PREFACE Y
du xixe siècle. La Coviédie humaine est l'empreinte la plus exacte de notre société. Ce n'est pas que Balzac ait été socialiste, et qu'il ait trouvé dans ses romans des prétextes à propagande humanitaire. Loin de là; royaliste par raisonnement, catholique par système, il est humain par la nature de son talent; et en analysant profondément le monde, il en fait saillir les beautés et les laideurs. Il est démocrate à la façon de Molière. Je hais, pour ma part, ces déclamations qui dénaturent les œuvres littéraires; et j'en veux à M. Eugène Sue du préjudice porté à son talent par l'affectation démocratique de ses romans. 11 a plutôt ridiculisé sa cause qu'il ne l'a servie; et quand les événements d'un drame ont une tendance avouée à la démonstration d'une théorie politique, le lecteur se défie et en vient à se moquer des catastrophes qu'il a trop prévues. J'ajoute qu'il est bien rare que le style ne souffre pas de cette infiltration violente de l'esprit de secte, et ne tourne pas au style de journal. Une œuvre d'art ne doit jamais être un pamphlet ; et la littérature à idées ne doit pas être la littérature à cocardes.
Il suffit donc à Balzac d'être vrai, d'être persistant et incisif dans ses analyses, de croire à la puissance de la passion, et de mettre l'idéal aux prises avec la réalité, souvent grotesque, de la vie banale, pour atteindre à un enseignement. Qu'on ne s'imagine pas, d'un autre côté, que le grand romancier n'eût pas la conscience de la portée de son œuvre. Jamais, au contraire, artiste ne fut plus convaincu de sa théorie et ne marcha plus résolument dans sa voie. Dans des articles de critique trop peu consultés, Balzac a péremptoirement établi les conditions du roman moderne; et il n'est plus permis à tout
VI PRKl'ACK
homme qui l'aime et qui affecte de le comprendre, d'admettre au même degré que la Comédie humaine les œuvres de fantaisie et les travaux de l'art pour l'art.
Voici comment, en 1840, l'auteur des Parents pauvres jugeait le plus indépendant des fantaisistes, et formulait, à propos d'historiettes de M. Alfred de Musset, les lois nouvelles, ou plutôt les lois éternelles :
« En terminant ce livre, dit-il, on se demande, comme le mathématicien : qu'est-ce que cela prouve? A-t-on voulu prouver quelque chose? Y a-t-il là quelque grand et vaste symbole comme dans Adolphe, comme dans Paul et Virginie, comme dans telle ou telle page qui devient un monument au milieu des ruines d'une littérature? J'aurai le courage de dire non... Paul et Virginie retracera toujours les émotions de l'enfance et les premiers désirs du cœur chez toutes les nations. René est le type de la passion impossible, de la mélancolie et de l'incertitude. On explique par des raisons semblables le succès d'Adolphe. Mais Frédéric et Bernerette, mais Emmeline sont des accidents de notre société actuelle, et non toute une face de cette société... M. de Musset a-t-il élevé chacune de ces narrations à la hauteur où elles deviennent typiques, a-t-il présenté l'un de ces sens généraux auxquelles s'attachent invincihlement les cœurs? Non... En littérature, il ne suffit pas d'amuser ni de plaire, il faut attacher un sens quelconque à la plaisanterie. Conter pour conter est l'arabesque littéraire; mais l'arabesque n'est un chef-d'œuvre que sous le pinceau de Raphaël; un peintre médiocre en fera, mais pour les cafés; l'homme de génie seul leur donne une signification qui, bien que vague, arrête encore le regard, et fait songer, comme la fumée du cigare qu'on