‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 94 sur 243 · SUR LES GRANDEURS DE MARIE · texte numérisé non relu

SUR LES GRANDEURS DE MARIE

Marié on Jésus-Christ comiurnré , par une expression \ ive et naturelle de ses perfivl i:>ns inlinlrs. nalsons (|ul dots rot nous amrainere que JéMU-Chrbl a fait Marie innocent, dés le premier Jour de sa v ie : qu’est -c qui la distingue de Jésus. L'union trésH-trolle de Marie avec Jésus , principe des gréee* dont elle est remplie. Celte union commencée en elle par l'esprit et dans le coeur. LarhArUé «le Msrie, un instrument né nérat des opérations de U lir.lrr. Avec quelle eflieaee eîla parle pour nous au emur de Jésus. Charité dont nous devons être animes , pour réclamer son intercession.

Nos pnreossit , dies aiitem appiopinqnav il.

La nultesl passer , et te jour s'approche. Rom. xut, 13.

Ni l'art, ni ta nature, ni Dieu même , ne produisent pas tout à coup leurs grands ouvrages ; ils ne s'avancent que pas à pas. On crayonne avant que de peindre, on dessine avant que de bâtir, et les chefs-d'œuvre sont précédés par des coups d'essai. La nature agit de la même sorte ; et ceux qui sont curieux de ses secrets savent qu’il y a de ses ouvrages où il semble quelle se joue , ou plutôt qu elle exerce sa main pour faire quelque chose de plus achevé. Mais ce qui est de plus admirable, c'est que Dieu observe la même conduite; et il nous le fait paraître principalement dans le mystère de l'incarnation : c'est le miracle de sa sagesse , c'est le grand effort de sa puissance; aussi nous dit-il que pour l'accomplir il remuera le ciel et la terre : Adhue modicum, et ego commovebo cœlum et ter ram ' ; c'est son œuvre par excellence, et son prophète l’appelle ainsi : Domine, opus tuum. Mais encore qu’il ne doive paraître qu'au milieu des temps, /a medio annorum vivifiea itlml *, il n’a pas laissé de lecommencer dès l'origine du momie. Et la loi de nature , et la loi écrite , et les cérémonies , et les sacrifices, et le sacerdoce, et les prophéties, netaient qu'une ébauche de Jésus-Christ, Christi rudimenta, disait un ancien; et il n'est venu A ce grand ouvrage que par un appareil infini d'images et de figures , qui lui ont servi de préparatifs. Mais le temps étant arrivé, l'heure du mystère étant proche , il médite quelque chose de plus excellent : il forme la bienheureuse Marie pour nous représenter plus au naturel Jésus- Christ, qu'il devait envoyer bientôt , et il en rassemble tous les plus beaux traits en celle qu'il destinait pour être sa mère. Je sais que cette matière est très-difficile A traiter; mais il n'est rien d'impossible A celui qui espère en Dieu : deraau-

1 Un bac in,l.

DE LA SA1.YTE VIERGE

IflS

dons-lul ses lumières pur l’Intercession de cette vierge, que je saluerai avec l’ange en disant : Ave.

Je commencerai ce discours par une belle méditation de Tertullien dans le livre qu’il a écrit de la Résurrection de la chair. Ce grave et célébré écrivain considérant de quelle manière. Dieu a formé l’homme, témoigne être assez étonné de l’attention qu’il y apporte. Représentez-vous, nous dit-il , de la terre humide dans les mains de ce divin artisan ; voyez avec quel soin il la manie, comme il l'étend, comme il la prépare, avec quel art et quelle justesse il en tire les linéaments; en un mot, comme il s’afTectionnc et s’occupe tout entier à cet ouvrage : Kecorjita totum illi Deum occupatum ac deditum Il admire cette application de l’Esprit de Dieu sur une matière si méprisable, et, ne pouvant s’imaginer qu’il fallût employer tant d’art ni tant d’industrie à ramasser de la poussière et à remuer de In boue, il conclut que Dieu regardait plus loin, et qu’il visait à quelque œuvre plus considérable ; et afin de vous expliquer toute sa pensée : Cet œuvre , dit-il , c’était Jésus-Christ ; et Dieu en formant le premier homme, songeait à nous tracer ce Jésus qui devait un jour naître de sa race : c’est pour cela, poursuit-il, qu’il s’affectionne si sérieusement à celte besogne; parce que, voici ses paroles, ■ dans cette boue qu’il ajuste, il pense « A nous donner une vive image de son Fils qui n se doit faire homme : » Quodcumque limas exprimebalur, Christus cogitabulur homo futurus *.

Sur ces belles paroles de Tertullien , voici la réflexion que je fais, et que je vous prie de peser attentivement. S’il est ainsi, mes frères, que, dès l’origine du monde , Dieu en créant le premier Adam pensât à tracer en lui le second ; si c’est en vue du sauveur Jésus qu’il forme notre premier père avec tant de soin, parce que sou Fils en devait sortir, après une si longue suite de siècles et de générations interposées : aujourd’hui que je vois naître l’heureuse Marte, qui le doit porter dans ses entrailles , n’ai-je pas plus de raison de conclure , que Dieu en créant ee divin enfnnt, avait sa pensée en Jésus-Christ, et qu’il ne travaillait que pour lui : Christus cogUabatur ? Ainsi ne vous étonnez pas, chrétiens, ni s’il l’a formée avec tant de soin, ni s’il l’a fait naître avec tant de grâces : c’est qu’il ne l’a formée qu’en vue du Sauveur. Pour la rendre digne de son Fils, il la tire sur son Fils même ; et devant nous donner bientôt son Verbe incarné, Il nous fait déjà paraître aujourd’hui , en la nativité de Marie , un

• De Resur. carn. D" 6.

* itafr

Jésus-Christ ébauché , si jcputsparlerdè la sorte, un Jésus-Christ commencé, par une expression vive et naturelle de scs perfections inllnies : Christus cogilabalur homo futurus. C’est pourquoi j'applique à cette naissance ces beaux mots du divin apâtre : Kox prœcessif, dies autem appropinquavit : « La nuit est passée , et le jour ■ s'approche. » Oni, mes frères, le Jour approche ; et encore que le soleil ne paraisse pas , nous en voyons déjà une expression en la nativité de Marie.

J'admire trois choses en notre Sauveur, l’exemption de péché, la plénitude de grâces, une source inépuisable de charité pour notre nature : voilà les trois rayons de notre soleil , par lesquels il dissipe toutes nos ténèbres. Car il fallait que Jésus fût innocent , pour nous purifier de nos crimes : il fallait qu’il fût plein de grâces, pour enrichir notre pauvreté : il fallait qu’il fût tout brûlant d'ainour, pour entreprendre la guérison de nos maladies. Ces trois qualités excellentes sont les marques inséparables et les traits vifs et naturels par lesquels on reconnaît le Sauveur ; et Dieu qui a formé la très-sainte Vierge sur cet admirable exemplaire, nous en fuit voir en elle un écoulement. Ainsi, mes frères, réjouissonsuous, et disons avec l'apôtre : ■ La nuit est pas- « sée , et le jour approche : » il approche, ce beau, ce bienheureux , cet illustre jour qu'on promet depuis si longtemps à notre unturc; il approche, les ténèbres fuient : nous jouissons déjà de quelque lumière, lejour de Jésus-Christ se commence ; parce qu’ainsi que nous avons dit, encore qu’ou ne voit pas le soleil , on voit déjà ses plus clairs rayons reluire par av ance en Marie naissante : je veux dire l'exemption de péché, la plénitude de grâces , une source incomparable de charité pour tous les pécheurs, c’est-à-dire, pour tous les hommes. Voilà, messieurs, les trois beaux rayons que le Fils de Dieu envoie sur Marie. Ils n'ont toute leur force entière qu’en Jésus-Christ seul : en lui seul ils font un plein jour, qui éclaire parfaitement la nature humaine; mais ils font en la sainte Vierge une pointe du jour agréable, qui commence à la réjouir : et c’est à cette joie sainto et fructueuse que je vous invite par ce discours.

PEEMIEH FOIKT.

Il n'y a rien de plus touchant dans l’Evangile que cette manière douce et charitable dont Dieu traite scs ennemis réconciliés, c’est-à-dire, les pécheurs convertis. Il ne se contente pas d'effncer nos taches et de laver toutes nos ordures , c’est peu à sa bonté Infinie de faire que nos pèches ue nous nuisent pas , il veut même qu’ils

SUR LA NATIVITE

nous profitent : il en fait naître tant de bien pour 1 nous, qu'il nous contraint, si je j’ose dire, de bénir nos fuutcs, et décrier avec l'Eglise : O heureuse eoulpe ! O J clix cutpa 1 1 Sa grâce dispute ! contre nos péchés à qui emportera le dessus; et 11 se plaît même , dit saint Paul', de faire abonder la profusion de ses grâces par-dessus l'excès de notre malice. Bien plus, et voici ce qu'il y a de plus surprenant, il reçoit avec tant d'amour les pécheurs réconciliés, que l'innocence la plus parfaite, mon Dieu, permettez- moi de le dire, aurait en quelque sorte sujet de s'en plaindre, ou du moins d'en avoir de la jalousie : il les traite si doucement, que pourvu qu’on y ait regret, on n’a presque plus de sujet d’y avoir regret. Lue de ses brebis s’écarte de lui ; toutes les autres qui demeurent fermes, semblent lui être beaucoup moins chères, qu’une seule qui s’est égarée : Grex , un a charior non eral, dit Tertullien 3 ; et sa miséricorde est plus attendrie sur le prodigue qu'il a retrouvé , que sur son aine toujours fidèle : Char riorem senscrat quetn lucrifeccrat.

S’il est ainsi , mes frères , ne semble-t-il pas que nous devons dire que les pécheurs pénitcuts l'emportent par-dessus les justes qui n’ont pas péché; et la justice rétablie, par-dessus l’innocence toujours conservée? toutefois il n'en est pas de la sorte. Il n’est pas permis de douter que l’innocence ne soit toujours privilégiée : et pour ne pas parler maintenant de toutes scs autres prérogatives, n’est-ce pas assez pour sa gloire que Jésus-Christ l'ait choisie? Voyez en quels termes l’apôtre saint Paul publie l'innocence de seul divin maître : Ta/is dece.bat ut esset nobis pont if ex 4 : Il fallait que nous eussions un pon- ••tife, saint, innocent, sans tache, séparé des « pécheurs, élevé au-dessus des deux, et qui n’ait *• pas besoin d’offrir des victimes pour ses pro- <■ près fautes; » mais qui, étant la sainteté même, fasse l'expiation des péchés. Et s’il est ainsi, chrétiens, que le Fils de Dieu ait pris l'Innocence pour son partage, ne devons-nous pas confesser qu’il faut qu’elle soit sa bien-aimée?

Non, mes frères, ne croyez pas que ces mouvements de tendresse qu’il ressent pour les pécheurs pénitents les préfèrent à lu sainteté , qui ne se serait jamais souillée dans le crime. On goûte mieux la sunté quand ou relève tout nouvellement d’une maladie; mais on ne laisse pas d’estimer bien plus le repos d’une forte constitution , que l’agrément d'une santé qui se rétablit, li est xrui que les cœurs sont saisis d’une joie

' Sa66. tancto, in Bnv-d. Ctr. posrh.

* Rom. v,3u.

* /><• Poeuit. n* *.

* vu , 20

soudaine de la grâce inopinée d'un beau jour d’hiver, qui, après un temps pluvieux , vient réjouir tout d’un coup la face du monde; mais on ne laisse pas d’aimer beaucoup plus lu constanic sérénité d'une saison plus béuigne. Ainsi, messieurs, s’il nous est permis déjuger des sentiments du Sauveur, par l’exemple des sentiments humains, il euresse plus tendrement les pécheurs récemment convertis , qui sont sa nouvelle conquête; mais il aime toujours avec plus d’ardeur les justes (pii sont ses anciens amis : ou, si vous voulez que nous raisonnions de cette conduite de sa miséricorde par des principes plus hauts ; disons, mais disons en un mot , car il faut venir à notre sujet, qu’autres sont les sentiments de Jésus selon sa nature divine et en qualité de Fils de Dieu, autres sont les sentiments du même Jésus, selon sa dispensation en la chair et en qualité de Sauveur des hommes : cette distinction de deux mots nous développera tout ce mystère.

Jésus-Christ, comme Fils de Dieu, étant la sainteté essentielle; quoiqu'il se plaise de voir a ses pieds un pécheur qui retourne à la bonne voie , il aime toutefois d’un amour plus fort l’innocence qui ne s'est jamais démentie : comme elle s'approche de plus près de sa sainteté infinie, et quelle l imite plus parfaitement , il l’honore d’une familiarité plus étroite ; et quelque grâce qu’aient à ses yeux Ici larmes d'un pénitent, elles ne peuvent jamais égaler les chastes agréments d’une sainteté toujours fidèle. Tels sont les sentiments de Jésus selon sa nature divine: mais, mes frères , il en a pris d’autres pour l’amour de nous, quand il s’est fait notre Sauveur. Ce Dieu donne la préférence aux innocents; mais, chrétiens, réjouissons-nous, ce Sauveur miséricordieux est venu chercher les coupables : il ne \it i que pour les pécheurs , parce que c*c.st pour les pécheurs qu’il est envoyé.

Écoutez comme il nous explique le sujet de sa légation : Non veni vocare jvstos 1 : « Je ne suis

pas venu pour chercher les justes; » parce que, quoiqu'ils soient les plus estimables et les plus dignes de mon amitié, ma commission ne s’étend pas là. Comme Sauveur, je dois chercher ceux qui sont perdus; comme Médecin, ceux qui sont malades; comme Kcdempteur, ceux qui sont captifs : c’est pourquoi il n’aime que leur compagnie, parce qu’il n’est au monde que pour eux seuls. Les anges qui ont toujours été justes, peuvent s’approcher de lui comme Fils de Dieu : ô innocence, voilà ta prérogative; mais en qualité de Sauveur, il donne la préférence aux hommes

» Hfattk, IX , 19.

DE LA SAINTE VIERGE

pécheurs. De la même maniéré qu'un médecin , comme homme 11 sc plaira davantage à converser avec les sains, et néanmoins comme médecin il aimera mieux soulager les malades. Ainsi ce Médecin charitable , certainement comme Eils de Dieu il préfère les innocents; mais eu qualité de Sauveur, il recherchera plutôt les criminels : voilà donc tout le mystère éclairci par une doctrine sainte et évangélique. Pardonnez-moi , mes frères , si je m'y suis si fort étendu ; elle est pleine de consolation pour les pécheurs tels que nous sommes, mais elle est très-avantageuse pour la sainte et perpétuelle inuocence de la divine Marie.

Car s'il est vrai que le Fils de Dieu aime si fortement l'innocence, dites-moi, sera-t-il possible qu'il n’en trouve point sur la terre? je sais | qu'il la possède en lui-méme au plus haut degré de perfection; mais n'nura-t-ll pas le contentement de voir quelque chose qui lui ressemble , ou du moins qui approche un peu de sa pureté ? Quoi ! ce juste , cet Innocent sera-t-il éternellement parmi les pécheurs, sans qu’on lui donne la consolation de rencontrer quelque .Ame sans tache ? et, dites-moi, quelle sera-t-elle, si ce n’est sa divine mère ? Oui , messieurs , que ce Sauveur miséricordieux qui a charge sur lui tous nos crimes , coure toute sa vie apres les pécheurs, qu'il les aille chercher sans relâche dans tous les coins de la Palestine ; mais si tout le reste du monde ne lui donne que des criminels, ah ! qu'il trouve du moins dans son domestique , sous son toit et dans sa maison, de quoi satisfaire ses yeux de la -beauté constante et durable d'une sainteté incorruptible.

Il est vrai que ce Sauveur cliaritable ne méprise pas les pécheurs; que bien loin de les rejeter de devant sa face , il ne dédaigne pas de les appeler aux plus belles charges de son royaume. 11 prépose à la conduite de tout son troupeau un Pierre , qui a été infidèle : il met à la tête des évangélistes un Matthieu, qui a été publicain ; il fait le premier des prédicateurs d'un Paul , qui a été le premier des persécuteurs. Ce ne sont pas des justes et des innocents , ce sont des pécheurs convertis qu'il élève aux premières places. Mais ne croyez pas pour cela qu'il tire sa sainte mère de ce même rang; il faut faire grande différence entre elle et les autres : et quelle sera cette différence ? la voici , et je vous prie de la bien entendre ; elle est essentielle et fondamentale pour la vérité que je traite.

Il a choisi ceux-là pour les autres, et il a choisi Marie pour lui-même. Pour les autres : Omnia veslra sunt, site Pautus, sive Apollo, sivr Cep fias’ : « Tout est a vous , soit Paul, soit Apollo ,

* I. Car. Ml , M-

« soit Céphas. - Marie pour lui : üiteelus meus mihi , et ego illi ' : Il est mon unique, jesuisson unique ; ilest mon fils et je suis sa mère. Ceux qu 'il appelle pour les autres , il les a tirés du péché , pour pouvoir mieux annoncer sa miséricorde et la rémission des péchés. C'était tout le dessein d'appeler à la confiance les âmes que le. péché avait abattues : et qui pouvait prêcher avec plus de fruit la miséricorde divine , que ceux qui en étalent eux-mêmes un illustre exemple? Quel autre pouvait dire avec plus d'effet : - C’est un « discours fidèle, que Jésus est venu sauver les « pécheurs » qu'un saint Paul, qui pouvait ajouter après, - desquels je suis le premier? • Quorum primus ego sum . N’est-ce pas de même que s'il eût dit au pécheur qu'il désirait attirer : Ne crains point , je connais la main du médecin auquel je t'adresse ; - c'est lui qui m'envole à toi pour

• te dire comme il m'a guéri , avec quelle facilité, «avec quelles caresses, » et pour t’assurer du même bonheur : Qui curavit vie, misitmeud te, et dixit mihi : Illi desperanti vu de , et die quid habuisti, quid in te sanavi, quam rito simavi 3? Est- il rien de plus fort ni de plus puissant pour encourager un malade, pour relever un coeur abattu et une conscience disespérée? C'était donc un sage conseil pour attirer à Dieu les pécheurs, que de leur faire annoncer sa miséricorde par des hommes qui l’avaient si bien éprouvée. F.t saint Paul nous l’enseigne manifestement : • J'ai reçu miséricorde , dit-il ; afin que « Dieu découvrit en moi les richesses de sa pu-

• tience , pour l'instruction des fidèles , > ad informalionem eorum qui eredituri suntk. Ainsi vous voyez pour quelle raison Dieu honore dans l’Église, des premiers emplois, des pécheurs reconciliés : c’était pour l'instruction des fidèles.

Mais s'il a traité de la sorte ceux qu'il appelait pour les autres , ne croyons pas qu'il ait fait ainsi pour cette créature chérie, cette créature extraordinaire, créature unique et privilégiée, qu'il n'a faite que pour lui seul, c'est-à-dire, qu’il a choisie pour être sa mère. Il a fait dans ses apôtres et dans ses ministres ce qui était le plus utile au salut de tous; mais il a fait en sa sainte mère ee qui était de plus doux , de plus glorieux, de plus satisfaisant pour lui-même : par conséquent je ne doute pas qu’il n’ait fait Marie Innocente. Elle est son unique , et lui son unique : Ditectus meus mihi, et ego illi : « Mon

• bien-aimé est pour moi , et je suis pour lui ; • je n'ai que lui, il n'a que moi Je sais que le don

' Caal. Il , 16.

* I. Tira, l , 16.

* S. Muq. Srrm. U-XXVI , n*4« t V , Ctl. ail.

SUR LA NATIVITÉ

d‘ii»nneeucc ne doit pas facilement être prodigué *ür notre nature corrompue, mais ce n’est pas le prodiguer trop que de n'en faire part qu’à sa seule mère; et ce serait le trop resserrer, que de le refuser jusqu’à sa mère.

Non , mes frères , mon Sauveur ne le fera pas : je vois déjà briller sur Marie naissante l'innocence de Jésus-Christ, qui couronne sa tête. Venez honorer ce nouveau rayon que son fils fait déjà éclater sur elle : la nuit est passée, et le jour s'approche ; Jésus nous doit bientôt amener ce jour par sa bienheureuse présence. O jour heureux , ô Jour sans nuage, ô jour que l'innocence du divin Jésus rendra si serein et si pur, quand viendras-tu éclairer le monde? chrétiens, il approche; réjouissons-nous : vous en voyez déjà paraître l’aurore dans la naissance de la sainte Vierge : Nuta Yirginc surrexit auront , dit le pieux Pierre Damien \ Après cela vous étonnezvous, si je dis que Marie a paru sans lacho dès le premier jour de sa vie ? Puisque ce grand jour de Jésus-Christ devait être si clair et si lumineux, ne vous semble-t-il pas convenable que même le commencement en soit beau , et que la sérénité du malin nous promette celle de la journée ? C'est pourquoi, comme dit très-bien Pierre Damien,

- Marie commençant ce jour glorieux en a rendu

- la matinée belle par sa nativité bienheureuse : > Maria , tr ri prœria luminis , nativitate sua mane clarissimum serenavit \ Accourons donc avec joie, mes frères, pour voir les commencements de ce nouveau jour : uous y verrons briller la douce lumière d’une pureté qui n'a point de taches. Et ne nous persuadons pas, que, pour distinguer Marie de Jésus, il faille lui ôter l'innocence, et ne la laisser qu'a son fils. Pour distinguer le matin d'avec le plein jour, il ne faut pas remplir l’air de tempêtes , ni couvrir le ciel de nuages ; c’est assez que les rayons soient plus faibles, et la lumière moins éclatante : ainsi, pour distinguer Marie de Jésus, il n’est pas nécessaire que le péché s’en mêle; c’est assez que son innocence soit comme un rayon affaibli, en comparaison de celle de son divin fils : elle appartient a Jésus de droit, elle n’est en Marie que par privilège; à Jésus par nature, à Marie par grâce et par indulgence : nous en honorons la source en Jésus, et en Marieaun écoulement. Mais ce qui doit nous consoler, mes frères, je le dis avec joie, je le dis avec sentiment de lu miséricorde divine ; donc ce qui nous doit consoler, c’est que cet écoulement d'innocence ne luit en la di vine Marie qu’en faveur des pauvres pécheurs. L’innocence ordinairement reproche aux crimi-

‘ Scrm. xe. in./smmpt. O. .V<u. f irj.

* JM.

nols leur mauvaise vie, et semble prononcer leur condamnation. Mais fl n’en est pas ainsi de Marie ; son innocence leur est favorable : pourquoi? parce qu’ainsi que nous avons dit, elle n’est qu’on écoulement de l’innocence du sauveur Jésus. L’innocence de Jésus-Christ , c’est la vte et le salut des pécheurs : ainsi l’innocence de la sainte Vierge lui sert à obtenir pardon pour les criminels. Considérons donc, chrétiens, cette sainte et innocente créature comme l'appui certain de notre misère : allons nettoyer nos péchés à la vive lumière de sa pureté incorruptible ; mais tâchons aussi de nous enrichir par la plénitude de ses grâces : c’est ma seconde partie.

SECOND POINT

Je ne trouve pas difficile de parier de l'innocence de la suinte Vierge : il suffit de considérer cette haute dignité de mère de Dieu , pour juger quelle a dd être exempte de tache. Mais quand il s'agit de représenter cette plénitude de grâces , l’esprit se confond dans cette pensée, et ne sait sur quoi arrêter sa vue. Donc, mes frères, n’entreprenons pas de décrire en particulier les perfections de Marie, ce serait vouloir sonder un abime; mais contentons-nous aujourd'hui de juger de leur étendue par le principe qui les a produites.

* Le grand saint Thomas 1 nous enseigne que

1 III part. QtiœsL IXTtl , art. V.

• Legrand saint Thomas non* enseigne que, pour entendre dans quelle hauteur et avec quelle plénitude la sainte Vierge a reçu la grâce, il la faut mesurer par son alliance et par son union très-étroite avec son fils : et c’est par là, chrétiens , qu’il nous est aisé de connaître que les hommes ne lui doivent donner aucunes bornes. Vous racoutcrai-jc , messieurs, les adresses de la nature pour altadtcr les enfants et pour les incorporer au sein de la mère ; pour faire que leur nourriture et leur vie passent par les mêmes canaux , et faire des deux , pour ainsi dire , un même tout et une même personne ? Les enfants , en’ venant au monde, ne rompent pas le nrrud de cette union. La nature fait d’autres liens , qui sont ceux de l’amour et de la tendresse ; les mères portent leurs enfants d'une autre manière , c’est-à-dire, dans le cœur. Aussitôt qu'ils sont agités, leurs entrailles sont encore émues d’une manière si vive, qu'elle ne leur permet pas de sentir quelles en soient séparées. Mais «pic sera-ce, si nous ajoutons à celle union ce qu’il y a de particulier entre Jésus et Marie; si nous considérons qu'il n’a paiat de père sur la terre, et qu’il reconnaît par conséquent sa mère très-pure, comme la source unique de tout son sang, et le principe unique de sa vie : en sorte qu’il ressent pour elle seule, avec une incroyable augmentation et d'amour et de tendresse, ce que la nature a inspiré au cœur de» enfants pour le partager également entre le père et la mère ; comme aussi réciproquement celte mère vierge rassemble en elle-même , pour ce cher unique, ce que la même nature répand ordinairement en deux cœurs, c’est-à-dire, re que l’amour du père a de plus fort , et ce que l'amour de la mère a de plus vif et de plus tendre : Dileclus mens mihi , et cjo illi.

Que si vous me répondez que celte union regarde seule-

DE LA SAINTE VIERGE

je principe des grâces en la sainte Vierge, n’est l'union très-étroite avec Jésus-Christ : et afin que vous compreniez par les Ecritures divines l’effet de cette union si avantageuse, remarquez, s’il vous plaît, messieurs , une vérité importante , et qui est le fondement de tout l’Évangile; c'est que la source de toutes les grâces qui ont orné la nature humaine , c’est notre alliance avec Jésus-Christ : car, mesfreres, cette alliance a ouvert un sacré commerce entre le ciel et la terre, qui a infiniment enrichi les hommes ; et c’est sans doute pour cette raison que l'Eglise, inspirée de Dieu, appelle l'incarnation un commerce : O admirabi le comme rcium! En effet, dit saint Augustin 11’est-ce pas un commerce admirable, ou Jésus, ce charitable négociateur, étant venu en ce monde pour y trafiquer dans cette nation étrangère, en prenant de nous les fruits malheureux que produit cette terre ingrate, la faiblesse, la misère, la mortalité , nous a apporté les biens véritables que produit cette céleste patrie , qui est son naturel héritage; l’innocence , la paix , l’immortalité? C’est donc cette alliance qui nous enrichit; c’est cet admirable commerce qui fait abonder en nous

ment le corps, et ne fait que suivre la trace du sang, c'est ici qu’il faut que je vous expose une vérité admirable ; mats qui ne sera pas moins utile à votre instruction, que glorieuse et avantageuse à la sainte Vierge. C’est , messieurs , que le Fils de Dieu ayant pris un corps pour l’amour des dînes , il ne. s’approche jamais de nous (wr son divin corps, que dans im désir infini de s’unir à nous beaucoup plus étroitement ■don l’esprit. Table mystique, banquet adorable , je vous appelle à témoin de la vérité que j’avance. Parlez-nous ici , saints autels, autels si saints et si vénérables, mais je le dirai en passant , autels fort peu révérés. Je ne me plains pas ici des ornements (pii vous manquent : cela se fera bientôt; et dans l’accomplissement de ce superbe édifice, que la France verra avec joie, comme un monument immortel de la majesté de ses mis, à Seigneur, la pielé de Louis votre serviteur, que vous nous avez donné pour monarque , n'oubliera pas votre sanctuaire. Mais je inc plains, saints autels, de ce que vous êtes peu révérés , parce que ceux qui tiennent en celte cliapctle la regardent comme un lieu profane. On entre , on sort , sans adorer Dieu. Jésus-Christ dit-on , n’y repose pas. Mais toutefois il y descend à certains moments : Iltic percer In marnai fa Christl corpus et sanguis habifabant. On respecte le siège du roi, même en son absence; il remplit de sa majesté tous les lieux où il habite. Le prit ilcge de la seconde majesté ne doit pas remporter sur la première. Voilà le Irène de Jésus-Christ : je vous demande, messieurs, une grâce; il sied bien au ministère que je fuis d’en demander de semblables , même de ce lien : n’entrez pas, ne sortez |»as de cette chapelle , sans rendre à Dieu , à genoux , un moment d'adoration sérieuse.

Mais je m’éloigne trop , et il faut revenir à noire sujet. Je voulais prouver, chrétiens, que lorsque Jésus Christ s’unit à nos corps, c'est principalement l’Ame qu’il recherche. J'ai apporté pour ma preuve l'adorable eucharistie.

On volt clairrmenl que Bossuet lit ce morceau lorsqu'il voulu! prêcher ce sermon dans la chapelle de Vénalités. ( Edit de Ih fnrit. )

1 In Psal. CXJ.YIII , n* 8, t. IV , col. 1077.

tous les biens. C’est pourquoi saint Paul nous assure, que nous ne pouvons plus être pauvres, depuis que Jésus-Christ est ù nous : « Celui qui « nous donne son propre Fils, que nouspourrn- « t-il refuser? ne nous donne-t-il pas en lui toutes » choses? " Quomodo non rtmin cum illo omnin nobis donavit *? et après s’être comme débordé par cette libéralité inestimable, ne faut-il pas que ses autres dons coulent impétueusement par eette ouverture?

Que si notre alliance avec Jésus-Christ nous produit des biens si considérables; tais-toi , taistoi , A raison humaine , et n’entreprends pas d'expliquer les prérogatives de la sainte Vierge : car si c’est un avantage incompréhensible qu'op nous donne Jésus-Christ comme Sauveur; que penserons-nous de Marie ù qui le Père éternel le donne, non point d’une manière commune, mais comme il lui appartient à lui même , comme Fils, comme Fils unique, comme Fils qui, pour ne point partager son cœur, et tenir tout de sa sainte mère, ne veut point avoir de père en ce monde? est-il rien d'égal à eette alliance? Et ne vous persuadez pas qu’elle unisse seulement Marie au Sauveur par une union corporelle : l'on pourrait d'abord se l'imaginer, parce qu’elle n'est sa mère que selon la chair; mais vous prendrez bientêt une autre pensée , si vous remarquez , chrétiens, une différence notable entre Marie et les autres mères. Elle a donc ceci de particulier, qui la distingue de toutes les autres : qu'elle a conçu son (ils par l'esprit avant de le concevoir dans ses entrailles; et cela de quelle manière? C'est que ce n’est pas la nature qui a formé en elle ce divin enfant; elle l’n conçu parla foi, elle l’a conçu par l’obéissance : c'est la doctrine constante de tous les saints Pères, et elle est fondée clairement sur un passage de l'Écriture que peut-être vous n’avez pas remarqué. C’est , mes frères , qo’Élisabeth ayant humblement salué Marie comme mère de son Seigneur : Unde hoc mihi, ni reniai mater Domini mei ad me '7 elle s’écrie aussitôt toute transportée : « Heureuse qui avez cru ! • comme si elle eût voulu dire : Il est y ai que vous êtes mère ; mnis c'est votre foi qui vous rend féconde : d'où les saints docteurs ont conclu et ont tous conclu d'une mémo voix qu'elle a conçu son fils dans l'esprit , avant que de le porter en son corps : Prius conccpil mente quota corpore \ Ne jugez donc pas de la sainte Vierge connue vous faites des mères communes.

Chrétiens, je n'ignore pas qu’elles s'unissent

* vm , M.

1 Luc. 1 , 43.

3 S Aug. Serm. ccxt„ n* I, L ▼, col. 006. S. Léo , in Naticit. Dom. Serin, i, cap. I.

SUR LA NATIVITÉ

à leurs enfants , même par I esprit. Oui ne le voit pas? qui ne sent pas combien clics les portent ou fond de leurs Ames? Mais je dis que l'union se commence au corps, et se noue premièrement par le sang : au contraire, en In sainte Vierge, la première empreinte se fait dans le cœur ; son alliance avec sou Ills prend son origine en l"espi it , parce quelle l'a conçu par la foi : et si vous vouiez entendre , mes frères , jusqu'ou va cette alliance , jugez-en à proportion de celle du corps. Car permettez-mol , je vous prie, d'approfondii un si grand mystère, et de vous expliquer une vérité qui ne sera pas moins utile pour votre instruction, qu’elle sera glorieuse à la sainte Vierge.

Cette vérité, chrétiens, c'est que notre Sauveur Jésus-Christ ne s’unit jamais à nous par son corps, que dans le dessein de s'unir plus étroitement en esprit. Table mystique, banquet adorable, et vous, saints et sacrés autels, je vous appelle il témoin de la vérité que j'avance. Mais soyez-en les témoins vous-mêmes , vous qui participez à ces saints mystères. Quand vous avez approché de cette table divine , quand vous avez vu venir Jésus-Christ A vous en son propre corps , en son propre sang, quand on vous l'a mis dans la 1 louche, dites-moi, avez-vous pensé qu'il voulait s'arrêter simplement au corps? A Dieu ue plaise que vous l'ayez cru, et que vous ayez reçu seulement au corps celui qui court à vous pour chercher votre âme! ceux qui l'ont reçu de la sorte , qui ne se sont pas unis en esprit A celui dont Us ont reçu la chair adorable, ils ont renversé son dessein, ils ont offensé son amour. Et c’est ce qui fait dire à saint Cyprien ces belles mais terribles paroles : « Ils font violence, dit ce saint martyr, « nu corps et au sang du Sauveur : » Vis inferlur corpori ejus et sanguini '. Et quelle est, mes frères, cette violence? Ames saintes, âmes pieuses , vous qui savez goûter Jésus-Christ dans cet adorable mystère, vous entendez cette violence : c'est que Jésus recherchait le cœur; et ils l’ont arrêté au corps, où il ne voulait que passer : ils ont empêché cet époux céleste d’aller achever dans l'esprit la chaste union où il aspirait ; ils l’ont contraint de retenir le cours impétueux do ses grâces, dont it voulait laisser inonder leur Ame. Ainsi son amuur souffre violence; et il ne faut pas s'étonner si, étant violenté de la sorte, il se tourne en indignation et en fureur : au lieu du salut qu'il leur apportait , il opère en eux leur condamnation; et il nous montre assez par cette colère la vérité que j’ai avancée, que, lorsqu'il s’unit corporellement , Il veut que l'union de l’esprit soit proportionnée â celle du corps.

1 Lih. itr Lnptù, p. ISS.

S'il est ainsi , 6 divine Vierge , je conçois quelque chose de si grand de vous, que non-seulement je ne le puis dire, mais encore mon esprit travaille à se l'expliquer â lui-même : car telle est votre union au corps de Jésus lorsque vous l’avez conçu dans vos entrailles, qu’on ne peut pas s'en imaginer une plus étroite ; que si l'union de l’esprit n'y répondait pas, l'amour de Jésus serait frustré dece qu'il prétend, il souffrirait violence en vous : il faut donc , pour le contenter, que vous lui soyez unieen esprit, autant que vous le touchez de près par les liens de la nature et du sang. Et puisque cette union se fait par la grâce, que peut-on penser, et que peut-on dire? où doivent s'élever nos conceptions, pour ne point faire tort a votre grandeur? et quand nous aurions ramassé tout qu’il y a de dons dans les créatures, tout cela réuni ensemble pourrait-il égaler votre plénitude? Accourez donc avec joie, mes frères, pour honorer, en Marie naissante, cette plénitude de grâces : car je crois qu'il est inutile de vouloir vous prouver, par de longs discoure, qu'elle l’a apportée en venant au monde. !S’entrepreuons pas de donner des bornes A l'amour du Fils de Dieu pour sa sainte mère; et accoutumons-nous àjugerd’elle, non parce que peut prétendre uuc créature, mais par la dignité de son fils. Que servirait-il A Marie d’avoir un fils qui est devant elle et qui est l’auteur de sa naissance, s’il ne la faisa t naître digne de lui? Ayant A se former une mère , la perfection d’un si grand ouvrage ni ne pouvait être portée trop loin, ni ne pouvait être commencée trop têt : et si nous savons concevoir combien est auguste cette dignité à laquelle elle est appelée, nous reconnaîtrons aisément que ce n’est pas trop de l’y préparer dès le premier moment de sa vie. Mais c’est assez arrêter nos yeux A contempler de si grands mystères : ébloui d'un éclat si fort , je suis contraint de baisser la vue; et pour remettre mes sens étonnés de l'avoir considérée si longtemps dans ce haut état de grandeur, qui l'approche si près de Dieu, il faut, messieurs, que je la regarde dans sa charité maternelle, qui l’approche si près de nous : c’est paroù je m’en vais conclure.

TROISIÈME POINT

Ce qui me reste à vous faire entendre est d'une telle importance, qu’il mériterait un discours entier, et ne devrait pas être resserré dans cetto dernière partie : comme néanmoins je ne puis l'omettre, sans laisser ce discours imparfait, j'en toucherai les chefs principaux , et je vous prie, messieurs, de les bien entendre; cor c’est sur ce fond qu’il faut établir la dévotion solide pour la sainte Vierge. Je pose donc pour premier

DE LA SAINTE VIERGE

principe que Dieu ayant résolu dans l'éternité de nous donner Jésus-Christ par son entremise, il ne se contente pas de se servir d'elle comme d'un simple instrument; mais il veut qu'elle coopère à ce grand ouvrage par uu mouvement de sa volonté. C’est pourquoi il envoie son ange pour lui proposer le mystère, et ce grand ouvrage de l'incarnalion, qui tient depuis tant de siècles le ciel et la terre en attente ; cet ouvrage , dis-je, demeure en suspens jusqu'à ee que la sainte Vierge y ait consenti. Elle tient donc en attente Dieu et toute la nature; tant il a été nécessaire aux hommes qu’elle ait désiré leur salut. Elle l'a donc désiré, messieurs, et il a plu au Père éternel, que Marie contribuât par sa charité è donner un Sauveur au monde.

Comme cette vérité est connue , je ne m’étends pas à vous l'expliquer ; mais je ne puis vous en taire une conséquence que peut-être vous n'avez pas assez méditée : c’est que la sagesse divine ayant une fois résolu de nous donner Jésus-Christ par la sainte Vierge, ce décret ne sc change plus; il est et sera toujours véritable que sn charité maternelle ayant tant contribué à notre salut dans le mystère de l'incarnatiou , qui est le principe universel de la grâce, elle y contribuera éternellement dans toutes les autres opérations, qui n'en sont que des dépendances : et afin de le bien entendre, remarquez, s'il vous plaît, messieurs, trois opérations principales de la grâce de Jésus- Christ. Dieu nous appelle, Dieu nous justifie, Dieu nous donne la persévérance : la vocation , c’est le premier pas; la justification, c’est notre progrès; la persévérance, la lin du voyage. Vous savez qu'en ces trois états l’influence de Jésus- Christ nous est nécessaire. Mais il faut vous faire voir manifestement, par les Écritures, que la charité de Marie est associée à ces trois ouvrages; et peut-être ne croyez-vous pas que ces vérités soient si claires dans l'Évangile, que j'espère de les y montrer en peu de paroles.

Pour ce qui regarde la vocation , considérez , s'il vous plaît, messieurs, ce qui sc passe en saint Jean-Baptiste, enfermé dans les entrailles de sa mère , et vous y verrez une image des pécheurs que la grâce appelle. Jean y est dans l'obscurité : où êtes vous, ô pécheurs? Il ne peut ni voir, iu entendre, et Jésus vient à lui sans qu'il y pense. Il s’approche, il parle à son cœur, il cveille et il attire ce coeur endormi et auparavant insensible; c’est ainsi que le (ils de Dieu traite les pécheurs qu'il appelle. V pensiez- vous , 6 pécheurs, quand il vous est venu troubler? vous vous cachiez, et il vous voyait; vous vous détourniez, et il vous savait bien trouver : il a parlé à votre cœur, et il vous a appelés à lui , et

vous ne le cherchiez pas. Mais ce même Jésus- Christ nous montre , en saint Jean , que la charité de Marie concourt avec lui à ce grand ouvrage. Ce qui fait que Jésus approche de Jean, n'estce pas la charité de Marie? si Jésus agit dans le cœur de Jean , n'est ce pas par la voix de Mûrie? Voilà donc Marie en saint Jean Baptiste , mère de ceux que Jésus appelle : voyons maintenant ceux qu'il justifie.

Je les vois sans ligure, dans l'Évangile, aux noces de Cana en Galilée : ils sont déjà appelés en la personne des apétres; mais écoutez l'écrivain sacré : « Jésus fit son premier miracle , et i il manifesta sn gloire , et ses disciples crurent « en lui ; ■ El cndidcnmtin eum disciputi rjus'. Pouvait-il nous exprimer en termes plus clairs la grâce justifiante dont la foi, comme vous savez, est le fondement? Mais il ne pouvait non plus nous expliquer mieux la part qu'y a eue la divine Vierge : car qui ne sait que ce grand miracle fut l’effet de sa charité et de scs prières? Est-ee en vain que le Fils de Dieu , qui dispose si bien de toutes choses , n'a voulu faire son premier miracle qu'en faveur de sa sainte Mère? Qui n'admirera, chrétiens, qu'elle ne se soit mêlée que de celui-ci, qui a été suivi aussitât d'une image si expresse de la Justification des pécheurs ? cela se fait-il par hasard, ou plutât ne paraît-il pas que le Suint- Esprit veut nous faire entendre , ce que remarque saint Augustin en interprétant ce mystère , que la bienheureuse > Marie étant mère * de notre chef par la chair, a dùétrc selon l'esprit

■ mère de ses membres , et coopérer par sa chn-

■ rite à leur naissance spirituelle? » Carne mater capitis nostri spirilu, mater membrorum rjus *.

Mais, mes frères, ce n’est pas assez quelle contribue a les faire naître ; achev ons de montrer ce que fait Marie dans la sainte persévérance des enfants de Dieu. Paraissez donc , enfants d’adoption et de prédestination éternelle , enfants de miséricorde et de grâce, fidèles compagnons du Sauveur Jésus, qui persévérez avec lui jusqu'à la flu , accourez à la sainte Vierge, et venez vous ranger avec les autres sous les ailes de sa cliarité maternelle. Chrétiens, je les vois paraître ; le disciple chéri de notre Sauveur nous les représente nu Calvaire: il est lu figure des persévérants; puisqu'il suit Jésus-Christ jusqu'à la croix, qu'il s'attache constamment à ce bois mystique, qu’il vient généreusement mourir avec lui. Il est donc la figure des persévérants ; et voyez que Jésus- Christ le donne à sa mère : Femme, lui dit-il, voila votre fils : Ecce filius luus *. Chrétiens, j'ai

1 Jotui- U , II»

* De annrta t’irg. 0*8, (. Tl , col. 313.

’ Joan. xu , 26-

SUR LA NATIVITE

tenu parole : ceux qui savent considérer combien l'Écriture est mystérieuse, connaîtront, par ces trois exemples, que la charité de Marie est un instrument général des opérations de la grâce.

Par conséquent , réjouissons-nous de nous voir naître aujourd'hui une protectrice. A ox prœccssit; la nuit est passée avec ses terreurs et ses épouvantes, avec scs craintes et ses désespoirs : (lies appropinquacit; le jour approche , l'espérance vient : nous en voyons luire un premier rayon en la protection de la sainte Vierge. Elle vient sans doute pour notre secours : je ne sais si ses cris et ses larmes n'intercèdent pas déjà pour notre misère; mais je sais qu’il n’est pas possible de choisir une meilleure avocate. Prionsla donc avec saint Bernard qu’elle parle pour nous au cœur de son fils : J-oquatur ad cor Domini nostri Jesu Christi '. Oui, certainement, 6 Marie , c’est à vous qu'il appartient de parler au coeur : vous y avez un fidèle correspondant , je veux dire, l'amour lilial, qui s'avancera pour recevoir l'amour maternel , et qui préviendra ses désirs ; devez.- vous craindre d'être refusée, quand vous parlerez au Sauveur? « Sou amour inter- « cède en notre faveur ; la nature même le sol-

• licite pour nous : » Affectus ipse pro te oral; nalura ipso tibi postulat . « On se rend facile-

• ment aux prières , lorsqu’on est déjà vaincu par « son affection : » Cifo annuunt qui suo ipsi amore superanlur ’. C’est pour cette raison , chrétiens, que Marie parle toujours avec efficace : parce qu’elle parle à un cœur déjà tout gagné; parce qu’elle parle àun cœur de fils. Quelle parle donc fortement, qu’elle parle pour nous au cœur de Jésus : Loquatur ad cor.

Mais quelle grâce demandera-t-elle? que désirons-nous par son entremise? Quoi , mes frères, vous hésitez! Ce lieu de charité où vous êtes, ne vous Inspire-t-il pas le désir de vous fortifier dans la charité? Charité, charité; 6 heureuse Vierge, c’est la charité que nous demandons : sans le désir d'être charitables , que nous sert de réclamer le nom de Marie? Pour vous enflammer à la charité, entrez, messieurs, dans ces grandes salles , pour y contempler attentivement le spectacle de l'infirmité humaine; là vous verrez en combien de sortes la maladie se joue de nos corps : là elle étend , là elle relire ; là elle tourne , là elle disloque ; là elle relâche , là elle engourdit; là sur le tout , là sur la moitié; là elle cloue un corps immobile , là elle le secoue par le tremblement. Pitoyable variété, chrétiens, c’est la maladie qui sc joue, comme il lui plaît, de nos corps

* Ad Beat. Virg. Servi. Pancgyr. n“7, int, Opcr. S. Ber mardi ,1.11, col. 01)0.

* Sale. Ep. rr, p. IW.

que le péché a donnés eu proie à ses cruelles bizarreries ; et la fortune, pour être également outrageuse, ne se rend pas moins féconde en événements fâcheux.

Regarde , fl homme , le peu que tu es ; considère le peu que tu vaux : viens apprendre la liste funeste des maux dont ta faiblesse est menacée. Si tu n'en es pas encore attaqué, regarde ces misérables avec compassion ; quelque superbe distinction que tu tâches de mettre entre toi et eux , tu es tiré de In même masse, engendré des mêmes principes, formé de la même bouc : respecte en eux la nature humaine si étrangement maltraitée, adore humblement la main qui t'épargne; et pour l’amour decelui qui te pardonne, aie pitié de ceux qu’il afflige. Va-t'en, mon frère, dans cette pensée ; c'est Marie qui te le dit par ma bouche. Cet hflpital s'élève sous sa protection ; ainsi , si tu rrois mon conseil , ne sors pas aujourd'hui de sa maison, sans y laisser quelque marque de ta charité : ne dis pas que l'on en a soin. La charité est trop lâche , qui se repose toujours sur les autres : tu verras combien de nécessités implorent ta charité. Si tu le fais, mon frère, comme je l'espère, puisses-tu, nu nom de Notre-Seigneur, croître eu charité tous les jours ! puisses- tu ne sentir jamais ni de dureté pour les misérables, ni d’envie pour les fortunés! puisses-tu n'avoir jamais ni d'ennemi que tu aigrisses par ton indifférence , ni d’ami que tu corrompes par tes flatteries! puisses-tu t'exercer si utilement dans la charité fraternelle, que tu arrives enfin au plus haut degré de larharité divine ; qui t’ayant fortifié dans cc lieu d'exil contre les attaques du monde , te couronnera dans la vie future de la bienheureuse immortalité t Ainsi soit-il , mes frères, au nom du Père, et du fils , et du Saint-Esprit.

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