‹ Suzanne DucheminChapitre 24 sur 75 · LUCIE DE CRÉNEY A EDMEE HE SAINTE-AURE · texte numérisé non relu

LUCIE DE CRÉNEY A EDMEE HE SAINTE-AURE

Paris, juillet.

Tu es toujours la malicieuse et naïve enfant que nous aimions toutes, ma bonne Edmée. Je t'ai reconnue à ta lettre. Il me semblait te voir passant tes doigts dans tes boucles blondes, tout en m'écrivanl.

Mais que veut dire ceci, mademoiselle? Toi, la gaieté même, toi qui n'as jamais connu la mélancolie, tu sens quelque chose comme un brouillard qui t'enveloppe? Prends garde, ma mignonne, et n'aie pas peur. J'ai passé par là, moi, ton amie, et je sais ce que c'est. Voici mon remède ; l'expérience m'assure qu'il est infaillible.

La blonde Edmée, au lieu de dire jusqu'à trois fois ses prières, ce qui est un penchant à bigoterie, se contentera d'une bonne et chaude prière au bon Dieu; puis, elle aura soin de s'habiller avec attention, de manière à ne pas faire trop peur. Je lui recommande surtout certaine frisure en grappes qui sera du meilleur effet sur sa peau de satin. Mademoiselle Edmée ne se piquera plus les doigts pour se distraire, ce qui est une vilaine habitude, et ce qui lui donnerait des mains de femme de chambre ; mais elle travaillera assez pour ne pas perdre son temps, et pas assez cependant pour être accusée de penchant trop vif au ravaudage.

Elle ne pensera plus du tout au couvent ; elle ne s'inquiétera que très-peu de la meilleure manière de faire les confitures. Je lui permets la pâtisserie, parce que j'imagine que ses belles mains blanches pétriront à ravir la pâte. Je lui interdis tout bâillement, et surtout toute pensée impertinente envers son hôte.

Ma chère, il faut pardonner aux hommes la honte qu'ils éprouvent d'avoir grandi et de n'être plus les compagnons roses et joufflus avec lesquels nous avons joué. Les malheureux sont assez punis par leur gravité, sans que nous ajoutions à leur dépit. Je t'enjoins donc, ma belle ingénue, de faire bon accueil à M. de Rianval. Sans l'appeler Tiniin, ce qui serait peut-être un peu trop familier, tu dois lui laisser entendre que tu avais autrefois le privilège de le souffleter. S'il te regarde avec un binocle, montre-lui toute ta gaieté, toute ta candeur dans ton franc sourire.

Sois naturelle avec lui, ce sera ta meilleure coquetterie.

Puisque ce jeune homme plaît tant à toute la famille et à madame Duchemin, clans le jugement de laquelle j'ai une foi entière, il ne doit pas te sembler si guindé, si ridicule que tu veux me le peindre. Allons ! soyez obéissante, et rangez-vous à l'avis de tout le monde !

Je t'envoie les gravures, les dessins de mode que tu m'as demandés, mais à une condition, c'est que tu ne les copieras pas. Tu es toujours belle dans la simplicité de ta mise, ma douce petite reine; ne gale pas ta toilette.

Tu me dis de cacher ta lettre à mon mari. Je le veux bien ; car tu es injuste envers lui. Sache donc qu'on lui met maintenant ses cravates d'une manière irréprochable, et que tes épigrammes iraient maintenant à mon adresse. M. de Créney est l'aspirant diplomate le mieux ganté, le mieux cravaté de France ; c'est te confier qu'il est sur le point d'être appelé aux plus hautes fonctions. Nous sommes ambitieux, ma chère, nous voulons faire notre chemin. Jules a de la voix ; c'est un ténor agréable. Si je le laissais chanter dans les salons, on m'assure qu'il pourrait prétendre à tout, et M. de M"", qui connaît l'histoire de tous nos hommes d'État, affirme que mon mari a dans le gosier de quoi devenir préfet, ambassadeur, ministre. Nous sommes plus modestes ; et d'ailleurs, je ne veux pas qu'il soit protégé par trop de monde. Il ne chantera donc pas pour d'autres que pour moi.

Je suis heureuse, ma bonne Edmée, comme tu le seras un jour. Mais mon bonheur ne me rend pas oublieuse. Je pense à toi souvent, ma rose de Provins. Quand je me vois dans mon petit ménage, ordonnant, commandant, rangeant, je me dis que, quand ton tour viendra, tu seras une merveille, toi dont les poupées étaient toujours si bien

habillées, si bien conservées, el qui us toujours obtenu le prix d'ordre.

Nous ne pourrons pas aller vous voir cette année. Je suis un peu souffrante; et à ce propos, apprends donc, petite indiscrète que je connais une belle fée blonde, que j'aime et qui s'appelle Edmée, et qui sera marraine avant six mois. Aussi je t'envoie de petits modèles de broderies pour bonnets d'enfants ; mais sache bien que ce n'est pas à l'intention de ta poupée.

Allons, ma belle, pardonne-moi mon silence; suis bien mes conseils; montre ma lettre à ta mère, qui m'approuvera, j'en suis certaine, et ne dis plus de mal, désormais, des maris de tes amies; car, qui sait ? celui qui sera le tien n'est peut-être pas si éloigné que tu le crois, et pourrait peut-être bien l'entendre?

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