L ABBE RICHARD A SUZANNE
Meurville, octobre.
Ma sœur, je ne vous prie plus, j'exige que vous cessiez d'intervenir dans cette dangereuse correspondance. Qu'avez-vous fait? Vous avez trompé un loyal jeune homme; vous avez fait jouer aune innocente jeune fille un rôle de coquetterie raffiné qui pouvait la perdre, et qui, en tout cas, l'exposait à de dangereuses tentations. Vous profanez le mot d'amour, en le répétant à votre âge et en en faisant le masque de vos passions.
Vous l'avez dit. Je n'ai pas une grande expérience des hommes, mais je les connais assez pour savoir que vous deviendriez pour eux un objet de pitié, de raillerie, s'ils soupçonnaient votre secret. Que l'orgueil doue vous sauve, si la vertu est impuissante!
Suzanne, depuis notre enfance, nous avons été séparés. et, je puis bien le dire, désunis. Vous aviez peur de l'atmosphère paisible de mon presbytère; et moi, je redoutais un peu le tumulte de vos songes. Pourtant, j'éprouve aujourd'hui que vous êtes véritablement ma sœur. Je me sens malheureux de vos souffrances et presque coupable de vos fautes. Je n'ai pas eu souci de votre âme. Vous, la brebis la plus chère, je n'ai point songé à vous veiller, à vous ramener au troupeau ; mais il est temps encore, ne me laissez pas la douleur éternelle de vous avoir perdue. Suzanne, laissez-moi vous sauver ; venez ici cacher votre
cœur tout saignant sous mon étole. Ne croyez pas que je méconnaisse entièrement vos toitures. Je fais le cruel et l'endurci, bien souvent pour ne pas céder; mais, au fond, je comprends vos misères. J'ai eu vingt ans, j'étais votre frère, et les barreaux de notre cellule au séminaire n'étaient pas si étroits que nous ne pussions voir à travers, un peu de monde. Qui vous dit que je n'ai pas eu mon heure de tentation ! Cependant je suis prêtre, et Dieu sait si j'ai failli à aucun de mes vœux. Je ne dis pas cela par vanité, mais pour vous encourager, ma sœur, à vous ouvrir à moi, à tout me confier, à me laisser vous sauver.
Si vous n'avez pas le courage de partir, j'irai vous chercher, vous enlever.