‹ Suzanne DucheminChapitre 27 sur 75 · LETTRE XII · texte numérisé non relu

LETTRE XII

DE VALENTIN A ARMAND

Provins, août.

Je l'ai dit et ne m'en dédis pas, je reste, et je me sens tout heureux. Tu es pourtant, mon cher Armand, un assez habile tentateur; mais que veux-tu? le nuage que j'ai consulté n'a pas voulu me répondre, et je suis curieux d'apprendre ce qu'il me dissimulait.

Je t'ai ébauché, non pas en romancier, mais en ami discret, la maison de M. de Sainte-Aure. Je t'ai fait grâce du nombre de fenêtres, de la structure des pièces, ainsi que des plates-bandes du jardin ; aujourd'hui, permetsmoi de t'envoyer les portraits.

M. de Sainte-Aure est un gentilhomme légèrement salpêtre de bourgeoisie, qui se croit légitimiste parce qu'il aime les fleurs de lis, mais que la peur du progrès et de l'inconnu précipite aux genoux de tous les pouvoirs. C'est une nature naïve dont l'égoïsme qui s'ignore a quelque chose de touchant. Il appartient par-dessus tout, dit-il, à la coalition des honnêtes gens; il fait ce que font les honnêtes gens; il vote, signe, adore, proscrit ce que votent, signent, adorent, proscrivent les honnêtes gens. Jamais conscience ne fut plus à l'aise. Quand je compare mon père, si entier, si noble dans sa foi, à ce brave homme sans principes, je me sens bien fier de M. de Rianval.

M. de Sainte-Aure s'est battu autrefois en Vendée; mais aujourd'hui qu'il s'est passionné pour le trictrac et qu'il

SUZANNE DUCHKMIN

adore sa fille, il ferait partie de la légion qui brûle des cierges, fait dire des prières et recueille pour la bonne cause des souscriptions trempées de larmes. Affable, souriant, ayant gardé, en dépit de ses collègues au conseil municipal, dans l'esprit, dans les manières, dans certains tours de pbrases et certaines façons de saluer, quelque chose de ce parfum de bonne compagnie qui s'évapore et que nos mères distillaient dans le secret de leurs boudoirs, M. de Sainte-Aure est un commencement de vieillard agréable, sans maussaderie, sans politesse comme sans élan, sans susceptibilité comme sans esprit. Il rit de tout, admet tout, répond à tout, mais ne comprend rien. Ce n'est pas qu'il ne soit plein d'anecdotes sur les cours, de citations; il tortille entre ses lèvres un bon mot comme on suce un bonbon; il a des choses charmantes pour les dames et ne reste jamais au dépourvu. C'est une pièce d'or qui n'a pas d'effigie, mais qui tinte cependant comme de l'or. Sur certains points, il reste inébranlable et chevaleresque. Il a subi tous les régimes, mais n'a jamais fait à aucun d'eux le sacrifice de sa tenue et de son costume. La coupe de son habit noir, ses escarpins, son gilet, sa cravate sont restés fidèles à la restauration. Il chasse, lit les journaux légitimistes, va rendre quotidiennement visite à quelques gentilshommes de sa trempe, leur communique à huis clos les nouvelles reçues de l'exil, trinque avec eux à certains anniversaires et accepte comme eux des fonctions de tous les pouvoirs. Sa fille est en réalité son seul parti, son seul drapeau, et encore se fait-il un singulier scrupule de laisser voir à ce sujet tout le fond de son cœur. Il l'aime avec réticence ; il l'embrasse dignement au front, quand il lui prend des lentations de l'étouffer de baisers, comme ferait un bourgeois. Pour Edmée il est légitimiste, parce que les lis font un cadre charmant à cette beauté angélique; mais

sur un regard, un sourire de sa fille, il endosserait la carmagnole et se coifferait du bonnet rouge. Au physique, M. de Sainte-Aure est petit, d'un visage placide, d'une physionomie d'abbé. Il a quelque lointaine ressemblance avec Louis XVIII prodigieusement amaigri et béatifié. Au demeurant, c'est l'homme le plus commode, l'ami le moins embarrassant; ce serait le beau-père le plus facile; on l'aimerait tant qu'on n'aurait pas besoin de l'estimer plus.

Madame de Sainte-Aure est grande, sèche et laide. C'est le relief de sa fille, qui lui ressemble, quoique bien belle. Elle est tout le contraire de son époux. C'est une nature aigrie par la chute de la royauté, par la désertion de sa beauté. Elle en veut à son pays qui a laissé partir les rois; elle en veut à la province qui ne la comprend pas; elle en veut à son mari qui ne sait pas l'apprécier; elle en veut à la nature qui pouvait se dispenser de la faire si longue, si sèche, si jaune; et, bien qu'elle aime sa fille, elle en veut à celle-ci de n'être pas un homme. Elle eût souhaité un fils dont elle eût fait un petit gentilhomme bien fier, bien insolent. Edmée fut une grande déception ; aussi n'a-t-elle pour cette douce enfant ni caresse ni épanchement. Elle lui a inculqué les principes d'une dévotion stricte, minutieuse ; ce fut là sa tache maternelle; pour le reste, elle l'abandonne à son père. Madame de Sainte-Aure est un bas bleu inédit : elle n'a jamais écrit une ligne; mais la façon dont elle lit les livres, du bout des doigts, du bout des yeux, dit assez qu'elle aurait voulu, qu'elle aurait pu en écrire de meilleurs. Si elle se résigne au silence, c'est par dédain pour son siècle. On dirait qu'elle porte son écusson sur son mantelet et qu'elle a toujours un casque en tête, tant elle marche haute, droite, tant ses mouvements sont anguleux et compassés. Elle trône dans son petit salon; elle a une

SUZANNE PUCHEMIX

majesté glaciale qui intimide beaucoup les Provinois. Elle reçoit des revues, plusieurs journaux qu'elle lit, sans en rien garder. En revanche, elle parle beaucoup de Voltaire, qu'elle n'a probablement pas lu, mais qu'elle nomme M. de Voltaire. Elle croit faire acte d'aristocratie en parlant du seigneur de Ferney. Elle oublie qu'il a été impie, pour ne se souvenir que d'avoir entendu parler de lui par une aïeule, la maréchale de B***, qui l'avait beaucoup connu. Madame de Sainte-Aure n'est pas méchante ; elle n'est qu'ennuyeuse. Les gens qu'elle reçoit ne valent pas une épigramne de ses lèvres hautaines. On pourrait l'appeler madame de l'Etiquette, ainsi qu'on disait sous Louis XV de madame de Noailles.

Elle m'accueille avec condescendance, parce que je suis d'assez bonne maison; elle m'adopterait pour gendre, parce qu'elle sent bien que le fils de son choix est introuvable, et ne m'aimerait ni ne me haïrait. C'est une femme qui a abdiqué la grâce, la naïveté le jour où son miroir lui a dit la vérité. Ne pouvant se faire aimer, elle se fait considérer; et parce qu'on se tient à distance, elle prend pour des égards ce qui n'est que de la prudence. Sans amitié, sans illusion, sans but dans la vie, elle est comme un fantôme héraldique qui vient dire à Hamlet : « Souviens-toi ! » Par malheur, aucun Hamlet ne se présente, et la pauvre dame en est pour ses regards énergiques. Quand on parle devant elle des révolutions, elle se dresse tout à coup, comme pour aller porter sa tête au bourreau. Dame de charité, patronnesse de toutes les œuvres de bienfaisance, elle donnerait son bien aux pauvres, sans un sourire, sans une bonne parole, parle sentiment du devoir, et parce qu'elle se souvient que saint Louis lavait les pieds aux mendiants. Son confesseur vient la voir chaque semaine ; et quand le pauvre homme la quitte, il trahit naïvement le secret de la confession par

ses petits bâillements. A-t-elle été jeune? a-t-elle aimé M. de Sainle-Aure ou quelque autre? c'est ce que nul ne saurait dire, pas même elle, peut-être!

La vie matérielle et bourgeoise n'existe pas pour elle. Elle règne sur son ménage, mais ne le gouverne pas. M. de Sainte-Aure commande le dîner. Pourtant, par pitié pour sa fille, elle la pousse vers les sentiers qu'elle a désertés; elle lui prêche les vertus domestiques dont elle s'affranchit, semblant lui dire : « Vous êtes d'une race dégénérée, vous n'êtes pas digne de mon piédestal. Soyez de votre génération, travaillez, brodez, cuisinez, papillonnez ; mais n'aspirez pas à fréquenter mes hauteurs ! » Que Dieu l'entende!

Veux-tu le portrait d'Edmée? Oui, sans doute; et lu m'attends à celui-là. Je serai sincère, mon ami. Aujourd'hui, 10 août, je m'interroge, je me demande si j'aime, si j'aimerai cette jeune fille; et, bien que je me sente ému en sa présence, je puis me répondre encore : Je n'en sais rien ! Sans doute, Edmée est belle. Je crois que jamais vierge ne fit monter vers le ciel des rêves plus purs, des prières plus candides. Aucun souffle n'a terni cette innocence. Elle serait l'idéal d'un poëte; mais tant que je n'aurai pas senti palpiter- l'âme cachée, je ne l'aimerai pas. Oui, je suis ainsi fait, je l'admire, je me complais à la suivre dans la grâce de ses mouvements ; mais demain je la quitterais sans murmure, si je la croyais comme les autres femmes. Comment l'interroger? comment, sans trahir l'hospitalité, sans forfaire à ma conscience, pénétrer dans ce sanctuaire et y chercher la vérité dont j'ai besoin? Je l'ignore, mon ami. Mais sans avoir d'impatience, je me borne à souhaiter que Dieu me la fasse trouver aussi digne de mon amour qu'elle est digne de mon respect.

Edmée est grande et mince. Je ne te dirai pas que c'est

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un palmier, un roseau. Je ne lui donnerai ni cou de eygne, ni yeux en amande, ni teint de neige. Toutes ces odieuses métaphores faneraient l'image simple et pieuse que je voudrais te transmettre. Elle a des cheveux blonds, qu'elle laisse tomber en longues boucles. Son expression est enjouée, et rien ne lui sied toutefois comme la prière. Je l'ai vue dimanche, à l'église ; un rayon de soleil traversant les vitraux peints se jouait sur son front, et semblait l'envelopper d'un nimbe. Elle était profondément recueillie, et pendant une demi-heure, j'ai attendu avec anxiété l'extase qui semblait devoir rayonner et resplendir à travers ses yeux et sur ses lèvres. Mais rien ne l'a distraite de son immobilité de statue. Soit que le monde invisible lui soit fermé, soit qu'au contraire elle sache si bien s'élever au-dessus des contemplations humaines qu'elle atteigne tout à coup, sans efforts, des sommets pleins de sérénité, elle est demeurée calme et muette; sa bouche n'a pas frémi, aucune larme n'a voilé ses yeux : en revenant, je lui ai parlé ; elle m'a répondu comme d'habitude, avec un peu d'embarras, mais sa voix n'avait aucune émotion. Il faut qu'avant peu je sache à quoi m'en tenir. Douter de son intelligence, c'est un sacrilège, n'est-ce pas? Dieu ne fait pas de si dangereuses ironies.

Ah! si tu la voyais, tu me rendrais justice enfin, mon incorrigible matérialiste. Tu avouerais que pour résister à ce charme des yeux, il faut une foi invincible dans l'infériorité des sens. Edmée est une vision; je ne rêve pas ma mère plus belle, plus chaste; et pourtant, non, je l'atteste, je le jure, je ne puis pas, je ne veux pas l'aimer encore, je ne sais pas si je l'aimerai jamais.

Ne crois pas, mon cher Armand, que je fasse le fanfaron. Je ne méconnais point sa beauté. Je serais heureux de poser mes lèvres sur cette main si fine et si

blanche, mais à la condition que je la sentirais trembler du même frisson que celui de mon cœur; et je ne serai vaincu par les yeux que quand mon âme aura cédé.

Je croyais toutefois, il faut l'avouer, l'énigme plus facile à déchiffrer. Je m'imaginais, dans ma présomption, que quelques mots, quelques entretiens me suffiraient. Mais rien de plus impénétrable que ces fronts auxquels l'innocence met un marbre. Je ne te parlerai donc ni du caractère ni de l'esprit d'Edinée; le jour où je saurai tout, je la fuirai ou je l'aimerai.

Tu vois maintenant la maison et ses hôtes. Je serais injuste pourtant d'oublier une étrange et douce figure qui se confine dans sa tristesse, mais qui préside avec modestie à la série des petits événements dont se compose l'existence de la famille de Sainte-Aure.

Une voisine, une amie, une veuve, madame Duchemin vient tous les soirs faire la partie de M. de Sainte-Aure, donner la réplique à madame, examiner les travaux d'Edmée, distribuer à chacun une bonne et douce parole. Cette petite fée est le véritable lien de la famille. On l'attend avec impatience; rien de complet sans elle. Après le diner, quand on passe au salon ou dans le jardin, M. de Sainte-Aure fait sa petite promenade en comptant ses pas. Quand cette gymnastique a duré le temps qui lui est régulièrement consacré, le brave gentilhomme tire sa montre ou regarde à la pendule et dit : « Elle ne vient pas! » Madame de Sainte-Aure fait un geste qui semble ajouter : « Elle est peut-être malade ! » Quant à Edmée, elle l'attend toujours, lui prépare son fauteuil au salon, sa chaise dans le jardin. Quand la sonnette retentit, le silence qui pèse sur cette maison est rompu ; le charme cesse. « La voilà! » s'écrie le trio; et Edmée court lui ouvrir la porte, l'embrasser, la débarrasser de son cha-

peau, de son mantelet; M. de Sainte -Aure lui baise galamment la main; madame de Sainte-Aure la traite presque en égale.

Madame Duchemin, que l'on appelle ici de son prénom, madame Suzanne, est veuve d'un artiste. C'est assez dire qu'elle n'est pas riche et qu'elle n'a pas été heureuse. Soit que la routine de la vie de province ait amorti ses douleurs, soit qu'elle ait puisé dans les pratiques religieuses des consolations efficaces, elle a cette douceur, cette égalité souriante et triste des âmes qui n'attendent plus rien de la terre et qui se résignent. Elle est petite; toujours vêtue de couleurs de deuil ; sou front est pâle ; ses cheveux noirs s'étalent en larges bandeaux sur ses joues; de grands yeux qui se meuvent lentement dans leurs orbites donnent un caractère tout particulier à sa figure. Elle est délicate, et souvent elle nous quitte, saisie tout à coup d'un accès de fièvre dont la nuit fait ordinairement justice. Sa voix a un timbre égal et charmant; sa conversation, sans s'élever jamais au-dessus des banalités, a du tact et une certaine pénétration à laquelle chacun ici demande avis. C'est le confesseur du toute la famille.

M. de Sainte-Aure l'appelle plaisamment sœur Sainte- Suzanne; madame de Sainte-Aure la traite de chère et de toute bonne; Edmée ne répète jamais tout haut les nom? qu'elle lui donne tout bas, mais semble l'aimer comme une mère intellectuelle. Ce n'est pas pourtant que je lui suppose une grande intelligence. La bonté est sa plus vive lumière. J'ai voulu m'en faire un auxiliaire ou un contradicteur, dans certaines conversations un peu sérieuses; mais après les premiers mois, elle écoute et cesse de répondre. Quand je parle poésie, art ou sentiment, elle sourit et semble me dire : Je ne connais pas ces régions-là.

C'est elle sans doute qui a enseigné à Edmée à confectionner la pâtisserie que nous croquons le soir. Son succès dans cet intérieur paisible tient précisément à cette humilité naïve d'une raison qui ne cherche pas à éblouir et qui fait ce qu'elle peut. C'est un esprit à mi-côte, suffisant pour plaire, insuffisant pour exciter l'émulation, qui se laisse atteindre par l'esprit de tous, et qui n'a pas la prétention de s'isoler.

Dans les commencements, j'ai cru, par intervalles, qu'elle m'observait, et, en surprenant son regard fixé sur moi, j'ai tressailli , mais c'était une hallucination. Ses grands et beaux yeux sont trompeurs. Ils sont, au fond, moins inquisiteurs qu'ils ne le paraissent ; et, en cherchant les miens, ils satisfont une curiosité de provinciale; voilà tout. Quel âge a-t-elle? C'est ce que je ne saurais préciser. M. de Sainte-Aure dit quarante ans ; madame de Sainte-Aure hoche la tète et semble insinuer quelque chose de plus. Elle est, toutefois, dans l'âge crépusculaire, entre le soleil qui fuit et la nuit qui vient. C'est une harmonie de l'automne, douce, pâle, sans grands éclairs; c'est une chrysanthème au faible parfum qui s'évanouit timidement entre le givre et la neige.

Tu connais maintenant, mon cher ami, tous mes hôtes aussi bien que moi. Voilà le milieu dans lequel je vis. A coup sûr, celte maison n'a rien de romanesque. 11 n'y a pas là de prétexte au lyrisme; eh bien ! une influence secrète que j'ignore encore fait que je m'y repose et que je m'y délasse de l'esprit, de la poésie, du luxe et des orgies de l'intelligence. Ne crois pas, toutefois, que je veuille prolonger indéfiniment mes études de trictrac. Quand j'aurai lu un jour, une heure, dans l'âme d'Edmée, si je ne dois pas y trouver le secret, la vérité, l'idéal, je dirai adieu à Provins, et j'irai porter ailleurs, peut-être bien auprès de toi, les tristesses heureuses d'une âme à

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qui la terre ne tient jamais parole, et qui a plus d'espérance et d'amour qu'elle ne rencontre jamais de déception et d'ingratitude.

Tu me pardonneras donc un jour, mon cher Armand, d'avoir tardé à te rejoindre, mais, si tu m'aimes , aie soin de ne pas m'espérer.

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