‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 48 sur 243 · DE L’ETAT RELIGIEUX · texte numérisé non relu

DE L’ETAT RELIGIEUX

• pour nous transférer u royaume de son Fils « bien- aimé. » Le monde est le royaume de Satan,et l 'S ténèbres du péehé couvrent cette région de mort : « Malheur au monde , à cause des

• scandales > Hélas ! les justes mêmes sont ébranlés. O qu'elle est redoutable, cette puissance des ténèbres qui aveugle les plus clairvoyants! C’est une puissance d'enchanter les esprits , de les séduire, de leur ôter la vérité même, après qu'ils l’ont crue, sentie et aimée. O puissance terrible, qui répand l’erreur, qui fait qu’on ne voit plus ce qu’on voyait, qu'on craint de le revoir, et qu'on se complaît dans les ténèbres delà mort ! Enfants de Dieu , fuyez cette puissance ; elle entraîne tout, elle flatte, elle tyrannise, elle enlève les cœurs. Écoutez Jésus-Christ, qui crie: * On ne - peut servir deux mnltres, Dieu et le monde1. * Écoutez un de ses apôtres , qui ajoute : « Adul- « tères, ne savez-vous pasquel'amitiédeccmonde

• est ennemie de Dieu3? • Point de milieu; nulle espérance d’en trouver : c'est abandonner Dieu , c’est renoncer <1 son amour, que d’aimer son ennemi.

Mais en renonçant au monde, faut-il renoncer à tout ce que le monde donne? Écoutez encore unautre apôtre; c'est saint Jean3 ; « N’aimez . ni le monde, ni les choses qui sont dans le « monde , * ni lui, ni ce qui lui appartient; tout ce qu’il donne est aussi vain, aussi corrompu , anssi empoisonné que lui.

Mais , quoi I faut-il que tous les chrétiens vivent dans ce renoncement? Écoutez-vous vousmême du moins , si vous n 'écoutez pas les apôtres. Qu’avez-vous promis dans votre baptême , pour entrer non dans la perfection d'un ordre religieux, mais dans le simple christianisme et dans l’espérance du salut? Vous avez renoncé à Satan, & ses pompes. Remarquez quelles sont ecs pompes : Satan n’en a point de distinguées de celles du siècle. Les pompes du siècle , qu'on est tenté de croire innocentes, sont donc , selon vous-même , celles de Satan ; et vous avez promis de les détester. Cette promesse si solennelle , qui vous a introduit dans la société des fidèles, ne sera-t-elle qu’une comédie et une dérision sacrilège? Le renoncement au monde , et la détestation de ses vanités, est donc essentiel au salut de chaque chrétien. Celui qui quitte le monde, qu’y ajoute-t-il? Il s'éloigne de son ennemi, il détourne les yeux pour ne pas voir ce qu’il abhorre; Il se lasse d’être aux prises avec cet ennemi, ne pouvant jamais faire ni trêve ni paix.

’ Mntth. xvtn, 7.

* Ibid . Tl, 2*.

» Jar. iv , *.

* I. Joan. Il , 16.

Est-ce là un grand sacrifice? n’cst-ce pns plulAt un grand soulagement, une sôreté douce, une paix qu’on devrait chercher pour soi-même dès qu’on désire être chrétiens , et n’aimer pns ce que Dieu condamne? Quand on ne veut point aimer Dieu , quand on ne veut aimer que ses passions, et s’y livrer sans religion , par ce désespoir don parle saint Paul ■ , je ne m'étonne pas qu'on aime le monde et qu’on le cherche. Mais quand on croit la religion , quand on désire de s'y attacher, quand on craint la justice de Dieu , quand on se craint soi-même , et qu’on se défie de sa propre fragilité ; peut-on craindre de quitter le monde , dès qn’onveut faire son salut? n'y a-t-il pas plus de sûreté et de facilité, de secours, de consolations dans la solitude?

Laissons donc pour un moment les vues de perfection : ne parlons que d’amour de son salut, que d’intérêt propre, que de douceur et de paix de cette vie. Ou sera-t-il , cet intérêt , même temporel , pour une âme en qui toute religion n'est pas éteinte? Où sera-t-elle, cette paix ; sinon loin d’une mer si orageuse , qui ne fait voir partout qu’écueils et que naufrages? Où sera-t-elle, sinon loin des objets qui enflamment les désirs, qui irritent les passions, qui empoisonnent les cœurs les plus innocents, qui réveillent tout cc qu'il y a de plus malin dans l'homme , qui ébranlent les émes les plus fermes et les plus droites? Hélas! je vois tomber les plus hauts cèdres du Liban, et jecourrai au-devant du péril, et je craindrai de me mettre à l'abri de la tempête? N’estce pas être ennemi de soi-même , rejeter le salut et la paix ; en un mot , aimer sa perte , et la chercher dans un trouble continuel?

Après cela faut - il s’étonner si saint Paul exhorte les vierges à demeurer libres ■ , n’avant d'autre époux que l’Époux céleste. Il ne dit pas : C'est afin que vous soyez dans une plus haute perfection, et dans une oraison plus éminente; il dit : Afin que vous ne soyez point dans un malheureux partage entre Jésus- Christ et un époux mortel , entre les saints exercices de la religion et les soins donton ne peut se garantir quand on est dans l’esclavage du siècle ; c'est « afin que vous « puissiez prier sans empêchement : c’est que vous • auriez , dit-il , dans le mariage , les tribulations « de la chair, et je voudrais vous les épargner ; « c'est, dit-il encore, que Je voudrais vous voir « dégagées de tout embarras. * A la vérité, ce ce n'est pas un précepte ; car cette parole , comme Jésus-Christ le dit dans l'Évangile*, ne peut être comprise de tous : mais heureux, je dis même,

1 Rpkei. iv, 19.

1 !. Cor, tîi , 26 et

* MiUth. vit , H.

SI' R l.ES OBLIGATIONS

heureux, dés cette vie, ceux à qui il est donné de la comprendre, de lu goûter et de la suivre ! Ce n’est pas un précepte; mais c'est un eouseil de l'apôtre , de l’apôtre , dis-je , plein de l'Esprit de Dieu : c’est un conseil que tous n’ont pas le courage de suivre ; mais qu’il donne à tous en général , afin qu'il soit suivi de ceux à qui Dieu mettra au cœur ce goût de la bienheureuse li- | herté.

De là vient qu’en ouvrant les livres des saints Pères je ne trouve de tous eûtes, même dans les sermons faits à tout le peuple sans distinction, que des exhortations pressantes pour conduire les chrétiens en foule dans les solitudes. C'est ainsi que saint Basile fait un sermon exprès, pour inviter tous les chrétiens à ia vie solitaire. Saint j Grégoire de Piazianze, saint Clirysostûme , saint Jérôme, saint Ambroise, l’Orient, l’Occident, tout retentit des louanges du désert, et de la fuite du siècle. J’aperçois même , dans In règle de saint Benoit , qu'on ne craignait point de consacrer les enfants avant qu’ils eussent l'usage de raison : les parents, sans craindre de les tyranniser, croyaient pouvoir les vouer à Dieu dès le berceau. Vous vous en étonnez , vous qui mettez une si grande différence entre la vie du commun des chrétiens, vivants au milieu du siècle, et celle des âmes religieuses , consacrées à Dieu dans la solitude. Mais apprenez que parmi ces vrais chrétiens, qui ne regardaient le siècle qu'avec horreur, il y avait peu de différence entre la vie pénitente et recueillie que l’on menait dans sa famille, et celle que l’on menait dans un désert. S’il y avait quelque différence, c’est qu'il est plus doux , plus facile, plus sûr de mépriser le monde de loin que de près. On ne croyait donc point gêner la liberté des enfants , puisqu'ils devaient, comme chrétiens, ne prendre nulle part aux pompes et aux joies du monde. C’ctait leur épargnerdes tentations, etleur préparer une heureuse paix , que de les ensevelir tout vivants dans cette société, avec les anges de la terre.

Aimable simplicitc des enfants de Dieu , qui n'avaient plus rien à ménager ici-bas! ô pratique étonnante 1 mais qui n'est si disproportionnée à nos mœurs, qu'à cause que les disciples de Jésus- Christ ne savent plus ce que c'est que de porter la croix avec lui, et que de dire avec lui : Malheur, malheur au monde! On n'a point de honte d'être chrétien et de vouloir jouir de sa liberté pour goûter le fruit défendu, pour aimer le monde que Jésus-Christ déteste. O lâcheté honteuse, qui était réservée pour la consommation de l’iniquité dans les derniers siècles ! On a oublié qu’être chrétien , et n’étre plus de ce monde , c’cst essentiellement la même chose.

Hélas! quand vous reverrons-nous, 6 beaux jours, ô jours bienheureux, ou toutes les familles chrétiennes, sans quitter leurs maisons et leurs travaux, vivaient comme nos communautés les plus régulières? C’est sur ce modèle que nos communautés se sont formées. On se taisait, on priait, on travaillait sans cesse des mains, on se cachait : en sorte que les chrétiens étalent appelés un genre d’hoinmesqui fuyaient la lumière. On obéissait au pasteur, au père de famille : point d’autre attente que celle de notre bienheureuse espérance pour l’avénement du grand Dieu de gloire, point d’autre assemblée que celle ou l'on écoutait les paroles de la foi; point d’autre festin que celui de l’agneau , suivi d'un repas de charité; point d’autre pompe que celle des fêtes et des cérémonies ; point d’autre plaisir que celui de chanter les psaumes et les sacrés cantiques ; point d’autres veilles que celles où l’on ne cessait de prier. O beaux jours 1 quand vous reverronsnous? Qui me donnera des yeux, pour voir la gloire de Jérusalem renouvelée? Heureuse postérité, sous laquelle reviendront ces anciens jours! De tels chrétiens étaient solitaires, et changeaient les villes en déserts.

Dès ces premiers temps, nous admirons en Orient des hommes et des femmes qu’on nommait Ascètes, c’est-à-dire, excrcitants : c’étaient des chrétiensdans le célibat, qui suivaient toute la perfection du conseil de l’apôtre. En Occident, quelle foule de vierges et de personnes de tout âge, de toutes conditions, qui dans l'obscurité et dans le silence ignoraient le monde et étaient Ignorées de lui , parce que le monde n’était pas digne d’elles! Les persécutions poussèrent jusque dans les plus affreux déserts les patriarches des anachorètes, saint Paul et saint Antoine : mais la persécution lit moins de solitaires que la paix et le triomphe de l'Eglise, après la conversion de Constantin. Les chrétiens , si simples et si ennemis de toute mollesse, craignaient plus une paix flatteuse pour lessens, qu'ils n'avaient craint la cruauté des tyrans. Les déserts se peuplèrent d'anges innohabrablcs, qui vivaient dans des corps mortels sans tenir à la terre : les solitudes sauvages fleurirent; les villes entières étaient presque désertes : d'autres villes, comme Oxyrinque, dans l’Égypte, devenaient autant de monastères. Voilà la source des communautés religieuses : ôqu'cileest belle, qu’elleest touchante! que la terre ressemble nu ciel, quand les hommes y vivent ainsi !

Mais, hélas! que cette ferveur des anciens jours nous reproche le relâchement et la tiédeur des nôtres! Il me semble que j’entends saint Antoine qui se plaint de ce que le soleil vient trou-

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