LETTRE XXVI
DE SUZANNE A h ABBE BICHART)
Provins, octobre.
Non, mon frère , je ne vous obéirai pas. J'ai trop souffert, j'ai dévoré trop d'angoisses , pour ne point permettre une seule fois à mon cœur de respirer à l'aise et de s'épanouir à l'insu de tous dans une affection pure, à l'abri des désenchantements! Quel mal imaginez-vous donc? Edmée est heureuse de l'appui que je lui apporte ; Valentin l'aime chaque jour davantage ; ils seront bientôt mariés, et peut-être continueront-ils, en mémoire du printemps de leur amour, à me garder une place à leur foyer, une place dans leur cœur!
Je sens que je leur en voudrais , si je leur devenais jamais indifférente ou étrangère! Mais non , il est impossible que Valentin puisse cesser d'accueillir la pauvre âme qui aura vécu si intimement de la vie de sou âme! Quand il saura tout, il me plaindra. Mais le saura-t-il jamais? doit-il le savoir? Quel noble caractère! ah! qu'il ferait bon vivre avec lui, toute une vie de jeunesse et d'espérance! avec quelle chevaleresque loyauté il se raconte lui-même! Il n'a pas l'esprit plus jeune que le mien; et quand je me mire dans ses pensées, j'y revois mes larmes.
Mon frère, je vous en supplie, ne me troublez pas! ne me dérangez pas de mon extase ! laissez-moi celte correspondance qui me soulage et me guérit. Je m'imagine
parfois que Valentin atout deviné, et que c'est réellement à moi que s'adressent ses flatteries, ses élans. Comme je lui réponds dans ces moments-là! Edmée me raconte qu'elle ne lui remet jamais de lettres sans lui trouver les yeux humides; il pleure en me lisant, il pleure en attendant mes lettres. J'ai donc la certitude de faire battre un cœur des battements du mien!
Edmée se fait une habitude d'écrire sous ma dictée, sans s'émouvoir beaucoup de ces paroles qui me donnent la fièvre en montant de mon cœur à mes lèvres. Par un accord tacite, il n'est jamais question de vive voix de la correspondance entre elle et Valentin. Mon secret, qui n'est confié qu'à vous , est donc bien gardé, et personne ne saura donc ce que j'ai ressenti ; personne ! Ah! si Valentin osait me parler ; s'il lisait dans mes yeux qui ne le quittent pas! s'il cessait un jour, une heure, une minute, de voir en moi une petite vieille inoffensive; une vieille ! Mais suis-je donc réellement vieille? Oui, à mon âge, une femme a , d'ordinaire, une famille , un mari, des enfants; son cœur est doucement rassasié d'amour; elle ne compte plus dans le monde. Mais moi , après un mariage horrible et trivial , je me sens jeune et animée des illusions des premières amours , et parce que je ne puis cacher la pâleur de mon front, les plis creusés par l'insomnie, je n'ai plus droit à un regard , à un mouvement de pitié de la jeunesse!
Pauvre folle! pauvre vieille, murmure de ta voix fêlée ces beaux chants d'amour que tu sais si bien; et une voix jeune et fraîche, en les répétant, se fera une provision de joie et te volera ton bonheur ! tu n'auras pas même un soupir de compassion pour ta peine ! on ne te fera pas seulement la charité d'un baiser du bout des doigts ! Garde avec soin ton masque de beauté, cette figure de jeune fille qui cache la tienne; pleure derrière tes der-
SUZANNE DUCHE MIN
nières larmes; et quand tu auras joué ce rôle, tueurs, seule, abandonnée, •maudite par ton frère, et méconnue par tous.
Ah ! Paul, au nom de notre enfance, ne trouble pas celte illusion dernière. Mais d'où vient ta colère, et d'où viennent mes transports? ne suis-je pas leur mère, à ces deux enfants? et si je parle au nom d'Edmée, si Valentin me répond, en croyant lui répondre, n'est-il pas bien certain qu'Edmée seule est fiancée, et que Valentin ne sépare pas les douces paroles qui l'enivrent des doux regards qu'on lui jette? Ne seront-ils pas mariés dans un mois, et ne serai--je pas la première à prier pour eux et à les bénir? Laissez-moi donc encore un peu, mon frère, jouer à la Providence, et ne prenez pas une vieille femme comme moi pour une de ces jeunes fdles que vous grondez dans le confessionnal, à cause des entreliens du clair de lune et des galanteries de la danse.