‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 224 sur 243 · XL VIII* JOUR · texte numérisé non relu

XL VIII* JOUR

L'cufant de perdition. Joan. xvii, 12.

Fendant que j’étais arec eux , je les conservais en cotre nom :j’ai gardé ceux que cous m’avez donnés ; et aucun d eux n’est péri, si ce n’est t’enfant de perdition , afin que l’ Écriture fût accomplie3. On entend bien que cet enfant de perdition, c’est le traître disciple. Il n'est enfant de perdition, enfant de la gêne, enfant de l’enfer , que par luimême et par sa faute. Car Jésus- Christ l'avait appelé

* Vrii/i v, 18. Luc VI , 30. — ■ Ctn. 1 , 26. — 3 Joan. \ vil ,

non-seulement à la fui , mais encore a l’apostolat : et s’il se fdt purifié , il aurait été, comme dit saint Paul, un vaisseau d’honneur sanctifié au Seigneur , au lieu qu’il s'est fait lui-même un vaisseau de rebut et de mépris*. Ce n’est dont* pas Dieu qui l'a précipité dans le crime, pour accomplir les prédictions de son Écriture : car ces prédictions du péché le supposent comme devant être, et ne le font pas. Cela est clair, cela est certain; et il ne faut rien écouter contre. Judas n'a pas été poussé au crime, si ce u’est par le diable et par sa propre malice. Mais Jésus-Christ le rappelait : pendant le traître baiser, il l'appelle encore son ami ; il lui dit encore : Mon ami, pourquoi es- tu venu ici ? Quoi! tu trahis, le Fils de l'homme avec un baiser *\ Et il reçoit son baiser, et lui-même lui donne le sien. Mais, parce qu'il s’endurcit au milieu de toutes ses grâces , il le laisse à lui-même, et au mauvais esprit, qui le possédait , et à son propre désespoir. C’est ainsi qu’f/ est allé en son lieu , comme il est porté dans les Actes 3 : au lieu qui lui avait été préparé par une juste punition de son crime, mais qu’il avait luimême choisi , et qu’il s’était comme approprié par sa libre et volontaire dépravation.

Il fallait donc que F Écriture s'accomplit en lui , comme dit saint Pierre* : parce que Dieu accomplit sa volonté juste dans ceux-là mêmes qui s'opposent , autant qu'il est en eux, à sa volonté. Car, comme dit saint Augustin , il fait ce qu'il veut de ceux qui ne font pas ce qu'il ut ut5; et en voulant se soustraire à l’empire de sa vérité , ils y retombent en subissant les lois de sa justice. O justice! ô justice! ê justice! il faut adorer tes saintes et inexorables rigueurs. A force de pardonner , Dieu en vient enfin , en quelque façon, à ne pouvoir plus pardonner : et il faut que sa justice s’accomplisse.

XLIX« JOUR

Qu’cst-ce à dire : Aucun n’a péri qui l’enfant de perdition ? Ibid.

Aucun n'a péri que l’enfant de perdition 6. Je ne sais que dire de ce perfide. Est-il venu d’abord à Jésus-Christ avec un esprit trompeur? Il le. semble, selon ccs paroles : Jésus savait, dès le commencement , qui étaient ceux qui ne croyaient pas , et qui était celui qui le devait trahir 7. Est-ce donc que ce perfide ne croyait pas dès le commencement? ou bien est-ce que Jésus-Christ voyait dès le commencement, qui étaient ceux qui dans la suite ne croiraient plus ? Mais il distingue les temps : il savait ceux qui ne croyaient pas alors, et dans ce temps-là; et ensuite dans le futur, il savait qui le devait trahir. On pourrait donc soupçonner que ce malheureux , qui devait trahir son maître, dès le commencement n'y croyait pas; cl qu'avec toute la confiance qu'il lui avait témoignée, en le recevant au nombre de ses disciples, et même en lui confiant In garde de ce qu’il recevait des peuples pour sa subsistance, il ne faisait

1 11. Tint, il, 20,21.*— 1 MaUh. xxvi, M. Luc. xxti, *8.

J Acl. », 25. — * Ibii. 1 , 10. — 5 Enehirid cap. CIV, ». ‘ii- »• • Joan. xvil, 12. — ‘ Ibid. VI , 05.

MÉDITATIONS SUR LrÉVÀNGILK.

que lé tolérer, pour nous donner un exemple de patience.

Mais, dirons-nous que la vocation de Jésus- Christ n’aura eu aucun effet dans co traître? S'il n’avait jamais cru, aurait-il dit dans son désespoir : . j'ai péché en livrant le sang innocent et aurait- . il rendu aux Juifs le prix de son iniquité ? Il semble j donc qu’il ait cru, du moins durant quelque temps, de bonne foi; et qu’un reste de sa première croyance s’étant réveillé , au lieu d'en profiter pour son salut, il l’ait fait servir à sa perte. Car s’il eût bien entendu la parole qu’il disait : J'ai péché en vous livrant ce sang innocent , ce sang juste ; il aurait vu que ce sang étant véritablement un sang juste, où le péché n’avait jamais trouvé de place, il y avait dans la justice et la sainteté de ce sang de quoi expier le crime de celui qui l’avait vendu. Il ne l’a pas compris, le malheureux; et sa pénitence désespérée , avec sa croyance infructueuse, lui tournent à damnation.

Quoi qu’il en soit, j’oserai dire avec assurance qu'il n’est pas de ceux dont Jésus-Christ a dit ici : Ils étaient à vous , et vous me les avez donnés ». Car ceux dont il le dit étaient ceux qui étaient présents lorsqu'il priait, qui avaient gardé sa parole, qui croyaient , en la foi desquels il était glorifié, et le devait être. Que le Père l’ait donné au Fils en un certain sens, lorsqu’il le lui a donné pour apôtre; et que le Fils l’ait reçu de lui lorsqu’il l’appela , conformément à cette parole : Je vous ai élu douze ; et un de vous est un diable 3 : on n’en peut douter. Au môme sens qu’il lui a été donné, au môme sens, quel qu’il soit, il était à lui. Mais qu il fût à lui de cette manière singulière dont Jésus- Christ parle ici, la vérité de scs paroles ne permet pas de le penser. S’il n’est pas de ceux donc. Jésus- Christ a dit : Us ont cru à votre parole ; el j'ai été glorifié en eux : il n’est donc pas aussi de ceux dont il a dit : Je les conservais en votre nom : encore moins de ceux dont il a dit : J'ai gardé ceux que vous m'avez donnés : encore moins de ceux dont il a dit : Aucun d eux n’a péri *. Et quand fl ajoute : si ce n'est l’enfant de perdition : il semble que c'est au môme sens dont il dit ailleurs : Personne ne sait rien de ce dernier jour , ni tes anges , ni le Fils , si ce n’est le Père 5 : en sousentendant, ni personne, si ce n’est le Père; ou bien, ni personne, mais le Père seul 6 : ou , comme il est porté dans saint Paul : Personne nest justifié par les œuvres de la loif si ce n'est par ta foi en Jésus-Christ < : c’est-à-dire, ni autrement que par la foi en Jésus-Christ; ou bien, mais seulement par celte foi; ou, comme on lit dans l’Apocalypse : Rien de souillé n’entrera dans la cité sainte , ni aucun de ceux qui commettent des abominations et des mensonges, si ce n’est ceux qui sont écrits au livre de vie de l'Agneau* : c’est-à-dire, mais seulement ceux , etc. Ainsi aucun d'eux n'est péri , si ce n'est l’enfant de perdition .•cest-à-dire, mais

* Mdllk. XXVII, 4,5. — *Joan. Wll, 6. — 5 Ibid. Vf, 71. — 4 Ibid, xvil, 6, H, 10, 12. — * Matt. X.\IV, 36. — 4 Marc. XIII , 31. — » Caf. Il , 16. — • Jpoe. xvi, 27.

seulement cet enfant de perdition qui s’est perdu luimôme en me quittant.

•(Jésus-Christ s’est servi lui-même de celte façon de parler endeux versets consécutifs : Il y avait, dit-il , plusieurs veuves en Israël du temps cPHie : et ce prophète n'a été envoyé chez aucune d'elles , mais chez une femme veuve de Sarepte , dans le jxiys des Sidoniens. Il y avait de même plusieurs lépreux en Israël du temps (TÉlisée , et il n'a été envoyé à aucun d'eux , mais seulement à Naaman , Syrien Ainsi, dit il, nuln'apéri , si ce n'est l’enfant de perdition : c’est-à-dire qu’il a péri seul , selon ce que dit l’apôtre. ]

Qu’on prenne garde, que je nedispas que Judas n’ait été en aucune sorte donné à Jésus-Christ; mais qu’il y a une certaine manière particulière selon laquelle nul n’est au Père, et nul n’est donné au Fils, que ceux qui gardent sa parole, et en qui il est glorifié éternellement ; et que c’est de cette manière secrète et particulière que Jésus-Christ parle ici. Prions-Ie donc, que nous soyons à lui de celte manière. Unissons-nous à sa prière avec un coeur rempli de confiance. Seigneur, que je sois de ceux qui conservent votre parole jusqu’à la fin , afin que je sois de ceux en qui vous serez glorifié éternellement.

Jésus-Christ garde les fidèles dans (c corps comme dan* rame. Joan. XTM, «.

J’ai gardé ceux que vous m’avez donnés ». Je les ai gardés, môme selon le corps, conformément à l’explication que saint Jean nous donne lui-même : Laissez, dit le Sauveur1, aller ceux-ci ; afin que la parole qu’il avait prononcée fût accomplie : Je n’ai perdu aucun de ceux que vous m’avez donnés ; pour nous montrer que Jésus-Christ a soin ta de notre corps et de notre âme , et que nous ne perdons rien de ce qu’il veut garder. C'est encore ce qui détermine à dire que cette parole ne se doit entendre que de ceux qui étaient présents. Laissez , dit-il, aller ceux-ci : en montrant les onze apôtres qui restaient auprès de lui. Car pour Judas, qui l’avait quitté, il n’avait rien à craindre des Juifs, à qui il s’était donné, et il devait périr d’une autre sorte. Songeons donc à ne rien craindre , môme pour nos corps. Car Jésus-Christ les garde tant qu’il lui plaît : et un seul cheveu ne tombe pas de notre tête sans notre Père céleste *. Dans les persécutions, dans les travaux, dans les maladies , Jésus-Christ prend soin de nos corps autant qu’il faut ; et on ne peut rien contre lions , comme on n’a rien pu contre lui , que lorsque l’heure a été venue.

Mais songeons qu’il garde nos corps au prix du sien. C’est en se livrant à ses ennemis qu’il leur dit : Laissez aller ceux-ci. Sa mort délivre nos corps comme nos âmes : t‘t c’est la marque qu'un jour ils les tirera entièrement de la mort.

• Cet alinéa cnlier {] nr sn trouve pas dans le manu.-rrit original. ( Edit, de l'eruul/cM. )

* Luc. iv, 25 , 26, Z7. — * Joan. XVU , 12. — 1 Ibid, xv lit 3, ». — 4 Luc. xxi, 18.

MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE

Apprenons do rette explication de saint Jean que les paroles de l'Écriture, et celles du Fils de Dieu même, peuvent avoir un double sens. Il est clair que celles-ci de Jésus-Christ : Aucun de feux que vous m'avez donnés, ne périra * : s’entendent de l'âme; et toute la suite, qui regarde l'âme , le fera paraître : mais il est clair par saint Jean, que cette parole s'entend aussi du corps. Méditons donc à fond l'Écriture, et tournons-la de tous côtes pour en tirer tout le sens et tout le suc. Car tout y est esprit, tout y est vie : et Jésus-Christ a des paroles de vie éternelle.

Ll* JOUR.

Joie de Jésus, floâlprsa parole, source de toute Joie.

Jouit, xvii, 13, 14, is.

Et maintenant je viens à vous : et Je dis ces choses, (tant encore dans te monde ; ajtn qu'ils les entendent, et qu'ils aient ma joie accomplie en eux ’. Quelle est cette joie de Jésus, si ce n'est celle de leur assurer leur bonheur sur les bontés de son Père? Et comment est-elle accomplie dans ses apôtres , si ce n'est en espérance , et par la certitude de ses promesses? De même que s'il disait : Mon Pere , dans la joie que j’ai en vous les recommandant avec tant d'amour, faites-leur sentir qu'ils n'ont rien à craindre , et qu'il ne leur reste qu'à se réjouir de vos bontés et des miennes. Ce qu'il explique plus clairement dans les deux versets suivants : Je leur ai donné voire parole, et le monde les a hais, parce qu’ils ne sont pas du monde; et je ne suis pas du monde. Je ne vous prie pas de les Oter du monde ; tuais de les garder du mal K

Voulant dire qu’ils ne sont pas du monde, il commence par dire : Je leur ai donné votre parole. C’est cette parole qui les a tirés du monde. Qu’elle fasse donc encore cet effet! Toutes les fois que nous entendons ou que nous lisons la parolede Jésus- Christ, c’est cette parole qui, venant de Dieu, nous ramène au lieu d’où elle est venue. C’est cette parole qui ne nous permet pas de goiller le monde, parce qu’elle nous fait gollter la vérité, que le moude ne connaît pas, ni ne veut connaître; parce que la vérité lejuge. Le monde est faux en tout, trompeur en tout, et la parole de Jésus-Christ nous ouvre les yeux pour voir cette illusion, ce faux du monde. Cette parole fait les chastes délices des âmes désabusées et dégoûtées du monde. Goûtons donc cette parole, afin que le monde ne nous trompe et ne nous surprenne pas. Récitons le psaume cxvm , pour nous accoutumer à la goûter. David la tourne de tous côtés dans ce psaume , pour en découvrir toutes les beautés , pour en goûter toutes les douceurs. Il l'admire sous tous ses noms : c’est la parole, la loi, le témoignage, le commandement, l'ordonnance, le conseil, la justice du Seigneur. II ne se contente pasd’en regarder la surface : il la pénètre, il en sonde les profondeurs; il la cache dans son cœur; il ne cesse delà prononcer dans sa bouche. Elle le fait trembler, en même temps elle le dilate :

1 toos. xvn, ij. —i Md. ij. — S nid. 14, ».

elle est sa consolation durant son exil , son conseil , sa lumière , son amour, son espérance. En même temps qu’il l'entend, il demande de l'entendre, et reconnaît que l'entendre c’est un don de Dieu. Il s’y attache par le fond de l'âme. Elle brûle, elle consume le cœur : elle l’attendrit, elle le fond, et fait couler des torrents de larmes ; les joues eu sont calées , et deviennent comme un canal par où coulent les ruisseaux de pleurs.

Si la parolede l’Ancien Testament faisait tous ces beaux effets, celle de Jésus-Christ, qu'il a reçue de son Père, qu’il a puisée dans son sein pour nous la donner, que fera-t-elle? C’est doue cette parole qui, dans un grand auditoire, ira choisir quelquefois une âme mélée dans la foule , mais que Dieu connaît et discerne, et lui laissera un aiguillon dans le cœur. Elle ne sait d’où lui virnnenl ces nouveaux désirs qui vont peu à peu la détachant du monde, en sorte qu'elle n’en est plus, et qu’elle est à Dieu : pour accomplir cette parole de notre Sauveur : Je leur ai donné voire parole, et ils ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du momie; et le monde les hait, parce qu'ils ne sont pas des siens • : mais ils méprisent sa haine injuste et impuissante : injuste, puisqu’elle s’est premièrement attachée à Jésus-Christ : impuissante, puisqu’elle n'a pu empêcher sa gloire, ni l’accomplissement de la volonté de Dieu.

Ainsi les enfants de Dieu, que le monde hait, à cause que l’esprit desimplici té, de droiture et de justice est en eux, méprisent la haine du monde, et se trouvent trop honorés de goûter cette partie des opprobres de leur cher Sauveur. Qu’attendezvous du monde après cela? Voulez-vous qu’il vous estime, lui dont vous devez plutôt désirer la haine? Quant à ce qui vous regarde , ayez la paix avec tout le monde; mais si le monde ne veut point avoir la paix avec vous , ni vous laisser en repos , que vous importe? Vous n’êtes pas du monde, et votre repos est ailleurs.

Qu'e»l-ce à dire : Garder du male Joan. xvn, 14.

Je ne vous prie pas de les tirer du monde, mais de Us garder du mal'. Après ce que Jésus-Christ vient de dire de ses apôtres, il pourrait sembler qu’il les voulût retirer du monde, et qu'ils ne devaient plus y être après que lui-même il l’aurait quitté, ôtais il fallait qu’ils y fissent leur temps, comme lui-même l’y avait fait. Us devaient luire comme de grands luminaires dans le monde ; et Jésus-Christ, qui avait dit de lui-même : Je suis la lumière du monde 3 , avait daigné en dire autant de ses apôtres, fous êtes la lumière du monde , et des /lambeaux qu'il ne fautpasmettre sous le boisseau, mais sur U chandelier, pour éclairer toute la maison «. Et c’est pourquoi il dit à son Père : Je ne vous dis pas que vous les liriez du monde, mais que vous les délivriez du mal dont le monde abonde,

1 Joatt. XVII, 14. H. — ' Ibid. IS. — J Ibid. VIII, IJ. — • Ata n*. v, U, is, le.

MÉDITATIONS SIR L’ÉVANGILE

tout te monde étant dans le mal : disait saint Jean Ainsi , en les laissant dans le monde, je vous prie de les garder du mal : (|ue le inonde ne les gagne pas par ses attraits; qu'il ne les épouvante pas par ses menaces : Mon Père, gardezdes du mal, et qu'ils soient dans le monde, sans en être.

C’est la gronde merveille de la grâce de Dieu, et cest cette grâce que Jésus-Christ demande pour eux. Il nous apprend aussi à la demander, lorsqu’il nous enseigne à dire : Délivrcz-nous du mal ». Mais nous le demanderions en vain, s'il ne l’avait auparavant demandé pour nous. Mon Père, garde z- les du mal. Si le Seigneur ne garde une ville , ses sentinelles veillent en vain sur ses murailles : si le Seigneur ne garde une ville, ceux qui ront bâtie avec tant de soin, ont travaillé inutilement 3.

Mon Père, gardcz-les du mal. Je m’unis, mon Sauveur, à votre prière; et c’est en vous et avec vous que je veux dire, comme vous l'avez commandé : Délivrez-nous du mal.

LIIle JOUR.

Qu'est-ce que le monde? Joan. wii, itf.

Ils ne sont pas du monde : et moi je ne suis pas du monde *. Jcsus-Christ ne se lasse point de répéter cette parole, parce qu'il veut que nous la goûtions. Godtons-ln donc : repassons-la nuit et jour dans notre cœur.

Mes bien-aimês , disait saint Jean, n'aimez pas le monde*. Ce n’est pas assez de ne l’aimer pas en général; il s'explique : ni tout ce qui est dans te monde : car que trouverez-vous dans le monde, si ce n’est la concupiscence de la chair, et l’amour des plaisirs des sens, où le cœur s’aveugle , s’épaissit, se corrompt, se perd : et la concupiscence des yeux, les beaux meubles, l’or et l’argent, les pierreries, tout ce qui contente les yeux : quoique après tout, que leur en revient-il? possèdent-ils véritablement tout ce qu’ils voient? Il ne font que l’effleurer par leurs regards; tout est hors d’eux , et aussi tout leur échappe. Fuyez donc aussi la concupiscence des yeux, la vanité, la curiosité, les vaines sciences : car encore que tout cela semble être en vous et vous repaître pour un moment, dans le fond tout est hors de vous, et se peut tellement effacer dans votre esprit, qu’il ne vous restera pas même le souvenir de les avoir eus. Voilà pourtant tout ce qu’il y a de plus beau dans le monde.

Mais il y a encore V orgueil de la rie : l’ambition : les charges, les grands commandements qui semblent rendre la vie, pour ainsi dire, plus vivante, parce qu’on devient un homme public; on vit dans l’esprit de tout le monde, qui vous recherche, qui s’empresse autour de vous; et vous croyez plus vivre que les autres, et vous vous trompez. Car tout cela n'est qu’orgueil, c’est-à-dire une vaine enflure : on croit être plein , on n’est qu’enflé : il n’y a que du vent au dedans , et tout ce dont vous vous repaissez n’est que fumée.

* I. Joan. v, 19. — * Malth. VI, 13 » Pt. CXXTI, I. — ,

* Joan. \VII, 10. — 5 I. Joan. If, II, IC.

Goûtons ces vérités , nourrissons-nous en : Met petite enfants, n’aimez donc pas le monde , parce que voilà ce que c’est que ce inonde que vous aimez. Ces désirs, ces concupiscences ne sont pas de Dieu, et par conséquent n’ont rien de solide. Car le monde passe, et ses convoitises passent • : ce sont comme des torrents qui passent avec grand bruit, mais qui passent; qui se jettent les uns dans les autres, mais qui passent, et autant celui qui reçoit que celui qui vient de s’y perdre. Le monde passe donc et ses convoitises : et il n’y a rien qui demeure, que celui qui fait la volonté du Seigneur * : parce que la parole de Dieu, qui ne passe pas, demeure en eux. F.t c'est pourquoi il disait : Je leur ai donné votre parole , et ils ne sont pas du monde.

Jésus n'ctf pas du monde, ni ses vr»ls disciples. Joan. xvu, 14, 10.

Qui pourra dire do bonne foi avec Jésus-Christ : Je ne suis pas du monde ? Nous nous retirons dans nos cabinets : le monde nous suit. Nous fuyons dans le désert : le monde nous suit. Nous fermons cent portes sur nous, nous mettons sur nous cent serrures , eent grilles, si vous le voulez , cent murailles closes; la clôture est impénétrable : le monde nous suit. Nous nous recueillons en nousmêmes, le monde nous suit, et nous nous donnons à nous- mêmes tout l’honneur que nous voulons, même celui que le monde nous refuse. Que ferai-je donc pour quitter le monde qui me suit, qui vit en moi au dedans , et qui tient à mes entrailles ? F.t néanmoins il faut pouvoir dire avec Jésus-Christ : Je ne suis pas du monde ; puisqu’il a dit ; Il ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde. O Jésus! je le pourrai dire , quand vous aurez dit pour moi : Je ne vous prie jxis de tes tirer du monde , mais de les garder du mat, c’est-àdire de leur ôter l’esprit du monde.

LVe JOUR.

Être sanctifié en vérité, qui est sa parole. Joan. xvii ,

Sanclffiez-les en vérité. Cotre parole, que je leur ai donnée, est la vérité. Comme vous m'avez envoyé dans le inonde, ainsi je tes envoie dans le monde , pour y être, non pour en être; et je me sanctifie moi-même pour eux, je m’offre, je me consacre, je me sacrifie, et je me rends leur victime , afin qu'ils soient sanctifiés en vérité , d’une véritable et parfaite sanctification, ou qu’ils soient sanctifiés dans la vérité 3; dans moi qui suis la vérité même , ce qui revient dans le fond à la même chose.

Ces paroles sont hautes : Sanctifiez les en vérité. Non-seulement elles nous élèvent au-dessus des sanctifications et purifications de la loi, qui n’étaient que des figures et des ombres; au lieu que les chrétiens sont sanctifiés dans la vérité, qui est

1 I. Joan. il, 17. — * Ibid. — * Ibid, xvu, 17, 18.

Jésus-Christ; mais encore elles nous apprennent, d’une façon plus particulière, quelle est la propre sanctification des chrétiens. Etre sanctifié, c’est être séparé. Pour être sanctifié dans la vérité , et à fond , à puclle séparation ne faut-il pas être venu d’avec toute créature et d’avec soi-même! O Dieu! je suis effrayé, quand je le considère. Être sanctifié dans In vérité , en sorte qu’il ne reste en nous que cette vérité qui nous sanctifie, et que tout le faux, tout l'impur soit ôté et déraciné, c’est quelque chose de si pur et de si parfait , qu'on ne peut pas y atteindre en cette vie. Mais seulement qu’il y faille tendre eu vérité , sous les yeux de Dieu , c’est de quoi crucifier l'homme tout entier.

f 'otre parole est la vérité. Cette parole est la vérité qui nous jugera un jour, selon ce que disait le Sauveur : Celui qui me méprise, et ne reçoit pas mes paroles , a un juge qui le jugera ; la parole que j’ai prononcée le jugera au dernier jour, parce que je n’ai point parlé de moi-même, et que mon Père , qui ma envoyé , m’a prescrit tout ce que j’avais à dire ».

Ce jugement se commence dès cette vie , conformément à cette sentence de saint Paul : La parole de Dieu est vice et efficace , et plus pénétrante qu’un couteau à deux tranchants : elle perce jusqu’aux plus secrets replis de l’âme eide l’esprit , divisant l'homme animal d’avec l'homme spirituel , et discernant ce qui vient de fut) ou de l’autre; elle entre jusque dans les jointures et les moelles * : elle découvre la liaison secrète de nos pensées et de nos désirs, jusqu'aux moindres fibres, et voit jusque dans nos os, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus caché, de plus intime, aussi bien que ce qu’il y a de plus délicat et de plus subtil dans nos pensées ; elle discerne les mouvements et les intentions du cœur ; et rien ne lui est caché : tout est à nu et à découvert devant elle 3 : comme on ouvre les entrailles d’une victime à qui on a coupé la gorge, ainsi tout est ouvert à cette parole dont nous parlons.

Si l'apôtre fait ici comme une personne de la parole de Dieu, c’est Jésus-Christ qui a commencé, lorsqu'il a dit : Je ne cous jugerai jtas ; la parole que j’ai prononcée sera votre juge 4. Cette parole prononcée par Jesus-Christ est l’image de la parole éternelle et suhtantielle, qui est Jésus-Christ meme : et elle en fait en quelque façon les fonctions dans les cœurs. Elle nous juge donc, parce que c’est par elle, et selon elle, que nous serons jugés. Elle fait la séparation de toutes nos pensées , de tous nos désirs, de toutes nos intentions; de celles qui viennent de l’amour de Dieu et de celles qui viennent de notre amour-propre. Cette parole est un flambeau allumé dans notre cœur, et la lumière en pénètre partout, pour tout distinguer. Elle discerne où le bien et le mal se séparent, et l'endroit secret où ils se mêlent. Qui pourrait soutenir la rigueur de ccjtigemcntP Mois celte même parole nous apprend que si nous nous jugeons nous-mêmes , nous ne serons

* Joan. xii, *8, 49. — *Hcb. IV, 18. — > Ibitl. 10. — * Joan.

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