LETTRE X
DE VALENTIN A ARMAND
provins, aoftc.
Tu ne me croiras pas, Armand? les heures ne sont guère plus longues, ni les journées guère plus tristes ici qu'à Paris. Il en est un peu de la province comme du mariage. On la calomnie par fatuité; mais, quand on en jouit, on la trouve bonne et désirable. Ces équilibres perpétuels sur la corde roide de Paris, ce brouhaha asouidissant, cette cohue d'imbéciles et de coquettes, cette
débauche d'esprit, plus énervante que les débauches du corps, ce carnaval qui ne finit jamais, tout cela me revient à la pensée dans ce silence et cette paix qui m'environnent, et je me sens presque heureux, tant je me sens reposé.
Les arbres ici sont verts, le ciel est bleu, la terre est brune. Ah! mon ami, c'est dans ce calme que j'ai conscience de ma force et de ma foi. Tu me compares à Werther; mais est-ce que je suis découragé? est-ce que je ne veux pas vivre de toutes les forces de mon àme? est-ce que je ne veux pas aimer? Le matin, quand j'ouvre ma fenêtre qui domine la vallée, j'étends les bras pour élreindre le ciel, et je bois l'air pur qui m'enivre. Je ne sais pas ce que tu fais h Venise. As-tu décroché quelque mandoline et chantes-tu sous des balcons descellés? Quant à moi, je te rendrais jaloux de cette limpidité de ma conscience. Jamais je ne me suis senti meilleur ni plus près de ma destinée.
Soyez béni, mon père! vous qui avez compris que je trouverais ici la guérison des petites plaies du monde, et l'espoir! Je ne sais vraiment d'où me vient celte séve'divinequi met des lueurs dans mon sang et qui me pénètre. Je vis en dehors des hommes. L'honnête et bonne famille qui me donne l'hospitalité n'est presque pas une société pour moi; l'échange quotidien des mêmes propos ne me développe ni ne m'élève la pensée; Edmée est à coup sûr une bien belle personne ; mais je ne l'aime pas" encore ; la campagne qui m'entoure est agréable et sereine , mais elle n'a ni surprise ni contraste : ce sont les coteaux de la Champagne. Eh bien ! je me sens aussi enclin aux méditations, aux extases, que si j'étais devant des horizons inconnus; et quand j'ai vu l'Océan pour la première fois, j'ai moins senti Dieu dans mon cœur que je ne le sens aujourd'hui.
SUZANNE DIX'HEMIN
D'où vient ce souffle qui m'agite et me tente? de moi ou des autres? Aimé-je trop ce qui ne vaut qu'un peu d'estime? ou bien suis-je en effet dans un lieu prédestiné? Je n'en sais rien. Mais quelque chose de nouveau et de puissant surgit en moi. J'a de beaux rêves; n'est-ce pas vivre?
La maison de M. de Sainte-Aure est, ainsi que je te l'ai dit, au sommet de la montagne. Elle est adossée à l'église, un vieil édifice dont le dôme oriental rappelait Jérusalem aux croisés de retour. Élégante et confortable dans sa simplicité, cette vieille demeure s'épanouit au soleil, avec un jardin en terrasse. J'habite une chambre délicieuse d'où j'aperçois, par les journées limpides, des horizons de vingt lieues. Mais ce qui me plaît surtout dans celte retraite presque accrochée au toit du Seigneur, comme un nid d'hirondelles, c'est de pouvoir m'en précipiter dans les espaces infinis.
Toi, tu aimerais ma chambre pour ses boiseries, pour ses moulures, pour les fées à falbalas qu'elle évoque. Imagine-toi un temple du dix-huitième siècle, un oratoire de*Watteau,à moi le nébuleux, l'élégiaque ! Eh bien! je ne suis pas trop scandalisé de cette coquetterie surannée. Je me plais à interroger ce sanctuaire charmant et vénérable, au seuil duquel plus d'une prêtresse à talons rouges a vu s'agenouiller plus d'un néophyte en culotte de satin. Il me semble impossible, tant ces boiseries ont été minutieusement adorées par le ciseau, tant les tapisseries ont de bergers et de tourterelles, tant l'encadrement des glaces a d'enroulements et de nœuds, tant le satin plus que fané des fauteuils a de fleurs brochées sur son fond bleu pâle, il me semble impossible qu'on n'ait point aimé dans ce délicieux asile.
Ah! si chaque objet pouvait se souvenir et raconter! si la glace de Venise, dans laquelle je cherche un reflet pro-
saïque et moderne, pouvait repousser mon image et me montrer dans son cadre feuillu tous les fronts de neige et de rose, tous les yeux noirs ou bleus, toutes les bouches riantes ou moqueuses qui sont venus s'y mirer! Si les armoires aux panneaux gonflés reprenaient pour une heure les éventails, les épées, les mantelets et les petits abbés qu'on y a cachés ! que de récits variés, et pourtant toujours les mêmes, j'entendrais! Si tous ceux qui ont vu s'épanouir sur leurs fronts les rosaces de l'alcôve se symbolisaient tout à coup dans autant de colombes, quels nombreux battements d'ailes chasseraient la poussière des corniches ! quelle nuée blanche s'échapperait en roucoulant de ce colombier trop plein !
A-t-on pensé dans cette chambre où l'on a tant vécu? Un de ces hôtes a-t-il jamais quitté ce sopha, peut-être aussi infâme que celui de Crébillon, pour venir s'accouder à cette fenêtre et laisser tomber ses regards dans la vallée? Il est impossible que cette chambre n'ait été qu'un nid d'amour profane; la volupté ne l'eût pas choisie en ce lieu et en face d'un pareil horizon. Tu ne peux t'imaginer l'étendue de verdure, la profondeur des jardins et des petils chemins blancs qu'on domine. Placée au faîte de la montagne, comme un nid d'aigle, cette retraite a une ouverture dans le bleu du ciel. Les bruits du monde y parviennent comme un murmure, et quand le soleil se lève, il s'arrête quelque temps à la baiser au front avant de descendre dans la vallée. L'horloge de l'église fait vibrer la table ; la cloche, cette langue des morts, en appelant les vivants à la prière, secoue sur le toit ses ondes religieuses. Non; cette chambre est trop près du ciel, trop près de la vieille église, pour n'avoir pas été le sanctuaire où les âmes méconnues se sont élevées vers Dieu ! Siècle de Voltaire, racheté par Rousseau, n'est-ce pas que tu as eu aussi ta mélancolie? et ces bergères des tentures ont
vu peut-être couler les larmes d'un aïeul de René... J'ai interrompu ma lettre pour le déjeuner. On m'a appris que ma chambre faisait partie autrefois d'un grenier. C'est M. de Sainte-Aure qui l'a fait arranger, comme je la trouve, en utilisant les boiseries, les meubles et les tentures d'un boudoir, devenu inutile, dans un petit château qu'il possédait à quelques lieues de Provins. Cette maison est un ancien presbytère; et j'en suis pour mes frais d'imagination. Que cet exemple te mette en garde contre la surprise de tes yeux, mon voyageur. Pour aujourd'hui, je me sens mortifié, et je renvoie à ma prochaine lettre les portraits de mes hôtes.