LETTRE XXXIV
DE SUZANNE A L'ABBÉ RICHARD
Provins, octobre.
Que je vous aime, mon frère ! combien je vous ai méconnu, et de quelle hauteur, avec votre simplicité évangélique, ne dépassez-vous pas les orgueilleux sommets de ma raison! Je vous obéirai, je rapporterai mon cœur plein de cendres pour le remettre entre vos mains. Vous ferez de moi la pénitente que vous voudrez.
J'ai écrit à Valentin par la plume d'Edmée pour la dernière fois. J'ai dit à la pauvre enfant que mon rôle de confidente devait cesser. Si Valentin s'étonne et insiste, je trouverai moyen de lui faire entendre raison sans me trahir.
Qu'allais-je faire? ou plutôt, qu'ai-je fait? car le mal est commis. J'ai méconnu les devoirs maternels que j'usurpais. Je me suis faite la complice, l'instigatrice des imprudences d'une jeune fille. J'ai semé dans une terre vierge, et quand la moisson a été mûre, j'ai voulu la voler. J'ai trompé Edmée, j'ai trompé Yalentin. J'ai créé un couple impossible; j'ai échafaudé leur bonheur sur un mensonge, et un quart d'heure d'eutretien les précipitera dans la plus implacable réalité. Que deviendra Valentin, quand il découvrira qu'Edmée est une naïve créature, étrangère aux horizons que j'ouvrais pour elle ? Que deviendra-t-il, quand il tombera de son rêve sublime dans le mariage le plus banal ? Il me maudira, n'est-ce pas, mon frère? J'aurai mérité sa haine, son mépris, en allant au-devant de son amour ; et Edmée qui l'aime, comme file sait aimer, que deviendra-t-elle, quand elle découvrira (pie je l'ai fait servir à mes passions?
A ces pensées, je sens tout mon pauvre corps se consumer comme le bûcher de mon âme... Je souffre plus de ce dernier rayon qui m'a éblouie que des mécomptes de toute ma vie... Non, je ne le verrai plus, je n'écrirai plus; je vais partir. Mais si Valentin était un jour malheureux de mon départ! S'il me rappelait, me laisseriez-vous revenir mon frère? Ah! mieux vaut lui dire tout avant de le quitter! mieux vaut l'arracher à ce mariage menteur que de le perdre !
Écoutez, Paul, ceci est ma confession. Je suis une créature bien faible, bien misérable, bien lâche. Après une vie employée à tuer mon cœur, à ensevelir mon bonheur, quand je me croyais faite à la résignation, voilà que la patience m'échappe, que je trahis mon honneur, ma destinée, et que je deviens bassement jalouse du repos de deux enfants! oui, jalouse! car, au fond de moi, tout au fond, quelque chose d'odieux et d'infernal se réjouit du malheur
de Valentin. Je voudrais être certaine qu'il souffrira, qu'il m'appellera; je voudrais être certaine surtout que cet horrible mariage n'aura pas lieu !
Se peut-il que je sois venue à ce degré de défaillance morale et de honte ! Moi qui ai pu mentir vaillamment au monde pendant vingt ans, je n'ai pas le courage de laisser passer le bonheur de deux enfants qui me bénissent et qui m'aiment, sans être tentée de le leur ravir ! Mais il ne sera pas dit que j'aurai déserté mon calvaire au moment de ma plus glorieuse passion. J'ai vécu pour l'amour, je mourrai pour lui, s'il le faut.
Vous aussi, Paul, vous avez été tenté. Vous me comprenez donc, et vous me pardonnez. Je ne vous demande plus, mon frère, que quelques jours de répit. J'ai besoin de prémunir Edmée; j'ai besoin de réparer mon mal; j'ai besoin de les voir encore une fois souriants et heureux, ces beaux enfants que j'ai trahis ; j'ai besoin de me fortifier dans mon devoir, dans mon remords. Ma raison est revenue. Je suis digne de vous, digne de moi, et je demande à Dieu, sans trouble, qu'Edmée soit digne de Valentin!