LETTRE XXX
Proyins, octobre.
Mon frère, j'irai bientôt vous voir, peut-être avant le mariage. Je souffre, j'ai des insomnies. Cet aliment, cette fiction littéraire ne me suffit plus, ou plutôt je crains bien qu'elle ait avivé mes blessures au lieu de les avoir calmées. Je vais vous le dire tout bas, bien bas : j'ai peur
qu'avec votre inexpérience vous n'ayez vu mieux que moi. Je suis jalouse de ces enfants, et, en dépit du ridicule, il m'arrive de me demander quelquefois pourquoi Valenlin épouse Edmée, puisque c'est moi qu'il aime.
Hélas! oui, c'est moi qui suis sa vérilable fiancée, puisque c'est mon âme que j'ai répandue dans ces lettres, c'est elle qu'il a comprise, c'est à elle qu'il s'est adressé ; et pourtant, si je lui disais tout, il me repousserait, il rirait de moi. Malgré son culte immatériel, le pauvre enfant n'oserait se dire l'époux d'une femme de mon âge. Quitterait-t-il la blonde Edmée, ce frais sourire, ce gai printemps, pour la pâle Suzanne? Si je le pensais! si je pouvais l'espérer ! Mais non, je profanerais les chastes ardeurs qui m'ont consolée pendant ce mirage, en nourrissant un pareil espoir. Je dois à ces enfants mon sacrifice jusqu'au bout. Pourtant, pourtant, si j'osais! Edmée n'est pas la femme qui lui convient, et à l'aide de cette correspondance qui est devenue pour lui un besoin, je puisl'ainener aune exaltation telle qu'il s'affranchisse une bonne fois des sollicitations de la jeunesse et de la beauté.
Ah ! mon frère, vous avez raison, Dieu m'a tentée et m'a punie. J'aime, non plus un impossible fantôme, un rêve, un être chimérique, mais ce beau jeune homme, intelligent, spiritualiste, plein de génie; je l'aime pour ses nobles sentiments et aussi pour son sourire plein de mélancolie, pour ses yeux profonds. S'il me devinait , s'il admettait cet hymen de deux âmes; ou bien si, époux d'Edmée, il consentait à rester mon éternel fiancé jusqu'aux épousailles du ciel ! s'ils voulaient tous deux m'admettre dans leur intérieur, me laisser les aimer et souffrir à l'écart ! je ne serais plus jalouse d'Edmée, j'aimerais, j'élèverais ses enfants; mais j'aurais ma part, les saintes confidences, les étreintes dans l'infini ; je lui donnerais et j'en recevrais la vie idéale !
Eh bien! non; ce bonheur ne serait qu'une ironie! C'est lui, mon rêve, mon espérance, qu'il me faut, lui tout entier, avec toute son âme, toute sa beauté, lui que j'ai attendu vingt ans et qui doit me pardonner ; car je ne suis vieille que parce qu'il est venu tard au rendezvous.
Hier, j'ai fait une dernière promenade avec eux. Nous avons suivi le chemin de Saint-Brice. La journée était belle. L'air avait ces lourds parfums de l'automne qui écrasent et enivrent. Le soleil glissait des lueurs sous les herbes hautes. La rivière serpentait à travers les arbres comme un sentier d'argent. Les peupliers, serrés, pressé?, formaient un épais rideau, et les feuilles jaunies, vacillant sur le ciel, semblaient des paillettes d'or sur un manteau d'azur.
Je regardais cette splendeur de la nature qui va bientôt périr, et je me comparais à elle. N'avais-je pas eu, moi aussi, des rayons charmants, des parfums enivrants, des souffles embaumés, et ne sentais-je pas trembler et vaciller à toutes les branches de mon âme les illusions dernières que le soleil d'automne avait colorées et brûlées? Moi aussi je m'acheminais vers un hiver froid et lugubre! moi aussi je sentirai bientôt un vent mortel glacer mon âme et secouer de la neige sur mon front.
Je contemplais Valentin et Edmée. J'aurais voulu les séparer, dire à la jeune fdle : — Attends, pour être digne d'aimer et d'être aimée, que tu aies souffert et pleuré comme moi ! J'aurais voulu attirer Valentin dans mes bras, lui crier mon secret à l'oreille et mourir! Je suis bien coupable, n'est-ce pas, mon frère? mais c'est que Dieu a cessé de mesurer mes peines à mes forces. J'ai honte de vous raconter ces indignes combats. Sachez tout, pourtant.
En rentrant, on a joué dans le jardin. Quelques amis
des voisins, étaient invités. A un certain moment, pour pénitence, M. Valentin fut condamné fort maladroitement par ce pauvre M. de Sainte-Aure à embrasser Edmée. Madame de Sainte-Aure parut effarouchée de cette inconvenance; Valentin rougit; Edmée protesta en souriant et déclara modifier à mon détriment la punition infligée à Valentin. Celui-ci, par politesse, vint donc me demander la permission de m'embrasser : je me roidis et lui tendis fort héroïquement la joue; mais ses lèvres me brûlèrent, et je sens encore l'empreinte qu'il a laissée. Vous le voyez, mon bon frère, il est temps que j'aille à vous; je deviens folle, et je déshonorerais ma vie, mon sacrifice, par quelque tentative insensée.
Que je souffre! si je pouvais mourir bientôt! si ce souffle pénible qui hésite souvent dans ma poitrine pouvait s'arrêter tout à coup ! Mon Dieu, ne m'écoutez pas ! mourir, ce serait laisser Valentin seul sur la terre, et qui sait si un jour il n'aura pas besoin de moi!
Pourquoi ne l'ai-je pas rencontré il y a vingt ans, quand j'allais comme une vierge de l'Évangile, avec ma lampe allumée, parée de toute ma jeunesse, au-devant du divin époux"? Je n'ose plus embrasser Edmée; j'ai peur de me sentir contre elle, la pauvre enfant, de sourds mouvements de haine.
Je vous quitte, mon frère; il faut que je prépare la lettre que Valentin attendra ce soir. Si, au lieu de laisser Edmée la signer, je mettais mon nom au bas de la page! vous ne me pardonneriez pas; et pourtant, que faire? Mon cher Paul, priez pour moi, et attendez-moi si je ne meurs pas avant l'heure du départ !
SUZANNE DCCIIEMIN