AVEC SON EPOUSE
■ chez dans l'amour et la charité, comme Jésus-
• Christ nous a aimés : » afin de vous joindre , par conformité , à celui dont l'infinité vous sépare. Cette conformité marie l'âme avec le Verbe, lorsqu'elle se montre semblable en volonté et eu désir â celui â qui elle ressemble par le privilège de la nature; aimant comme elle est aimée : si donc elle aime parfaitement, elle est épouse.
Qu'y a-t-il de plus doux que cette conformité? qu’y a-t-il de plus souhaitable que eet amour qui fait, ô âme Gdèlc, que ne vous contentant pas d'étre instruite par les hommes, mais vous adressant vous-même conlïdemment au Verbe, vous lui adhérez constamment , vous l'interrogez familièrement, vous le consultez sur toules choses; égalant la liberté de vos désirs à l'étendue de vos pensées et de vos connaissances?
Certainement on peut dire que c'est ici que l'on contracte un mariage spirituel et saint avec le Verbe : je dis trop peu quand je dis qu'on le contracte; on le consomme : car c’est en effet le consommer, que de deux esprits n’en faire qu'un , en voulant et ne voulant pas les mêmes choses. Au reste, il ne faut pas craindre que l'inégalité des personnes affaiblisse aucunement la conformité des volontés; parce que l'amour n'a pas tant d'égard an respect. Le mot d'amour vient d’aimer, non pas d’honorer. Que celui-là se tienne en respect, qui frissonne, qui est interdit, qui tremble, qui est saisi d'étonnement : tout cela n'a point de lieu en celui qui aime. L'amour est plus que satisfait de lui-même; et quand il est entré dans le cœur, fl attire à soi toutes les autres afTections et se les assujettit. C’est pourquoi celle qu'il aime s'applique à l'amour, et ne sait autre chose; et celui qui mérite d'étre honoré, respecté et admiré, aime mieux néanmoins être aimé : l'un est l'époux ; l'autre est l'épouse.
Quelle affinité et quelle liaison cherchez-vous entre deux époux, sinon d’aimer et d’être aimé? Ce lien surpasse celui des pères et des mères à l'égard de leurs enfants, qui est celui de tous que la nature n serré plus étroitement. Aussi est-il écrit à ce sujet que « l'homme laissera son père
• et sa mère, et s'attachera a son épouse ■. * Voyez comme cette affection n'est pas seulement plus forte que toutes les autres, mais qu’elle se surmonte elle-même dans le cœur des époux. Ajoutez, que celui qui est l’époux n'est pas seulement épris d'âmour : il est l'amour même. Mais n'est-il point aussi l'honneur? Pour moi , je ne l’ai point lu : j'ai bien lu que « Dieu est cba-
• rite ' ; - mais je n'ai point lu qu'il soit honneur
• Cfiirl. Il, 21. Matlh.
1 I. J win. IV, *.
ni dignité. Ce n’est pas que Dieu rejette l'honneur, lui qui dit : « Si Je suis père , où est l'hon- « neur qui m'est dû 1 ? . mais il le dit en qualité de père. Que s’il veut montrer qu'il est époux , il dira : Où est l'amour qui m'est dû? Car il dit aussi au même endroit : « Si je suis Seigneur, * ou est la crainte qui m’est due? . Dieu donc veut être craint comme Seigneur, honoré comme Père, aimé et chéri comme Époux.
De ces trois devoirs, lequel est le plus excellent et le plus noble? L’amour. Sans l’amour la crainte est fâcheuse, et l'honneur n'est point agréable. La crainte est une passion servile tandis qu’elle n’est point affranchie par l’amour; et l’honneur qui ne vient point du cœur n’est point un vrai honneur, mais une pure flatterie. La gloire et l’honneur appartiennent à Dieu ; mais il ne les accepte point, s'ils ne sont assaisonnés par l'amour : car il suffit par lui-même; il plaît par lui-même et pour l'amour de lui-même. L'amour est lui-même, et son mérite et sa récompense. Il ne demande point d'nutre motif ni d’autre fruit que lui-même : son fruit, c’est son usage. J'aime parce que J'aime; j'aime pour aimer. En vérité l'amour est une grande chose, pourvu qu'il retourne à son principe; et que remontant à sa source par une réflexion continuelle, il y prenne des forces pour entretenir son cours.
De tous les mouvements, de tous les sentiments et de toutes les affections de l’âme, il n’y a que l’amour qui puisse servir à la créature pour rendre la pareille à son auteur; sinon avec égalité , pour le moins avec quelque rapport.
Par exemple, si Dieu se fâche contre moi; me fâcherai-je contre lui? Non, certes; mais je craindrai , mais je tremblerai , mais je lui demanderai pardon : de même s'il me reprend , je ne le reprendrai pas à mon tour; mais plutôt je le justifierai : et s'il méjugé, je n'entreprendrai pas de le juger; mais plutôt de l'adorer. S’il domine, il faut que je serve; s'il commande, il faut que j'obéisse : je ne puis pas exiger de lui une obéissance réciproque. Mais il n’est pas ainsi de l’amour : car quand Dieu aime , il ne demande autre chose qu'un retour d'amour : parce qu'il n'aimequepourétreaimé; sachant bien que ceux qui l’aiment sont rendus bienheureux par l'amour même qu’ils lui {sortent.
Ainsi l'âme qui est assez heureuse pour y être parvenue, brille d’un si ardent désir de voir son Époux dans la gloire, que la vie lui est un supplice; la terre, un exil; le corps, une prison; et l’éloignement de Dieu , une espece d'enfer, qui la fait sans cesse soupirer après la mort. Dans cet
1 tac. i , (V.
SUR LA CONCEPTION
état , dit saint Grégoire ' , elle ne reçoit aucune consolation des choses de In terre; elle n'cn a aucun goût , ni sentiment , ni désir : au contraire c'est pour elle un sujet de peine, qui la fait soupirer jour et nuit, et languir dans l'absence de son Epoux : car elle est blessée d’amour ; et cette plaie , qui consume les forces du corps , est la parfaite santé de l'âme, sans laquelle sa disposition serait très-mauvaise et très-dangereuse. Plus cette plaie est profoude, plus elle est saine. Sa force consiste dans la langueur ; et sa consolation est de n'en avoir point sur la terre. Tout ce qu'elle voit ne lui cause que de la tristesse, parce qu'elle est privée de la vue de celui qu'elle aime, il n’y a qu'une seule chose qui la puisse consoler; c’est de voir que plusieurs âmes profitent de son exemple , et sont embrasées de l’amour de son Époux.
Tel était saint Ignace , martyr, qui soupirait après les tourments et la mort, par l'extrême désir qu'il avait de voir Jésus-Christ. Quand sera-ce, disait-il ’, que je jouirai de ce bonheur, d'être déchiré des bêtes farouches dont on me menace? Ah! qu'elles se hâtent de me faire mourir et de me tourmenter; et, de grâce, quelles ne m’épargnent point comme elles font les autres martyrs : car je suis résolu , si clics ne viennent à moi, de les aller attaquer, et de les obliger à me dévorer. Pardonnez-moi ce transport, mes petits enfants ; je sais ce qui m'est bon : je commence maintenant à être disciple de JésusChrist ; ne désirant plus rien de toutes les choses visibles , et n'ayant qu’un seul désir : qui est de trouver Jésus-Cbrist. Qu’on me fasse souffrir les feux , les croix et les dents des bêtes farouches : que tous les tourments que les démons peuvent inspirer aux bourreaux viennent fondre sur moi ; je suis prêt a tout, pourvu que je puisse jouir de Jésus-Christ. Quel amour 1 quels transports! quelle ardeur pour Jésus-Christ! Puissions-nous entrer dans ces sentiments; et, comme le saint martyr, n'avoir plus de vie, d’élre, de mouvements, que pour consommer notre uniou avec le divin époux !
1 In Vont. cap. m,t. ut, p. 419.
* Ep. ad Rom,
PREMIER SERMON
POUR LA t'ËTE