7 1. Cor IX, 27. II. Cor. IV, 10.
• L Joan. il, IS, 17. — i Ibid xiv si-
MÉDITATIONS SUR I /ÉVANGILE. 765
XXIII" JOUR
Saint-Esprit égal au FIU par srs œuvres.
Toutes cm fonctions du Saint-Esprit IVgalent manifestement au Fils de Dieu, dont il accomplit l'ouvrage. S’il y met la perfection , si Jésus-Christ, pour ainsi parler, lui en donne toute la gloire ; c’est que la gloire du Saint-Esprit est celle du Fils de Dieu; comme la gloire du Fils de Dieu est celle du Père, et que la gloire de la Trinité est une et indivisible.
Si ce qui est réservé au Saint-Esprit est si grand , que les apôtres ne l’auraient pu porter, quoique annoncé par Jésus-Christ même, Il n’y a donc point d’inégalité dans les ouvrages de la Trinité, du côté des trois divines Personnes; mais une dispensation diversifiée, seulement par rapport à nous : mais Jésus-Christ nous va encore élever plus haut; et après avoir égalé le Saint-Esprit au Père et au Fils par ses œuvres, il va encore montrer sa parfaite égalité par son origine.
XXIVe JOUR
Le Saint- Fjipr il égal an Fil» par aon origine : il annonce les
1rs chose» futures et péuélre le secret des cœurs. Joam.