RELIGIEUX
| Vous le voyez : la chasteté n'est point un joug dur et pesant, une peine et un état rigoureux ; c'est nu contraire une liberté, une paix, une douce exemption des soins cuisants et des tribulations amères qui affligent les hommes dans le mariage. Le mariage est saint, honorable, sans taehe, selon In doctrine de l’apôtre mais, selon le même apôtre, il y a une autre voie plus pure et plus douce : c'est celle de la sainte virginité. Il est permis de chercher un secours à l'infirmité de la chair; mais heureux qui n’en a pas besoin et qui peut la vaincre, car elle cause de sensibles peines à quiconque ne la peut dompter qu'a demi.
Demandez , voyez, écoutez : que trouvez-vous dans toutes les familles , dans les mariages même qu’on croit les mieux assortis et les plus heureux, sinon des peines, des contradictions, des angoisses? Les voilà, ces tribulntiuns dont parle l’apôtre; Il n’en a point parlé en vain. Le monde en parle encore plus que lui; toute la nature humaine est en souffrance. Laissons là tant de mariages pleins de dissensions scandaleuses; encore une fois , prenons les meilleurs : il n’y parait rien de malheureux ; mais pour empêcher que rien n’éclate, combien faut-il que le mari et la femme souffrent l’un de l’autre !
Ils sont tous deux également raisonnables, si vous le voulez : chose étrangement rare , et qu’il n’est pas permis d'espérer; mais chacun a ses humeurs, scs préventions, ses habitudes, scs liaisons. Quelques convenances qu'ils aient entre eux , les naturels sont toujours assez opposés pour causer une contrariété fréquentedans une société si longue : on se voit de si près, si souvent, avec ' tant de défauts de part et d’autre , dans les occasions les plus naturelles et les plus imprévues, i où l'on ne peut point être préparé ; on se lasse , le goût s’use, l’Imperfection rebute , l'humanité sc fait sentir de plus en plus; il faut à toute heure prendre sur soi , et ne pas montrer tout ce qu'on y prend; il faut à son tour prendre sur son prochain , et s’apercevoir de sa répugnance. La complaisance diminue , le cœur se dessèche ; on se devient une croix l’un à l'autre : on aime sa croix , je le veux ; mais c’est la croix qu'on porte. Souvent on ne tient plus l’un à l'antre que patdevoir tout ou plus, ou par une estime sèehe, ou par une amitié altérée et sans goût, et qui ne se réveille que dans les fortes occasions. Le commerce journalier n’a presque rien de doux : le cœur nes'y repose guère; c'est plutôt une conformité d'intérêt , un lien d'honneur, un attachement fidèle, qu’une amitié sensible et cordiale.
* Hebr. im , 4.
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Supposons même cette vive amitié : que fera-telle? où peut-elle aboutir? Elle cause aux deux 1 époux des délicatesses, des sensibilités, des alarmes. Mais voici où je les attends : enfin , il faudra que l’un soit presque inconsolable à la mort de l'autre ; et il n’y a point dans l'humanité de plus cruelles douleurs , que celles qui sont préparées pour le meilleur mariage du monde.
Joignez à ces tribulations celle des enfants , ou indignes et dénaturés, ou aimables mais insensibles à l’amitié; ou pleins de bonnes et de mauvaises qualités, dont le mélange fait le supplice des parents; ou enfin heureusement nés et propres à déchirer le cœur d’un père et d’une mère, qui dans leur vieillesse voient , par la mort prématurée de cet enfant , éteindre toutes leurs espérances. Ajouterai-je encore toutes les traverses qu’on souffre dans la vie, par les domestiques, par les voisins , par les ennemis , par les amis même , les jalousies , les artifices , les calomnies, les procès , les pertes de biens , les embarras des créanciers? Est-ce vivre? O affreuses tribulations, qu’il est doux de vous voir de loin dans la solitude !
O sainte solitude, ô sainte virginité , heureuses les chastes colombes qui , sur les ailes du divin amour, vont chercher vos délices dans le déserti O âmes choisies et bicn-aimees, à qui il est donné de vivre avec indépendance de la chair! Elles ont un Époux qui ne peut mourir, en qui elles ne verront jamais ombre d’imperfection; qui les aime, qui les rend heureuses par son amour : elles n’ont ù craindre que de ne l’aimer pas assez, ou d’aimer ce qu’il n’ahne pas.
Car, il faut l’entendre, la virginité du corps n’est bonne qu'uutant qu’elle opère la virginité de l’esprit. [ Se contenter de la première , ] ce serait réduire la religion ù une privation corporelle, à une pratique judaïque. Il n’est utile de dompter la chair, que pour rendre l’esprit plus libre et plus fervent daus l’amour de Dieu. Cette virginité du corps n’est qu’une suite de l'incorrupttbilité d’une âme vierge, qui ne se souille par aucune affection mondaine. Aimez-vous ce que Dieu n’aime pas; aimez-vous ce qu’il aime, d'un autre amour que le sien : vous n’êtes plus vierges : si vous l’êtes encore du corps , ce n’est plus rien ; vous ne l’êtes plus par l’esprit. Cette fleur si belle est flétrie et foulée aux pieds : l’indigne créature, le mélange impur et honteux , eulève l’amour que l’Époux voulait seul avoir. Vous irritez toute sa jalousie, ô épouses adultères, votre cœur s’ouvre aux ennemis de Dieu. Revenez, revenez à lui; écoutez ce que dit saint Pierre : « Rendez vos âmes chastes par l’obéissance à la
- charité 1 ; » c’est-à-dire , qu’il n’y a que la loi du pur amour, qui rapporte tout à Dieu, par laquelle l'âme puisse être vierge et digne des noces de l’Agneau sacré.
Si donc on inv ite les vierges à conserver cette pureté virginale , ce n’est pas pour leur demander plus qu'aux autres ; et quand même on leur demanderait des choses au-dessus du commun des chrétiens, ne doivent-elles pas donner à Dieu à proportion de ce qu’elles reçoivent de lui? Heureuses, s’il leur est donné de suivre l’Agneau : partout ou il va. Mais, de plus, cette virginité céleste n'est point une perfection rigoureuse qui appesantit le joug de Jésus-Christ. Au contraire, vous l'avez vu par les paroles de l'apôtre, et par la peinture sensible des gens qui languissent dans les liens de la chair, cette virginité n’est utile que pour rendre l’esprit vierge et sans tache , que pour mettre l’âme dans une plus grande liberté de vaquer à Dieu.
L'Église désirerait que tous pussent tendre ù cet état angélique; et elle dit volontiers, comme saint Paul , à tous ses enfants 1 : • Je vous aime
• d’un amour de jalousie, qui est la jalousie de ■ Dieu même : je vous ai tous promis à un seul
• Époux , comme ne faisant tons ensemble qu’une
• seule Épouse chaste ; et cet Epoux, c’est Jésus- « Christ. • Je sais bien qu’il n'est pas donné ù tous de comprendre ces vérités ; mats enfin heureux ceux qui ont des oreilles pour les entendre , et un cœur pour les sentir.
La troisième promesse qu'on fait en renonçant au monde, c’est d’obéir toute sa vie eux supérieurs de la maison où l'on se voue à Dieu.
L’obéissance, me direz-vous , est le joug le plus dur et le plus pesant. West-cc pas assez d’obéir à Dieu et aux hommes , de qui nous dépendons naturellement, sans établir de nouvelles dépendances? En promettant d’obéir, on s’assui jettit non-seulement à la sagesse et à la charité, mais aux passions, aux fantaisies, aux duretés des supérieurs, qui sont toujours des hommes imparfaits, et souvent jaloux de la domination. Voilà ce qu’on est tenté de penser contre l’obéissance. Écoutez, en esprit de recueillement et d’humilité, ce que je tâcherai de vous dire.
A proprement parler, ce n’est point aux hommes qu’il faut obéir; co n’est point eux qu’il faut regarder dans l'obéissance. Quand ils exercent le ministère avec fidélité, ils font régner la loi; et loin de régnereux-mèmcs,ilsne font que servir à la faire régner : non-seulement ils deviennent soumis à la loi comme les autres; mais
1 I. Pelr. I, 12,
< II. Car. XI, 3.
ns deviennent effectivement les serviteurs tous ceux à qui Ils sont obligés de commander.
Ce n’est point ici un langage magniflque pour couvrir la domination ; c'est une vérité que nous devons prendre à la lettre, aussi sérieusement qu'elle nous est enseignée par saint Paul et par Jésus-Christ même. Le supérieur vient servir, et non pas pour être servi. Il faut qu'il entre dans tous les besoins; qu'il se proportionne aux petits, qu'il se rapetisse avec eux , qu’il porte les faibles, qu'il soutienne ceux qui sont tentés; qu'il soit l’homme , non-seulement de Dieu , mais encore de tous les autres hommes qu'il est chargé de conduire; qu’il s'oublie , qu’il se compte pour rien, qu'il perde la liberté pour devenir, par la charité, l'esclave et le débiteur de ses frères; qu’en un mot il se fasse tout & tous pour les gagner tous. Jugez, jugez si ce ministère est pénible , et s'il vous convient , comme dit l’apôtre 1 , d’être cause, par votre indocilité, que les supérieurs l’exercent avec angoisse et amertume.
Mais, direz-vous, les supérieurs sont Imparfaits , et il faut souffrir leur caprice ; c’est ce qui rend l’obéissance rude. J’en conviens; ils sont imparfaits , ils peuvent abuser de leur autorité : mais s’ils en abusent, tant pis pour eux; il ne vous en reviendra que des biens solides. Ce qui est caprice dans le supérieur par rapport aux règles de son ministère, est, par rapport à vous, selon les intentions de Dieu, une occasion de vous humilier, et de mortifier votre amour-propre trop sensible. Le supérieur fait une faute, mais il ne la fait qu’à cause que Dieu l’a permis ; pour votre bien. Ce qui est donc en un sens la volonté injuste et capricieuse du supérieur, esten un autre sens plus profond et plus important, la volonté de Dieu mime sur vous.
Cessez donc de considérer le supérieur, qui n’est qu’un instrument indigne et défectueux d'une très-parfaite et três-miséricordieuse Providence. Regardez Dieu seul , qui se sert des défauts des supérieurs pour corriger les vôtres. Ne vous irritez pas contre l’homme, car l'homme n’est rien ; ue vous élevez point contre celui qui vous tient la place de Dieu même, et en qui tout est divin pour votre correction, même jusqu'aux défauts par lesquels il exerce votre patience. Souvent les défauts des supérieurs nous sont plus utiles que leurs vertus ; parce que nous avons encore plus de besoin de mourir à nous-mêmes et & notre propre sens, que d’être éclairés , édifiés, consolés par des supérieurs sans défauts.
De plus : quelle comparaison entre ce qu’on souffre daus une communauté , des préventions , ou, si vous vouiez, des bizarreries des supé-
■ Hebr. XIII, 17.
rieurs, et ce qu'il faudrait souffrir daus te monda d'un mari brusque , dur et hautain , d'enfants mal nés, de parents épineux, de domestiques indociles , infidèles , d'amis ingrats et injustes, de voisins envieux, d’ennemis artificieux et implacables , de tant de bienséances gênantes , de tant de compagnies ennuyeuses, de tant d'affaires pleines d’amertume? Quelle comparaison entre le joug du siècle et celui de Jésus-Christ , entre les sujétions innombrables du monde et celles d'une communauté?
Dans la communauté, la solitude, le silence, l'obéissance exacte & la règle et aux constitutions, vous garantissent presque de tout ce qu’il y aurait & souffrir des humeurs , tant des supérieurs que de vos égaux. Tout est réglé : en le suivant, vous en êtes quitte. La règle et les constitutions ne sont point des fardeaux ajoutés au joug de l’Évangile : [mais elles ne sont proprement que l’Évangile] expliqué en détail, et appliqué à In vie de communauté. Si la régie n’est que l’explication de l'Évangile pour cet état , les supérieurs ne sont que les surveillants pour faire pratiquer cette régie évangélique : ainsi tout se réduit a I" Évangile.
Lors même que les supérieurs , passant au delà des bornes, traitent durement leurs Inférieurs, que peuvent-ils contre eux , à le bien prendre ? Ce n'est presque rien : ils peuvent mortifier leur goiil dans de petites choses , leur retrancher quelque vaine consolation, les critiquer un peu sèchement. Mais cela ne peut aller loin : comme les affaires du monde , ici tout est réglé , tout est écrit , tout a ses bornes précises. Les exercices journaliers ne laissent rien & décider : il n’y a qu’à chanter les louanges de Dieu, travailler, se trouver ponctuellement & tout , ne se mêler jamais des choses dont on n'est point chargé, se taire, se cacher, chercher son soutien en Dieu , et non dans les amitiés particulières. Le pis qui vous puisse arriver, c'est de n'ètre jamais dans les emplois de confiance , qui sont pénibles et dangereux , qu’on est fort heureux de n’avoir jamais , et qu’on est obligé de craindre. Le pis qui vous puisse arriver, c'est que les supérieurs vous humilient et vous mettent en pénitence : comme si vous ne deviez pas y être toujours! comme si la vie chrétienne et religieuse n'était pas un sacrifice d'amour, d'humiliation et de pénitence continuelle !
Où est-il donc , ce joug si dur de l'obéissance ? Hélas ! je dois bien plus craindre ma volonté prn pre que celle d'autrui. Mn volonté si bonne, ni raisonnable, si vertueuse qu’elle soit , est toujours ma propre volonté, qui me livre à moi-même, qui me rend indépendant de Dieu , et propriétaire de ses dons , si peu que je m'y arrête, la volonté