‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 97 sur 243 · BOSSUET- — T. III · texte numérisé non relu

BOSSUET- — T. III

ni céder à aucunes lois , pas même à celles de Dieu. C’est pourquoi il n'y a bassesse , il n’y a servitude où il ne descende ; il s'abandonne luiméme à la volonté de son l’ere.

Mais pesons davantage sur cette parole : il a pris la nature humaine qui l’oblige à être sujet, lui qui était né souverain. Il descend encore un autre degré: il a pris la forme d’esclave, parce qu’il a paru comme pécheur, qu’il s’est revêtu lui-même delà ressemblance de lu chair de péché, qu'en ccttc qualité il a porté sur lui des marques d’esclave, par exemple la circoncision, et qu'il a mené une vie servile : A on vcnil minhtrari, sed ministrare': - Il est venu non pour être servi, ■ mnis pour servir. » Il s’abaisse beaucoup plus bas : il a pris la forme d’esclave , parce qu’il est non-seulement semblable aux pécheurs, mais qu’il ont la victime publique pour tous les pécheurs, Dés le premier moment de sa conception , « en entrant an monde , dit le saint apôtre , il s’est

• mis en cet état de victime; il a dit : Je viens, ô

• mon Dieu , pour faire votre volonté : - Ingredirnsmundumdicit ... Ecce venio... ulfaciam, üeus, voluntatem luam ’.

Mnis peut-être qu’ense soumettant à la volonté de son Père, vous croire?, qu’il veut s'exempter de dépendre de la volonté des hommes. Non , mes frères, ne le croyez pas; car lu volonté de son Père est qu’il soit livré comme une victime à la volonté des hommes pécheurs , à la volonté de l’enfer : sed hœc est hora vestra, et potestas tenebrarum J , * mais c’est ici votre heure et la puis-

• sauce des ténèbres. • Il n’a pas attendu lacroix , pour foire cet acte de soumission ; * il l'a fait en » entrant dans le monde : ■ Ingrcdiens mundum dicit. Marie a été l’autel où il s'est premièrement immolé; Marie a été le temple où il a rendu à Dieu ce premier hommage , ou s’est vu la première fois ce grand et admirable spectacle d’un Dieu soumis et obéissant jusqu’à se dévouer à la mort, jusqu’à sc livrer aux pécheurs , et à l’enfer même , pour foire de lui à leur volonté. Pourquoi cet abaissement? Je vous ai déjà dit, mes sœurs, que c'est pour confondre l'orgueil.

A la vue d’un abaissement si profond , qui pourrait refuser de se soumettre? Vous vivez, mes sœurs, dans une conduite qui vous doit foire trouver la soumission non-seulement fructueuse, mais encore douce et désirable : mais quand vous auriez à souffrir un autre gouvernement, de quelle obéissance pourriez-vous vous plaindre en voyant à la volonté de quels hommes sc dévoue aujourd'hui le Sauveur des âmes : à celle du

1 ,Vf» tth. xx, 1*.

; Hebr. x , 5 , 7.

1 Luc. x\n , 53.

ogl

POUR LA FÊTE

lâche Pilate, il celle du trallrc Judas, à celle des .luifset des pontifes, à celledessoldatsinhu mains, <[ui ne gardant avec lui aucune mesure, ont fait de lui ce qu'ils ont voulu? Après cet exemple de soumission , vous ne sauriez descendre assez bas ; et vous devez chérir les dernières places qui, après les abaissements du Dieu Incarné, sont devenues désormais les plus honorables.

Marie entre aujourd'hui dans scs sentiments : quoique sa pureté angélique ait été un puissant attrait pour faire naître Jésus-Christ en elle, ce n'est pas néanmoins cette pureté qui a consommé le mystère; c’a été l'humilité et l'obéissance. SI Marie n'avait dit qu'elle était servante, en vain elle eût été vierge ; et nous ne nous écrierions pas aujourd'hui que ses entrailles sont bienheureuses. Vierges de Jésus-Christ , profitez de cette leçon ; et méditez attentivement celte vérité : le dessein du Fils de Dieu n'est pas tant de faire des vierges pudiques, que des servantes soumises.

■ C'est en effet , dit saint Augustin , quelque chose

■ de si grand d'élrc humble et soumis, que si cc « Dieu qui est si grand ne le devenait , nous ne - pourrions jamais l'apprendre. » liane magnum est esse parvum , ut nisi a te gui tam magnus es fient , disri omnino non passe! ? lia plane Mais cc n’est pas assez au Verbe fait chair d'avoir confondu l'orgueil, il faut relever l'espérance; et c'est ce qu'il va faire en s'appauvrissant : il ne confond la présomption que pour donner place À l'espérance. C’est ma seconde partie : ibisc panor ravit.

sr.coxn roivr.

L'appauvrissement du Verbe fait chair est la principale partie du mystère, et celle par conséquent qu i I est le plus malaisé de bien faire entendre : car lorsque le saint apôtre a dit, que le Fils de Dieu s'est fait pauvre, il me semble, âmes chrétiennes, qu’il ne suffit pas de comprendre qu'il s'est appauv ri en qualité d'homme, en s’unissant à une nature dont le portage est la pauvreté; en naissant de parents obscurs, dans la lie du peuple; en vivant sur la terre sans retraite, sans lieu de repos, et sans avoir seulement un gite assuré où il pût reposer sa tète. Cette pauvreté mystérieuse a quelque chose de plus caché , qui ne sera jamais assez entendu ; jusqu'à cc que nous disions que c'est la Divinité qui s'est clle-mème appauvrie.

Je ne suis point trop hardi, quand je parle ainsi; et je ne fais que suivre l'apôtre : Exinanitv'f semelipsum ' : ■ Il s’est anéanti lui-même, » ou , pour traduire cc mot proprement , il s'est vidé

1 Ih" ttinrt. rirjinit. n® .15, t. vi, col.

» l’iiiltj-p. Il, 7.

et répandu tout entier; comme un vase qui était plein , et qu'on vide en le répandant : c’est l'idée que nous donne le divin apôtre , et c’est dans cette effusion que consiste l'appauvrissement du Verbe fait chair. Ce dépouillement est-il véritable? Dieu a-t-il perdu quelque chose en se faisant homme? et n’est-cc pas un article de notre foi , que In Divinité, toujours immuable, ne s'est ni altérée ni diminuée dans cc mélange? Comment donc le Fils de Dieu s'est-il dépouillé? Voici le secret du mystère.

On dépouille quelqu’un en deux sortes, ou quand on lui ôte la propriété , ou quand on le prive de l'usage : car quoiqu'on laisse à un homme la propriété de son patrimoine; si on lui lie les mains pour l’usage, il est pauvre parmi les richesses dont il ne peut pas se servir. Ce principe étant supposé, il est bien aisé de comprendre l'appauvrissement du Verbe divin. Si je considère la propriété, il n'est rien de plus véritable que l'oracle du grand saint Léon dans ccttc célèbre épttre à saint Flav ien : que « comme la forme de Dieu n'a « pas détruit la forme d'esclave, aussi la forme

• d'esclave n'a diminué en rien la forme de Dieu 1 . • Ainsi la nature divine n'est dépouillée en Jésus- Christ d'aucune partie de son domaine; de sorte que son appauvrissement, c'est qu'elle y perd l'usage de la plus grande partie de ses attributs. Mais que dis-je, delà plus grande partie? quel de ses divins attributs voyons-nous paraître en cc Dieu enfant que le Saint-Esprit a formé dans les entrailles de la sainte Vierge?

Que voyons-nous qui sente le Dieu dans les trente premières années de sa vie? Mais encore dans les trois dernières , qui sont les plus éclatantes ; s'il parait quelques rayons de sa sagesse dans sa doctrine , de sa puissance dans ses miracles, ce ne sont que des rayons affaiblis, et non pas la lumière dans son midi. La sagesse se cache sous des parallèles et sous le voile sacré de paroles simples : et lorsque la puissance étend son bras à dis ouvrages miraculeux ; comme si elle avait peur de paraître, en même temps elle le retire : car la véritable grandeur de la puissance divine, c’est de paraître agir de son chef; et c’cst ce que le Fils de Dieu n'a pas voulu faire. Il rapporte tout il son Père : Ego non judico quemquam Pater in me manens ipse faeit opéra * : « Pour « moi, je ne juge personne... mon Père qui de-

• meure en moi, fait lui- môme les irnvres que je « fais;* et il semble qu’il n'agisse et qu'il ne parle que par une autorité empruntée. Ainsi la nature divine devait être en lui , durant les jours de sa

1 fpût. xviy, cap. III.

> Joita. val, t- , xiv, 10.

ISS

DE 1.’ ANNONCIATION

ehair, privée de l'usage de sa puissance et do ses divines perfections : c'est pourquoi * il est digne

• de recevoir puissance, divinité, sagesse et . force : » Digntis est aecipere rirtutem, et divinitatem, etsapicntiam,etfortiludinem ';comme s'il ne l’avait pas eue auparavant : l’oserai-je dire? comme un homme interdit par les lois, qui a la propriété de son bien , et n'en a pas la disposition. Ainsi étant Interdit en vertu de cette loi suprême qui l’envoyait sur la terre ponr y être dans un état de dépouillement, il n'avait pas l’usage de son propre bien ; et il n’en reçoit la pleine disposition qu’après qu’il est retourné au lieu de sa gloire , c'est-à-dire , au sein de son Père.

Tel est l’appauvrissement du Verbe fait chair : le Fils de Dieu s’y est engagé par sa première naissance qu'il prend d’une mère mortelle. C’est pourquoi son Père immortel , pour l'en délivrer , le ressuscite des morts ; et lui donnant de nouveau la vie, il le fait jouir de tous les droits de sa naissance étemelle : Ego hodie genui ic * : * Je vous

* ai engendré aujourd'hui. • O Dieu appauvri, ô Dieu dépouillé I je vous adore : vous méritez d autant plus nos adorations, ô Dieu interdit 1

Il pourrait sembler, chrétiens , que cette pauvreté du Verbe fait chair serait un moyen peu sûr pour relever la bassesse de notre nature : est-ce une espérance pour des malheureux , qu’un Dieu en vienne augmenter le nombre? est-ce une ressource à notre faiblesse , que notre libérateur se dépouille de sa puissance? ne semble-t-il pas au contraire que le joug qui accable les enfants d’Adam est d’autant plus dur et inévitable, qu’un Dieu même est assujetti à le supporter?Ccla serait vrai, chrétiens, si sa pauvreté était forcée , s'il y était tombé par nécessité , et non pas descendu par miséricorde : mais que ne devons-nous pas espérer d’un Dieu qui descend pour se joindre à nous; dont l'abaissement n’est pas une chute, mais une condescendance; qui n’a pris notre pauvreté, comme il a déjà été dit, que de peur qu'étant si pauvres et si misérables nous n'osassions approcher de lui avec notre misère et notre indigence : Descendit ut levaret, non cecidit utjacerct 1 : « II ne tombe pas pour être abattu , mais il des- ■ cend pour nous relever? •

C'est ce qui fait dire à saint Augustin que le Fils de Dieu a été porté au mystère de l’incarnation • par une bonté populaire , > populari quadem cicmcntia *. Comme un grand orateur, plein de riches conceptions, pour se rendre populaire et intelligible se rabaisse par un discours

» ApOC. V, 12.

» Ps. II, 7.

• In Joan. Tract, cvii, n" 7, t. ui, p. U, col. 709.

* Contra Acad. Ub. in, d® 42, t. I. col. 29».

simple à la capacité des esprits communs ; comme un grand environné d'un éclat superbe, qui étonne le pauvre peuple et ne lui permet pas d'approcher, quitte tout ce pompeux appareil , et, par une familiarité populaire, vit à la modu de la multitude, dont il se propose de gagner l'esprit : ainsi la Sagesse incréée , par un conseil de condescendance , se rabaisse en prenant un corps , et se rend sensible ; ainsi la Mgjesté souveraine, par une facilité populaire, se dépouille de son éclat et de ses richesses , de son immensité et do sa puissance , pour converser librement avec les hommes. Élevez votre courage , ô enfants d'Adam : dans la dispensation de sa chair, 11e croyez pas que ce soit eu vaiu qu’il semble appréhender de paraître Dieu ; il l’est , et vous pou vcz attendre de lui tout ce que l'on peut espérer d'un Dieu. Mais il cache tous ses divins attributs; approchez avec la même familiarité , avec In même franchise , avec la même liberté de cœur, que si ce n’était qu'un homme mortel.

Voilà l'effet admirable que produit le dépouillement du Verbe incarné : de sorte que nous pouvons dire qu'il ne s'appauvrit en toute autre chose , que pour être riche en amour et abondant en miséricorde. C'est leseuldeses attributs dont il se laisse l’usage ; et dans sa pauvreté mystérieuse, rien n’est plus riche que son amour qui coule sur nous de source , qui n'a même rien en nous qui l'attire, mais qui se répand sur noos de lui- même , et se déborde par sa propre abondance : tel est l'amour de notre Dieu. - Il nous a aimés ■ le premier : • Ipse prior dilexit nos * ; que reste-t-il maintenant , sinon que nous lui rendions amour pour amour? Certainement le cœur est trop dur, qui , non content de ue lui pas donner son amour, refuse même de le lui rendre; qui, n'allant pas a Dieu le premier, ne le suit pas du moins quand il le cherche. Que si nous aimons ce divin Sauveur, observons ses commandements, marchons par les voies qu’il nous n marquées, et ne disons pas en nus cœurs : Aimer ses ennemis, se haïr soi-même , ce commandement est trop haut , il n'y a pas moyeu de l’atteindre ; la doctrine évangélique est trop relevée , et passe de trop loin la portée des hommes.

Quiconque parle ainsi, n’entend pas le mystère d’un Dieu abaissé : ce Dieu facile, ce Dieu populaire , qui se dépouille et qui s'appauvrit pour se mettre en égalité avec nous, mettra-t-il au-dessus de nous ses préceptes? et celui qui veut que nous atteignions à sa personne, voudra-t-il que nous ne puissionsatteindre à sa doctrine? Prendre une telle penrée , c'est peu connaître un Dieu appauvri ; une telle hauteur ne s’accorde pas avec

• I. /«la. IV, 10-

POUR L

une telle condescendance. Non, je ne crois plus rien d’impossible; il n’y a vertu où je n'aspire, il n'y a sainteté où je ne prétende. Mais si vous y prétendez. , pour parvenir à ce haut degré , il faut encore ajouter : Il n'y a passion que je ne combatte; ambition, je veux t’arracher du fond de mon coeur, etc. Ali! vous commence! à ne plus entendre, et à trouver la chose impossible : un Dieu descend et vous tend la main ; Il n’est que d'oser et d'entreprendre. Heureuses donc les entrailles de la sainte Vierge, ou s’accomplit un si grand mystère , dans lesquelles un Dieu appauvri ouvre une si belle carrière à nos espérances! mais laissons les espérances, mes soeurs, et venons aux biens véritables dont il comble notre pauvreté : c'est ce qu'il faut méditer dans la dernière partie.

TBOISIÉUF. COI NT.

Ni dans l'ordre de la grâce, ni dans l'ordre de la nature, la terre pauvre et indigente ne peut s’enrichir, que par le commerce avec le ciel : •tans l'ordre de la nature elle ne porte jamais de riches moissons , si le ciel ne lui envoie ses pluies, ses usées, sa chaleur vivifiante, et ses influences ; et dans l'ordre de la grâce on n’y verra jamais fleurir les vertus, ni fructifier les bonnes «■livres, si elle ne reçoit avec abondance lesdous du ciel, où réside la source du bien. Juger, de là , chrétiens , quelle devait être notre pauvreté , puisque ce sacré commerce avait été rompu depuis tant de siècles par la guerre que nous avions déclarée au ciel ; et jugez par la même raison quelles seront dorénavant nos richesses , puisqu'il se rétablit aujourd'hui par le mystère de l'Incarnation : car ce n’est pas sans raison, mçs sœurs, que l’Église, nous expliquant ce divin mystère, l’appelle « un commerce admirable : » O atlininxbile commttrcium !

Voilà un commerce admirable, dans lequel il est aisé de comprendre que tout se fait pour notre avantage. lieux sortes de commerce parmi les hommes : un commerce de besoin pour emprunter ce qui nous manque; sagesse de Dieu duns le partage des biens, afin que les besoins mutuels fissent l’alliance et la confédération des peuples : un commerce d'amitié et de bienveillance , pour partager avec nos amis ce que nous avons. Dans l'un et l'autre de ces commerces on trouve de l’avantage : dans le premier, on a le plaisir d'acquérir ce qu’on n'avait pas ; dans le second , le plaisir de jouir de ce qu’on possède : plaisir qui serait sans goût , si nul n’y avait part avec nous.

Mais il n'en est pas ainsi de notre Dieu , qui ■ ntl suffisant à lui-même; parce qu'il trouvei

A FÊTE

« tout, dit saiut Augustin », dans la grandeur « abondante de son unité : » Sibi sufficit copiosa ... unitatis magnitudine. Il n’a besoin de personne pour posséder tout le bien, parce qu’il le ramasse tout entier en sa propre essence; il n’a besoin de personne pour le plaisir d’en jouir, qu’il goûte parfaitement en lui-même : donc s’il entre en commerce avec les hommes, qui doute que ce ne soit pour notre avantage? quand il semble venir à l’emprunt, c’est qu’il a dessein de nous enrichir; s’il recherche notre compagnie, c’est qu’il veut se donner à nous. Ost ce qu’il fait aujourd’hui dans les entrailles de la sainte Vierge ; et saint Augustin a raison de dire : Ibi noxditavit : - C'est là qu’il nous enrichit. «

Et en effet , saintes âmes , considérons , je vous prie , quel commerce le Fils de Dieu y commence, ce qu'il y reçoit et ce qu’il y donne; épanchons ici notre ea*ur dans la célébration de ses bienfaits. Il est venu , ce charitable négociateur, il est venu trafiquer avec une nation étrangère. Dites-moi, qu’a-t-il pris de nous? Il a pris les fruits malheureux que produit cette terre ingrate, la faiblesse, la misère , la corruption : et que nous a-t-il donné en échange? Il nous a apporté les véritables biens qui croissent en son royaume céleste, qui est son domaine et son patrimoine; l’innocence, la paix, l’immortalité, l’honneur de l’adoption, l’assurance de l’héritage, la grâce et la communication du Saint-Esprit. Qui ne voit que tout se fait pour notre avantage dans cet admirable trafic?

Mais voyons maintenant ect autre commerce de société et d’affection. Peut-on nier que sans sa bonté notre compagnie lui serait à charge? Si donc il épouse la nature humaine dans les entrailles de la sainte Vierge, s’il entre dans notre alliance par le nœud sacré de ce mariage; puisqu’il n’y a pas la moindre apparence que cette société lui profite, reconnaissons plutAt qu’il veut être à nous , et enrichir notre pauvreté , nonseulement par la profusion de tons ses biens, mais encore en se donnant lui-même.

Ce n'est pas moi, chrétiens, qui tire cette conséquence; c’est le grand npAtre saint Paul, qui, considérant en lui-même cette charité infinie par laquelle Dieu a aimé tellement le monde qu’il lui a donné son Fils unique , s’écrie ensuite avec transport : ■ Celui qui ne nous a pas épar- ■ gné son Fils, mais nous l’a donné tont entier, « et par sa naissance et par sa mort , que nous • pourra-t-il refuser? et ne nous donne-t-il pas « en lui toutes choses? • Quomodo non etiam cum illo omnia nobis donavit •? Quand il a

1 Confra. lib. XIII, cap. XI, t I, col. 220.

* Rom. \ ni , 3ï

I)E L'ANNONCIATION

donné son Fils, il nous a ouvert le fond de son cœur ; tout se déborde par cette ouverture : [ il nous a donné un Fils qui lui est ] aussi cher que lui-méme, son unique, son bicn-aimé, ses délices, son trésor; et après que sa divine libéralité a ainsi épanché son cœur, ne faut-il pas que tout coule sur nous parcctte ouverture? Que plôt à Dieu faire entendre la force de cette parole : Seipsum dabii, dit saint Augustin • , quia seipsuin dédit : • Il se donnera de nouveau, parce « qu'il s'est déjà donné une fois! » La libéralité des hommes est bientôt à sec : en Dieu un bienfait est une promesse ; une grâce, un engagement pour un nouveau don. Comme dans une chaîne d'or un anneau en attire un autre, ainsi lesbienfaits de Dieu s'entre-sulvent par un enchaînement admirable. Celui qui s’est donné une fols ne laissera pas tarir la source infinie da sa divine miséricorde, et il fera encore en notre nature un nouveau présent de lui-méme; « il se donnera

• immortel aux immortels, après s’étre donné « mortel aux mortels : - Seipsum dabit immortalibus immonalem, quia seipsum dédit mortnlibus rnortulem‘. En Jésus-Christ mortel , les dons de la grâce; en Jésus-Christ immortel, les dons de la gloire. Il s'est donné à nous comme mortel, parce que les peines qu’il a endurées ont été la source de toutes nos grâces : Il se donnera à nous comme immortel , parce que la clarté dont il est plein sera le principe de notre gloire.

• Il transformera notre corps, tout vil et abject « qu'il est, afin de le rendre conforme à son corps

• glorieux : » flcfurmabit corpus humilitatis nostræ, confiquratum corpori claritatis su/e'.

Mais faisons en ce lieu, mes soeurs, une réflexion sérieuse sur la grandeur incompréhensible de la sainte Vierge : car si nous recevons tant de grâces et de bonheur, parce que Dieu nous donne son Fils; que pourrons-nous penser de Marie, à qui ce Fils est donné avec une prérogative si éminente? si nous sommes si avantagés, parce qu'il nous le donne comme Sauveur ; quelle sera la gloire de la sainte Vierge à laquelle il l'a donné comme fils , c'est-à-dire en la même qualité qu'il est à lui-méme? Beatus venter qui te portavil : <1 Heureuses mille et mille fois les entrailles «qui ont porté Jésus-Christ. » Jésus-Christ sera donné à tout le monde; Marie le reçoit la première, et Dieu le donne au monde par son entremise. Jésus-Christ est un bien universel ; mais Marie durant sa grossesse le possédera toute seule : elle a cela de commun avec tous les hommes, que Jésus donnera sa vie pour elle; mais

' lu Ps. xni, n’ 2 , t. iv, col. 300.

* Ibiil.

* rhu. ni, a».

elle a cela de singulier, qu'il l'a premièrement reçue d'elle : elle a cela de commun, que sou sang coulera sur elle pour la sanctifier ; mais elle n cela de particulier, quelle en est la source. C’est le privilège extraordinaire que lui donne le mystère de cette journée; mais puisque ce mystère adorable nous donne Jésus-Christ aussi bien qu'a elle , quoique ce ne soit pas au même degré d'alliance, apprenons de cette mère divine à recevoir saintement ce Dieu qui se donne à nous.

Jésus-Christ mortel est à -nous, Jésus Christ immortel est à nous encore : nous avons le ga-’o de l'un et de l'autre dans le mystère de l’eucharistie. Il est effectivement immortel, et il porte la marque et le caractère , non-seulement de sa mortalité, mais de sa mort même : il se donne à nous en eet état, afin que nous entendions que tout ce qu’il mérite par sa mort, et tout ce qu'il possède dans son immortalité , est le bien de tous ses fidèles; recevons-le dans cette pensée. La disposition nécessaire pour recevoir un Dieu qui se donne à nous , est la résolution de s’en bien servir : car quiconque fait cette injure à la miséricorde divine de ne recevoir pas son présent [ comme il faut , que ne doit-il pas appréhender? |

• Comment pourrons-nous éviter sa colère , si

• nous négligeons un tel salut? • Quomodo nos ef/uqiemus, sitantam neglexerimus satulem’ ? Au contraire, quelle source de gloire! quel torrent de délices ! quelle abondance de dons ! quelle Inondation de félicité !

Le fruit de ce discours [ est renfermé ] dans ocs paroles : Utamur nostro in nostram utititatem, de Salvatore salutem operemur‘ : « Ser- > vons-nous de celui qui est à nous pour notre « profit , faisons notre salut de celui qui est notre ■ Sauveur; • sortons de cette prédication avec une sainte ardeur de travailler à notre salut, puisque nous recevons un Sauveur [ qui vient ] nous sauver. S'il n’y avait point de Sauvent , je ne vous parlerais point de la sorte : [ mais ] s'il est à nous, mes frères, servons-nous-en pour notre profit ; et puisqu'il est le Sauveur, faisons de lui notre salut : Utamur nostro in nostrom utititatem, de Salvatorc salutem operemur.

1 Hebr. il , 3.

* I. Bern. Hom. iii, sup. Miuusest, n* 14, L I, col- 7»%.

POUR 1

DEUXIÈME SERMON

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