SUR LES OBLIGATIONS
d'autrui , qui a autorité sur mol , quelque injuste qu'elle soit, est à mon égard la volonté do Dieu toute pure. Le supérieur commande mal , mais moi j’obéis bien , heureux de n’avoir plus qu'à obéir. De tant d'affaires, il ne m’en reste qu'une; qui est de n’avoir plus ni volonté ni sens propre , de me laisser mener comme un petit enfant , sans raisonner, sans prévoir, sans m’informer : tout est fait pour moi , pourvu que Je ne fasse qu'obéir. Dans cette candeur et cette simplicité enfantine, je n’ai qu’à me défendre de ma vaine et curieuse raison , qu'à n'entrer point daus les motifs des supérieurs, qu’à me décharger de tous mes soins sur leur sollicitude.
O douce paix! A heureuse abnégation de solmême! A liberté des enfants do Dieu , qui vont comme Abraham , sans savoir ou I O pauvreté d’esprit ; par laquelle on se dépouille de sa propre sagesse et de sa propre volonté, comme on se dépouille de son argent et de son patrimoinel Par là tous les vœux , pris dans leur vraie perfection , se réunissent : le même pur amour, qui fait qu'on se renonce soi-même sans réserve, rend l’âme vierge aussi bien que le corps, appauvrit l'homme jusqu'à lui Ater son esprit et sa volonté , enfin le met dans une désappropriation de lui-méme où il n’a plus de quoi se conduire , et où il ne sait plus que laisser faire autrui. Heureux qui fait ces choses, heureux qui les goûte, heureux même qui commence à les entendre et à leur ouvrir son cœur!
Qu’on ne dise donc plus que l’obéissance est rude : au contraire , ce qui est rude , c’est d'étre livréàsoi-mémc et à ses désirs. Malheur, dit l’Écriture 1 , à celui qui marche dans sa voie , qui se rassasie du fruit de ses propres conseils. Malheur à celui qui se croit libre quand il n’est point déterminé par autrui , qui ne sent pas qu’il est entraîné au dedans par un orgueil tyrannique, par des passions insatiables; et même par une vaine sagesse, qui, sous une apparence pompeuse , est souvent pire que ies passions mêmes ! Non , qu’on ne dise plus que l'obéissnnce est rude : nu contraire il est doux de n'étre plus à soi, à ce maître aveugle et injuste. Que volontiers je m’écrie avec saint Bernard : Qui me donnera cent supérieurs , au lieu d’un , pour me gouverner? Ce u’est pas une gêne, c’est un secours : plus je dépendrai de mes supérieurs, moins je serai exposé à moi-même. Il en est des supérieurs comme des clAtures : ce n’est pas une prison qui tienne en captivité, c’est un rempart qui défend l’Ame faible contre le monde trompeur, et contre sa propre fragilité. A-t-on jamnls pris la gnrdc d’un
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prince pour une troupe d’hommes qui lui Atent la liberté ? Celui qui se renferme dans une citadelle contre l’ennemi , conserve par là sa liberté , loin de la perdre.
Mais il est tempe de finir : hâtons-nous de considérer le dernier engagement de cette maison , qui est celui d’instruire et d’élever saintement de jeunes demoiselles.
TnoisiÈue point.
Saint Benoit n'a point cru troubler le silence et la solitude de scs disciples , en les cliargeant de l'instruction de la jeunesse. Ils étaient moines, c'est-à-dire, solitaires , et ne laissaient point que d'enseigner les lettres saintes aux enfants qu’on voulait élever loin de la contagion du siècle. Eu effet on peut s'occuper au dedans d’une solitude de cette fonctiou de charité , sans admettre le monde chez soi : il suffit que les supérieurs aient avec les parents un commerce inévitable , qui est assez rare quand on le réduit au seul nécessaire. Tout le reste de la communauté jouit tranquillement de la solitude : ou se tait toutes les fois qu’on n’est pas obligé d’enseigner ; on ne parle que par obéissance , pour le besoin et avec règle : ce n’est ni amusement , ni conversation dissipante; c’est sujétion pénible, c’cst travail réglé. Ce travail doit être mis à la place du travail des mains , pour les personnes qui sont si, chargées de l’instruction, qu’elles ne peuvent travailler A aucun ouvrage : ce travail demande une patience infinie ; il y faut même un grand recueillement : car si vous vous dissipez en instruisant , vos instructions deviennent inutiles; vous n’étes plus qu’un airain sonnant, comme dit l'apAtre', qu'une timbale qui retentit vainement : vos paroles sont mortes , elles n’ont plus l’esprit de vie ; votre cœur est déréglé, il n’a plus ni force, ni action, ni sentiment de vérité, ni grâce de persuasion , ni autorité ; tout y languit, rien ne s'exécute que par forme.
Ne vous plaignez donc pas que l'instruction vous dessèche et vous dissipe : mais au contraire ne perdez jamais un moment pour vous recueillir et vous remplir de l’esprit d’oraison : afin que vous puissiez résister, dans vos fonctions , à la tentation de vous dissiper. Quand vous vous bornerez à l’instruction simple, familière, charitable, dont vous êtes chargées par votre état, votre vocation ne vous dissipera jamais : ce que Dieu fait faire n’éloigne jamais de Dieu; mais il ne le faut faire qu’autant qu’il y détermine, et donner tout le reste au silence, à la lecture et à l'oraison, (les heures précieusesqui vous resteront , pourvu que vous les ménagiez fidèlement , seront le grain de
1 I. fin*. Mil , l.