‹ Suzanne DucheminChapitre 28 sur 75 · LETTRE XIII · texte numérisé non relu

LETTRE XIII

Provins, août.

Mon frère , vous vous plaignez de mon silence , et pourtant qu'attendez-vous de moi ? Je vis toujours , c'està-dire que je souffre toujours. Vous ne pouvez me donner, n'est-ce pas, ni la mort, ni une autre vie? Et je sens bien que l'éternelle confidence de mes lortures alarme votre amitié , inquiète votre conscience , sans profit pour nous deux. Ah! pourquoi ne suis-je pas votre sœur jusqu'à ce point d'ignorer comme vous le néant de la terre et peutêtre bien le vide du ciel? Pourquoi ne puis-je étouffer cette flamme obstinée qui palpite en moi, qui me ronge? Mon frère, mon frère , à quoi bon vous écrire? j'agonise toujours et je ne peux pas mourir.

Pardonnez-moi, je blasphème, j'insulte votre dévouement, j'outrage votre foi naïve. Mais c'est que je m'épuise à maintenir ce silence qui m'enveloppe et me

meurtrit comme un cilice; c'est que j'ai besoin d'arracher par moments ce masque sous lequel je bois mes larmes et de crier. Comment ! j'aurai perdu mon existence entière; j'aurai vu mes plus pures, mes plus saintes illusions flétries ; j'aurai vu attacher à un infâme Golgotha le dieu d'innocence et d'amour que je portais en moi ; j'aurai, pendant vingt ans , sué l'agonie la plus amère; moi qui sens le trop plein de mon cœur déborder comme une lave en me brûlant , moi qui n'ai puisé dans mes déceptions qu'un désir plus ardent, plus inextinguible de tendresse et de passion , je devrai me taire toujours ! Je n'aurai pas le droit de me débarrasser un jour, une heure, de ce linceul qui m'oppresse, et de faire entrer un peu d'air et de lumière dans ces plaies béantes !

Non, non, mon frère , si vous ne voulez pas que je me soulage à crier., à maudire , ne m'écrivez pas , ne me demandez pas de mes nouvelles. Soyons morts l'un pour l'autre. Je continuerai ici, dans mon isolement, cette vie terrible que je me suis imposée, et vous , vous pourrez tout à votre aise faire dire des messes pour moi et me recommander au prône, sans rien changer à vos habitudes , ni la partie de piquet chez M. le maire , ni vos dîners au château.

Te souviens-tu, mon pauvre Paul , de nos jeunes an. nées? Quand tu entrais au séminaire, simple, bon, candide, comme tu devais en sortir, et moi, quand j'entreprenais ce malheureux voyage de Paris , qui devait me faire rencontrer chez ma tante M. Duchemin. Tu avais une délicieuse figure de chérubin; on te prenait pour la jeune fille. Moi, on m'appelait quelquefois le garçon. Tu avais peur du monde; tu avais hâte de t'aller blottir dans une cellule et de renoncer à, Satan. Te rappelles-tu les magnifiques sermons que tu nous débitais en grimpant sur un fauteuil? Et nos reposoirs de la fête-

SUZANNE DUCHE M IX

Dieu , quand tu tombais en extase devant un saint-sacrement de plomb et devant une bonne Vierge de deux sous? Moi, je t'aimais si complètement, que je te trompais en m' amusant de ces pieuses niaiseries ; mais , tout bas , bien bas je me disais : Pauvre frère ! J'étais une petite songeuse. Je lisais beaucoup, un peu de tout , des vers surtout. J'avais des extases aussi, mais devant des visions impalpables. Je sentais un frémissement au cœur qui me faisait attendre avec angoisse je ne sais quel mystérieux et sublime lever de rideau. Il me semblait toujours que la vie dont je vivais n'était pas la vie, mais une préparation à la vie. Je me disais : Patience ! patience ! un jour, je connaîtrai des joies plus grandes, des émotions plus vives. Parfois, dans des ardeurs idéales, je m'imaginais avoir déjà vécu , et mes aspirations étaient précises comme des souvenirs.

Quand je te vis partir avec ton petit paquet, tes livres et ton habit noir, je t'embrassai avec pitié, mon pauvre enfant de chœur, et je préférais de beaucoup les orageuses inquiétudes de mon innocence à la sérénité de la tienne. Quand ma tante me demanda près d'elle, je bondis ; je passai les trois nuits qui précédèrent mon départ à évoquer de saintes féeries; je murmurais des cantiques étranges; je dansais, par la pensée, devant l'arche de mon cœur ; je chantais l'hosannah à l'amqur pur, à la poésie de ma jeunesse.

Hélas! mon frère, l'heureux, le privilégié, l'hôte de Dieu, c'est vous. Si vous avez un peu sommeillé durant votre faction au seuil du tabernacle, du moins vous n'avez connu ni luttes ni défaites. Vos jours sont blancs comme l'hostie que vous brisez tous les matins; et pour récompense suprême d'un dévouement loyal , Dieu vous a refusé l'intelligence de mes douleurs ; vous souffririez trop de me comprendre.

Pourtant, mon frère, au fond de cette piscine dans laquelle vous lavez les péchés des autres , il doit y avoir une goutte d'eau pure et vivifiante pour les brûlures de mon cœur! Pourtant, je ne suis pas une Madeleine, et vous devriez pouvoir me consoler, moi qui ne suis coupable que d'avoir cru, que de croire encore à l'amour! Pourtant le devoir me fut sacré! Ouvrez vos livres, consultez vos maîtres. On a prévu, n'est-ce pas? mes élans, mes tortures. Secourez-moi , guérissez-moi; car je meurs, et je crains toujours de blasphémer dans mon agonie.

Vousme demandez souventpourquoi je souffre;si le souvenir de M. Duchemin est le spectre qui m'agite ; si j'ai des remords. Je vous l'ai dit et vous le répète , mon frère, l'homme qui m'a si cruellement trompée, le malheureux auquel j'ai cru du génie, et qui , pendant vingt années d'une union que j'ai maintenue sévère , ne m'a pas épargné un seul endroit du cœur; l'homme que j'ai cru inspiré et qui n'était qu'enivré, celui-là qu'à seize ans j'avais choisi entre tous et qui m'a fait une existence de misère, de larmes dévorées, de servitude; cet homme qui ne fut pour moi ni un ami , ni un amant, mais simplement et brutalement un époux, cet homme n'est pas un souvenir que je redoute. Je pleure sur lui autant que sur moi. Quant à des remords , pourquoi en aurais-je? Après vingt années de ce bagne, lorsque je me suis sentie libre, ai-je été demander à d'autres l'amour et les joies rêvées? J'étais encore assez belle pour ne point paraître insensée en concevant de nouvelles espérances! Mais non, j'ai gardé pour moi mon secret. Je n'ai pas voulu recommencer les essais. J'ai emporté dans la solitude ce cancer d'un amour idéal. J'ai souffert, j'ai pleuré tout bas; je n'ai dit à personne, qu'à vous, mes tortures. J'ai voulu me dompter, me vaincre. Je me suis ensevelie dans l'existence la plus glaciale, la plus bourgeoise. Confinée dans mon pays natal,

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j'ai fait croire à la simplicité de mon esprit , à la résignation de mon cœur. Demandez ici ce que l'on pense de la pauvre Suzanne, et l'on vous répondra : — C'est une excellente créature, bien douce, bien modeste, complaisante envers tous, ne murmurant jamais, initiant les jeunes filles aux secrets les plus difficiles de la tapisserie et du tricot.

J'ai trouvé une honnête famille qui m'a accueillie, adoptée, et je me suis vouée au bonheur de chacun de ses membres. Chaque soir, je quitte ma maisonnette et je monte à la ville haute jouer mon rôle. Je vous édifierais par ma tenue, par ma douceur, par les calculs profonds que je déploie au trictrac. Mais souvent la force me quitte tout à coup;- une palpitation m'étouffe ; je jette les dés avec un cri.

On s'imagine alors que je suis malade, que j'ai la poitrine attaquée; on me soigne avec des caresses infinies; mais il ne vient à l'esprit de personne de penser que je meurs d'amour.

Vos sœurs de charité, qui apprennent à lire aux enfants, ne sont pas plus douces , plus impassibles que moi! Oh! je les plains , les malheureuses , si quelques-unes d'entre elles cachent sous les plis rigides de leurs robes noires des convulsions pareilles à celles qui font ma vie et mon agonie ! Quand je rencontre une religieuse au front pâle , aux yeux errants, j'ai des tentations de me jeter dans ses bras et de lui demander si elle souffre comme moi, si elle veut pleurer avec moi. Je n'ose me confier à un prêtre: il me dirait comme vous, n'est-ce pas mon frère : Priez! mortifiez-vous, offrez vos douleurs à Dieu ! Que fais-jedonc, hélas! Mais j'ai beau offrir, Dieu me refuse toujours.

Quand je suis seule, bien seule, j'ai des spasmes horribles. Je me traîne dans ma chambre avec des sanglots;

j'appelle , sans avoir un nom à invoquer. Je m'éprends d'un amour insensé pour le Christ d'ivoire que vous m'avez donné. Je colle mes lèvres à ses plaies, pour les sentir tressaillir sous mes baisers. 11 me semble que les bras vont se déclouer, grandir, palpiter pour m'étreindre, et que la voix si longtemps et si vainement attendue va me répondre enfin! Sacrilège et folie! direz-vous. Soit; exorcisez-moi, mon frère, chassez par le goupillon cet ange ou ce démon qui m'agite; mais , je vous le jure, s'il suscite de violents désespoirs dans mon âme, jamais il ne m'a conseillé une mauvaise pensée. Femme et veuve, je me sens aussi vierge de cœur qu'au jour où je brûlais des grains d'encens devant nos petits reposoirs. Est-ce une illusion , et ce que je prends pour un tourbillon du ciel n'est-il seulement qu'une révolte impie des sens? Non ; il y a autre cliose. Ces affreux médecins de la chair, qui ricanent devant nos douleurs idéales, n'oseraient pas flétrir du nom de leurs maladies nerveuses cette fièvre qui me consume. Ne croyez donc pas à des convoitises hypocrites, et respectez-moi dans vos reproches. Hélas! je suis plus à plaindre que si j'étais à mépriser davantage. Car ce n'est pas d'un homme que je rêve; c'est d'un ange!

Serez-vous satisfait, mon frère, et aurez-vous o?ppz de détails sur ma santé? Je puis vous dire, aussi, que j'habite toujours ma petite maison sur la route de Paris. Les fruits de mon jardin vont mal; je ne pourrai vous faire de confitures; mais, en revanche, je vous tricote des bas noirs ; j'ai seulement besoin de savoir si je dois augmenter les maiiles; si, en un mot , le mollet de monsieur le curé a grossi.

Ai-je fini? Non. J'oubliais l'arrivée chez M. de Sainte- Aure d'un jeune homme fort beau , fort bien fait , M. Valentin de Rianval , dont vous avez pu entendre parler ici autrefois, et qui vient, je le présume du moins, pour

aspirer à l'honneur d'être l'époux de la douce Edmée. Comme les convenances sollicitent en faveur de cette union , il y a gros à parier qu'elle se fera. Nous serons de noce, et tout sera dit.

Cette perspective de deux beaux enfants destinés à se marier, sans idée, sans élan, et à devenir, sans doute; fort heureux , devrait pourtant bien me servir de leçon. Mais voyez comme je suis faite ! Au lieu d'envier leur bonheur qui s'ignore , je les plains de ne pas souffrir comme moi. J'ai parfois des tentations d'intervenir pour leur dire : — Prenez garde, mes enfants, vous allez manquer l'occasion de pleurer les plus chaudes larmes du cœur! — Bien que rien ne soit avancé, et que j'aie deviné beaucoup plus de choses qu'on ne m'en a confiées, ce mariage paraît se préparer tout doucement. Le prétendu , un peu nigaud , n'est encore qu'aux préliminaires de l'adoration officielle; la jeune fille fait semblant de penser à autre chose. C'est une petite comédie innocente et fade qui conclura tout prosaïquement. Je suis dans la coulisse; mais je n'y gagne rien.

Vous voilà, maintenant , mon cher frère , parfaitement au courant. M. de Sainte-Aure vous envoie ses compliments. Sans doute, on vous invitera au mariage. Il faudrait, pour cette époque, vous faire faire une soutane neuve. Pensez-y; cela en vaut la peine. Répondez-moi sur ce sujet.

Ah! mon frère, mon frère, pourquoi donc Dieu a-t-il mis tant de douleurs dans ma vie, tant de sérénité dans la vôtre? Je veux que vous souffriez comme moi, avec moi , pour moi. Je meurs deux fois de mourir seule.

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