A L'ÉGARD DES PÉCHEURS
Abque peccalo ' : encore connaît-il bien par sa propre expérience combien est grand le poids du péché : « il a daigné porter les nAtres à la croix
■ sur ses épaules innocentes : • Peccata nostra ipse pertulitin corpore suo super litjnum'. On dirait « qu'il s'est voulu rendre en quelque sorte
■ semblable aux pécheurs : ■ In similitudinem en mis pcccali, dit saint Paul1, afin de déplorer leur miscre avec une plus grande tendresse. De la ces larmes amères , de là ces plaintes charitables que nous avons vues aujourd'hui dans uotre évangile.
Et je remarque, 6 fidèles , que cette compassion ne l a pas seulement accompagné durant le cours de sa vie : car si l'apAtrc l’a, comme vous voyez, attachée à sa qualité de pontife; selon sa doctrine, tout pontife doit compatir. Or le Sauveurn’a pas seuleittentétémon pontife, lorsqu'il s'est immolé pour mes péchés sur la croix :
* mais h présent il est entré au sanctuaire par la
• vertu de son sang; afin de paraître pour nous
■ devant la face de Dieu », - et y exercer un sacerdoce éternel selon l'ordre de Melchisédech. Il est donc pontife et sacrificateur à jamais ; c'est la doctrine du même apAtre : ce qui a donné la hardiesse à l'admirable Origène de dire ces affectueuses paroles : ■> Mon Seigneur Jésus pleure . encore mes péchés, il gémit et soupire pour « nous : » Dominas meus Jésus lugel ctiam nunc peccata me a, gémit suspiratyue pro nobis,J. Il veut dire que , pour être heureux , il n'en a pas dépouillé les sentiments d'humanité : il a encore pitié de nous ; il n’a pas oublié ses longs travaux, ui toutes les autres épreuves de son laborieux pèlerinage : il a compassion de nous voir passer une vie dont il a éprouvé les misères, qu'il sait être assiégée de tant de diverses calamités. Ce sentiment le touche dans la félicité de sa gloire, encore qu'il ne le trouble pas; il agit en son cœur, bien qu'il n’agite pas son cœur : si nous avions besoin de larmes , il en donnerait.
Pour moi , je vous l'avoue , chrétiens , c’est là mon uuique espérance; c’est là toute ma joie et le sculnppuide mon repos : autrement, dans quel désespoir ne m'abîmerait pas le nombre infini de mes crimes? Quand je considère le sentier étroit sur lequel Dieu m'a commandé de marcher ; la prodigieuse difficulté qu'il y a de retenir, dans uu chemin si glissant, une volonté si volage et si précipitée que la mienne; quand je jette les yeux sur la profondeur impénétrable du cœur de l'homme , capable de cacher dans ses replis
1 ffeftr. V, IS.
1 I. Petr. il , 21.
1 Itom. vin, S.
* llrbr U, 12,2V. .
V in Levit.llum. vu. II* 2, t. Il, ;>■ 221.
tortueux tant d inclinations corrompues dot.t je n’aurai nulle connaissance; enfin, quand je vois l'amour-propre faire pour l'ordinaire la meilleure partie de mes actions; je frémis d’horreur, A fidèles, qu'il ne se trouve beaucoup de péchés dans les choses qui me paraissent les plus innocentes : et quand même je serais très-juste devant les hommes, A Dieu éternel, quelle justice humaine ne disparaîtrait point devant votre face ? et qui serait celui qui pourrait justifier sa vie, si vous entriez avec lui dans un examen rigoureux ? Si le saint apôtre saint Paul , apres avoir dit avec une si grande assurance , - qu'il ne se sent point « coupable en soi-méme , ne laisse pas de crain- -dreden'étre pas justifié devant vous: » A ih U tnihi conscius sum ; sed non in hoc juslificatm sum ' ; que dirai-je , moi misérable? et quels devront donc être les troubles de ma conscience? Mais , 6 mon aimable Pontife, c'est vous qui répandez une certaine sérénité dans mon cœur, qui me fait vivre en paix sous l'ombre de votre protection. Pontife fidèle, et compatissant à mes maux ; non , tant que je vous verrai à la droite de votre Père avec une nature semblable à la mienne, je ne croirai jamais que le genre humain lui déplaise, et la terreur de sa majesté ne m’empéchcra point d'approcher de l’asile de sa miséricorde. Vous avez voulu être appelé, par le prophète Isaïe, * un homme de douleurs, et qui « sait ce que c'est que l’infirmité : » Virum dotorum, et soi en te w infinnilatem' . Vous savez en effet par expérience, vous savez ce que c’est que l'infirmité de ma chair, et combien elle pèse a l'esprit, et que vous-même en votre passion avez eu besoin de toute votre constance pour en soutenir la faiblesse. « L’esprit est fort , disiez-vous; « mais la chair rat Infirme1 : « cela me rend trracertain que vous aurez pitié de mes maux. Fortifiez mon lime, A Seigneur, d'une sainte et salutaire confiance, par laquelle me défiant des plaisirs , me défiant des honneurs de la terre , me défiant de moi-même , je n’appuie mon cœur que sur votre miséricorde ; et établi surceroc immobile , je voie briser à mes pieds les troubles et les tempêtes qui agitent la vie humaine.
Mais, A Dieu , éloignez de moi une autre sorte de confiance qui règne parmi les libertins; confiance aveugle et téméraire , qui , ajoutant l’audace au crime, et l'insolence à l’ingratitude, les enhardit à se révolter contre vous par l'espérance de l'impunité. Loin de nous , loin de nous, A fidèles! une si détestable manie : car de même que la pénitence, en même temps qu’elle amollit
• t. Cor. iv , v.
1 h. LUI , 3.
* Malllt. XXVI, II.
SUR LA BONTÉ ET LA RIGUEUR DF. DIEU
(a dureté de nus cœurs, attendrit aussi et amollit par ses larmes le cœur irrité de Jésus; ainsi notre endurcissement nous rendrait à la lin le cœur du même Jésus endurci et inexorable. Arrêtons-nous ici, chrétiens; et sur cette considération , entrons avec l'aide de Dieu dans notre seconde partie.
second rotsT.
Ceux qui sont tant soit peu versés dans les Écritures, savent bien qu'une des plus belles promesses que Dieu ait faites à son Fils, est celle de lui donner l’empire de tout l'univers, et de faire par ce moyen que tous les hommes soient ses sujets. Or encore que nous fassions semblant d'être chrétiens, et qu’à nous entendre parler, on pût croire que nous tenons ce titre à honneur ; si estce néanmoins que nous n’épargnons rien pour empêcher que cet oracle divin ne soit véritable. Et certainement il s'en faut beaucoup que le Sauveur ne régne sur nous ; puisque d'observer sa loi , c’est ta moindre de nos pensées : et toutefois, comme il serait très-injuste qu'ù cause de notre malice , le Fils de Dieu fût privé d'un honneur qu'il lui est si bien dû; lorsque par nos rébellions il semble que nous nous retirions de son empire, il trouve bien le moyen d'y rentrer par une autre voie. Le Fils de Dieu donc peut rogner en deux façons sur les hommes.
Il y en a sur lesquels II règne par ses charmes, par les attraits de sa grâce , par l'équité de sa loi, par la douceur de scs promesses, par la force de ses vérités; ce sont les justes ses bicn-aimés : et c'est ce règne que David prophétise en esprit au psaume : « Allez , 6 le plus beau des hommes , j
• avec cette grâce et cette beauté qui vous est si . naturelle; allez- vous-en, dit-il , combattre et
• régner : ■ Spccic tua et putehritudine tua '. Que cet empire est doux, chrétiens ! et de quel supplice, de quelle servitude ne seront pas dignes ceux qui refuseront une domination si juste et si agréable? Aussi le Fils de Dieu régnera sur eux d'une autre manière, bien étrange, et qui ne leur sera pas supportable : il y régnera par la rigueur de ses ordonnances, par l'exécution de sa justice, par l'exercice de sa vengeance. C'est de ce règne qu'il faut entendre le psaume second , dans lequel Dieu est introduit pariant à son Fils en ces termes : « Vous les régirez, 6 mon Fils, avec . un sceptre de fer, et vous les romprez tout ainsi ■ qu'un vaisseau d’argile : - Itcrjcs cos in virga ferrea, etsicui vas figuli confrinyes eos’ ; et ces autres paroles : * Asseyez-vous à ma droite, « jusqu'à ce que je réduise vos ennemis à vous
• Ps. XUV , 5.
* Ibid, il , 9.
• servir de marche-pied : » Donec ponaminimicos (uos scabellum pedum tuorum 1 ; et celles-ci :
« Le Seigneur règne; <jue la terre tressaille de - joie! * Dominas régna vit; exulte t terra ’ ! celles-Ia enfin : « Le Seigneur règne; que tous les ■ peuples soient saisis de frayeur ! - Dominas r*» gvnrit; irascantur poputi 3 ! Et de ces vérités, nous en avons un exemple évident dans le peuple juif.
Le Fils de Dieu vient à eux dans un appareil de douceur, plutôt comme leur compagnon que comme leur maître. C était un homme sans faste et sans bruit , le plus paisible qui fut nu monde : il voulait régner sur eux par sa miséricorde et par ses bienfaits, ainsi que je vous le disais tout à l'heure. Mais comme il n'y a point de fontaine dont la course soit si tranquille, i\ laquelle on ne fosse prendre par la résistance la rapidité d’un terrent ; de même le Sauveur, irrité par tous ces obstacles que les Juifs aveugles opposent à sa bonté, semble déposer en un moment toute cette humeur pacifique. C’est ce qu’il leur fit entendre une fois, étant près de Jérusalem, par une parabole excellente, rapportée en saint Luc ; dans laquelle il se dépeint soi-même sous la figure d’un roi qui , s’en étant allé bieu loin dans une terre étrangère, apprend que scs sujets se sont révoltés contre lui; et pour vous le foire court, voici la » sentence qu'il leur prononce : • Four mes en- » nemis, dit-il qui n’ont pas voulu que je ré- « gnasse sur eux , qu’on me les amène, et qu’on • les égorge en ma présence : - ou , certes , vous le voyez bien autre que je ne vous le représentais dans ma première partie. Là , il ne pouvait voir un misérable, qu’il n’en eût pitié: ici, il fait venir ses ennemis, et les fait égorgera scs veux.
En effet, il a exercé sur les Juifsune punition exemplaire, que vous voyez clairement déduite dans notre évangile : et d’autant qu’il m’a semblé inutile de chercher bien loin des raisons, où mon propre texte me fournit un exemple si visible et si authentique dans la désolation de Jérusalem ; je me suis résolu de me servir des moyens que le Fils de Dieu lui-même semble m’avoir mis a la main. Je m'en vais donc employer le reste de cet entretien à vous représenter, si je puis, les ruines de Jérusalem encore toutes fumantes du feu de la colère divine : et comme vous avez reconnu, dans notre première partie , qu’il n’y a rien de plus aimable que les embrassements du Sauveur, j’espère qu’étant étonnés dans le fond de vos eonsciences d’un événement
• P». CIT , i.
3 Ibid. XCTI . I .
3 Ibid. XCVItl, I.
* Luc. six , is cl »ci|q.