‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 32 sur 243 · L'EXALTATION DE LA SAINTE CROIX · texte numérisé non relu

L'EXALTATION DE LA SAINTE CROIX

l’Ilf.CHÊ AUX SOCVEACX tATUULIQlKS.

SLR LES SOUFFRANCES.

La mlsèricorilr et ta justice conciliées en la personne île Jéciis-Chrint , fondement de son exaltation a la croix. Deux m.v iiicrcs differentes dont nous pouvons participer a la crois. Le trouble (|U‘on nous apporte dans les choses que nous aimons , cause liénérale de toutes nos peines. Trois différentes façons dont notre Ime peut y dire troublée. Trois sources rie qrAcrs que nous trouvons dans ces trois sources d'afflictions, lut croix, un hvslrumenl de vengeance a l'égard des impculb-nla. Terrible état d’une Ame qui souffre uns se convertir. Eloge de la fol des nouveaux catholiques : motifs pressants pour les fidèles de tes soulager dans leurs besoins.

F.valtari nportet Filium liominis.

// faut que le Fils de l'Homme soit exalté. Joan. tu 14. Chrislo confixos sum cruci.

Je suis attaché à la croix acec Jésus- Christ. Gs\. tt, 19.

Toute l'Écriture nous prêche que la gloire du Fils de Dieu est dans les souffrances , et que c'est à la croix qu'il est exalté : il n'est rien de plus véritable. Jésus est exalté à la croix par les peines qu’il a endurées; Jésus est exalté à la croix par les peines que nous endurons. C'est, mes frères , sur ce dernier point que je m'arrêterai aujourd'hui , comme sur celui qui me semble le plus fructueux ; et je me pro|»se de vous faire voir combien le Fils de Dieu est glorifié dans les souffrances qu'il nous envoie. Mais, chrétiens, ne nous trompons pas; dans la glaire qu’il tire de nos afflictions, il y est glorifié en deux manières, dont l’une eertainement n'est pas moins terrible, que l'autre est salutaire et glorieuse.

Voici une doctrine importante ; voici un grand mystère que je vous propose ; et afin de le bien entendre, venez le méditer au Calvaire, au pied de la croix de notre Sauveur : vous y verrez deux actions opposées que le Père y exerce dans le même temps. Il y exerce sa miséricorde et sa justice ; il punit et remet les crimes ; Il se venge et se réconcilie tout ensemble : il frappe son Fils innocent pour l'amour des hommes criminels, et en même temps il pardonne aux hommes criminels pour l'amour de son Fils innocent. O justice ! fi miséricorde ! qui vous a ainsi assemblées? C'est le mystère de Jésus-Christ; c'est le fondement de sa gloire et de son exaltatiou à la croix, d'avoir concilie en sa personne ces deux divins attributs, je veux dire , la miséricorde et la justice.

Mais cette union admirable nous doit faire considérer que , comme en la croix de not rc Sau -

veur la vengeance et le pardon se trouvent ensemble ; aussi pouvons-nous participer à la croix en ces deux manières indifférentes, ou selon la rigueur qui s'y exerce , ou selon la grâce qui s’y accorde. Et c'est ce qu'il a plu A Notre-Seigncur de nous faire voir au Calvaire. Nous y voyons , dit saint Augustin , - trois hommes en croix , un > qui donne le salut , un qui le reçoit , un qui le ■ méprise : » Très erant in cruce, unus salva~ tor, alius salmndus, alius dttmnnndus ■. Au milieu, l’auteur de la grâce; d'un cfité un qui en profite , de l'autre côté un qui la rejette. Discernement terrible et diversité surprenante ! Tous deux sont à In croix avec J ésus-Christ , tous deux compagnons de son supplice ; mais , hélas ! II n'y en a qu'un qui soit compagnon de sa gloire. Ce que le Sauvcur'avait réuni, je veux dire la miséricorde et la vengeance , ces deux hommes l'ont divisé. Jésus-Christ est nu milieu d’eux , et chacun a pris son partage de la croix de Notre-Selgneur. L’un y a trouv é la miséricorde , l'autre les rigueurs de Injustice : l'un y a opéré son salut , l'autre y a commencé sa damnation : la croix a élevé jusqu'au paradis la patience de l'un; la croix n précipité au fond de l'enfer l'impénitence de l'autre. Ils ont donc participé à la croix en deux manières bien différentes; mais cette diversité n'empêchera pas que Jésus ne soit exalté en l'un et en l'autre, ou par sa miséricorde, ou par sa justice : Exaltari oportet Filium hominis.

Apprenez de là , chrétiens , de quelle sorte et en quel esprit vous devez recevoir la croix. Ce n'est pas assez de souffrir; car (pii ne souffre pas dans la vie? Ce. n’est pas assez d’être sur la croix ; car plusieurs y sont comme ce voleur Impénitent, qui sont bien éloignés du Crucifié. La croix dans les uns est une grâce; la croix dans les autres est une vengeance ; et toute cette diversité dépend de l'usage que nous en faisons. Avisez donc sérieusement, ô vous âmes que Jésus afflige , A vous que ce divin Sauveur a mis sur la croix ; avisez sérieusement dans lequel de ces deux états vous voulez y être attachés ; et afin que vous fassiez un bon choix, voyez Ici en peu de paroles la peinture de l'un et de l’autre, qui fera le partage de ce discours.

TREMIES POINT.

Pour parler solidement des afflictions, connaissons premièrement quelle est leur nature; et disons, s’il vous plaît, messieurs, avant toutes choses, que la cause générale de toutes nos peines, c'est le trouble qu'on nous apporte dans les choses que nous aimons. Or, il me semble que nous voyons par expérience que notre âme y peut être

1 Finir. U, •* Psat. XXXV , U4 I , L IV , col. S3S.

■SÜR LES SOUFFRANCES.

troublée en trois différentes façons; on lorsqu'on lui refuse ce qu’elle désire; ou lorsqu'on lui ôte ce qu'elle possède ; ou lorsque , lui en laissant la possession , on l'empéchc de le goûter.

Premièrement on nous inquiète quand on nous refuse ce que nous aimons : car il n'est rien de plus misérable que cette soif, qui jamais n'est rassasiée; que ces désirs toujours suspendus, qui s'avancent éternellement sans rien prendre ; que cette fâcheuse agitation d'une âme toujours frustrée de ce qu’elle espère : on ne peut assez exprimer combien elle est travaillée par ce mouvement. Toutefois on l'afflige beaucoup davantage quand on In trouble dans la possession du bien qu'elle tient déjà entre ses mains ; parce que, dit saint Augustin ' , • quand elle possède ce qu’elle ■ a aimé , comme les honneurs , les richesses ou «quelque autre chose semblable, elle se l'at- • tache à elle-même par le contentement qu’elle « a de l’avoir, • l'aise qu'elle sent d’en jouir; elle se l’incorpore en quelque façon, si je puis parler de la sorte ; cela devient comme une partie de nous-mêmes, ou, pour dire le mot de saint Augustin , « comme un membre de notre cœur, * Vctut membra animi : de sorte que, si l’on vient à nons l'arracher, aussitôt le cœur en gémit; il est comme déchiré et ensanglanté par la violence qu'il souffre.

La troisième espèce d'affliction , qui est si ordinaire dans la vie humaine, ne nous ôte pas entièrement le bien qui nous plaît; mais elle nous traverse de tant de côtés, elle nous presse tellement d'ailleurs , qu'elle ne nous permet pas d'en jouir. Par exemple , vous avez acquis de grands biens, il semble que vous devez être heureux; mais vos continuelles infirmités vous empêchent de goûter le fruit de votre bonne fortune : est-il rien de plus importun? C'est être au milieu d'un jardin , sans avoir la liberté d'en goûter les fruits , non pas même d'en cueillir les fleurs; c'est avoir, pour ainsi dire , la coupe à la main , et n’en pouvoir pas rafraîchir sa bouche, bien que vous soyez pressé d'une soif ardente; et cela vous cause un chagrin extrême. Voilà , messieurs , comme les trois sources qui produisent toutes nos plaintes; voilà ce qui fait murmurer les enfants des hommes.

Mais le Adèle serviteur de Dieu ne perd pas sa tranquillité parmi ces disgrâces, de laquelle de ces trois sources que puissent naître ses afflictions : et quand même elles se joindraient toutes trois ensemble pour remplir son âmed'amertume, il bénit toujours la bonté divine, et il connaît que Dieu ne le frappe que pour exalter en lui sa

1 De Lut. Arbit. lib I , D* S3, 1. 1, Col. S83.

miséricorde : Oportet exaltari Filium hominis. En effet, il est véritable; et afin de nous en convaincre , parcourons , je vous prie , en peu de paroles, ces trois sources d'afflictions; sans doute nous y trouverons trois sources de grâces.

Et premièrement , chrétiens , il n’est rien ordinairement de plus salutaire que de nous refuser ce que nous désirons avec ardeur, et je dis même dans les désirs les plus innocents : car poulies désirs criminels, qui pourrait révoquer en doute que ce ne soit un effet de miséricorde que d’en empêcher le succès? Tu es enflammé de sales désirs, et tu crois qu’on te favorise quand on te laisse le moyen de les satisfaire. Malheureux ! c'est une vengeance par laquelle Dieu punit tes premiers désordres , en te livrant justement au sens réprouvé : car si tu étais si heureux qu’il s’élevât de toutes parts des difficultés contre tes prétentions honteuses , peut-être qu’au milieu de tant de traverses tes ardeurs insensées se ralentiraient; au lieu que ces ouvertures commodes, et cette malheureuse facilité que tu trouves, précipitent ton intempérance aux derniers excès; tellement qu’à force de t’abandonner à ces funestes appétits que la fièvre excite , de fou tu deviens furieux , et une maladie dangereuse se tourne en une maladie désespérée.

Reconnaissez donc , A enfants de Dieu I avec quelle miséricorde Dieu nous laisse dans la faiblesse et dans l’impuissance : c’est que ce souverain médecin sait guérir nos mnladics de plus d'une sorte. Quelquefois il nous laisse dans un grand pouvoir, qu’il réduit à scs justes bornes par une droite volonté ; en sorte que celui qui a été maître de transgresser le commandement ne l'a point transgressé : Quipoluit transgredi , et non est transgressus ' . Quelquefois il se sert d’une autre méthode , et il réduit la volonté en restreignant le pouvoir : Frienatur potestas , ut sanetur voluntas, dit saint Augustin ’. Sa miséricorde, qui nous veut guérir, oppose à nos désirs emportés des difficultés insurmontables : ainsi il nous dompte par la résistance, et, fatigant notre esprit , il nous accoutume à ne vouloir plus ce que nous trouvons impossible.

Mais, messieurs, si vous trouvez juste qu'il s'oppose aux volontés criminelles , peut-être aussi vous semblc-t-il rude qu’il étende cette rigueur jusqu'aux désirs Innocents : toutefois ne vous plaignez pas de cette conduite. Un sage jardinier n’arrache pas seulement d'un arbre les branches gâtées; mais il en retranche aussi quelquefois les accroissements superflus. Ainsi Dieu n'arrache

1 B(vl. xxxi, 10.

* Ad Maced. Kp. CUII, O* 16, t 11 , col. MO.

SUR LES SOUFFRANCES

pas seulement en nous les désirs qui sont corrompus; mais il coupe quelquefois jusqu'aux inutiles; et la raison de cette conduite est bien digne de sa bonté et de sa sagesse : c’est que celui qui nous n formés , qui connaît les secrets ressorts qui fout mouvoir nos inclinations, sait qu'eu nous abandonnant sans réserve à toutes les choses qui nous sont permises, nous nous laissons aisément tomber à celles qui sont défendues. Et lient- ce pas ce que sentait saint Paulin , lorsqu'il se plaint familièrement au plus intime de ses amis? « Je fais, " dit-il, plus que jene duis, pendant que je ne

• prends aucun soin de me modérer en ce que je

• puis : ■ Quod non expediebat ml mi si, dum non tempero quod licebat'. la» vertu en elle-même est infiniment éloignée du vice ; mais telle est la faiblesse de notre nature, que les limites s’en touchent de près dans nos esprits , et la chute en est bien aisée. Il importe que notre âme ne jouisse pas de toute la liberté qui lui est permise, de peur qu’elle ne s'emporte jusqu’à la licence, et que, s’étant épanchée à l'extrémité, elle ne passe aisément au delà des bornes. C’est donc un effet de miséricorde de ne contenter pas toujours nos désirs, non pas même les innocents : cette croix nous est salutaire.

Mais notre Sauveur va beaucoup plus loin ; et cette même miséricorde qui dénie à notre âme ce qu'elle poursuit , lui arrache quelquefois ce qu'elle possède. Chrétien, n'en murmure pas : il le fait par une bonté paternelle ; et nous le comprendrions aisément, si nous nous savions connaître nous-mêmes. Ne me dis pas, âme chrétienne : Pourquoi m'ête-t-on cet ami intime? pourquoi un fils, pourquoi un époux , qui faisait toute la douceur de ma vie? quel mal faisais-je en les aimant , puisque cette amitié est si légitime? Non, je ne veux pas entendre ces plaintes dans la bouche d'un chrétien, parce qu’un chrétien ne peut ignorer combien In chair et le sang se mêlent dans les affections les plus légitimes, combien les intérêts temporels, combien de sortes d'inclinations qui naissent en nous de l’amour du monde. Et toutes ces inclinations ne sont-cc pas, si nous l'entendons, comme autant de petites parties de nous-mêmes, qui se détachent du Créateur pour s'attacher à la créature, et ipje la perte que nous faisons des ersonnes chères nous apprend à réunir en Dieu seul , comme des lignes écartées du centre? Mais les hommes n’entendent pas combien cette perte leur est salutaire, parce qu’ils n'entendent pas combien ces attachements sont dangereux : ils ne se connaissent pas eux-mêmes , ni la pente qu'ils ont aux biens périssables.

0 cœur humain! si tu connaissais combien le

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