‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 82 sur 243 · SUR I.E · texte numérisé non relu

SUR I.E

faut peu de chose pour mettre une communauté dans une très-mauvaise réputation dans l’esprit des personnes séculières ; parce qu’ils s'imaginent que toutes les religieuses doivent être des saintes. Et là-dessus je me souviens moi-méme que je me suis trouvé dans des maisons honorables à Paris, où j’ai oui parler de certaines religieuses d’une manière plaisante et fort à la cavalière. Mes chères filles , qui produit un si méchant effet ; si ce n’est l’imprudence et l’inconsldération des particulières qui ont parlé au parloir mal à propos , qui n’ont pu s’empêcher de faire paraître des saillies d’une passion immortiliée qui donnaient à connaître leurs dispositions , tant sur ce qui les concernait , que sur les affaires particulières qui se passent dans une maison?

Pour éviter tous ccs dangereux inconvénients , vous voyez , chères âmes , que le plus sûr est de tenir très- cac liées , et sous un secret inviolable, les affaires d'une communauté , sans en donner aucune connaissance aux personnes du dehors. Et pour vous justifier ici, ne me dites pas pour excuse : C’était à ma soeur que j’ai dit telles choses, c’est à ma mère, c’est à un prêtre ou directeur. Ne croyez pas avoir mieux .fait, ni en être déchargées : car, sous prétexte de direction, trèssouvent Il arrive qu’insensiblcment l’on mêle dans ces communications toutes les affaires les plus secrètes d’une maison , dont on devrait se taire absolument; puisque, étant répandues au dehors , l’expérience nous montre que l’on n’en voit que de très-mauvais effets , par la méchante réputation où ces connaissances mettent la communauté.

Vous devez encore prendre garde à un point qui n’est pas moins important que celul-cl , qui est d’être fort réservées dans vos paroles devant vos pensionnaires, tant celles qui leur rendent quelques services, comme celles qui sont destinées à leur instruction : car ce sont de jeunes plantesextrêmement susceptibles des impressions qu’on leur donne ; et quoiqu’elles soient encore jeunes , elles savent bien remarquer ce que l’on dit et fait eu leur présence : d’où vient que dans la suite ces impressions premières , que vous leur avez données , leur demeurent', et qu'après elles se souviennent de ces idées qu’elles avaient déjà, lesquelles s’accroissent avec l’âge ; ce qui leur fait dire , parlant des maîtresses qu’elles ont eues ; Pour mol , disent-elles , j’ai eu dans un tel couvent une maltresse qui n'était guère spirituelle ni dévote, car il était rare qu'elle nous pailât de Dieu : elle avait de certaines maximes mondaines; et au lieu de nous porter à la modestie, elle nous enseignait des secrets de vanité. On en entend d'autres qui voyant les procédés de cellc-

S1LENCE.

cl si contraires à la charité, disent, que cette maltresse-là avait assurément de l’antipathie et de l'aversion pour elle.

Ah ! mes chères filles , bannissez , par votre prudence et bonne conduite , tous ces défauts qui ont de si mauvaises suites. Le silence bien gardé en est le remède , et le plus court chemin pour retraucher toutes ces pensées et discours mal digérés qui ne laissent après tout dans la conscience que du scrupule et bien du trouble. Car enfin têt ou tard l'on s’aperçoit que l’on a mal parlé, et que l'on ne devait pas dire bien des choses qui auraient dû être ensevelies dans le silence. Ayez pour cet effet la règle du silence en estime ; gardez-la exactement , et vous serez à couvert de mille embaréasoù jette nécessairement le trop grand parler. Mes chères filles, avec un peu d’application et avec une bonne volonté vous en viendrez à bout. Ayez attention sur votre langue , pour ne laisser échapper aucune parole dont vous puissiez vous repentir après l’avoir dite. Retirez-vous dans votre cellule; c'est là le lieu sùr : ne vous produisez au dehors qu'avec peine et pour la nécessité ; que la prudence et la discrétion règlent toutes vos paroles , pour n'en dire aucune qui ne soit bonne, utile ou nécessaire. Si vous gardez toutes ces mesures, assurez-vous que la paix et l'union sera parfaite dans cette maison; et qu'elle conservera la bonne réputation où elle est aujourd’hui.

Mes chères filles , ce n’est pas assez de savoir garderie silence de prudence; il faut de plus apprendre à se taire dans les croix , les persécutions et autres peines et afflictions qui arrivent dans la vie : c’est ce qui s'appelle le silence de patience; lequel vous conduira à un degré de perfection convenable à votre état, qui vous doit rendre en tout conformes à Jésus-Christ votre époux ; c'est ce que nous allons considérer dans le dernier point de notre méditation.

troisième point.

Considérons que le silence de patience dans les afflictions, les souffrances et les contradictions , est une des choses les plus difficiles à pratiquer de la morale chrétienne. Peu de gens aiment à souffrir, et à souffrir en silence sous les yeux de Dieu : et s’il est rare d'en trouver qui aiment à souffrir, II l’est encore plus d'en voir qui souffrent sans chercher à se répandre au dehors. Ce|iendant c’est le silence qui sanctifie nos croix et nos afflictions , et qui en augmente do beaucoup le mérite. Avez- vous de la peines pâtir dans vos croix et vos traverses , envisagez Jésus-Christ. Parmi une infinité de persécutions et de douleurs qu’il endure en présence de ses juges

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SUR LE SILENCE

iniques , devant qui il est accusé et calomnié si faussement , Jésus garde un profond silence et ne répond rien : Jésus aulem tacebat C’est ce qui me touche le plus dans la passion du divin Sauveur, que ce profond silence qu’il garde avecune patience invincible , et qui donnait de l’étonnement au président : Ha ut miraretur prtescs' . II souffre, il endure mille injures, mille outrages et indignités de la part de toute sorte de personnes : il est accusé faussement par les Juifs et les pharisiens , ses cruels ennemis. On dit que c’est un blasphémateur, un séditieux, qu’il est un perturbateur de la loi et du repos public , qu'il empêche que l'on ne paye le tribut h César ; enfin que c’est un semeur de nouvelles doctrines , qui abuse le peuple. Jésus entend retentir à ses sacrées oreilles ces cris et ces calomnies , sans dire un seul mot pour sc justifier et se défendre contre ces chiens enragés qui déchirent si outrageusement sa réputation : et pendant cette nuit obscure et ténébreuse , durant laquelle ce cher Sauveur a souffert une infinité d'outrages , d’affronts et de cruautés, que disait cc doux Agneau? Hélas I jamais la moindre parole d'impatience. Enfin clans cette sanglante et douloureuse flagellation, ou il est tout écorché et déchiré h coups de fouet et de nerf de bœuf, qui font couler de toutes parts le sang de ses veines sacrées; ah! quelle patience et quel silence fait paraître ce doux Jésus ! Il souffre tout cela sans rien dire ; il n'ouvre pas seulement In bouche pour se plaindre de la cruauté de ses fiers bourreaux , qui ne sont pas encore contents de l’avoir traité si inhumainement : ils prennent une piquante couronne d'épines, cl lui percent jusqu'au cerveau. Jésus endure ce tourment comme les autres, dans un silence inviolable. Il est conduitehcz Hérodc , qui désirait avec empressement de le voir, et s’en réjouissait : mais Notre-Scigneur persévère constamment à garder son profond silence. Nonobstant qu’il sût bien qu'Hérodc le pouvait délivrer d'entre les mains de ses ennemis, il ne dit mot cependant en sa présence, et ne proféra aucune parole ; chose étonnante ! et c’est avec sujet qu’un saint Père l'n appelé la victime du silence, puisque cc divin Jésus l'a consacré par sa patience durant sa passion.

Mes chères filles, que voilà un exemple digne de vos imitations et tout ensemble de vos admirations! Voilà comme vous devriez en user lorsque vous êtes accusées , persécutées à tort : comme aussi , dans le temps de l'affliction , il faut savoir souffrir en silence, avec patience; sans murmu-

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rer ni vous plaindre. Dans quelque élut eu Dieu permette que vous soyez; apprenez à y demeurer sans rechercher de vaines consolations parmi les créatures, dans tout ce qui vous fait peine : mais prenez plutôt le parti du silence, et vous renfermez en vous-mêmes, afin que Notre-Scigneur vous donne intérieurement des forces, pour souffrir avec vertu et mérite. C’est dans ces occasions-là qu’il faut dire avec David : lie mut consolari anima mea; tnemor fui Dei, eldelectatus sum ' : ■■ Mon âme a refusé toute consola- • tlon ; je me suis souvenu de Dieu , et j'ai trouvé ■ ma joie. »

C'est ici où une âme est éprouvée et perfectionnée merveilleusement , quand , par une générosité vraiment chrétienne, elle sait s'élever audessus de toutcc qui lui arrive de fâcheux ou de contraire , et qu’elle peut , comme Jésus-Christ son époux, garder un profond silence , lors même qu'elle a plus sujet de parler, soit pour sa justification dans les accusations injustes, soit pour sa consolation dans une affliction sensible, et au milieu des plus grandes tempêtes ou bourrasques. Il faut qu'une âme vraiment généreuse prenne pour toute défense le silence , qui sera son repos et sa paix parmi les agitations. Jésus-Christ y fait goûter des douceurs intérieures, au fond du cœur, à une âme un peu courageuse, qui, pour son amour, rejette et abandonne toutes celles qu’elle pourrait trouver dans les créatures. Cela est inexplicable; il n’y a que ceux qui l'expérimentent qui en puissent parler dignement.

Mais, avant de passer plus loin, remarquez, chères âmes, qu'il y a trois règles ou trois maximes importantes à pratiquer, pour ne point faire de fautes dnnsce silence de patience, si nécessaiie dans les occasions imprevues où l'on est persécuté, accusé ; c'est de ne jamais parler que pour la charité , que pour la vérité ou la nécessité , et jamais pour soi ni pour son propre intérêt.

Eh bien, âmes religieuses, sont-ce là les motifs qui vous font parler? Qu'est-ce qui vous fait ouvrir la bouche? Est-ce la nécessité ou bien la vérité ? Examinez là-dessus votre cœur ; et sondez-le, jusqu’au plus profond , dans la rencontra des contradictions et autres circonstances , pour reconnaître que le plus souvent c’cst la passion ou l'intérêt qui vous fait parler.

Oh! mais, direz-vous, je suis accusée d’una chose tout à fait désavantageuse ; quel moyen de ne se pas justifier dans cette conjoncture , ou l'on m’attribue tout ce qu’il y a de mal , et l’on dit que j’en suis la cause, tandis que j’avais bien d'autres intentions que celles que l’on s'imagine?

' Pt. LXXVI, 3, 4.

SUR LE SILENCE

Arrêta , que la passion n'ait pas le dessus sur la raison ; réprimez tous les raisonnements naturels, pour écouter ceux de la grâce : ne dites pas que vous ne pouvez vous empêcher de parler pour faire connaître votre innocence, et qu’il est bien difficile alors de se taire ; puisque l'exemple de Jésus-Christ vous doit rendre la chose aisée et facile. Vous n’avez pas de plus grandes persécutions et contradictions à soutenir que les siennes : tous les saints en ont bien supporté d'autres , plus fâcheuses que les vôtres. Si vous faisiez relle.xion que Jésus-Christ , par ces persécutions , vous fuit part d'un éclat de sa croix , vous auriez de la joie de les endurer avec patience dans un profond silence , pour y adorer ses desseins sur voire personne qu’il prétend élever, par ce chemin rude cl semé d'épines , à une grande perfection , si vous n’apportez aucune résistance à ses volontés suprêmes.

Que le silence est donc avantageux a une âme dans la souffrance , et dans tous les états pénibles ou elle se trouve; puisque par ce silence il n’y a point de passions si fortes, qui ne soient retenues dans les bornes de la raison ! Eu voulez-vous voir des preuves par quelques exemples? Êtesvous tentées d'ambition ? Que vous dit la passion dans celte rencontre , où elle est émue par quelque accident? c'est de vous élever au-dessus des autres par des paroles suffisantes, et pleines d'un orgueil secret. Eh bien , gardez le silence et vous taisez; insensiblement ces saillies de ia nature corrompue s'évanouiront. De même, que vous dit la passion dans les émotions d’une humeur colère et impatiente ? dans ces mouvements v iolents , où eu êtes-vous si vous ne les réprimez? Bientôt vous vous laisserez aller à des paroles d’emportement, sans craindre de choquer et de piquer les unes et les autres. Mais si vous savez vous taire , vous apaiserez infailliblement ces saillies impétueuses qui s’élèvent en vous-mêmes ; et pour lois vous pourrez dire comme le prophète, au milieu de vos troubles : Turbatussum, et non sum locutus ’ : • J’ai été troublée au dc- - dans de moi, mois ma langue n’a formé aucune ■ parole. •

Sentez-vous en vous-mêmes quelques mouvements d’aversion et d’antipathie, ou de ressentiment contre quelques-uues de vos soeurs; que vous dit cette passion, à la vue de celle-là que vous ne pouvez souffrir? Aussitôt elle vous inspire de la mépriser ou rebuter, par des paroles de froideur et de vengeance. Mais le moyen le pins court pour combattre et vaincre cette passion qui vous anime et vous tourmente, vous

portant à commettre une Infinité de péchés; c’est de vous taire , à l’heure même que vous avez plus d'envie de parler, et de prendre le parti du silence. Il faudrait même, dans ces occasions-là , mordre sa langue plutôt que de choquer et fâcher ses soeurs.

Enfin , étes-vqus tentées de curiosité ; et avezvous envie de vous épancher vainement, en allant trouver justement celle-là qui est un vrai bureau d'adresses , et cette autre-ci qui sait toutes les nouvelles, et qui a incessamment les oreilles ouvertes pour entendre tout ce qui se passe de nouveau dans la maison , laquelle est toujours en haleine pour tout savoir : n'y allez pas, gardez le silence ; mortifiez ces désirs de curiosité. Croyezmoi, mes chères filles, vous aurez plus de consolation de tout ignoret , et de ne point apprendre les choses qui ne vous concernent point : votre conscience en sera plus pure , votre esprit plus dégagé et plus libre pour vous entretenir avec Dieu dans l'oraison. Faites pins d’état d'une heure de récolleclion , où vous avez été seules avec Dieu, que de plusieurs autres où vous vous êtes contentées parmi les entretiens des créatures; car, pour l’ordinaire, la vertu en est bien affaiblie.

Soyez persuadées , chères âmes , qu’en gardant fidèlement le silence vous serez victorieuses de toutes vos passions , et qu'en peu de temps vous arriverez à la perfection. Souvenez-vous des avantages du silence de prudence; n’oubliez pas ceux du silence de patience, dont je vous parlais tout à l’heure : gravez-les dans votre esprit ; afin que lorsque la tentation ou l’affliction arrivera, vous soyez toujours disposées â la bien recevoir, dans les dispositions saintes que je vous ai marquées. Dans vos souffrances et contradictions , n’envisagez jamais les causes secondes ; et ne vous amusez point inutilement à vouloir découvrir la source

de vos peines, par des recherches d’amour-propre, pour savoir qui sont ceux qui vous les font naître : carproprement cela s’appelle courir après la pierre qui vous frappe. Il faut bien plutât vous élever en haut , vers le ciel , pour voir la main qui la jette, qui n’est autre que Dieu même, qui est j celui qui a permis que telles choses vous arrivassent pour votre salut , si vous en Savez bien profl ter. Dans tous les événements les plus fâcheux , une âme vraiment chrétienne et religieuse doit dire à Dieu dans le plus intime d’elle-mètne : Paralum cor meum, Dcus, pnratum cor meum 1 : ■ Mon cœur est préparé à faire votre • volonté, soit dans l'adversité ou la prospérité. » Ah! mes chères filles, plût à Dieu que vous et

1 Pt. LX1V1 , s.

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