‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 26 sur 243 · A L'ÉGARD DES PÉCHEURS · texte numérisé non relu

A L'ÉGARD DES PÉCHEURS

si tragique, vous serez contraints d'avouer qu’il n'y a rien de plus terrible que de tomber en scs mains, quand sa bonté, surmontée par la multitude des crimes, est devenue Implacable : pour cela , je toucherai seulement les principales circonstances.

Jérusalem, demeure de tant de rois, qui , dans le temps qu’elle fut ruinée, était sans difficulté la plus ancienne ville du monde , et le pouvait disputer en beauté avec celles qui étalent les plus renommées dans tout l'Orient; pendant deux mille et environ deux cents ans qui ont mesuré sa durée , a certainement éprouvé beaucoup de différentes fortunes : mais nous pouvons toutefois assurer que, tandis qu’elle est demeurée dans l'observance de la loi de Dieu, elle était la pluspaisibleet la plus heureuse ville dumonde. Mais dtijà il y avait longtemps qu'elle se rendait de plus en plus rebelle à ses volontés, qu’elle souillait ses mains par le meurtre de scs saints prophètes , et attirait sur sa tète un déluge de sang innocent qui grossissait tous les jours; jusqu'à tantque ses iniquités étant montées jusqu'au dernier comble , elles contraignirent enftu la justice divine à en faire un châtiment exemplaire. Comme donc Dieu avait résolu que cette vengeance éclatât par tout l'univers, pour servir à tous les peuples et à tous les âges d'un mémorial éternel, il y voulut employer les premières personnes du monde, je veux dire les Romains , maîtres de la terre et des mers, Vespasieu et Tite, que déjà il avait destinés à l'empire du genre humain : tant il est vrai que les plus grands potentats de la terre ne sont, après tout , autre chose que les ministres de ses conseils I

Et afin que vous ne croyiez pas que ce débordement de l'armée romaine dans la Judée soit plutôt arrivé par un événement fortuit , que par uu ordre exprès de la Providence divine, écoutez la menace qu'il en fait A sou peuple par la bouche de son serviteur Moïse ; c'est-à-dire , six à sept cents ans avant que ni Jérusalem ni Rome Rissent bâties; elle est couchée au Deutéronome.

« Israël , dit Moïse, si tu résistes jamais aux vo- « lontés de ton Dieu , il amènera sur toi , des ex- > trèmitésde la terre, une nation inconnue , dont * tu ne pourras entendre la langue’; « c'est-àdire, avec laquelle tu n’auras aucune sorte de commerce : ce sout les propres mots de Moïse.

Un mot de réflexion, chrétiens. Les Modes, les Perses, les Syriens, dont nous apprenons, par l’histoire , que Jérusalem a subi le joug avant sa dernière ruine , étaient tous peuples de l'Orient, avec lesquels par conséquent elle pouvait entretenir un commerce assez ordiuaire : mais pour

les Romains, que de vastes mers, que de longs espaces de terre les en séparaient I Rome à l'Occident, Jérusalem à son égard jusque daus les confins de l’Orient; c'est ce qu’on appelle proprement les extrémités de la terre. Aussi les Romains s'étaient déjà rendus redoutables par tout le monde , que les Juifs ne les connaissaient encore que par quelques bruits confus de leur grandeur et de leurs victoires. Mais poursuivons notre prophétie.

• Ce peuple viendra fondre sur toi tout ainsi « qu'unealglevolante:- In simi/Uudmemaquilæ volantis. Ne vous semble-t-il pas à ces marques reconnaître le symbole de l'empire romain, qui portait dans ses étendards une aigle aux ailesdéployées?Passons outre. .Unenation audacieuse,

• continue Moïse1, » (et y eut-il jamais peuple plus orgueilleux que les Romains, ni qui eût un plus grand mépris pour tous les autres peuples du monde, qu'ils considéraient à leur égard comme des esclaves?) ■ qui ne respectera point tes vieil-

• lards, et n’aura point de pitié de tes enfants. > Ceci me fait souvenir de cette fatale journée dans laquelle les soldats romains étant entres de force dans la ville de Jérusalem, sans falreaucunedistinction de sexe ni d'âge, les enveloppèrent tous dans un massacre commun. Quoi plus? « Ce peu- « pie, dit Moïse, t’assiégera dans toutes tes pla- « ces : • et il parait par l'histoire qu'il n’y en a eu aucune dans la Judée qui n'ait été contrainte de recevoir garnison romaine, et quasi toutes après un long siège. Et enfin « ils porteront par « terre tes hautes et superbes murailles qui te « rendaient Insolente : • Dtstruentur mûri lui firmi atque sublimes, in quibus habebas fitluciam’. Ne dirait-on pas que le prophète a voulu dépeindre ces belles murailles de Jérusalem, ces fortifications si régulières, ces remparts si superbement élevés, « ces tours de si admirable ■ structure , qu'il n'y avait rien de semblable

• dans tout l'univers, • selon que le rnpi>orle Joséphe’? et tout cela toutefois fut tellement renversé, qu'au dire du même Joséphe, historien juif, témoin oculaire de toutes ces choses et de celles que j’ai ù vous dire , • il n’y resta pas au-

• cun vestige que cette ville eut jamais été *. •

O redoutable fureur de Dieu, qui anéantis

tout ce que tu frappes! Mais il fallait accomplir la prophétie de mon Maître, qui assure dans mon évangile, • qu’il ne demeurerait pas pierre sur

• pierre dans l'enceinte d’une si grande ville ; ■

■ Dent. xxxvni, so.

■ Ibid. 6-2.

* De Bell. Judatc. lib. v, cap. IV, n* a, p. 1223. Ed. Oxon.

* I0id. lib. vil , cap. i , n« 1 , p. l»s.

1 Dent. XXVIII, 40.

SUR LA BONTÉ KT LA RIGUEUR DE DIEU

Non rdinqucnl in te lapidem super lapidem C’est ce que firent les soldats romains, en exécution des ordres de Dieu : et Tite, leur capitaine et le Dis de leur empereur, apres avoir mis du a cette fameuse expédition, resta toute sa vie tellement étonné des marques de la vengeance divine, qu'il avait si évidemment decouverte dans la suite de cette guerre , que quand on le congratulait d'une conquête si glorieuse : « Non, non, ■ disait-il , ce n’est pas moi qui ai dompté les

• Juifs; je n'ai fait que prêter mon bras à Dieu,

• qui était irrité contre eux > Parole que j’ai d'autant plus soigneusement remarquée, quelle a été prononcée par un empereur infidèle, et qu'elle nous est rapportée par Pliilostrule, historien profane, dans la Vie d'Apollonius Thvaneus.

Après cela, chrétiens, nous qui sommes les enfants de Dieu , comment ne serons-nous point effrayés de scs jugements, qui étonnent jusqu'à scs ennemis? Mais ce n'est ici que la moindre partie de ce qu’il prépare à ce peuple : vous allez voir tout à l’heure quelles machines il fait jouer, quand il veut faire sentir la pesanteur de son bras aux grandes villes et aux nations tout entières; et Dieu veuille que nous n'en voyions pas quelque funeste exemple en nos jours! Non, non , nation déloyale , ce n’est pas assez , pour te punir, de l'armée des Romains : non que les Romains, jel'avouc, ne soient de beaucoup trop forts pour toi ; et c'est en vain que tu prétends défendre ta liberté contre ces maîtres du monde. Mais, s’ils sont assez puissants pour te surmonter, il faut quelque chose de plus pour t'affliger ainsi que tu le mérites : que deux ou trois troupes de Juifs séditieux entrent donc dans Jérusalem , et quelle en devienne la proie, afin que tous ensemble ils deviennent la proie des Romains.

0 Dieu, quelle fureur 1 l'ennemi est a leurs portes, et je vois dans la ville trois ou quatre factions contraires qui se déchirent entre elles , qui toutes déchirent le peuple, se faisant entre elles une guerre ouverte pour l'honneur du commandement; mais unies toutefois parlasoeiété de crimes et de voleries. Figurez-vous dans Jérusalem plus de vingt-deux mille hommes de guerre, gens de carnage et de sang, qui s’étaient aguerris par leurs brigandages; au reste, si déterminés , qu’on eût dit, rapporte Josèphe1, qu’ils se nourrissaient d'incommodités, et que la famine et la peste leur donnaient de nouvelles forces. Toutefois , messieurs, ne les considérez pas comme des soldats

1 iMC. XIX, 4t.

» l' h iloit jpoi. Tyan. fit. tilt, vi . cap, iv.

1 /a? Urtl.Jutliiic.U b. T, cap. VIII, n* 3,1.11, p. 1238; cap. VII, II* 4, p. 1233; cap. XIII, 11*7, p. 12341.

destinés contre les Romains: ce sont des bourreaux que Dieu a armés les uns contre les autres. Chose incroyable , et néanmoins très-certaine ! a peine retournaient-ils d'un assaut soutenu contre les Romains, qu'ils se livraient dans leur ville de plus cruelles batailles: leurs mains n’étaient pasencore essuyées du sang de leurs ennemis, et ils les venaient tremper dans celui de leurs citoyens. Tite les pressait si vivement, qu'à peine pouvaient-ils respirer; et ils se disputaient encore les armes à la main à qui commanderait dans cette ville réduite aux abois, qu’eux-mémes avaient désolée par leurs pilleries, et qui n’était presque plus qu’un champ couvert de corps morts.

Vous vous étonnez a bon droit de cet aveuglement, dont ils sout encore menacés dans mon vingt-huitième chapitre du Deutéronome : Percutiam vos amentia et furore mentis * : « Je vous ■ frapperai de folie et d’aliénation d'esprit. ■ Mais peut-être vous ne remarquez pas que Dieu a laissé tomber les mêmes fléaux sur nos têtes. La France, hélas! notre commune patrie, agitée depuis si longtemps par une guerre étrangère, achève de se désoler par ses divisions intestines. Encore, parmi les Juifs, tous les deux partis conspiraient à repousser l'ennemi commun , bien loin de vouloir se Tortiller par son secours, ou y entretenir quelque intelligence : le moindre soupçon en était puni de mort sans rémission. Et nous,

au contraire Ah ! fidèles , u’ache vous pas ;

épargnons un peu notre honte : songeons plutôt aux moyens d'apaiser la juste colère de Dieu, qui commence à éclater sur nos tâtes; aussi bien la suite de mon récit me rappelle.

Je vous ai fait voir l'ennemi qui les presse au dehors des murailles; vous voyez la division qui les déchire au dedans de leur ville : voici un ennemi plus cruel qui va porter une guerre fuiicuse nu fond des maisons. Cet ennemi dont je veux parler, c’est la faim , qui , suivie de ses deux satellites, la rage et le désespoir, va metlre aux mains non plus les citoyens contre les citoyens , mais le mari contre la femme et le père contre les enfants; et cela pour quelques vieux restes de pain à demi rongés. Que dis- je pour du pniu ? ils eussent [été] trop heureux : pour cent ordures qui sont remarquées dans l’histoire, et que je m’abstiens de nommer par le respect de cette audience: jusque-là qu'une femme dénaturée, qui avait un enfant dans le berceau (ô mères , détournez vos oreilles 1 ), eut bien la rage de le massacrer, de le faire bouillir, et de le manger. Action abominable , et qui fait dresser les cheveux , prédite toutefois dans le chapitre du Deutéronome que

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