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DEUXIÈME SERMON
POUR LA ÎÊTE
DE LA NATIVITÉ DE LA SAINTE VIERGE
En quoi consiste la grandeur de Marie : combien Jésus a le cn’tir pénétré d'amour pour elle. L'alliance de ce divin (ils avec Marin, commencée dès la naissance de celle vierge mère. De quelle manière noua pouvons participer a la dignité de mère de Dieu. En Marie une double fécondité- Tous les (idèlrs donnés A Marie pour enfants : extrême affection qu'elle leur porte : quels sont ses véritables enfants. Dans quelle» dispositions 11 faut implorer son secours.
Quis, putas, puer istc cri* ?
Quel , pensez-vous, que sera cet enfant ? Luc. i, 06.
C'est en vain que le» grands de la terre, s’emportant quelquefois plus qu'il n'est permis à dits
DE LA SAINTE VIERGE
hommes , semblent vouloir cacher les faiblesses de la nature , sous cet éclat trompeur de leur éminente fortune. Je reconnais , mes soeurs , avec l'apôtre ' , que nous sommes obligés de les honorer comme les lieutenants de Dieu sur la terre , auxquels sa providence a commis le gouvernement de ses peuples ; et c'est ce respect <jue nous leur rendons qui établit la fermeté des États , la sûreté publique et le repos des particuliers. Mais comme il leur arrive souvent qu'enivrés de cette prospérité passagère ils se veulent mettre audessus de la condition humaine , c’est avec beaucoup de raison que le plus sage de tous les hommes entreprend de confondre leur témérité. Il les ramène au commencement de leur vie, Il leur représente leurs infirmités dans leur origine; et bien qu'ils aient le cœur enflé de la noblesse de leur naissance, il leur fait bien voir que si illustre qu’elle puisse être, elle a toujours beaucoup plus de bassesse que de grandeur. Tour moi, dit Salomon a , quoique je sols le maître d'un puissant État , j'avoue ingénument que ma naissance ne diffère en rien de celle des autres. Je suis entré nu en ce monde , comme étant exposé à toutes sortes d’injures : j'ai salué , comme les autres hommes, la lumière du jour par des pleurs ; et le premier air que j'ai respiré m’a servi comme à eux à former des cris : Primant vocem simi- Icm omnibus emisi plorans1 * 3. Telle est, continue-t-il, la naissance des plus grands monarques ; et de quelque grandeur que les flattent leurs courtisans, la nature, cette bonne mère qui ne sait point flatter, ne les traite pas autrement que les moindres de leurs sujets : Ncmo cnim ex regibus aliud habuil nativitatis inilium 4.
Voilà, chrétiens, où le pins sage des rois appelle les grands de ce monde, pour convaincre leur ambition ; et d'autant que e'est là sans doute ou elle a le plus à souffrir, il n'est pas croyable combien d’inventions ils ont recherchées pour se tirer du pair, même dons cette commune faiblesse. Il faut , à quelque prix que ce soit , séparer du commun des hommes le prince naissant : c'est pourquoi chacun s'empresse à lui rendre des hommages qu'il ne comprend pas. S’il parait dans la nature quelque changement ou quelque prodige, on en tire incontinent des augures de sa bonne fortune ; comme si cet grande machine ne remuait que pour cet enfant. Comme le temps présent ne lui est point favorable, parce qu'il ne lui donne rien qui le distinguo de ceux de son âge, il faut consulter l'avenir, et avoir recours
1 Nom. xui et seqq.
1 Snp. vii, i, a.
3 Ibid. a.
• Ibid. 6-
nécessairement à la science des pronostics. C’est ici que les astrologues , mêlant dans leurs vaines spéculations la curiosité et la flatterie, leur font des promesses hardies, dont Ils donnent pour cautions des iufluences cachées. C'est dans ce mime dessein que les orateurs tâchent de faire valoir l'art des conjectures ; et ainsi l'ambition humaine ne pouvant se contenir dans cette simple modestie, que la nature tâche de nous inspirer, elle s'enfle et se repaît de doutes et d'espérances.
Grâce à la miséricorde divine, nous sommes appelés aujourd’hui à la naissance d'une Prit) cesse qui ne demande point ces vains ornements. Gardons-nous bien, mes sœurs, de célébrer sa nativité avec ces recherches téméraires, dont les hommes se servent en de pareilles rencontres : mais plutôt considérant que celle dont nous parlons est la mère dn sauveur Jésus, apprenons de sou Évangile de quelle manière II désire que nous solennisions la naissance de ses élus. Les parents de saint Jean-Baptiste nous en donnent un bel exemple : ils ne pénètrent pas les secrets de l'avenir avec une curiosité trop précipitée; toutefois adorant en eux-mêmes les conseils de la Providence, ils ne laissent pas de s’enquérir modestement entre eux quel sera un jour cet enfant : Quis, pulas, puer iste erit? Je me propose aujourd'hui de faire pour la mère de notre Maître , ce que je vols pratiqué pour son précurseur.
Ames saintes et religieuses qui voyez cette incomparable Princesse faire son entrée en ce monde, quel pensez- vous que sera cet enfant? Quis, pulas, pueriste erit? Que me répondrezvous à cette question, et moi-même que répondrai-je? Tirons la réponse du saint évangile qnc nous avons lu ce matin , dans la célébration des divins mystères : De gua natns est Jésus , gui vocatur Christus '. ■ C’est d’elle qu’est né Jésus,
■ qui est appelé le Christ. • Viendra , viendra le temps que Jésus, la sagesse du Père, l’unique rédempteur de nos âmes, la lumière du genre humain , en qui nous sommes comblés de toutes sortes de grâces , se revêtira d'une chair humaine dans les cntrnilles de ce bénit enfant dont nous honorons la naissance. C’est par cet éloge , mes sœurs, qu’il nous faut estimer sa grandeur, et juger avec certitude quel sera un jour cet enfant. La nativité de la sainte Vierge nous fait voir le temple vivant où se reposera le Dieu des armées, lorsqu’il viendra visiter son peuple : elle nous fait voir le commencement de ce grand et bienheureux jour que Jésus doit bientôt faire luire nu
1 àllâ. i, ts.
og!e
SUR LA NATIVITE
monde. Nous aurons bientôt le salut ; puisque nous voyons déjà sur la terre celle qui doit y attirer le Sauveur. Jji malédiction de notre nature commence à se changer aujourd hui en bénédiction et en grâce ; puisque de la race d'Adam , qui était si justement condamnée , naît In bienheureuse Marie : c'est-à-dire, celle de toutes les créatures qui est tout ensemble la plus chère à Dieu, et la plus libérale nus hommes , car la grandeur de la sainte Vierge est une grandeur bienfaisante, une grandeur qui se communique et qui se répand; et la suite de ce discours vous fera paraître, que sa dignité de mère de Dieu la rend aussi la mère des fidèles : de sorte qu'il n’y a rien , âmes chrétiennes, que nous ne puissions justement attendre de ia protection de cette Princesse que le ciel nous donne aujourd’hui pour être, après le sauveur Jésus , le plus ferme appui de notre espérance.
Et c’est ce que je me propose de vous faire entendre par ce raisonnement invincible , dunt les deux propositions principales feront le partage de ce discours. Afin qu'une personne soit en état de nous soulager par son assistance près de la .Majesté divine, il est absolument nécessaire que sa grandeur l'approche de Dieu , et que sa bonté l’approche de nous. Si sa grandeur ne l’approche de Dieu, elle ne pourra puiser dans la source ou toutes les grâces sont renfermées : si sa bonté ne l'approche de nous, nous n’aurons aucun bien par son influence. La grandeur est la mitin qui puise, la bonté, la main qui répand ; et il faut ces deux qualités pour faire une parfaite communication. Marie étant la mère de notre Sauveur, sa qualité l'élève bien haut auprès du Père éternel ; et la même Marie étant notre mère , son affection ia rabaisse jusqu'à compatira notre faiblesse, jusqu’à s'intéresser à notre bonheur. Par conséquent il est véritable que la nativité de cette Princesse doit combler le monde de joie, puis quelle le remplit d'espérance : et l’explication que je vous propose de ces vérités importantes, établira la dévotion à la sainte Vierge sur uae doctrine solide et évangélique.
PREMIER POINT
Encore que les idées différentes que nous nous formons à nous-mêmes , pour nous représenter l'essence divine , ne soient pas une véritable peinture, mais seulement une ombre imparfaite ; celle qui semble la plus auguste et la plus digne de cette Majesté souveraine, c’est de comprendre la Divinité comme un abîme immense et comme un trésor infini , où toutes sortes de perfections sont glorieusement rassemblées. En effet, Dieu porteen son sein tout cc qui peut jamais avoir l’être : toutes les grâces , toutes les beau-
tés que nous voyons semées sur les créatures se ramassent toutes en son unité; et fl dit à Moïse son serviteur ‘, qu’il lui montrera tout le bien en lui découvrant son essence. C’est que la natnre du bien, que nous voyons ici partagée, se trouve totalement renfermée en Dieu. Mais, mes soeurs , ce n’est pas assez qu’elle y soit ainsi renfermée ; il faut que de cette source infinie il coule quelques ruisseaux sur les créatures : sans quoi il est certain qu’elles demeureraient éternellement enveloppées dans la confusion du néant , parce que, n’étant rien par nous-mêmes, nous ne pourrons jamais avoir d’être, qu'autant que cette cause première laisse tomber sur nous , pour ainsi parler, quelques rayons ou quelques étincelles du sien. Ainsi, pour produire les créatures, il faut que cc trésor immense , il faut que ce vaste sein de Dieu où toutes choses sont renfermées , s’ouvre en quelque sorte et coule sur nous. Et qu’estce qui l’ouvre ? c’est la bonté ; c’est là son office et sa fonction, d’ouvrir le trésor de Dieu, pour le communiquer à la créature : et s’il est permis à des hommes de distinguer les devoirs des divers attributs de Dieu , nous pouvons dire avec raison que comme c’est l’infinité qui renferme en Dieu tout le bien , c'est aussi la bonté qui le communique.
C’est cc qu’il m’est aisé de vous expliquer par une belle division de saint Augustin. Tous ceux qui donnent leurs biens aux autres , dit cet admirable docteur, le donnent par l’une de ces trois raisons : ou par une force supérieure qui les y oblige, et ils donnent par nécessité ; ou par quelque intérêt qui leur en revient , et ils le font pour futilité ; ou par une inclination bienfaisante, et c’est un effet de bouté. Ainsi le soleil donne sa lumière , parce que Dieu lui a posé cette loi ; c’est nécessité. Un grand seigneur répand ses trésors pour se faire des créatures ; il le fait pour l'utilité. Un père donne à son fils à cause qu'il l’aime; c'est un sentiment de bonté. Maintenant il est clair, mes sœurs, que ce ne peut pas être la nécessité qui oblige Dieu à étendre sur nous sa munificence , parce qu'il n'y a aucune puissance qui le domine ; ni futilité , parce qu'il est Dieu , et qu’il n'a pas besoin de ses créatures : d'où il résulte que la bonté est l’unique dispensatrice des grâces; que c'est à elle d'ouvrir le trésor de Dieu,etàtlrcrde son sein immense tout ce que les créatures possèdent. C’est pourquoi nous lisons dans les saintes Lettres qu après la création de cet univers, Dieu, considérant ses ouvrages, se réjouit en quelque sorte de ce qu’ils sont bons : Et crant vaille bona’ . D'où vient cela , dit saint
j 1 Exod. xxxiti , IS.
1 Cru. I, 31.
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Augustin ■ ; sinon qu’il se plait de voir en ses œuvres l’image de la bonté qui les a produites? Et de là il s'ensuit manifestement qu'il n'y a que l'amour en Dieu qui soit libéral : parce que comme le propre de cette justice sévère c'est d’agir avec rigueur, et le propre de la puissance c’est d'agir avec efficace ; ainsi le propre de la bonté, c'est d'agir par un pur amour.
Mais cette belle manière d'agir par amour parait encore plus visiblement en la personne du Dieu incarné. Il sait que c’est l'amour du Père éternel qui l’a envoyé sur la terre : Sic Deus dilexil mundum * : » Dieu a tant aimé le monde, « qu'il lui a donné son Fils unique. • Il avait montré de l'amour à l'homme dans l'ouvrage de sa création, > lorsqu'il le créa, dit Tertullien, * non par une parole de commandement , ainsi « que les autres ; mais par une voix caressante et ■ comme flatteuse : Faisons l'homme; * non imperiali verbo, sed familiari manu; eliam verbo b/andiente pramisso : Faciamus hominem1 * 3 4. Voilà de l’amour dans laeréation ; mais qui ne va pas encore jusqu'à cette extrême tendresse, que la rédemption nous a fait paraître. Ce second amour du Père éternel, par lequel il a voulu réparer les hommes, n’est pas un amour ordinaire; c’est un amour qui a du transport. Dieu a tant aimé le monde ! Voyez l'exces , voyez le transport: et c’estpourquoile Dieu incarné brûle d’un si grand amour pour les hommes; parce qu’il « 11e fait, nous dit-il lui- même * , que ce . qu'il voit faire à son Père. . Comme sou Père nous l'a donné par amour, c'est aussi par l’amour qu'il donne ; et c'est l'amour qu’il a pour les hommes, qui fait la distribution de ses grâces.
Cette doctrine évangélique étant supposée, approchons-nous, mes sœurs, avec révérence du berceau de la Vierge; et jugeons quelle sera un jour cette fille , par l'amour que Jésus sentira pour elle. Fit d'abord je pourrais vous dire que l’amour du sauveur Jésus , qui est une pure libérilité à l'égard des autres, à l'égard de sa sainte mère est comme une dette , et qu'il passe en nature d'obligation , parce que c'est un amour de fils. -
Mais pénétrons plus profondément les secrets divins, sous la conduite des lettres sacrées; et pour connaître mieux quel est cet amour du Fils de Dieu pour la sainte Vierge, considéronsle, chrétiens, comme un accomplisement nécessaire du mystère de l’incarnation. Suivez, s’il
1 De Cen ad litl. lib. imper/, cap. y, d* 32. t. in , part. it col. 100.
1 Joat 1. ih, 16.
1 Adv. Mamon. lib. 11, n* 4.
4 Jtna.y, 10.
vous plait , mon raisonnement ; il est tiré du divin apôtre , en cette admirable épltre aux Hébreux. C’est une sainte et salutare pensée de méditer continuellement en nous-mêmes, dans l’effusion de nos cœurs, la tendre affection de notre Sauveur pour les hommes, en ce qu'il n’a rien dédaigné de ce qui était de notre nature. Il a tout pris jusqu'aux moindres choses, tout jusqu'aux plus grandes infirmités. Il a bien voulu avoir faim et soif, tout ainsi que les autres hommes; et « si vous exceptez le péché, Il n’a rejeté de lui aucune de nos faiblesses'. • C'est co qu'il est venu chercher sur la terre; et au lieu de nos infirmités , qu’il a prises, il nous a communiqué ses grandeurs. Et n'est-ce point, mes sœurs, pour cette raison que l'Église inspirée de Dieu appelle l'incarnation un commerce? En effet , dit saint Augustin ’, c’est un commerce admirabe où Jésus, ce céleste négociateur, étant venu du ciel en la terre, dans le dessein de trafiquer avec une nation étrangère : qu'a-t-il fait? Ah I il nous a apporté les biens qui sont propres à cette céleste patrie, qui est son naturel héritage, la grâce, la gloire, l’immortalité; et il a pris les choses que cette misérable terre pr>>duit, la faiblesse, la misère, la corruption. O commerce de charité, à riche commerce, ah ! combien il devrait élever nos âmes à l'espérance des biens étemels I Jésus s'est pludans mon néant , et je ne veux point me plaire dans sa grandeur! son amour lui a fait trouver une douce satisfaction en se revêtant de ma pourriture, et je n’en veux point trouver à me revêtir de sa gloire , et mon cœur aime mieux courir après des délices qui passent et des biens que la mort enlève I
Mais revenons à notre sujet ; et demandons au divin époux d'où vient qu’il ne s’est pas contenté de se revêtir de notre nature , et qu’il veut prendre encore nos infirmités, fa raison en est claire dans les Écritures : c’est qne le dessein de notre Sauveur, dans sa bienheureuse incarnation, est de se rendre semblable aux hommes ; et comme tous ses ouvrages sont achevés , et ne souffrent aucune imperfection, de là vient, de là vient, mes sœurs, qu’il ne veut point de ressemblance imparfaite. Écoutez l'apôtre saint Paul : - Il s’est . uni , dit-il J, non pas aux anges , mais à la pos- • terité d' Abraham ; et c'est pourquoi il fallait ■ qu’il se rendit en tout semblable à ses frères : * il veut être semblable aux hommes. Il faut , dit saint Paul, qu’il le soit en tout: autrement, son ouvrage serait imparfait. C'est pourquoi , dans
1 Hebr. iv, 16.
* Enarr. ti , in Pt. XXX , n* 3, t IY , col. 146. Star, fit Pt. C1LYUI, H* 8, t. IY, col. 1977.
3 Hebr. U, 18, 17.
SUR LA NATIVITÉ
le jardin des Olives, je le vois dans In crainte, dans la tristesse ■ , dans une telle consternation qu'il suc sang et eau dans la seule appréhension dn supplice qu’on lui prépare’. Dans quelle histoire a-t-on jamais lu , qu'un accident pareil soit jamais arrivé à d'autres qu'à lui 7 et n'avons-nous pas raison de conclure, d'un effet si extraordinaire , que jamnis homme n'a eu les passions si tendres ni si fortes que mon Sauveur, bien qu'il les eût toujours modérées, parce qu'elles étaient très-soumises à la volonté de son Père? Et d'où vient, 6 divin Sauveur, que vous les prenez de la sorte ? Ah 1 c'est que je veux être semblable à vous. Et s'il ne l'était pas en ce point , il eut cru qu’il eût manqué quelque chose au mystère de l'incarnation.
A plus forte raison doit-on dire que son cœur était tout d’amour pour la sainte Vierge sa mère : car s’il s'est si franchement revêtu de ces sentiments de faiblesse qui semblaient indignes de sa personne; de ces langueurs mortelles, de ces vives appréhensions : s'il les a purs et si entiers, combien doit-il plutôt avoir pris l’affection envers les parents : puisque , dans la nature même , il n'y a rien de plus naturel , de plus équitable, de plus nécessaire 1 Ne serait-ce pas en quelque sorte mépriser sa chair, que de n'aimer pas fortement celte sainte Vierge du sang de laquelle elle était formée : tellement qu'il est impossible que le cœur du divin Jésus ne fût pénétré, jusqu'au fond , de l'amour de Marie sa mère trèspure ; puisque eet amour lilial était l’accomplissement nécessaire de sa bienheureuse incarnation ?
Et ne me dites pas que ce grand amour étant une suite de l'incarnation, le Kiis de Dieu n'a pu en être touché qu’aprés s'être revêtu d'une chair humaine : car, pour vous découvrir les secrets conseils de la providence divine eu faveur de l'incomparable Marie, remarquez une belle doctrine de Tertullien, au second livre contre Marcion. C'est là que ce grand homme enseigne aux fidèles que depuis que le Fils de Dieu eut résolu de s'unir à notre nature, dès lors il a pris plaisir de converser avec les hommes et de prendre les sentiments humains. C'est pour cela, dit Turtullicn , qu'il est souvent descendu du ciel, et que dès l'Ancien Testament il parlait en forme humaine aux patriarches et aux prophètes. Il considère ces apparitions différentes comme des préparatifs de l'incarnation; de celte sorte, dit-il, il s'accoutumait et il apprenait, pour ainsi dire, à être homme : ■ il se plaisait d'exercer, des
• l’origine du monde, ce qu'il devait être enfin
• dans In plénitude des temps , > Edisccnsjam
• Marc, ht, 3i.
* Lue. xxu, 1».
intic a primordio hominem, qnod cral futurus in fine \
Et si dés l'origine du monde, avant qu’il eût pris une chair humaine, il sc plaisait déjà de se revêtir de la forme et des sentiments humains , tant il était passionné pour notre nature; ne croyons pas, mes sœurs, qu'il ait attendu sa venue au monde, pour prendre des sentiments de fils pour Marie. Dès le premier jour quelle naît au monde , il la regarde comme sa mère; parce qu'elle l'est en effet , selon l’ordre des décrets divins. il regarde en elle ce sang dont sa chair doit être formée , et il le considère déjà comme sien ; il s'en met , pour ainsi dire , eu possession en le consacrant par son Esprit saint: ainsi son alliance avec Marie commence à la nativité de cette Princesse , et avec l'alliance l'amour, et avec l’amour la munificence. Car, mes sœurs, il est impossible qu'un Dieu aime et ne donne pas; et le commencement de ce discours vous a fait connaître que rien n'est plus libéral que l'amour de Dieu , et que c'est lui qui ouvre le trésor des grâces. Combien donc illustre, combien glorieuse est votre sainte nativité, 6 divine, ô très-admirable Marie ! quelle abondance de dons célestes est aujourd’hui répandue sur vous! Il me semble que je vois les anges qui contemplent avec respect le palais qui est déjà marqué pour leur maître, par un carnctèrevliv in que le Saint-Esprit y imprime. Mais je vois le Fils de Dieu, le Vérité éternel, qui vient lui-même consacrer son temple et l’enrichir de trésors célestes, avec une profusion qui n'a point de bornes ; parce qu'il veut, fl bénit enfant dans lequel notre bénédiction prend son origine ! il veut que vous naissiez digne de lui , et qu'il vous serve d’avoir un fils qui soit l'auteur de votre naissance. Quel esprit ne se perdrait pas dans In contemplation de tant de merveilles! quelle conception assez relevée pourrait égaler cct honneur, cette majesté de mère de Dieu !
Mais pourriez-vous croire, mes sœurs, que tous les fidèles peuvent prendre part à la gloire d’un si beau titre? Nous pouvons participer en quelque façon a la dignité de mère de Dieu. Rejetons loin de nous les discours humains, les raisonnements naturels; écoutons parler Jésus- Christ lui-méme : • Celui qui fait la volonté de » mon Père qui est aux deux , celui- là est mon • frère , ma sœur et ma mère ’ ; • c’est-à-dire , 6 divin Sauveur, que vous ne reconnaissez aucune alliance qui vous soit plus considérable, que celle qui est établie par l'obéissance à la volonté du Père céleste : c'est là ce qui approche les hommes de vous. 11 dépend de toi , û fidèle, il dépend
1 Adv. Marc. lib. il , n* 27.
* Àlalth. Xll, b<>.
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de toi de choisir à quel titre tu appartiendras , de quelle sorte tu seras uni au Sauveur des Ames. Jésus-Christ nous aime si fort , qu'il ne refuse avec nous aucun titre d’afflnité ni aucuo degré d'alliance : fais la volonté de son Père , et tu peux lui être ce que tu voudras. Si le titre de frère te plaît , Jésus-Christ te l'offre : si tu admires la dignité de sa mère; toute grande, tout éminente qu’elle est , il ne t'exclut pas même d’un si grand honneur : tV/e meut f rater, snror et mater est. Tu peux participer en quelque fuçon à l'amour qu’il a pour sa mère : Omnia vestra sunt ■ : Marie estànous; tout est à nous, puisque Jésus- Christ même est A nous.
Oh , mes sœurs , que nous sommes riches ! Mais A ces richesses spirituelles nous voulons joindre l'amour des biens de la terre, et nous faisons évanouir les trésors célestes. Mais écoute la loi qu'il t'impose : pour être élevé A de si beaux titres, il ne faut pas faire notre volonté, mais la volonté du Père céleste : puisque le noeud de cette alliance, c'est de faire la volonté de son Père; celui qui fait sa volonté propre, il n'est rien au Sauveur Jésus. Faisons la volonté de son Père, et nous toucherons de prés A Jésus. Or la volonté de son Père est que nous ne nous plaisions point A nousmêmes : car ■ Jésus n’a point cherché sa volonté * propre; » Christus non sibi placuit * ; mais il l’a soumise à son père, obéissant jusqu 'A la mort. Marie n’a point cherché sa volonté propre ; mais, contre son inclination naturelle, elle a offert A la croix son fils bien-aimé : elle n'a pas été menée au Thabor pour y voir la gloire de son cher Jésus; mais elle a été conduite au Calvaire pour y voir son ignominie, et IA sacrifier sa volonté propre A la volonté du Père éternel. Sacrifions la nôtre, mes sœurs, n'écoutons jamais nos désirs, écoutons la voix de l'obéissance, et alors Marie sera notre mère : c'est notre seconde partie, par laquelle j'achèverai ce discours.
SECOXO POINT.
Pour entendre solidement quelle est cette fécondité de Marie, qui lui donne tous les chrétiens pour enfants, distinguons avant toutes choses deux sortes de fécondité : fécondité de nature, fécondité de la charité. Nous voyons, dans les adoptions , que des hommes prives d'enfants ; ce que la nature leur a refusé , ils tAchcnt de l'acquérir par l’amour. C'est ainsi que la charité est féconde ; et ceux qui ont entendu l'apôtre disant :
■ Mes petits enfants, que j’enfante de nouveau,
■ jusqu'à coque J tsus-Christ soit forméen vous ’, »
* Cor. ta , sa.
1 Rom. xv. s. i
* Cal. IV, I».
vossier. — t. iu.
savent bien que la charité se fait des enfants. C’est pourquoi saint Augustin dit souvent que « la charité estune mère:. Chantas mater est' : et pour reprendre cette vérité jusqu'au principe , remarquons que cette double fécondité, que nous voyons dans les créatures , est émanée de celle de Dieu , duquel toute paternité prend son origine . La nature de Dieu est féconde, et lui donne son Fils naturel qu’il engendre dans l'éternité. La charité de Dieu est féconde, et lui donne des fils adoptifs; c'est de IA qtte nous sommes nés avec tous les enfants d'adoption. Marie participe A la fécondité naturelle de Dieu, engendrant son propre Fils ; et A la fécondité de sa charité, engendrant aussi les lidèles, A la naissance desquels « elle a coopéré par sa charité : ■ Cooperala est charilatc ’.
Donc, messœurs, réjouissons-nous en la sainte nativité de Marie, et célébrons ce bienheureux jour par de sincères actions de grAces. Comprenons que nos intérêts sont unis très-étroitement A ceux de Jésus; puisque tout ce qui naît pour Jésus , naît aussi pour nous. Voyons naitre pour nous , avec cette Vierge , une source de charité qui ne tarit point, une source toujours vive, toujours abondante. Buvons A cette source , mes sœurs ; jouissons de cet amour maternel : Il est plein de douceur, mais ce n'est pas d'une douceur molle.
Mais que nos esprits ne s’arrêtent pas A une vaine spéculation; méditons ce qu'exige de nous la maternité de Marie, et de quelle sorte nous devons vivre pour être véritablement ses enfants. Ceux qui sont ses véritables enfants ne sont pas de ces chrétiens délicats qui ne peuvent souffrir les afflictions , et qui tremblent au seul nom de la pénitence. O Marie! ce ne sont pas IA vos enfants : vous les voulez plus forts et plus généreux ; et ces forts et ces généreux , vous les trouvez au pied de la croix. Appuyons par l'Écriture divine cette vérité importante; et posons pour premier principe : que les lidèles sont A Marie , en tant que Jésus-Christ les lui a donnés; parce qu’étant achetés au prix de son sang, il n’y a que lui seul qui peut nous donner. Or recherchant dans son Évangile où Jésus nous a donnés A Marie, je trouve qu'il nous a donnés étant sur la croix. Où est-ce qu'il a dit A son cher disciple : « O disciple, voilA votre mère3? » Où est-ce qu’il a dit à Marie : « O femme! voilà » votre fils? - N'est-cc pas du haut de la croix? C'est IA donc qu’en la personne, de son bien-aimé ,
1 In F.p. Joon. Tract. n.nM.lm, part, u, col. 838. Enar. in Pt. CXLVll, ne ll,|. IV, col. 166».
1 S. Au g. de ta ne ta f'irgintt. fl* 6, t. Yl, col.
1 Joan. xx , 27.
îgle
SUR LA NATIVITE
il donne tous les fidèles à sn sainte mère ; e'est là que nous devenons ses enfants.
Et d’où vient que notre Sauveur a voulu attendre cette heure dernière, pour nous donner à Marie comme ses enfants? En voici la véritable raison : c’est qu'il veut lui donner pour nous des entrailles et un cœur de mère. Et comment cela? direz-vous. Admirez, mes sœurs, le secret de Dieu : Marie était au pied de la croix ; elle voyait ce cher fils tout couvert de plaies, étendant ses bras à un peuple Incrédule et Impitoyable; son sang qui débordait de tous côtés par ses veines cruellement déchirées : qui pourrait vous dire quelle était l'émotion du sang maternel? Ahl jamais elle ne sentit mieux qu’elle était mère : toutes les souffrances de son fils le lui faisaient sentir au vif. Que fera ici le Sauveur? Vous allez voir, mes sœurs, qu'il sait parfaitement le secret d'émouvoir les affections.
Quand l'dme est prévenue de quelque passion v iolente , elle reçoit aisément les mêmes impressions pour tous les autres qui se présentent : par exemple, vous êtes possédé d'un mouvement de colère; il sera difficile que ceux qui approchent de vous n’en ressentent quelques effets : et de là vient que, dans les séditions populaires, un homme qui saura ménager avec art les esprits de la populace irritée, lui fera aisément tourner sa fureur contre ceux auxquels on pensait témoins. 1 1 en est de même des autres passions ; parce que l'âme étant déjà excitée, Il ne reste plus qu’à l'appliquer sur d’autres objets : à quoi son propre mquvement la rend extrêmement disposée. C’est pourquoi le sauveur Jésus, qui voulait que sa mère fût aussi la nôtre , afin d’être notre frère en toute façon ; considérant du haut de sa croix combien son âme était attendrie , comme si c’eût été là qu'il l’eût attendue , il prit son temps de lui dire , lui montrant saint Jean :• O femme, voilà « votre fils '. » Ce sont ses mots, et voici sou sens : O femme aflligée, à qui un amour infortuné fait éprouver maintenant jusqu'où peut aller la tendresse et la compassion d’une mère! cette même affection maternelle, qui se réveille si vivement en votre âme pour moi , ayez- la pour Jean, mon disciple et mon bien-aimé; ayez-la pour tous mes fidèles , que je vous recommande en sa personne, parce qu'ils sont tous mes disciples et mes bien-aimés. Ce sont ces paroles , mes sœurs, qui imprimèrent au cœur de Marie une tendresse de mère pour tous les fidèles, comme pour scs véritables enfants : car est-il rien de plus efficace sur le cœur de la sainte V ierge , que les paroles de Jésus mourant?
1 Joan. Xll, 26-
Doutez-vous après cela, chrétiens, quels sont les enfants de la sainte Vierge? qui ne volt que scs véritables enfants sont ceux qu elle trouve an pied de la croix avec Jésus-Christ crucifié ? Et qui sont ceux-là? Ce sont ceux qui mortifient en eux le vieil homme , qui crucifient le péché et ses convoitises par l'exercice de la pénitence. Voulezvous être enfants de Marie , prenez sur vous la croix de Jésus; c’est ce que vous avez déjà commencé lorsque vous avez renoncé au monde : mais persévérez dans votre vocation, retranchez tous les jours les mauvais désirs : etpuisque vous avez méprisé le monde , qu’aucune partie de sa pompe ne soit capable de vous attirer, que le souvenir de ses vanités n'excite que du mépris en vos cœurs. Ainsi, mes sœurs, vous vous rendrez dignes du glorieux et divin emploi que la charité vous impose, de travailler au salut des âmes. Il les faut gagner par les mêmes voies que Jésus- Christ se les est acquises , par l'humiliation et par la bassesse, par la pauvreté et par les souffrances , par toutes sortes de contradictions. Voyez la bienheureuse Marie; elle engendre les fidèles parmi ses douleurs : de sortequ’en méditant aujourd'hui la nativité de la sainte Vierge, songez que si elle doit être mère des fidèles , c’est par les afflictions et par les douleurs qu'elle les doit engendrer à Dieu; eteroyezque travaillant au salut des âmes, c'est la mortification et la pénitence qui rendront vos soins fructueux.
Et vous, ô pécheurs mes semblables, venez au berceau de Marie implorer le secours de cette Princesse ; invoquer, d'un cœur contrit et humilié, une mère si charitable I Mais si vous avez desseui de lui plaire , prenez sur vous la croix de Jésus; n’écoutez plus le monde qui vous avait précipités dans l’abime , ui ses charmes qui vous avaient abusés. Déplorez vos erreurs [lassées; et qu'une douleur chrétienne efface les fautes que vous ont fait faire tant de complaisances mondaines. Si l'innocence a sa couronne, la pénitence a aussi la sienne. Jésus est venu chercher les pécheurs; et Marie, tout innocente qu’elle est, leur doit la plus grande partie de sa gloire ; puisqu’elle n'aurait pas été la mère d'un Dieu, si le désir de délivrer les pécheurs n'avait invité sa miséricorde à sc revêtir d’une chair mortelle. S'il reste encore quelque dureté, que les larmes de cet enfant l’amollissent.
DE LA SAINTE VIERGE
TROISIÈME SERMON
FOUR LA FÊTE
DE LA NATIVITÉ DE LA SAINTE VIERGE
Marie, combien heureuse d’être mère de son Sauveur. Amour dont elle a élé transportée pour lui. A quel degré de gloire elle doit être élevée dam le ciel. Quels étaient le» sentiments d'affection de Jétti» pour elle. Liaison étroite qu’elle a avec nous par sa qualité de Mère des fidèles. Erreur de la plupart de ceux qui se croient scs dévots. Qui sont ceux qu'elle admet au nombre de ses enfants.
Quis, pulas, puer iste erit?
Quel pensez-vous que sera cel enfant? Luc. I, CG.
Avant la naissance du sauveur Jésus, tout ce qu’il y avait de gens de bien sur la terre, qui vivaient attendant la rédemption d'Israël, ne faisaient autre chose que soupirer après sa venue; et par des vœux ardents pressaient le Père éternel d’envoyer bientôt à son peuple son unique libérateur : que si parmi leurs désirs il leur paraissait quelque signe que ce temps bienheureux approchât, il, n’est pas croyable avec combien de transports toutes les puissances de leurs âmes éclataient en actions de grâces. Si donc ils eussent appris à la naissance de la sainte Vierge qu’elle devait être sa mère, combien l’auraientils embrassée, et quel aurait été l’excès de leur ravissement, dans l’espérance qu’ils auraient conçue d'étre présents à ce jour si beau , auquel le Désiré des nations commencerait à paraître au monde ! Ainsi ces peuples aveugles, qui , pour être trop passiounés admirateurs de cette lumière qui nous éclaire, défèrentdes honneurs divins au soleil qui en est le père, commencent à se réjouir sitôt qu’ils découvrentau ciel son avant-cour ri ere l’aurore. C’est pourquoi , ô heureuse Marie , nous qui leur avons succédé, nous prenons part à leurs sentiments : mus d’un pieux respect pour celui qui vous a choisie , nous venons honorer votre lumière naissante, et couronner votre berceau; non certes de lis et de roses, mais de ces fleurs sacrées que le Saint-Esprit fait éclore; je veux dire, de saints désirs et de sincères louanges.
Monseigneur, c’est la seulcfchose que vous entendrez de moi aujourd’hui. L’histoire pariera assez de vos grandes et illustres journées, de \os sièges si mémorables, de vos fameuses expéditions , et de toute la suite de vos actions immortelles. Pour moi, je vous l’avoue, Monseigneur, si j’avais à louer quelque chose, je parierais bien plutôt de cette piété véritable , qui vous fait humblement déposer au pied des autels cet air majestueux , et cette pompe qui vous cuvironne. Je louerais hautement la sagesse de votre choix, qui vous a fait souhaiter d’avoir dans votre
f VJ
maison l’exemple d’une vertu si rare, par lequel nous pouvons convaincre les esprits les plus libertins, qu’on peut conserver l’innocence parmi les plus grandes faveurs de ta cour; et dans une prudente conduite, une simplicité chrétienne. Je dirais de plus, Monseigneur, que votre généreuse bonté vous a gagné pour jamais l’affection de ces peuples; et si peu que je voulusse m’étendre sur ce sujet, je le verrais confirmé par des acclamations publiques. Mais encore qu’il soit vrai que l’on vous puisse louer, vous et cette incomparable duchesse, sans aucun soupçon de flatterie; en la place où je suis, il faut que j’en évite jusqu’à la moindre apparence. Je sais que je dois ce discours, et vous vos attentions, à la très-heureuse Marie. Ce n'est donc plus à vous que je parle, sinon pour vous conjurer, Monseigneur, de joindre vos prières aux miennes et à celles de tout ce peuple : afin qu’il plaise à Dieu m’envoyer son Saint-Esprit par l'Intercession de sa sainte épouse , que nous allons saluer par les paroles de l’ange: Ave.
Pour procéder avec ordre , réduisons tout cet entretien à quelques chefs principaux. Je dis, ô aimable Marie , que vous serez à jamais bienheureuse d’étre mère de mon Sauveur : car, étant mère de Jésus-Christ, vous aurez pour lui une affection sans égale ; ce sera votre premier avantage. Aussi vous aimera-t-il d’un amour qui ne souffrira point de comparaison ; c’est votre seconde prérogative. Cette sainte société que vous aurez avec lui , vous unira pour jamais trèsétroitement à son Père; voilà votre troisième excellence. Enfin, dans cette union avec le Père éternel , vous deviendrez la mère des fidèles qui sont ses enfants, et les frères de votre fils; c’est par ce dernier privilège que j’achèverai ce discours.
Je vous vois surpris , ce me semble : peut-être que vous jugez que ce sujet est trop vaste, et que mon discours sera trop long , ou du moins embarrassé d’une matière si ample; et toutefois il n’en sera pas ainsi , moyennant l’assistance divine. Nous avancerons pas à pas pour ne point confondre les choses, établissant par des raisons convaincantes la dignité de Marie sur sa maternité glorieuse : et encore que je reconnaisse que ees vérités sont très-hautes , je ne désespère pas de les déduire aujourd’hui avec une méthode facile. J’avoue que c’est me promettre beaucoup; et à Dieu ne plaise , fidèles , que je l’attende de mes propres forces : j’espère que ce grand Dieu , qui inspire qui il lui plaît, me donucra la grâce aujourd’hui de gloriflei son saint nom en la per sonne de la sainte Vierge. Le père s’intéressera
SUR LA NATIVITE
pour sa fille bien •aimée; le fils pour sa chère mère ; le Saint-Esprit pour sa chaste épouse. Animé d’une si telle espérance , que puis-je craindre dans cette entreprise? J'entre donc en matière avec confiance; chrétiens, rendez-vous attentifs.
rasMien point*.
Ditcs-moi , je vous prie, chréliens, après les choses que vous avez ouïes, quelle opinion avezvous de cet aimable enfant qui vient de naître? quel sera-t-ll à votre avis dans le progrès de son Age? Quis , putas , puer isteerit? Pour moi, je ne puis que je ne m'écrie : O fille mille et mille fols bienheureuse d’étre prédestinée à un amour si excessif pour celui qui seul mérite nos affections I
Vous n’ignorez pas que l'amour du Seigneur Jésus, c'est le plus beau présent dont Dieu honore les saints. Dès le commencement des siècles , il était , bien qu'absent , les délices des patriarches. Abraham , Isaac et Jacob ne pouvaient presque modérer leur joie, quand seulement ils songeaient qu'un jour il unitrait de leur race Vous donc , 6 heureuse Marie , vous qui le verrez sortir de vos bénites entrailles; vous qui le contemplerez sommeillant entre vos bras , ou attaché à vos cliastes mamelles, comment n'en serez-vous point transportée? En suçant votre lait virginal, ne coulcra-t-il pas en votre âme l’ambroisie de son saintamour? et quand ilcommencerade vous appeler sa mère d'une parole encore bégayante ; et quand vous l'entendrez payer à Dieu son Père le tribut des premières louanges, sitAt que sa langue enfantine se sera un peu dénouée ; et quand vous le verrez dans le particulier de votre maison, souple et obéissant à vos ordres, combien grandes seront vos ardeurs I
Mais disons encore qu'une des plus grandes grâces de Dieu , c’est de penser souvent au Sauveur. Oui, certes, il le faut reconnaître , son nom est un miel à la bouche; c'est une lumière à nos veux , c'est une flamme à nos cœurs ' : il y a je lie sais quelle grâce, que Dieu a répandue et dans toutes ses paroles et dans toutes ses actions ; y penser, c'est la vie éternelle. Pcnscz-y souvent , û fidèles; sans doute vous y trouverez une consolalion incroyable. C'était toute la douceur de Marie : nous voyons dans les Évangiles que tout ce que lui disait son fils , tout ce qu'on lui disait de son fils, elle le conservait, elle le repassait millaet mille fois en son cœur : Maria autan conserva
• BouuKl, pour commencer son discours, renvoie ici il un sermon sur ia < .-in passion vie la sainte Vierge, imprime dans ce volume, el il se proposai! d’en prendre depuis l’alinéa, Je. dis donc, juMju’à l’alinea, Et que dirai-je, etc. exclusivement.
1 S. Bernard. Scrm XV in C'tnt. n* fl, t.V, col. 11(1.
bat omnia verba htec tn conte suo '. Il tenait si fort à son âme, qu'aucune force ni violence n'était capable de l'en distraire : car il eût fallu lui tirer de scs v eines Jusqu’à la dernière goutte de ce sang maternel , qui ne cessait de lui parler de son fils. Comme on voit que les mères prennent une part tout extraordinaire à toutes les actions de leurs fils, [ainsi Marie prenait le plus vif intérêt à tout ce qui regardait son cher fils. ] Quelle admiration de salie! quels charmes dans scs paroles, quelle douleur dans sa passion ! quel sentiment de sa charité ! quel contentement desa gloire ! et après qu'il fut retourné à son père, quelle impatience de le rejoindre!
I.e docte saint Thomas , traitant de l'inégalité qui est entre les bienheureux ’, dit que ceux-là jouiront plus abondamment de la présence divine, qui l'auront en ce monde le plus ardemment désirée; parce que, comme ditee grand homme, la douceur de la jouissance va à proportion des désirs. Comme une flèche quipart d’uu arc bandé avec plus de violence , prenant son vol au milieu des airs avec une plus grande roideur, entreaussi plus profondément au but où elle est adressée ; de même l’âme fidele pénétrera plus avant dans l’ablme de l'essence divine, le seul terme de ses espérances, quand elle s'y sera élancée par une plus grande impétuosité de désirs. Qucsl le grand a pâtre saint Paul , frappé au vif en son âme de l’amour de Notre-Seigneur, brûle d'une telle Impatience de l’aller embrasser en sa gloire, qu'il voudrait voir bientût ruinée cette vieille masure du corps qui le sépare de Jésus-Christ : Cupio t tissotri et esse cum Christo 1 ; jugez des Inquiétudes et des douces émotions que peut ressentir le cœur d'une mère. Lejeune Tobie, par une absence d’nn an , perce celui de sa mère d'inconsolables douleurs4 : quelle différence entre mon Sauveur et Tobie!
S'il est donc vrai, sainte enfant qui nous fournissez .aujourd’hui un sujet de méditation si pieux ; s'il est vrai que votre grandeur doive croître selon la mesure de vos désirs, quelle place assez auguste vous pourra-t-on trouver dans le ciel ? ne faudra-t.il pas que vous passiez toutes les hiérarchies angéliques pour courir à notre Sauveur? C'est là qu'ayant laissé bien loin au-dessous de vous tous les ordres des prédestinés; tout éclatante de gloire, etattirant sur vous les regards de toute la cour céleste, vous Irez prendre place près du trône de votre cher fils, pour jouir à jamais de ses plus secrètes faveurs. C'est là qu'étant
' Lue. il, 19.
* / part. Quasi. XII, Art. XI.
» Phil. l, 33.
* Tob. v , ?a et srqq.
DE LA SAINTE VIERGE
IRl
charmée d'une ravissante douceur dans ses embrassements si ardemment désirés, vous parlerez A son cœur avec une efficacité merveilleuse. Eh! quel autre que vous aura plus de pouvoir sur ce cœur, puisque vous y trouverez une si fidèle correspondance; je veux dire l’amour filial qui sera d'intelligence avec l'amour maternel , qui s’avancera pour le recevoir, et qui préviendra ses désirs?
Nous voilà tombés insensiblement sur l'amour dont le Fils de Dieu honore la sainte Vierge. Fidèles , que vous en dirai-je ? si je n'ai pu dépeindre l'affection de la mère selon son mérite, je pourrai encore moins vous représenter celle du fils; parce que je suis assuré qu’autantqueNotrc- Seigneur surpasse la sainte Vierge en toute autre chose, d'autant est-il meilleur fils qu'elle était bonne mère. Mais en demeurerons-nous là , chrétiens?cherchons, cherchons encore quelque puissante considération dans la doctrine des Évangiles; c'est la seule qui touche les cœurs : une seule parole de l'Évangileaplusde pouvoir surnosêmes, que toute la véhémence et toutes les inventions de l'éloquence profane. Disons donc , avec l'aide de Dieu , quelque chose de l'Évangile : et qu’y pouvons-nous voir de plus beau , que ces admirables transports avec lesquels le Seigneur Jésus a aimé la nature humaine ? Permettez-moi en ce lieu une briève digression : elle ne déplaira pas à Marie , et ne sera pas inutile à votre instruction ni à mon sujet.
Certes, ce nous doit être une grande joie de voir que notre Sauveur n’a rien du tout dédaigné de ce qui était de l'homme : il atout pris, excepté le péché ; je dis tout jusqu'aux moindres choses , tout jusqu'aux plus grandes infirmités. Je ne le puis pardonner à ces hérétiques qui ayant osé nier la vérité de sa chair, ont nié par conséquent que ses souffrances et ses passions fussent véritables. Ils se privaient eux-mémes d'une douce consolation : au lieu que reconnaissant que toutes ces choses sont effectives, quelque affliction qui me puisse arriver, je serai toujours honoré de la compagnie de mou Maître. Si je souffre quelque nécessité , je me souviens de sa faim et de sa soif, et de son extrême indigence : si l’on fait tort à ma réputation , * il a été rassasié d’opprobres , » comme il est dit de lui ■ : si je me sens abattu par quelques infirmités, il en a souffert jusqu'à la mort : si je suis accablé d'ennuis , que je m'en aille au jardin des Olives; je le verrai dans la crainte , dans la tristesse , dans une telle consternation , qu'il sue sang et eau dans la seule appréhension de son supplice. Je n'ai jamais oui dire
* Tkrem. lit, 30.
que cet accident fût arrivé à d'autres personnes qu'à lui ; ce qui me fait dire que jamais homme nia eu les passions ni si tendres , ni si délicates , ni si fortes que mon Sauveur, bien qu'elles aient toujours été extrêmement modérées : parce qu’elles étaient parfaitement soumises à la volonté de son Père.
Mais de là, me direz- vous, que s’ensuit-il pour le sujet que nous traitons? C'est ce qu'il m’est aisé de vous faire voir. Quoi donc, notre maître se sera si franchement revêtu de ces sentiments de faiblesse qui semblaient en quelque façon être indignes de sa personne ; ces langueur» extrêmes, ces vives appréhensions, il les aura prises si pures , si entières, si sincères : et que sera-ceaprès celade l’affection cnversles parents; étant très-certain que dans la nature même il n’y a rien de plus naturel , de plus équitable , de plus nécessaire, particulièrement à l’égard d’une mère telle qu’était l'heureuse Marie : car, enfin, elle était la seule en ce monde à qui il eut obligation delà vie; et j'ose dire de plus qu'en recevant d'elle la vie il lui est redevable et d'une partie de sa gloire , et même en quelque façon de la pureté de sa chair : de sorte que eet avantage, qui ne peut convenir à aucune autre mère qu’à celle dont nous parlons , l'obligeait d’autant plus à redoubler ses affections !
Et n’appréhendez pas , chrétiens , que je veuille déroger à la grandeur de mon Maître par cette proposition, qui n’en est pas moins véritable; bien qu'elle paraisse peut-être un peu extraordinaire, du moins au premier abord : mais je prétends l'établir sur une doctrine si Indubitable de l’admirable saint Augustin, que les esprits les plus contentieux seront contraints d’en demeurer d’accord. Ce grand iiomme considérant que la concupiscence se mêle dans toutes les générations ordinaires, ce qui n’est que trop véritable pour notre malheur, en tire cette conséquence : que cette maudite concupiscence, qui corrompt tout ce qu’elle touche, infecte tellement la matière qui se ramasse pour former nos corps , que la chair qui en est composée en contracte aussi une corruption nécessaire. C’est pourquoi dans la résurrection , où nos corps seront tout nouveaux , c'est-à-dire , tout éclatants et tout purs , ils renaîtront , non de In volonté de l'homme ni de la volonté de la chair, mais du souffle de l'Esprit de Dieu, qui prendra plaisir de les animer quand ils auront laisséà la terre les ordures de leur première génération. Or, comme ce n’est pas ici le lieu d’éclaircir cette vérité , je me contenterai de vous dire , comme pour une preuve infaillible, que c’est la doctrine de saint Augustin, que vous trouverez merveilleusement expliquée en mille beaux eu-
Sim LA NATIVITÉ
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droits de ses excellents écrit* particulièrement dans ses savants livres contre Julien.
Cela étant ainsi, remarquez exactement, sdl vous plaît, ce que j’infère de cette doctrine. Je dis que si ce commerce ordinaire , parce qu'il a quelque chose d'impur, fait passer eu nos corps un mélange d'impureté; nous pouvons assurer au contraire, que le fruit d'une chair virginale tirera d'une racine si pure une pureté merveilleuse. Cette conséquence est certaine, et c'est une doctrine constante que le saint évêque Augustin a prise dans les Écritures ' : et d'autant que le corps du Sauveur, Je vous prie, suivez sa pensée; d’autant, dis-je, que le corps du Sauveur devait être plus pur que les rayons du soleil , de là vient, dit ce grand personnage , qu'il s’est choisi dès l'éternité une mère vierge, afin qu'elle l’engendrât sans aucune concupiscence par la seule vertu de la foi : Ideo virÿinem matrem , pia fuie sanctum ycrmen in sefieri promenntem, de qua craarelur elegit *.
Après ces grands avantages qui sont préparés à Marie, 6 Dieu, quel sera un jour cet enfant? Qui», pulas, puer isle erit ? Heureuse mille et mille fois d'aimer si fort le Sauveur, d’être si fort aiméeduSauveurlaimer le Fils de Dieu, c'est une grâce que les hommes ne reçoivent que de luimême ; et parce que Marie est sa mère , et qu'une mère aime naturellement ses enfants : ce qui est grâce pour tous les autres, lui est comme passé en nature. D’autre part , être aimé du Fils de Dieu est une pure libéralité dont il daigne honorer les hommes; et parce qu'il est fils de Marie , et qu'il n’y a point de fils qui ne soit obligé de chérir sa mère : ce qui est libéralité pour les autres, à l’égard de la sainte Vierge devient une obligation. S'il l'aime de cette sorte, il faudra par nécessité qu'il lui donne : il ne lui pourra donner autre chose que ses propres biens. Les biens du Fils de Dieu sont les vertus et les grâces; c'est son sang innocent qui les fait inonder sur les hommes : et a quel autre pensez-vous qu’il donnerait plus de part à son sang, qu'a celle dont il a tiré tout son sang? Pour moi, il me semble que ce sang précieux prenait plaisir de ruisseler pour elle à gros bouillons sur la croix, sentant bien qu'en elle était la source de laquelle il était premièrement découlé. Bien plus, ne savons-nous pas que le Père éternel ne peut s'empêcher d'aimer tout ce qui touche de près à sou Fils ? N'estec pas en sa personne que le ciel et la terre s’embrassent et se réconcilient? n'cst-il pas le noeud
* De Ptvc. merii. lib. Il, B* 38, 1. I , col. Al.
• l.'auteur renvoi»; encore ici au apcoiuI sermon sur la l ooipaMiou tle la saiutc Vk'ffte , tl»|a cité.
éternel des affections de Dieu et des hommes? n'est-ce pas là toute notre gloire , et le seul fondement de nos espérances? Comment n'aimerat-il donc pas la très-heureuse Marie, qui vivra avec son Fils dans une société si parfaite? Tout cela semble établi sur des maximes inébranlables. Mais d'autant que quelques-uns pourraient se persuader que cette sainte société n’a point d’autres liens que ceux de la chair et du sang, mettons la dernière main à l'ouvrage que nous avons commencé : faisons voir en ce lieu , comme nous l'avons promis, avec quels avantages la sainte Vierge est entrée dans l’alliance du Père éternel par sa maternité glorieuse.
SECOND POINT
C'est ici le point le plus haut et le plus difficile de tout le discours d'aujourd'hui , pour lequel toutefois il ne sera pas besoin de beaucoup de paroles ; parce que nos raisonnements précédents en facilitent l’entrée , et que ce ne sera que comme une suite de nos premières considérations. Or, pour vous expliquer ma pensée, j’ai â vous proposer une doctrine sur laquelle il est nécessaire d'aller avec retenue , de peur de tomber dans l'erreur ; et plût à Dieu que je pusse la déduire aussi nettement qu'elle me semble solide. Voici donc de quelle façon je raisonne: cct amour de la Vierge, dont je vous parlais tout à l'heure, ne s’arrêtait pas à la seule humanité de son fils. Non, certes, il allait plus avant; et par l'humanité, comme par un moyen d’union , il passait à la nature divine, qui en est inséparable. C'est une haute théologie qu’il nous faut tâcher d'éclaircir par quelque chose de plus intelligible. N'cst-il pas vrai qu’une bonne mère aime tout ce qui touche à la personne de son fils? J'ai déjà dit cela bien des fois, et je ne le recommence pas sans raison. Je sais bien qu'elle va quelquefois plus avant, qu’elle porte son amitié jusqu'à ses amis, et généralement â toutes les choses qui lui appartiennent; mais particulièrement pour ce qui regarde la propre personne de son fils : vous savez qu'elle y est sensible au dernier point. Je vous demande maintenant , qu'était la divinité au fils de Marie : comment touchait-elle à sa personne? lui était-elle étrangère? Je ne veux point ici vous faire de questions extraordinaires; j'interpelle seulement votre foi : qu’elle me réponde. Vous dites tous les jours , en récitant le Symbole , que vous croyez en Jésus-Christ , Fils de Dieu, qui est né de la vierge Marie : celui que vous reconnaissez pour le Fils de Dieu tout-puissant , et celui qui est né de la Vierge, sont-cc deux personnes. Sans doute ce n'est pas ainsi que vous l'entendez. C'est le même qui , étant Dieu et homme selon
DE LA SAINTE VIERGE
la nature divine, est le Fils de Dieu , et selon l'humanité le fils de Marie. C'est pourquoi nos saints Pères ont enseigné que la Vierge est mère de Dieu. C'est cette foi , chrétiens , qui a triomphé des blasphèmes de Nestorius, et qui jusqu’à la consommation des siècles fera trembler les démons. Si je dis après cela que la bienheureuse Marie aime son fils tout entier, quelqu'un de la compagnie pourra-t-il désavouer une vérité si plausible? Par conséquent, ce fils qu'elle chérissait tant , elle le chérissait comme un Homme- Dieu : et d'autant que ce mystère n'a rien de semblable sur la terre , je suis contraint d'élever bien haut mon esprit, pour avoir recours à un grand exemple, je veux dire, à l'exemple du Père éternel.
Depuis que l’humanité a été unie à la personne dn Verbe, elle est devenue l'objet nécessaire des complaisances du Père. Ces vérités sont hautes, je l’avoue; mais comme ce sont des maximes fondamentales du christianisme , il est Important qu'elles soient entendues de tous les fidèles ; et je neveux rien avancer que je n’en allègue la preuve par les écritures. Dltes-moi , s’il vous plaît , chrétiens; quand cette voix miraculeuse éclata sur le Thabor de la part de Dieu : > Celui-ci est mon « Fils bien-aimé dans lequel je me suis plu » de qui pensez- vous que parlât le Père éternel? n’était-ce pas de ce Dieu revêtu de chair, qui paraissait tout resplendissant aux yeux des apôtres? Cela étant ainsi , vous voyez bien , par une déclaration si authentique, qu’il étend son amour paternel jusqu’à l'humanité de son Fils; et qu'avant uni si étroitement la nature humaine avec la divine , il ne les veut plus séparer dans son affection. Aussi est-ce là, si nous l'entendons bien, tout le fondement de notre espérance, quand nous considérons que Jésus, qui est homme tout ainsi que nous, est reconnu et aimé de Dieu comme son Fils propre.
Ne vous offensez pas, si je dis qu'il y a quelque chose de pareil dans l'affection de la sainte Vierge , et que son amour embrasse tout ensemble la divinité et l’humanité de son fils, que la main puissante de Dieu a si bien unies ; car Dieu , par un conseil admirable, ayant jugé à propos que la Vierge engendrât dans le temps celui qu’il engendre continuellement dans l’éternité , il l’a par ce moyen associée en quelque façon à sa génération étemelle. Fidèles , entendez ce mystère. C’est l’associer à sa génération , que de la faire mère d’un même Fils avec lui. Partant , puisqu'il l’a comme associée à sa génération éternelle, il était convenable qu’il coulât en même temps dans
* MaUh xvu , 6»
son sein quelque étincelle de cet amour infini qu’i I a pour son Fils; cela est bien digne de sa sagesse. Comme sa providence dispose toutes choses avec une justesse admirable, il fallait qu’il imprimât dans le cœur de la sainte Vierge une affection qui passât bien loin la nature , et qu’il allât jusqu’au dernier degré de la grâce, afin qu’elle eût pour son fils des sentiments dignes d’une mère de Dieu , et dignes d’un Homme-Dieu.
Après cela , 6 Marie , quand j’aurais l’esprit d’un ange et de la plus sublime hiérarchie , mes conceptions seraient trop ravalées pour comprendre l’union très-parfaite du Père étemel avec vous. « Dieu a tant aimé le monde , dit notre Sau- « veur ■ , qu’il lui a donné son Fils unique. » Et en effet , comme remarque l’apôtre * , « nous don-
* nant son Fils, ne nous a-t-il pas donné toute
* sorte de biens avec lui? > que s’il nous a fait paraître une affection si sincère, parce qu’il nous l’a donné comme Maître et comme Sauveur ; l'amour Ineffable qu'il avait pour vous, lui a fait concevoir bien d'autres desseins en votre faveur. 11 a ordonné qu’il fût a vous eu la même qualité qu’il lui appartient; et pour établir avec vous une société éternelle , il a voulu que vous fussiez la mère de son Fils unique , et être le Père du vôtre. O prodige ! ô abîme de charité! quel esprit ne se perdrait pas dans la considération de ces complaisances incompréhensibles qu’il a eues pour vous, depuis que vous lui touchez de si près par ce commun Fils , le nœud inviolable de votre salute alliance, le gage de vos affections mutuelles, que vous vous êtes donné amoureusement l'un à l'autre; lui, plein d'une divinité Impassible; vous, revêtue, pour lui obéir, d'une cbair mortelle?
Croissez doue, ô heureuse enfant, croissez à la bonne heure; que le ciel propice puisse faire tomber sur votre tête innocente les plus douces de ses influences! croissez, et puissent bientôt toutes les nations de la terre venir adorer votre fils! puisse' votre gloire être reconnue de tous les peuples du monde, auxquels votre enfantement donnera une paix éternello ! Pour nous , mus d'un pieux respect pour celui qui vous a choisie, nous venons honorer votre lumière naissante, et jeter sur votre berceau non des roses et des lis, mais des bouquet.-, sacrés de désirs ardents et de sincères louanges. Certes, je l’avoue , Vierge sainte , celles que je vous ai données sont beaucoup au-dessous de vos grandeurs, et beaucoup au-dessous de mes vœux; et toutefois je me sens ébloui d’avoir si longtemps contemplé, quoiqu'à travers tant de images, ce
' Joan. m, 10.
* Ram. VIII, 32.
SUR LA NATIVITÉ
haut éclat qui vous environne : Je suis contraint de baisser la vue. Mais comme nos faibles yeux éblouis des rayons du soleil dans l’ardeur de son midi, l'attendeut quelquefois pour le regarder plus à leur aise lorsqu'il penche sur son couchant, dans lequel il semble à nos sens qu'il descende plus près de la terre : ainsi étant étonné , A Vierge admirable, d'avoir osé vous considérer si longtemps dans cette qualité éminente de mère de Dieu , qui vous approche si près de la Majesté divine , et vous élève si fort au-dessus de nous ; il faut , pour me remettre, que Je vous considère un moment dans la qualité de mère des fidèles , qui vous abaisse jusqu'à nous par une miséricordieuse condescendance , et vous fait , pour ainsi dire, descendre jusqu’à nos faiblesses, auxquelles vous compatisse! avec une piété maternelle. Je ne m'éloignerai point des principes que j’ai posés ; mais il faut que je tâche d'en tirer quelques instructions. Achevons, chrétiens, achevons; il est temps désormais de conclure.
Intercédez pour nous, fl sainte et bienheureuse Marie : car, comme dit votre dévot saint Bernard1, quel autre peut, plutôt que vous, parler au cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ? Vous v avez une Adèle correspondance, je veux dire, l'amour filial qui viendra accueillir l'amour maternel, et même qui préviendra ses désirs : et partant , que ne devons-nous point espérer de vos pieuses Intercessions?
Certes , fidèles , Il n'est pas croyable quelle utilité il nous en revient, et c'est avec beaucoup de raison que l'Église , répandue par toute la terre, nous exhorte à nous mettre sous sa protection spéciale. Mais toutefois je ne craindrai point de vous dire , que plusieurs se trompent dans la dévotion de la Vierge : plusieurs croient lui êtredévuts, qui ne le sont pas : plusieurs l’appellent mère, qu’elle ne reconnaît pas pour enfants : plusieurs implorent son assistance, à qui cette Vierge très-pure n'accorde pas le secours de ses prières. Apprenez donc, ch rétiens, apprenez quelle est la vraie dévotion pour la sainte Vierge; de peur que, ne l’ayaBt pas comme il faut, vous ne perdiez toute l'utilité d'une chose qui pourrait vous être fructueuse.
Quand l'Église Invite tous scs enfants a se recommander aux prières des saints qui régnent avec Jésus-Christ, elle considère, sans doute, que nous en retirons divers avantages très-importants. Mais je ne craindrai point de vous assurer que le plus grand de tous, e'est qu'en honorant leurs vertus cette pieuse commémoration nous enflamme a imiter l’exemple de leur bonne
1 z/t/ B. t'irg. Strm. Panegyr. n’ 7, ini. Op. 5. lier*. |. h, col. 981».
vie : autrement, c'est en vain, chrétiens, que nous choisissons pour patrons ceux dont nous ne voulons pas être les imitateurs. •• Il faut, dit saint > Augustin , qu’ils trouvent en nous quelques tra-
■ ces de leurs vertus, pour qu'ils daignent s’inté- . cesser pour nous auprès du Seigneur : » Debent enim in nobis alit/uid recoynoscere de suis virlulibus, ul pro nobis diynentur Domino supplicare 1 : de sorte que c’est une prétention ri dicule, de croire que la très-sainte mère de Dieu admette au nombre de ses enfants ceux qui ne tâchent pas de se conformer à ce beau et admirable exemplaire.
Et qu imiterons-nous particulièrement de la suinte Vierge, si ce n'est cet amour si fort et si tendre , quelle a eu pour Notre-Seigueur Jésus- Christ, qui est, comme vous avez vu, la plus vive source des excellences et des perfections de Marie? d'ailleurs que pouvons-nous faire qui lui plaise plus, que d'attacher toutes nos affections à celui qui a été et sera éternellement toutes ses délices? enfin qu'y a-t-il qui nous soit ni plus nécessaire, ni plus honorable, ni plus doux et plus agréable que cet amour? quelle plus grande nécessité, que d'aimer celui dont il est écrit : > Si
■ quelqu'un n'aime pas Notre-Seigneur Jésus- • Christ , qu'il soit anathème ■ ? » Et quel plus grand honneur, que d’aimer un Dieu? et quelle plus rav Usante douceur, que d’aimer uniquement un Dieu-Homme?
Certes, fidèles, rien n’est plus vrai : Dieu est infiniment aimable en lui-même : mais quand je considère ce Dieu fait homme , je me perds ; et je ne sais plus ni que dire ni que penser ; et je conçois, ce me semble, sensiblement que je suis la plus méchante, la plus déloyale, la plus ingrate, la plus. méprisable des créatures, si je ne l'aime par-dessus toutes choses. Car qu'estce, fidèles, que ce Dieu Jésus? qu'est-ce autre chose qu’un Dieu nous cherchant, un Dieu se familiarisant avec nous, un Dieu brillant d'amour pour nous, un Dieu se donnant à nous tout entier, et qui, se donnant a nous tout entier, pour toute récompense ne veut que nous? Ingrat mille et mille fois qui ne l'aime pas : malheureux et infiniment malheureux qui ne l'aime pas, et qui ne comprend pas combien doux est cet amour aux âmes pieuses, fidèles, mais devrions être honteux de ce que le seul nom de Jésus u’écbauffe pas incontinent nos esprits, de ce qu’il n'attendrit pas nos affections.
Donc s: vous voulez plaire è Marie, faites tout pour Jésus; vivez en Jésus, vivez de Jésus : c'est l’unique moyen de gagner le cœur de celte bonne
* Sert*, de Symbolo, cap. XIII i i« .dpitenl. |. vi, col. 283.
* 1. Cor. xv, 22.
RE LA SAINTE VIERGE
mère, si vous imitez sou affection. Elle est mère de Jesus-Christ ; nous sommes ses membres : elle a conçu la chair de Jésus; nous la recevons : son sang est coulé dans nos veines par les sacrements ; nous en sommes lavés et nourris : et Jésus luimême, comme on lui disait : • Votre mère et vos « frères vous cherchent , - étend ses mains à scs disciples , disant : « Voilà ma mère , voilà mes
- frères; et celui qui fait la volonté de mon Père
• céleste , celui-là est mon frère, et ma sœur, et
• ma mère ■. » O douces et ravissantes paroles , les fidèles sont ses frères! ce n’est pas assez; ils sont ses frères et ses sœurs : c’est trop peu , ils sont ses frères, scs sœurs et sa mère. Non , mes frères , notre Sauveur nous aime si fort , qu’il ne refuse avec nous aucun titre d'afllnité , ni aucun degré d’alliance : il nous donne quel nom il nous plaît; nous lui touchons de si près qu’il nous plaît, pourvu que nous fassions la volonté de son Père céleste. Et quelle est la volonté du Père céleste , sinon que nous aimions son bien-aimé ?
• Celui-ci, dit-il ’, est mon Fils blen-aimé dans > lequel je me suis plu dès l’éternité. » Tout lui plaît en Jésus, et rien ne lui plait qu’en Jésus, et il ne reconnaît pas pour siens ceux qui ne consacrent pas leur cœur à Jésus.
Ah! que je vous demande, fidèles, le faisonsnous? Notre Sauveur a dit : « Si quelqu’un veut « me suivre , qu'il renonce à soi-même J. » Qui de nous a renoncé à soi-même? • Tous cherchent « leurs propres intérêts, et non ceux de Jésus-
- Christ ■ : Omnes quœ sua sunt quœrunt, non quœ Jesu Chrisli1 * 3 4. Avez- vous jamais bien compris quel ouvrage c’est, et de quelle difficulté, que de renoncer à soi-même? Vous avez, dites-vous, quitté les mauvaises inclinations aux plaisirs mortels : Dieu vous en fasse la grâce par sa bonté ! Mais une injure vous est demeurée sur le cœor; vous en poursuivez la vengeance : vous n’avez point renoncé à vous-même. Mais j’ai surmonté cc mauvais désir ; c’est tout ce que Jésus-Christ demande de moi. Nullement, ne vous y trompez pas; cc n’est pas assez : recherchez les secrets de vos consciences ; peut-être que l'avarice, peut-être que ce poison subtil de la vaine gloire , peut-être qu’un certain repos de la vie, un vain désir de plaire au monde, et cette inclination si naturelle aux hommes de s’élever toujours au-dessus des autres, ou quelqu’nutre affection pareille règne en vous. Si cela est ainsi, vous n’avez point renoncé à vous-mêmes. Bref, considérez, chrétiens , nous sommes au milieu d’une infinité d’ob-
1 Hnrr. ia, vs. sa, u, as.
* Mutth. ni, 17.
3 Ibid. XVI, 31.
• Pbilipf. Il, 31
jets qui nous sollicitent sans cesse : tant qu’il y a une fibre de notre cœur qui est attachée aux choses mortelles , nous n’avbns point renoncé à nousmêmes ; et par conséquent uous ne suivons pas celui qui a dit : ■ Si quelqu’un veut venir après - moi , qu’il renonce à soi-même. » Et si nous ne le suivons pas, où en sommes-nous?
Qui est donc celui , direz-vous, qui a vraiment renoncé à soi-même ? Celui qui méprisé le siècle présent , qui ne craint rien tant que de s'y plaire , qui regarde cette vie comme un exil ; • qui use
* des biens qu’elle nous présente comme n’en
* usant pas , considérant sans cesse que la figure
* de ce monde passe ' ; » qui soupire après Jésus- Christ, qui croitn’avoir aucun vrai bien ni aucun repos, jusqu'à ce qn’il soit avec lui. Celui-là a renoncé à soi-même, et peut présenter à Jésus un cœur qui lui sera agréable; parce qu’il ne brille que pour lui seul. Si nous n'avons pas atteint cette perfection , comme sans doute nous en sommes bien éloignés, tendous-y du moins de toutes nos forces, si nous voulons être appelés chrétiens. Vivant ainsi, fidèles, vous pourrez prier la Vierge, avec confiance, qu'elle présente vos oraisons à son fils Jésus ; vous serez ses véritables enfants en Notre-Seigneur Jésus-Christ : vous l'aimerez, elle vous aimera pour Notre-Scigneur Jésus-Christ; elle priera pour vous au nom de son fils Jésus-Christ, elle vous obtiendra la jouissance parfaite de son fils Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est l’unique félicité. Amen.
PRÉCIS D’UN SERMON
POUR LE MÊME JOUR
Avantages qui discernent la naissance de Marie : biens qu’elle nous apporte.
Parmi tant de solennités par lesquelles la sainte Église rend hommage à la dignité de la très-heureuse Marie , les deux principales de toutes sont sa Nativité bienheureuse, et son Assomption triomphante : la première la donne à la terre; la seconde la donne au ciel. C’est pourquoi nous honorons ces deux jours d’une dévotion particulière ; et l’estime que nous faisons d'un si grand présent, nous oblige à nous réjouir soit que le ciel la donne à la terre , soit que la terre la rende au ciel. Mais ce dernier jour, ce jour de triomphe est plutût la fête des anges, et la sainte Nativité est la fête des hommes : et quoique la société bienheureuse qui unit l'Église , qui voyage en terre, avec les citoyens immortels de la céleste Jérusalem, [leur rende tous les biens communs;] 1 * 1. Cor. vu, si.
SUR LA NATIVITE
néanmoins nous devons, ce semble, sentir plus de joie de In Nativité de Marie , puisque c'est véritablement notre fête, délabrons donc [cette solennité avec un saint transport , ] et implorons [ avec confiance le secours de la mere de notre divin Sauveur, ] Are.
Encore que les hommes , enflés par la vanité, tâchent de se séparer les uns des autres , it ne laisse pas d'être véritable que In nature les a faits égaux, en les formant tous d'une même. boue. Quelque inégalité qu'il paraisse entre les conditions , Il ne peut pas y avoir grande différence entre de la boue et de la boue , entre pourriture et pourriture, mortalité et mortalité. Les hommes combattent , autant qu'ils peuvent , cette égalité, et tâchent d’emporter le dessus et la préséance par les honneurs, par les charges, par les richesses ou par le crédit ; et ces choses ont acquis tant d’estime parmi les hommes, qu'elles leur font oublier cette égalité naturelle de leur commune mortalité , et font qu'ils regardent les hommes, leurs semblables, comme s’ils étalent d'un ordre inférieur au leur. Mais la nature, pour conserver ses droits , et pour dompter l’arrogance humaine, a voulu imprimer deux marques par lesquelles tous les hommes fussent contraints de reconnaître leur égalité; l'une en la naissance, et l’autre en la mort ; l’une au berceau , et l’autre au sépulcre ; l’une au commencement , et l'autre à la fin; alln que l’homme, soit qu’il regarde devant , soit qu’il se retourne en arrière , voie toujours de quoi modérer son ambition , par ces marques de sa faiblesse et de son néant ; et que cette infirmité du commencement et de la fin rendit le milieu plus modéré et plus équitable. Nudus egressus sum de utero matris merr, et nudus nnertar illuc ' : « Je suis sorti nu du ventre de
• ma mère , et je retournerai nu dans le sein de
• la terre. »
C’est pourquoi l'Ecriture nous compare â des eaux coulantes : Omncs quasi aqua dilabimur in ferrant'. Comme les fleuves, quelque inégalité qu’il y ait dans leur course , sont en cela tous égaux , qu’ils viennent tous d'une source petite , de quelque rocher ou de quelque motte de terre, et qu'ils perdent enfin tous leur nom et leurs eaux dans l’Océan; là on ne distingue plus ni le Rhin, ni le Danube d'avec les plus petites rivières et les plus inconnues : ainsi les hommes commencent de même; et après avoir achevé leur course, apres avoir fait, comme des fleuves, un peu plus de bruit les uns que les autres , ils se vont tous enfin perdre et confondre dans ce gouffre infini de la mort ou du néant , où l’on ne
' JM. T. 21.
1 II. ftrf. XIV, II.
trouve plus ni César, m Alexandre, ni tousccs augustes noms qui nous séparent; mais la corruption et les vers ; la cendre et la pourriture qui nous égalent.
[Il y a une entière] impossibilité à la nature de se discerner dans la vie et dans la mort. La seule puissance de Dieu le peut faire , comme maître de lu nature : il l'a fait pour Marie ; en sa mort , par amour, conservant son corps ; en sa naissance, par les avantages qui nous y paraissent, et que j'ai à vous expliquer.
Deux choses discernent les hommes; le bien qu'ils reçoivent, et le bien qu'ils font : le premier honore leur abondance ; le second , leur libéralité. Reconnaissons donc In naissance de la saiute Vierge miraculeusement discernée des autres, par les biens qu'elle y a reçus et par ceux ou'elle nous apporte.
PBEMIEB rOlXT.
Comme l'homme est composé de deux parties, il y a aussi deux sources générales de tous les biens qu'il peut recevoir en sa naissance; l'une, ce sont les parents; et l'autre , c'est Dieu : car nous ne rerevons que nos corps par le ministère de nos parents; mais l’âme est d'un ordre supérieur, et elle a cet avantage : qu'aucune cause naturelle ne la peut produire. Elle demande les mains de Dieu , et ne souffre pas un autre ouvrier : si bien que les causes secondes ne font que préparer lademeurc à cette âme d'une origine céleste; et après qu’elles ont disposé cette bouc du corps, Dieu inspire le soufile de vie , c’est-à-dire , l’âme faite à son image, pour conduire et pour animer cette masse : de là donc ces deux sources. Voyons ce que Mnrie tire de l’une et de l’autre.
Pour cela , il faut entendre avant toutes choses quels étaient les parents de Marie. Pieux , chastes, charitables, vivant sans reproche dans la voie de Dieu. Il semble que cette sainteté s'arrête en ceux qui la possèdent , et qu'elle ne coule pas eo leurs descendants : néanmoins il faut avouer que ce leur est un grand avantage. Saint Paul dit que • ies enfants des fidèles sont saints1 ;
• parce que, comme dit Tertullien , ils sont des-
• tinés à la sainteté, et par là au salut, » quia sanetitati désignait, ac per hoc ctiam saluti >. Dieu favorise les enfants à cause des pères : Salomon à cause de David , les Israélites à causa d’Abrahnm , Isaac et Jacob. C'est un grand avantage d'être consacré à Dieu , en naissant , par des mains saintes et innocentes. Mais il y a quelque chose de singulier en la nativité de Marie ; car elle est la fille des prières de ses parents : l'union spi-
• 1. Cor. ni, 14.
* De A Htm. n* 30.
I)E LA SAINTE VIERGE
rituelle de leurs Ames n impétré la bénédiction que Dieu a donnée à la chaste union de leur mariage, et il était juste que Marie fût un fruit non tant de la nature que de la grâce ; qu'elle vint plutôt du ciel que de la terre , et plutôt de Dieu que des hommes. Mais cela peut être commun à Marie avec beaucoup d'autres; Samuel, saint Jean-Baptiste, etc. : à Samuel , Anne seule pria ; à saint Jean-Baptiste , Zacharie fut incrédule; à Isaac , Sara se prit à rire : ici concours des deux parents ; Marie commence & les sanctifier et & les unir dans la charité.
Que dirons- nous donc de particulier? Elle tire de ses parents cette noblesse ancienne, qui la fait descendre des rois et des patriarches. La noblesse semble être un bien naturel ; parce que nous l'apportons en naissant, non pas comme les richesses : il est de la nature de ceux qui sont plus prérienx et plus estimés , en ce qu’on ne les peut acquérir. C'est le seul des avantages humains que le Fils de Dieu n'a pas voulu dédaigner, et c’cst là ce qui la relève : car la noblesse dans les autres hommes n'est ordinairement qu'un titre Inutile, qui ne sert de rien à ceux qui le portent, mais qui marque seulement la vertu de leurs ancêtres. Mais elle était nécessaire au Fils tle Dieu , pour accomplir le mystère pour lequel Il est envoyé du Père. Il fallait qu'il vint des patriarches comme leur héritier, pour accomplir les promesses qui leur avaient été faites ; il fallait qu'il vint des rois de Judn, afin de rendre à David la perpétuité de son trône , que tant d'oracles lut avaient promise : l'alliance sacerdotale l lui était nécessaire, ] parce qu’il devait être grand prêtre.
La noblesse de Jésus vient de Marie; mais Marie a cela de commun avec beaucoup d'autres, et nous tâchons de la distinguer. Elle a en elle le sang des rois et des patriarches , avec une dignité particulière; parce qu elle l’a pour le verser immédiatement en la personne de Jésus-Christ, et pour l'unir à celui pour lequel il a été tant de fois consacré et conservé entier et incorruptible , parmi tant de désolations et une si longue suite d'années. De même que dans une fontaine tous les tuyanx contiennent la même eau; mais le dernier, par lequel elle rejaillit, la contient, cesemble, d’une manière plus noble , parce qu i! la contient poar la jeter bien haut au milieu des airs, et pour la verser dans le bassin de marbre ou de porphyre qu'on lui a richement orné et préparé avec tant de soin : ainsi ce sang des rois et des patriarches se rencontre dans la sainte Vierge comme dans le sacré canal d’où il doit rejaillir plus liant même que sa source ; puisqu'il doit être uni à Dieu même, par où il doit être reçu en la personne du Fils de
Dieu comme dans un bassin sacré , où il doit recevoir sa dernière perfection : on étant consacré et purifié, il répandra sa pureté et sa noblesse par toute la terre , et dans toute la race des enfants d'Adam ; noblesse diviner! spirituelle qui , au lieu d'être les enfants des hommes , nous fera devenir les enfants de Dieu.
Les biens qui viennent à Marie de la seconde source, qui est Dieu , sont l'avantage de la sanctification, qui lui est commun avec saint Jean- Baptiste ; mais qui lui est aussi personnel , en ce que cette grâce est plus parfaite en elle que dans saint Jean : grâce singulière pour Marie; comme en Jésus la grâce de chef, à cause de sa qualité singulière , l renferme suréminemment] la grâce de l'apostolat, la grâce de précurseur, celle de prophète, [toutes les grâces que reçoivent scs membres.] [ .Mais pourrons-nous expliquer dignement ] les caractères particuliers de la grâce de mère de Dieu , [ dont Marie a été favorisée? ] de quelle dignité [une grâce si étonnante ne relèvet-elle pas cette humble servante du Seigneur, ] par l'union très-particulière [qu'elle lui procure avec le Sauveur dans le [ mystère de l'incarnation! grâce inexplicable, [que nous ne saurions bien comprendre. ]
Les avantages que Marie nous apporte sont, l’espérance de voir bientôt Jésus-Christ; et de plus, l'espérance particulière d'obtenir [les secours qui nous sont nécessaires! par l'intercession de cette mère très-chari table de Jésus-Christ et de ses enfants.
Uncnuit épouvantable [couvrait toute la terre de scs ténèbres] avant la venue du Sauveur des âmes : [ mais à la naissance de Marie nous commençons à voir la lumière. ] • La nuit est déjà « fort avancée , et le jour approche : • A'ar pr<r~ cessit , diesaulemappropinquavit '.Aussi Ictat de l'Évangile est-il comparé à la lumière : - Mar- « chez comme des enfants de lumière : • Vtfilii* lucis ambulnle ’. Jusque-là on ne rencontrait de toutes parts que des ténèbres : ténèbres d'ignorance et d’infidélité parmi les Gentils; ténèbres de figures, ombres épaisses parmi les Juifs : on ne connaissait pas la vie ni la félicité éternelle. Jésus était la voie pour nous y conduire. La nuit [où nous étions enfoncés, était une nuit] sans repos? pareeque le repos ne se trouve qu'en Jésus- Christ. • Venez à moi , nous dit-il , vous tous qui « êtes fatigués , et Je vous soulagerai , - el ego reficiam vos ]. De là vient que comme des malades
1 Rnm. Xlil % 13.
* Ephen. ?, ».
1 Matih. XI, 28.
SUR LA NATIVITÉ DE LA SAINTE VIERGE
à qui la nuit ne donne pas le repos , et dont elle accroît le chagrin', les hommes s'écriaient : .0 si vous vouliez ouvrir les cieux et en descendre! Utinam dirumpere * cœlos et dcscenderes'. 0 lumière, quand vous verrons-nous, et quand viendrez-vous dissiper toutes ces ombres qui nous environnent?
Marie vient pour nous apporter un commencement de lumière : ee n'est pas encore le jour; mais le jour sortira de son chaste sein. Mous ne voyonspas encore Jésus-Christ ; mais nous voyons déjà en Marie ces grâces , ces vertus et ces dons qui le doivent attirer au monde. C'est le premier rayon qui oommence à poindre ; c'est le premier commencement du jourchrétien , en la naissance de la sainte Vierge. Sieut in die, honeste ambutemus * : • Marchons avec bienséance , comme • marchant durant le jour. » Bientôt, bientôt ce divin soleil s’avancera à pas de géant , comme parle le divin psalmiste , pour fournirsa carrière : Exultavit ut gigot ad currendam viam1 * 3 ; et sortant commode son Ut, du sein virginal de Marie, il portera sa lumière et sa chaleur du levant jusqu'au couchant
Mais la bienheureuse Marie vient encore nous luire à propos contre l'obscurité du péché. Un homme etune femme nous avaient prédpitésdans le péché, et dans la mort éternelle : Dieu veut que nous soyons délivrés; et pour cela il destine nne nonvel le K ve , aussi bien qu'un nouvel Adam : afin que les deux sexes [concourent à notre délivrance J. Réjouissons-nous donc , chrétiens ; nous voyons déjà paraître au monde la moitié de notre espérance, la nouvelle Ève: il viendra bientôt, ce nouvel Adam , pour accomplir avec Marie la chaste et divine génération des enfants de là nouvelle alliance.
Le caractère de la grâce maternelle est inexplicable : il commence dès la nativité de Marie. Le Fils étemel de Dieu n’eut pas plutôt vu, au sein de son Père , celle d'où il devait prendre sa chair, qu'nussitôt il envoie son divin Esprit, pour prendre possession de ce divin temple , qui lui est préparé des l’éternité , pour le consacrer de ses grâces, pour le rendre digne de lui dés ce premier moment. Il est à croire que les cieux s'ouvrirent , et que les anges coururent en foule pour honorer cette sainte vierge, qui était choisie pour être leur reine, et dont ils reconnurent la grandeur future par un caractère de gloire qui leur marquait la faveur de Dieu. L’ange qui fut destiné pour sa conduite , fut envoyé avec des ordres tout singulier» : quelques-uns veulent
1 /l. Utv, I.
* Rom. xili, 13.
* Pi. xvm , o.
qu'il ait été d'un ordre supérieur. Mais n'enhron t point dans ce secret; accourons seulement pour honorer [ les excellentes prérogatives de Marie. J Ici deux écueils sont à éviter, l'impiété et la superstition.
Je sais bien, sainte Vierge, que votre grandeur n’a point empéché lesbouchcssacrilégesdes hérétiques de s'élever contre vous. Après avoir déchiré les entrailles de l'Église, qui était leur mère , ils se sont attaqués à la mère de leur Rédempteur : ils ont bien osé blasphémer contre lui, en niant votre perpétuelle virginité; et a présent que nous sommes assemblés pour admirer en vous les merveilles du Créateur, ils qualifient nos dévotions du titre d'idolâtrie : comme si vous étiez une idole sourde à nos voeux ; ou si c’était mépriser la Divinité , que de voua prier de nous la rendre propice par vos intercessions; ou bien si votre fils se tenait déshonoré des soumissions que nous vous rendons à cause de lui. Mais quoi que l’enfer puisse entreprendre , nous ne cesserons jamais de célébrer vos louanges ; et toutes les fois que la suite des années nous ramènera vos saintes solennités, l'Église catholique, répandue par toute la terre , s’assemblera dans les temples du Très-Haut, pour vous offrir, en unitéd'esprit, les respects de tous les fidèles. Toujours nous vous sentirons propice à nos vœux ; et quelque part du ciel où vous puissiez être élevée par-dessus tous les chœurs des anges, nos prières pénétreront jusqu’à vous , non point par la force des cris, mais par l’ardeur de la charité.
Cest à quoi je vous exhorte, peuples chrétiens : élevons d’un commun accord nos cœurs et nos voix , pour lui chanter un cantique de louanges. C’est vous qui êtes le refuge des pécheurs et la consolation des affligés. Lorsque Dieu, touché des misères du genre humain , envoya son Fils au monde , ce fut dans vos entrailles qu’il opéra cet ouvrage incompréhensible. Il donna Jésus- Christ aux hommes par votre moyen ; mais s’il le leur donna comme Maître et comme Sauveur, l’amour éternel qu’il avait pour vous lui fit concevoir bien d’autres desseins en votre faveur. Il a ordonné qu'il fût à vousenlaméme qualité qu'il lui appartient ; que vous engendrassiez dans le temps celui qu’il engendre continuellement dans l’éternité : et pour contracter avec vous une alliance immortelle, il a voulu que vous tussiez In mère de son Fils unique, et être le père du vôtre. Ü prodige! ô abîme de charité! qui nous donnera des conceptions assez hautes pour représenter quelles amours , quelles complaisances il a eues pour vous depuis que vous lui touchez de si près par ce nœud inviolable de votre sainte alliance , par ce commun fils , le gage de vos af-
POUR LA FÊTE DE
fections mutuelles , que vous vous êtes donné amoureusement l’un à l'autre : lui, plein d'une divinité Impassible; vous, revêtue , pour lulobélr, d’une chair mortelle? C'est vous que le Saint- Esprit a remplie d'un germe céleste par de chastes embrassements ; et se coulant d’une manière ineffable sur votre corps virginal , il y forma celui qui était l'espérance d’Israël et l'attente des nations; qui étant entré dans vos entrailles comme une douce rosée, en sortit comme une fleur de sa tige , ou comme un jeune arbrisseau d’une terre vierge, sans laisser, de façon ni d'autre , de vestige de son passage, pour accomplir ainsi cette prophétie de David : • Il descendra comme une ■ pluie , et comme la rosée qui dégouttera sur la « terre1; « et cette autre d'Isaïe : « Il s’élèvera
• comme une fleur, et comme une racine d'une
• terre desséchée1. »
Ainsi le Verbe divin, voulant racheter les hommes, emprunta de vous de quoi payer la justice de son Père ; et ne voyant point au monde de source plus belle, U puisa dans vos chastes flancs ce sang qui a lavé nos iniquités. C'est vous qui nous l'avez conservé dans sa tendre enfance : vous avez gouverné celui dont la sagesse administre tout l'uni vers; et lorsqu'il fut arrivé à sa dernière heure , la Providence vous amena au pied de sa croix pour participer de plus près à ce sacrifice. Ce fut là que le voyant déchiré de piales, étendant ses bras à un peuple incrédule, pleurant et gémissant pour noos comme une pauvre victime; et d'autre part levant au ciel ses mains Innocentes , priant avec ardeur, et surmontant par ses cris la colère de son Père , ainsi que le prêtre , vous sentîtes émouvoir vos compassions maternelles; et lui aussitôt, pour consoler vos douleurs , vous laisse en la personne de son cher disciple ses fidèles pour enfants.
0 Vierge incomparable, secourez l'Église catholique , qui vous loue avec tant de sincérité , et abattez le pouvoir de ses ennemis. Nous ne vous demandons pas que vous armiez contre eux la colère du Tout-Puissant : non ; l’Eglise ne peut avoir des sentiments si cruels. Apaisez plutôt sur eux l'ire formidable de Dieu , de peur qu'il ne venge ses temples profanés et la fureur qui leur a fait abolir, partout où ilsont passé, les marques de la piété de nos ancêtres; mais encore plus la perte de tant d’âmes, qu’ils ont arrachées à l’Église dans son propre sein. Ahl Vierge sainte, priez Dieu qu’il touche leurs cœurs ; que sa grâce surmonte la dureté de ceux que leur orgueil et leurs intérêts ont abandonnés nu sens réprouvé ; qu’elleéclatre les simules et les ignorants , qui ont
1 Ps. un , t.
* u un, a.
L’ANNONCIATION
été séduits par le beau prétexted'une feinte réforraation : afin que les forces du christianisme étant réunies, nous réformions ensemble no» mœurs selon l’Évangile , et allions faire adorer par toute la terre Jésus-Christ crucifié , par qui, et en qui, et avec qui nous espérons régner éternellement dans le ciel, où nous conduise, etc.
PRÉCIS D’UN SERMON
rom LE JOUR DF.