‹ Suzanne DucheminChapitre 53 sur 75 · LETTRE XXXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVIII

U ARMAND A VALEXTIX

Venise, novembre.

Mon ami, je triompherai modestement. Je ne rirai pas de ta catastrophe risible. Je ne l'avais pas prévue de cette façon; mais, quelle qu'elle soit, elle le démontre la niaiserie de tes adorations mystiques. Accepte franchement ce plongeon dans la réalité.

Cette madame Duchemin me paraît une femme d'imagination pratique. Elle a voulu te traiter comme madame de Warens traitait Rousseau. En te voyant toujours à l'alphabet, elle a voulu te faire épeler couramment. Povero ! comme on dit ici, tu recules, tu fais la moue, tu appelles cela dégringoler de ton rêve 1 En vérité, je ne te plains pas.

Comment ! il le suffit de paraître , pour devenir le fiancé d'une fort belle personne et le petit Jean-Jacques d'une tendre maman de quarante ans, qui n'a peut-être pas autant de coadjuteurs que madame de Warens ! Tu trouves à la fois le ciel à ta droite, la terre à ta gauche; lu n'as qu'à te baisser pour ramasser la fleur et le fruit;

et voilà que ta bégueulerie te fait jeter les hauts cris! Tu insultes à la fois l'ange et la femme! C'est être deux fois niais.

Épouse mademoiselle Edmée, console madame Suzanne ! Cette petite Heloïse embéguiuée a du bon : ses quarante années et quelques mois ne sont pas un défaut. Une veuve est toujours jeune quand elle est complètement veuve, et celle-là me parait l'avoir toujours été, même du vivant de son mari.

Ou plutôt, la sagesse parle par mon bec de plume, ne te marie pas ; laisse madame Suzanne préparer pour d'autres les pipeaux de mademoiselle Edmée. On t'a trompé, mystifié ; cela te dégage. Tu as vu de près le mariage, tu sais à quoi t'en tenir sur ton idéal. Le seul cœur qui te comprenne est celui d'une matrone.

Tu es puni de ta curiosité. Tu as voulu , comme Psyché, regarder l'Amour endormi. Lne goutte brûlante est tombée sur quelque endroit du beau corps, et le dieu malin, en s'é^eillant, t'a fait la grimace et t'a tiré la langue.

Je me réjouirais de cette catastrophe si elle te guérissait. Juge les femmes! En voici deux, fort honnêtes; l'une est pure comme la rosée, chaste comme un lis, et pourtant elle te fait trébucher dans un piège atroce, et te joue une comédie dont tu es dupe; l'autre, pauvre invalide, qui se souvient encore de la gloire et des combats, se sent prise d'un bon sentiment, et t'inspire une passion au profit d'une fort belle poupée qui n'a que l'inconvénient d'avoir de l'étoupe à la place du cœur ! Mon cher, quand nous nous avisons de tromper les femmes, quelque précocité que nous ayons à cet égard, nous sommes toujours en retard sur elles, et c'est une revanche que nous prenons.

Que vas-tu faire, mon pauvre ànon, entre te? deux pi-

SUZANNE lu CHEMIN

cotins? Vas-tu jouer Ion bonheur à pile ou face? Vas-lu pardonner ou fuir? Je quitte décidément Venise dans une quinzaine de jours. Veux-tu que je te ramasse en passant par Provins , et que j'emporte tes débris à Paris ou à Rianval?

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